II. ai
DIILOGVE OE» CHIBKS
Trois jours avant qu’elle mourût, nous avions été toutes deux dans un vallon des Pyrénées assister à une grande ronde ^ et cependant, quand elle expira, ce fut avec tant de calme et de repos, que, si l'on ex> cepte quelques grimaces qu’elle fit un quart d’heure avant do rendre l’âme , on aurait dit qu’elle étaitcou* chëe sur un lit de fleurs. Elle avait pourtant ses deux enfants sur le cœur, et jamais elle ne voulut , même à l'article de la mort, pardonner â la Camacha, tant elle était ferme et obstinée dans ses volontés. Je lui fermai les yeux, et l’accompagnai jusqu’à la sépulture , où je la laissai pour ne plus la revoir.' Toutefois, je n’ai pas perdu l’espérance de la voir encore avant de mourir, car on dit dans le pays que quelques personnes l’ont vue se promener par les cimetières et les croisières de routes sous différentes figures. Peut-être quelque jour la rencontrerai-je, et je lui demanderai si elle m’ordonne de faire quelque chose pour le soulagement de sa conscience. » Chacune des choses que me disait la vieille , à la louange de celle qu’elle appelait ma mère , était un coup de lance qui me traversait le cœur. J’aurais voulu me jeter sur elle , et la mettre en pièces avec les dents. Si je ne le fis point, ce fut de crainte que la mort ne la surprit en si piteux état. Finalement , elle me dit que , cette nuit même , elle pensait s’oindre pour aller à un deses festins d'habitude , et que ,i lorsqu’elle serait là, elle pensait questionner son maître sur ce qui devait m’arriver. J'aurais voulu lui, demander quelles étaient ces onctions dont elle parlait.. Il parait quelle lut ce désir dans mes yeux , car' elle répondit à mon intention comme si je lui eusse
8CIPI0N ET BEROAMZÀ.
iiiit une question formelle. « Cet onguent, me ditelle, avec lequel les sorcières se frictionnent, est composé de jus d’herbes extrêmement froids, mais non , comme dit le vulgaire , du sang des enfants qné nous étouffons. Ici , tu vas peut-être me demander quel plaisir ou quel profit tire le démon de nous faire tuer de pauvres petites créatures, puisqu’il sàitqd’étant baptisées, elles vont, innocentes qu’elles sont et sans péché, droit au ciel, tandis qu’il éprouve une peine particulière pour chaque âme chrétienne qni lui échappe. A cela je ne pourrai te répondre antre chose , sinon ce que dit le proverbe : Tel se crève le^ deux yeux pour que son ennemi s’en erève un.' C’est aussi à cause du chagrin qu’il donne aax parents des enfants qu’il fait tuér, chagrin le (dus grand qui sd poisse concevoir. Ce qui loi importe surtout, c'ést de nous faire commettre à chaque pas un si cruel et si atroce péché. Tout cela , Dieu le permet pour nos fautes, car j'ai vu par expérience que, sans sa permission , le diable ne péut faire mal à une fourmi. Cela est si vrai que , l’ayant un jour prié de raviver nne vigne d’on de mes ennemis , il me répondit qui] ne pouvait pas seulement toucher à une feuille, parce que Dieu ne le voulait pas . De là tu pourras conclure , quand tu seras homme , que tous les malheurs qni viennent aux gens, aux royaumes, aux cités ^ aux villages ^ les morts subites , les naufrages , les chutes, enfin tous leS maux qu'on appelle par accident, viennent de la muin du Très-Haut, et de son expresse volonté. Quant aux maux qu’on appelle par faute , ils viennent de nous-mêmes et n’ont pas d’autre cause. Dieu est impeccable : d’où il résulte
3^4 SIALOGDB DES GBIEH8
que nous sommes les auteurs du péché , que noos le formons dans l'iiUenlion , dans In parole, dans l'aotion , Dieu le |)ernieti:int pour nos peilu's, comme je 1 ai déjà dit. MninlenaiU, mon fils, lu vus demander, si par hasard lu m'enlends, qui m’a faite théologienne P et peul-étre ajouteras-tu tout bas : « Au diable la vieille coquine ! Pourquoi ne cesse-t-elle pas d’étre sorcière , puisqu’elle en sait tant , et pourquoi ne retourne-t-elle pas à Dieu, puisqu’elle sait qu’il est plutôt prêt à pardonner les péchés qu'à les permettre? » A cela je te réponds, comme si lu me l'avais demandé, que l’habitude du vice se change en nature ; que celui d'être sorcière se convertit en chair et en sang , et qu’au milieu de son ardeur, qui est brûlante . il amène un froid qui gèle l’âme et y engourdit jusqu'à la foi. De là naît pour elle un oubli de soi-même ; de là vient qu’elle ne se rappelle ni les craintes dont Dieu la menace, ni la béatitude à laquelle il la convie. En elTet , comme c’est un péché de la chair, il faut bien qu’il assoupisse tous les sens, qu’il les ravisse et les absorbe , sans les laisser jEàire leur ofllce comme ils le doivent. Aussi l’âme restant inutile , lâche , abattue , elle ne peut pas même élever son attention jusqu’à former quelque bonne pensée ; et demeurant enfoncée dans le profond abîme de sa misère , elle ne veut pas élever sa main vers celle de Dieu , qui lui tend la sienne , par sa seule miséricorde, pour qu’elle puisse se relever. J’ai une de ces âmes que je viens de te peindre. Je vois tout , je comprends tout ; mais, comme le plaisir des sens m’a mis des menottes à la volonté, j’ai toujours été et serai toujoura mauvaise.
SCIPION ET BEEGAMZi. 3t5
« Mais laissonscela , el revenons à l’affaire des onctions. Elles sont si froides, je le répète, que, dès que nous en sommes frottées , elles nous privent de tons nos sens -, nous restons étendues toutes nues par terre. Alors on dit que , dans notre imagination , se passt tout ce qui nous parait se passer véritablement. D’as très fois , en achevant de nous oindre, il noos semble que nous changeons de forme, et que, transformées en coqs , en chouettes , en corbeaux , nous allons l’en- ‘droit où nous attend notre Seigneur. Là , nous reprenons notre première forme , et nous jouissons de délices que je me garderai bien de te dire, car elles sont telles que la mémoire se scandalise en se les rappelant, et que la langue évite de les conter. Avec tout cela. Je suis sorcière , et je cache mes nombreux défauts sous le manteau de l’hypocrisie. Il est vrai que, si quelquesuns m’estiment et m’honorent comme vertueuse, il ne manque pasde beaucoup d’autres qui me disent à deux doigts de l’oreille le nom de fête que nous imprima dans la chair la furie d’un juge colérique, lequel, ayant affaire, dans les temps passés, avec ta mère et avec moi, déposas.! fureur dans les mains d’un bourreau, qui, Vêtant pas suborné, usa pleinement de sa puissance et de sa rigueur sur nos épaules. Mais c’est passé , ét toutes les choses passent, les souvenirs s’effacent , les vies ne reviennent pas, les langues se fatiguent , les nouveaux événements font oublier les anciens. Je suis soeur hospilalière ; je donne des marques de charité chrétienne; mes onctions me donnent de bons moments; je ne suis pas si vieille que je ne puisse vivre encore une année, bien (pie j’en aie soixanle-ipiinze ; et bien que je ne puisse jeûner à cause de l';lge , ni prier long-
DliLOAVE DBS CHIBM8
temjM à cause des vertiges , ni faire des pèlerinages à cause de la faiblesse de mes jambes , ni dpnner l’au> mône parce que je suis pauvre , ni penser à bien faire parce que j’aime à médire du prochain , ni faire le bien parce qu’il faudrait d’abord le penser et que mes pensées sont toujours mauvaises ; néanmoins, je saia que Dieu est plein de bonté et de miséricorde , et qu’il sait ce que je deviendrai. Cela sufHt , et laissons là cet entretien qui m’attriste véritablement. Viens, mon ûb : tu me verras oindre et frictionner. Tous les chagrins sont bons avec du pain , et le bonheur qui passe il faut le faire entrer, car pendant qu’on rit , on ne pleure pas. Je veux dire que si les plaisirs que nous donne le démon sont faux et n’ont que l’apparence , cependant ils nous semblent des plaisirs , et les délices sont bien plus grandes en imagination qu’en réalité, quoique, pour les plaisirs véritables, U doive arriver le contraire. »
Da vieille se leva , en achevant cette longue harangue , et , prenant sa lampe à la main , elle entra dans une autre petite chambre encore plus étroite. Je la suivis , agité de mille pensées contraires , mais étonné de ce que je venais d’eptendre et de ce que je ^t’attendais à voir. La Caûizarës pendit la lampe à la muraille , et se déshabilla en grande bâte jusqu’à la chemise ; puis, tirant d’un coin un pot de terre vernissé , elle y mit la main , et , tout en murmurant entre ses dents, elle se frotta et se graissa des pieds à la tête , quelle avait sans coiffe. Avant qu’elle eût achevé de s’oindre, elle me dit que, soit que son corps restât dans la chambre privé de sentiment , soit qu’il en disparût , je ne devais ni m’aiHiger, ni manquer de l’at-
tcmov ST nmoAHzA.
tendre jusqu’au matin, parce que je saurais alors les nouvelles de ce qui m’arriverait jusqu’à ce que je devinsse homme. Je répondis , en baissant la tête , que je n’y manquerais point. Ensuite , elle acheva ses ono> tiens , et s’étendit par terre comme une morte. J’approchai ma gueule dé sa bouche , et je via qu’elle ne respirait ni peu ni beaucoup, lati fUfjn
~ Maintenant , ami Scipion , jn doit t’avouer me chose : c’est que j’ëpcouvai une grande peur quand je me vis enfermé dans cet étroit cabinet, ayant devant moi cette 6gnre que je vais essayer de te peindre. Elle était longue d’au moins sept pieds; ce n'était qu’une anatomie , un squelette, dont une peau noire, velue et tannée couvrait les os. Avec le ventre , qui était de basane , elle se faisait une espèce de tablier qui lui descendait jusqu’au milieu des cuisses. Ses mamelles ressemblaient à deux vessies de bœuf sèches et racornies. Ses lèvres étaient noirâtres , ses dents usées , son nez crochu et écrasé , ses yeux hors des orbites , sa tâte échevelée, ses joues creuses , sa gorge étroite et sa poitrine enfoncée. Finalement , elle était maigre et laide comme le démon. Je me mis à l'examiner attentivement , et bientôt la peur commença à me galoper, en considérant l’horrible vision qu’offrait son corps, et l’occupation plus horrible de son âme. Je voulus la mordre , pour voir sj elle r^iendrait à soi , mais je ne vis pas une partie de son corps OÙ le dégoût ne m’empêchât de porter la dent. Néanmoins je l’empoignai par on jarret , et je la tirai , en la traînant , jusque dans la cour, sans qu’elle donnât la moindre marque de sentiment. Là , quand i’apcis> çns le ciel, et que je me vis en lieu spacieux , ma peur
BiALOsuK nus chieks
sâ dissipa, ou du moins se calma de telle sorte, què j’eus le courage d'attendreoù aboutiraient l'aller et le retour de celte méchante femelle , et ce qu’elle me conterait de mes aventures. Cependant, je me demanrlais à moi-mème : « Qui a fait cette mauvaise vieille si entendue et si mauvaise ? D’où sait>elle ce que sont les maux par accident et les maux par faute? Pourquoi parle-t>elle tant de Dieu , et agit-elle tant selon le diable? Comment pèche-t-elle si bien par malice qu’elle ne s’excuse point par ignorance? » Làa nuit se passa dans ces réflexions et le jour vint, qui noua trouva tous 4es deux dans le milieu de la cour , elle toujours sans connaissance, et moi près d’elle, accroupi sur mes talons , observant attentivement son effroyable carcasse. Les gens de l'hôpital parurent , et , voyant cet étrange tableau , les uns disaient : u La' bienheureuse Caiiizarës vient de mourir ; voyez comme la pénitence l’avait maigrie et défigurée. » D’autres, mieux avisés; lui tâtèrent le pouls, virent qu’il battait encore et qu’elle n’était pas morte , d’où ils conclurent qu’elle était tombée eu extase, et transportée au del par la force de sa vertu. 11 y en eut d’autres qui dirent : M Cette vieille coquine doit être sorcière ; elle se sera sans doute frottée d’onctions , car jamais les saints n’ont des extases si déshonnêtes, et jusqu’à présent, parmi ceux qui la connaissent , elle a plutôt le renom d’une sorcière que d’une sainte. » Des gens curieux s’avisèrent de lui planter des épingles dans les chairs , depuis la pointe jusqu’à la tête , sans que la dormeuse s’éveillât , ce quelle ne fit qu’à sept heures du matin. Quand elle se sentit criblée d’épingles , mordue aux jarrets, meurtrie par le trajet sur les pierres, hors de
Dlgilized by GoogI
«CtVIOB ST mCASZA. SzQ
83 chaml)re, et ii la vne de tant d’yeax qui la regardaient, elle crut, et crut avec raison , quej’ëtais l’auteur de son déshonneur. Alors , elle se jeta sur moi , m’empoigna des deux mains à la gorge , et cherchant à m’ëtoiiâer : « Gredin , disait-elle , ingrat , ignorant et malicieux , est-ce là le paiement que méritent les services que j’ai rendus à ta mère et ceux que je pensais te rendre ? » Moi , qui me vis en danger de perdre la vie sous les griffes de celte harpie féroce , je me dégageai , et , la saisissant par les longs pans de son ventre , je la secouai et la traînai par toute la cour. Elle jetait des cris perçants pour qu’on la délivrât des dents de ce malin esprit. A ces propos delà méchante vieille, la plupart des spectateurs crurent que j'étais quelque démon , de ceux qui ont une perpétuelle rancune contre les bons chrétiens. Lesunsaccouraientpourme jeter de l'eau bénite ; les autres, n’osant s’approcher pour m’ouvrir la gueule , criaient qu’il fallait m’exorciser. La vieille grognait , moi je serrais les dents , la confusiou devenait plus forte, et mon maître , qui était accouru au Imuit, se désespérait de m’entendre appeler démon. D’autres, qui ne comprenaient rien aux exorcismes,arrivèrent avec trois ou quatre bâtons, et commencèrent à m’houspiller les reins. La plaisanterie me sembla cuisante; je lâchai la vieille, en trois sauts j’enfilai la rue, et en vingt autres je sortis de la ville, poursuivi par une multitude de petits garçons qui s’en allaient , criant de toutes leurs forces : « Gare ! gare ! le chien savant est enragé. » D’autres disaient : « Il n’est pas enragé , mais c’est un démon sous la figure d’un chien. » Au milieu de ce tapage , je me sauvai du pays à toutes jambes , suivi d’un grand nombre de
BIAXXMCI DBS CHIBn»
gens qui crurent, sans aucun doute, que f'ëtais un démon, tant par les choses qu'ils m’avaient vu faire que par les paroles qu’avait dites la vieille en sortant de son sommeil maudit. Je rois tant de hâte à fuir et à m’échapper de leurs yeux qu'ils durent m>ire que j’avais disparu comme un démon. En six heures , je fis douze lieues de chemin , et j’arrivai à un campement de Bohémiens qui était dans une plaine près de Grenade. Là , je me refis on peu , parce que plusimirs Bohémiens me reconnurent pour le chien savant. Us m’accueillirent , non sans une grande joie , et me car obèrent dans un souterrain , pour que je ne fusse pas trouvé si l’on venait à ma recherche , et dans l’intention , à ce que je sus depuis, de gagner leur vie avec moi , comme le faisait mon maître le tambour. Je restai vingt jours avec eux , et, pendant ce temps, j’étudiai bien à fond leur vie et leurs moeurs , si curieuse qu’il faut que je te les conte.
SCIPION
Avant de continuer, Berganza , U est bon que nous revenions sur ce que t'a dit la sorcière, et que nous vérifiions s’il peut y avoir quelque chose de vrai daus l’énorme mensonge auquel tu ajoutes confiance. Prends-y garde , Berganza , il y aurait une grande folie à croire que la Camacba changeât les hommes en bétes , et que le sacristain l’eût servie squs la forme d’un âne autant d’années qo’on dit qu’il fut à son service. Toutes ces choses et celles qui leur ressemblent sont autant de prestiges , de visiops mensongères et d’apparences forgées parle démon* £tsi maintenant il nous semble que nous jouissons do quelque enteun
KIFIOM BT BEBCAMBi. 33 1
dement et de quelque raUon , puisque nous parlons , étant réellement chiens ou nous trouvant sous cette figure , nous avons déjà dit que c’est un cas prodirgieux , inouï , tel que , bien que nous le touchions de la main, nous ne pouvons y ajouter foi jusqu’à ce que l’événement nous démontre ce qu’il convient d’en croire. Veux-tu t’en assurer davantage? considère en quelles choses vaines , en quelles conditions niaises et absurdes la Caroacha dit que consistait notre retour à l’état d'hommes. Ces promesses , qui doivent te paraître des prophéties, ne sont que des paroles de contes de vieilles femmes, comme ceux du Cheval sans tête ou de la Baguette de vertus ^ avec lesquels on s’amuse au coin du feu pendant les longues nuits d’hiver. Si c’était autre chose , ces prophéties seraient accomplies déjà ; à moins que leurs paroles ne doivent se prendre dans un sens qui s’appelle , à ce que j’ai ouï dire , allégorique , lequel sens ne signifie pas ce qu’indique la lettre, mais une autre chose, qui, bien que différente, lui ressemble d’une certaine façon. Or donc, dire :
tt Ils reprendront leur forme véritable , quand ils verront, dans un rapide changement, abattre les superbes élevés et relever les humbles abattus , par une main assez puissante pour le faire. »
Cela me semble signifier, dans le sens que j’ai dit, que nous recouvrerons notre forme quand nous verrons que ceux qui étaient hier au faite de la fortune sont aujourd’hui renversés et foulés aux pieds du malheur , et méprisés par ceux qui les estimaient le plus-, de même, quand nous verrons que d'autres, qui tout à l’heure n'avaient à faire dans le monde qu’à
33s DIALOCVB DES CHIENS
augmenter le nombre des vivants, sont à présent emportés si haut par le bonheur que nous les perdons de vue ; et si d’abord ils n’apparaissaient pas , tant ils étaient petits et cachés , maintenant nous ne pouvons plus les apercevoir , tant ils sont grands et élevés. Si c’est en cela qu’eût consisté notre retour à la forme que tu dis, nous l’aurions déjà vu, et nous le voyons à chaque pas ; d'où J’imagine que ce n’est pas dans le sens allégorique , mais dans le sens littéral , qu’il faut prendre les vers de la Camacha. Or, ce n’est pas davantage en cela que consiste le remède à notre métamorphose , car maintes fois nous avons vu ce que disent ces vers , et nous n’en sommes pas moins chiens, comme tu vois. Ainsi donc, la Camacha fut une moqueuse perfide, la Canizarèsune fourbe artificieuse, la Montiela une sotte , malicieuse et perverse, soit dit sans l’ofTenser, si par hasard elle est notre mère à tous deux , ou la tienne au moins , car je ne veux pas l'avoir pour mère. Je dis donc que le véritable sens est un jeu de quilles , où , par un rapide changement, on renverse celles qui sont en pied, et l’on relève celles qui sont tombées par terre ; et cela par la main de celui qui peut le faire. Vois un peu si, dans le cours de notre vie, nous aurons vu jouer aux quilles, et si, pour cela, nous nous sommes vus redevenir hommes , au cas que nous le soyons en effet.
BEUGANZA.
Je dis que tu as raison , frère , et que tu es plus avisé que je ne pensais. De ce que tu as dit , je viens à penser et à croire que tout ce qui nous est arrivé et ce qui nous arrive à présent est un songe , et que nous
8CIP10S BT BCKCAHZA.
sommes tout simplement des chiens. Mais que cela .ne nous empêche point de jouir, aussi longtemps qu'il nous sera possible , de ce don de la parole que nous possédons , et du don plus excellent encore de l’in> telligence humaine. Écoute-moi donc patiemment te conter ce qui m’arriva avec les Bohémiens qui m’avaient caché dans le souterrain.
SCIPION
Je t’écoute très-volontiers, pour t’obliger à m’écouter à ton tour, quand je te conterai , si le Ciel le permet , les aventures de ma vie.
BEKGÀHZA.
Celle que je menai avec les Bohémiens se passa, dans ce temps, è considérer leurs nombreuses malices, leurs ruses, leurs fourberies, les vols auxquels ils s’exercent , Bohémiens et Bohémiennes , presque depuis le moment où ils sortent du maillot et commencent à marcher. Tu vois bien la multitude de ces gens qui sont répandus à travers l’Espagne? Ch bien ! tous se connaissent, tons sont en relation les uns avec les autres. Us passent et transportent les vols de ceux-ci à ceux-là, et de ceux-là à ceux-ci. Us accordent obéissance , mieux qu’à leur roi , à l’un d’eux qu’ils appellent comte, lequel , ainsi que tous ceux qui lui succèdent, ont le surnom de Maldonado*, non point parce qu’ils descendent de cette noble famille , mais parce qu’un page d’un gentilhomme de ce nom s’amouracha d’une Bohémienne qui ne voulut pas répondre à son amour à moins qu’il ne se fit Bohémien et ne la prit pour femme. Le page passa par ces con-
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diiions , et se fît si bien agréer des autres Itohëmiens qu’ils le choisirent pour seigneur et lui rendirent obéis-*, sance. Depuis lots, comme en signe de yasselage^ ils lui remettent une partie des vols qu'ils font, pour peu qu’ils aient de l’importance. Ils s’occupent, pour colorer leur oisireté , à travailler le fer, faisant ainsi des instruments qui facilitent leurs vols. Aussi les verras-tu toujours porter à vendre dans les rues des tenailles, des vrilles, des marteaux; et les femmes, des pelles et des trépieds. Celles-ci sotit tontes accoucheuses, et en cela elles l’emportent sur les antres, car , sans peine ni secours , elles mettent leurs enfants au monde, et les lavent tout en naissant avec de l’eau froide. Depuis leur naissance jusqu’à leur mort , ils s’endurcissent et s’habituent à souffrir les inclémences et les rigueurs du ciel. ÂuS« verras-tu qu’ils sont tous agiles, robustes, voltigetirs, coureurs et danseurs. Ils se marient toujours etitre eux, afîn que leurs mauvaises mœurs ne viennent pas à être connims d’autres personnes. Les femmes sont soumises et respectueuses envers leurs maris, et il y en a bien peu qui les offensent avec d’autres hommes que ceux de leur race. Quand elles demandent l'aumône, elles l’arrachent plutôt par des tours d’adresse ou des bouffonneries que par des dévotions, et, sous prétexte que personne n’a confiance en elles, elles ne servent pas, et restent dans la paresse. Rarement on peut-être j»mais , si j’ai bonne mémoire , je n’ai vu de Bohémienne agenouillée à l’autel pour communier, bien que je sois souvent entré dans les églises. Les pensées de ces gens ne s’exercent qu’à imaginer comment ils IKMirront tromper, où ils pourront voler. Ils se com-
SCIPIOM VS BBEGANaA» 335
muniqueht leurs vols, et la manière dont ils s'ypren* nent pour les commettre. Aussi arriva-t-il unjourqu’un Bohémien raconta à d’autres devant moi un tour de fripon qu’il avait joué une fuis k un laboureur. Voici ce tour : le Bohémien avait un àrie auquel on avait' coupé la queue, et au tronçon, qui était sans poil, il avait ajusté une autre queue velue , qui semblait sa queue naturelle. Il mena cet âne au marché, et un laboureur le lui acheta pour dix ducats. Quand le Bohémien l’eut vendu et qu’il eut touché l’argent , il demanda à cet homme s’il voulait lui acheter un autre âne, frère de celui qu’il emmenait et tout aussi bon, qu’il le lui vendrait à plus bas prix. Le laboureur lui répondit d’aller chercher cet âne et de l’amener, qu’il le lui achèterait sans doute, et qu’en attendant son retour, il conduirait l’âne acheté à son auberge. Le laboureur s’en alla, le Bohémien le suivit , et , soit d’une façon, • soit de l’autre, le Bohémien eut l'adresse de voler au laboureur l’âne qu’il lui avait vendu. Aussitôt il lui ôta sa queue postiche , de façon que l’animal resta avec son tronçon pelé, il changea le bât et Icbcou, et ne craignit pas d’aller chercher le laboureur pour le lui vendre. U rencontra celui-ci avant qu’il se fût aperçu de la perte du premier âne , et , après quelque débat, le laboureur acheta le second. Il alla, pour le payer, à son auberge , où la béte ne trouva |)lus la bete, et , lûcn qu’il le fût beaucoup , il soupçonna que le Bohémien lui avait volé l’âne, de manière qu’il ne voulait pas le payer. Le Bohémien recourut à des témoins, et amena ceux qui avaient touché ïaicabtUa *
‘ Droit prélevé wr le prix des. objets yeudos. ■ ■ j -
BULOGOE DBS CBIBKS
du premier baudet, lesquels jurèrent que le Bohé> mien avait vendu au laboureur un âne à longue queue et très^différent du second qu’il lui vendait. Â tout cela se trouva présent un alguazil qui prit si bien le parti du Bohémien que le laboureur fut obligé de payer l'âne deux fois. J’entendis conter bien d’autres vols, et presque tous d’animaux, car c’est une science où ils sont gradués et qu’ils exercent le plus. Fim.lement c’est une mauvaise engeance, et quoique plusieurs juges fort avisés leur aient fait la guerre, ils ne s’en corrigent pas davantage.
Au bout d’une vingtaine de jours, ils voulurent m’emmener à Murcie. Je passai par Grenade, où était arrivé déjà le capitaine dont mon ancien maître était tambour. Les Bohémiens, ayant appris cela, m’enfermèrent dans une chambre de l’auberge où ils demeuraient; je les entendis en expliquer la cause. Le voyage qu’ils projetaient ne me plut pas, et je résolus de m’échapper; ce que je fis en effet. M’étant sauvé de Grenade , je me réfugiai dans le jardin d’un Morisque *, lequel m’accueillit de très-bonne grâce ; et moi je restai de meilleure grâce encore , car il me sembla qu’il ne m’emploierait qu’à garder le jardin , métier beaucoup moins fatigant , à mon avis , que celui de garder un troupeau ; et comme il ne s’agi^it pas de disputer sur le plus ou moins du salaire , il nous fut facile, au Morisque de trouver un valet à qui commander, et à moi un maître à qui obéir.
Je restai avec lui plus d’un mois, non pour le plaisir de la vie que je menais , mais pour celui que je
* Descendaat des uiciens More», deveDU chrétien.
SCinOM ET BEHGAK7.A.
trouvais à connaître la vie de mon maître, et, par elle, celle de tous les Morisques qui vivent en Espagne Oh ! combien et que d’étranges choses je pourrais te conter, ami Scipion, sur cette canaille morisque, si je ne craignais de ne pouvoir en venir à bout en moins de quinze jours ! et même , s’il fallait entrer dans les particularités, je n’aurais pas fini en deux mois. Mais, cependant , il faut que je t’en dise quelque chose ; ainsi , écoute donc en général ce que je vis et remarquai en particulier de ces braves gens. Ce sera un miracle si , parmi cette foule , il s’en trouve un qui croie sincèrement à la sainte loi chrétienne. Tout leur but est de battre monnaie et de garder l’argent monnayé ; pour l’acquérir , ils travaillent et ne mangent pas. Dès qu'un réal entre en leur pouvoir , s’il est seulement double , ils le condamnent à la prison perpétuelle , et h une éternelle obscurité ; de façon que , gagnant toujours et ne dépensant jamais , ils rassemblent et amassent la plus grande partie de l'argent qui circule en Espagne. Iis sont sa tire-lire, son ver rongeur , ses pies et ses belettes ; ils ramassent tout , cachent tout et dévorent tout. 11 faut observer qu’ils sont nombreux , que cha(|uc jour ils gagnent et enfouissent peu ou beaucoup , et qu'une fièvre lente consume la vie aussi bien qu’une fièvre maligne. De plus ■ comme leur nombre s’accroît sans cesse, celui des enfouisseurs s’accroît aussi , et ils croîtront de la sorte à l’infini , ainsi que le démontre l’expérience. Parmi eux , il n’y a point de chasteté; ni les hommes ni les
’ Cenrantès écrivit cette nouvelle avant t’eipulsion générale «les Morisques, cpii eut lien de 1610 à 1614. ‘
It. ^
DIALOGUE DES CHIEKS
femmes n'entrent au couvent. Tous se marient, tous multiplient , car la vie sobre augmente les causes de la population j d'ailleurs , la guerre ne les décime point, ni aucun exercice trop fatigant. Us nous volent en tonte sûreté , et avec les produits de nos biens qu'ils nous revendent, ils deviennent riches, lis n'ont point de valets , parce que tous le sont d'eux-mémes. Us ne dépensent rien pour faire étudier leurs enfants, car leur science n’est pas autre que celle de nous voler. Des douze ûls de Jacob qui entrèrent en Égypte , il en sortit, à ce que j'ai ouï dire, lorsque Moïse les tira de cet esclavage , six cent mille hommes , sans compter les femmes et les enfants. De là , l'on peut inférer à quel point multiplieront les femmes de ceux-ci, sans comparaison beauonipplus nombreuses.
semoK.
L'on a cherché un remède pour tous les maux que tu viens d'indiquer et d'esquisser à grands traits ; encore ceux que tu n'as pas dit sont-ils plus nombreux et plus grands que ceux-là. Jusqu'à présent on n'a pas trouvé ce remède convenable^ mais l'État a des gardiens vigilants et sages, lesquels, considérant que l'Espagne nourrit et renferme dans son sein autant de vipères que de Morisques, avec l'aide de Dieu trouveront à ce mal immense une prompte et certaine issue. Poursuis, maintenant.
SBKGABZA.
Gimme mon maître était fort ladre, ainsi que le sont tous ceux de sa race , il me nourrissait avec du pain de maïs , et quelques bribes de zahi-
SUPION ET BBU&AHZ4. 339
nas I, ses mets ordinaires. Mais cette misère m’aida à gagner le Ciel par un moyen fort étrange , comme tu vas l’entendre.
Chaque matin , le jour, en se levant ^ trouvait assis , au pied de l’un des nombreux grenadiers qu’il y avait dans le jardin, unjeune homme, quisemblait étudiant, vêtu de bayette, non si noire et si laineuse qu’elle ne parût plutôt brune et tondue. Il s’occupait à écrire dans un cahier , et de temps en temps il se frappait le front avec la main , ou se mordait les ongles en regardant leCiel ; d’autres ibis, il tombait dans une telle rêverie , qu’il ne remuait plus ni pied , ni main , ni meme les paupières , tant son extase était profonde. Une fois , je m’approchai très-près de lui , sans qu’il m’aperçût ) je l’entendis murmurer ([uelque chose entre ses dents, et , au bout d’une longue pause f il jeta un grand cri : u Vive le Seigneur ! s’écria-t-il, c’est la meilleure octave que j’aie faite en tous les jours de ma vie. » Et écrivant en toute hâte dans son cahier , il témoignait une joie extrême. Tout cela me fit comprendre que le malheureux était poète. Je lui fis mes caresses ordinaires , pour l’assurer de ma douceur ) je mecouchai ensuite à scs pieds, et lui, tranquille sur mon compte , continua è suivre ses pensées , à se gratter la tête, à tomber en extase, et à écrire ce qu’il avait pensé. Sur ces entrefaites, entra dansiejardin un autre jeune homme , de bonne mine et de bel équipage , tenant è la main des papiers où il lisait de temps en temps. Il arriva où était l’autre , et lui dit : « Avez-vous fini la
* Plante originaire des Indes , dont les grain* servent à fair* une sorte de pain on de bouillie.
34u DULUGCB DES CHIEK6
première journée '? — Je viens de l’achever, répondit le poêle , et le plus ('aillardement qu'il se puisse imaginer. — De quelle manière ? demanda le second.
— Voici comment , répondit le premier : Sa Sainteté le Pape entre sur la scène, revêtu de ses habits pontificaux, avec douze cardinaux, tous habillés de violet, parce qu’à l’époque de l'histoire que représente ma comédie , c’était le temps de mutatio capparum , pendant lequel les cardinaux ne s’habillent pas de rouge , mais de violet. Ainsi donc , il convient de toutes manières, pour garder la convenance et la propriété , que mes cardinaux paraissent en violet : c’est un point très-important dans ma comédie. A coup sûr, on n’y aurait pas fuit attention -, aussi fait-on mille sottises et mille impertinences. Moi , je ne puis pas m’être trompé, carj’ai lu tout le Cérémonial romain seulement pour être sûr de la couleur de ces habits.
— Mais , répliqua l’autre , où diable voulez-vous que mon auior * ait des habits violets pour douze cardinaux ? — Eh bien ! s'il m’en ôte seulement un , répondit le poêle, je lui donnerai ma comédie comme je vole. Jour de ma vie ! faut-il perdre une apparition si grandiose ? Imaginez un peu d’ici quel eifel fera sur un théâtre un souverain pontife avec douze graves cardinaux , et les autres officiers de cortège qu'ils doivent nécessairement mener à leur suite ! Vive Dieu ! ce sera l’un des plus grands et des plus magnifiques spectacles qu’on ait vus en comédie , sans en
’ Jornada , acte de comédie.
* Directeur d’une troupe de comédie. Ce mot vient d'aulo, représentation , acte public , et non dn latin auclor.
scmoit ET BEIICAKZA. 34 1
excepter le bouquet de Daraja !» Ici , j’achevai de comprendre que l’un cHait poêle et l’autre comédien. Le comédien conseilla au poêle de retrancher quelque chose de ses cardinaux , s’il ne voulait mettre le directeur dans l’impossibilité de jouer la comédie.
« Qu’on me rende grâce, répondit le poëte, de ce que je n’ai pas mis tout le conclave qui se trouvait présent à l’acte mémorable que j’ai voulu, dans mon heureuse comédie , rappeler à la mémoire des gens. >< Le comédien se mit à rire , et laissa l’autre dans son occupation pour retourner à la sienne , qui était d’apprendre un rôle dans une pièce nouvelle. Le poëte , après avoir écrit quelques strophes de sa magnifique comédie, tira de sa poche, avec beaucoup de lenteur et de sang-froid, quelques bribes de pain et unevingtaine de grains de raisin sec ; il me semble du moins que je n’en comptai pas davantage , et je suis' même en doute s’il s’en trouvait autant, puisqu’il y' avait, parmi les grains de raisin, certaines miettes dur-' cies qui en augmentaient le volume. Il souiHa dessus, pour écarter les miettes , puis mangea un à un tous les grains , et même jusqu’aux grappes , car je ne lui en vis jeter aucune. Il aurait voulu en faire l’assaisonnement des bribes de pain, qui, frottées avec la doublure violette de sa poche , paraissaient moisies-, mais elles étaientsi dures de caractère que, bien qu’il essayât de les attendrir en les promenant mainte et mainte fois dans sa bouche, il ne put jamais les tirer de leur entêtement. Tout cela tourna à mon profit , car il me les jeta, en disant : « Tiens, tiens, attrape, et grand bien te fassent-ils! — Voyez un peu! dis-je à part moi, quel nectar ou quelle ambroisie me donne ce poëte, ces
DIALOGL’V DES CBtBHS
mets divins dont ils disent que se nourrissent là>hant dans le ciel les dieux et leur Apollon ! » Enfin, le plus souvent , grande est la misère des poètes , mais plus grande était ma nécessité, puisqu’elle m’obligeait à nqanger ce qu'il rejetait.
Tant que dura la composition de sa comédie, il ne manqua pas de venir au jardin, et les bribes de pain sec ne me manquèrent pas non plus, car il m’en donnait ma part avec beaucoup de libéralité. Ensuite nous allions au réservoir, où , moi en baissant la tête , et lui avec une écuelle , nous étanchions notre soif comme des princes souverains. Mais enfin le poète disparut et la faim revint de plus belle , tellement que je résolus d’abandonner le Morisque , et d’entrer dans la ville pour y chercher fortune , ce que trouve toujours celui qui déménage. Â l’entrée de la ville , j’aperçus mon poète qui sortait du fameux monastère de $an-Geronimo. Dès qu’il me vit , il vint à moi les bras ouverts , et moi j’allai à lui , témoignant une grande joie de l’avoir trouvé. Aussitôt il se mit à tirer de sa poche des morceaux de pain , plus tendres que ceux qu’il avait coutume de porter au jardin du Morisque, et à les jeter sous mes dents, sans les passer d’abord sous les siennes : faveur qui satisfît ma faim et ma sensualité. De manger ce pain tendre et d’avoir vu mon poète sortir du couvent , je conçus le soupçon que sa muse, comme beaucoup d’autres, tendait la main en cachette '. Il s’achemina vers la ville, et je le suivis avec l'intention de le prendre pour maître, s’il y consentait, imaginant que des
■ Allait recevoir U aoupe d’aiunône i 1a porte des convenu.
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restes de son palais pourrait s'alimenter ma cabane. H n’y a pas , en effet , de plus grande et de plus riche bourse que la charité, dont les mains libérales ne sont jamais pauvres. Aussi ne suis-je pas d’accord avec le proverbe qui dit : « Le dur donne plus que le nu. » Comme si le dur et l’avare donnaient quelque chose , ainsi que fait le libéral dépouillé, qui donne au moins la bonne intention quand il n’a rien de plus. De hl en aiguille , nous arrivâmes à la maison d'un autor de comédie , qui s’appelait , je m’en souviens , Angulo-le-Mauvais , pour le distinguer d’un autre Ângulo, non pas auteur, mais acteur, le plus comique , le plus amusant , qu'eussent alors et qu’ont aujourd’hui les salles de spectacle. Toute la compagnie s’assembla pour entendre la comédie de mon maître , car je tenais déjà le poëte pour tel. A la moitié de la ’çreaàkre journée , les comédiens commencèrent à s’en aller, un à un , deux à deux , et tous disparurent , excepté Y autor et moi , qui servions d’auditeurs. La comédie était telle, que, bien que je fusse un âne en fait de poésie , il me sembla que Satan lui-méme l’avait composée pour la perte et la damnation du poëte , lequel commençait à avaler sa salive , en voyant la solitude où l’avait laissé l’auditoire. Et ce n’était pas sans raison , si un secret pressentiment lui annonçait la disgrâce dont il était menacé. Tous les comédiens , qui étaient plus de douze, revinrent bientôt, empoignèrent mon poëte, sans dire un seul mot , et si Y autor, priant et menaçant , n’eût interposé son autorité , sans nul doute ils le faisaient sauter sur la couverture. Je restai stupéfait de l’aventure , Y autor désappointé , les comédiens
BIALOat-'B DES CHIEKS
joyeux et le poêle de mauvaise humeur. Celui*ci, avee une admirable patience, bien que le visage un peu de travers , prit sa comédie , et la remit dans son sein en murmurant tout bas : « Il ne faut pas semer des perles devant les pourceaux. » Cela dit, il s’en alla fort paisiblement.
Moi, de honte et de dépit , je ne pus ni ne voulus le suivre , et je fis bien , car Vautor me combla tellement de caresses , qu’elles m’obligèrent à rester avec lui. En moins d’un mois , je devins grand joueur d'intermèdes et grand acteur de pantomime. On me mit un frein de lisières , et on m’apprit à m’élancer sur le théâtre contre ceux qu’on m’indiquait , de façon que les intermèdes, qui finissent pour la plupart en coups de bâton , finissaient, dans la troupe de mon maître, eu gestes et en cris pour m’exciter^ alors j’attaquais et je bousculais tout le monde , ce qui donnait à rire aux ignorants et bon profit à mon maître. O Scipion, qui pourrait te conter tout ce que je vis dans cette troupe de comédiens , et dans deux autres où je servis! Mais comme il est impossible de réduire ce sujet k une narration succincte , je suis forcé de le laisser pour un autre jour, si toutefois un autre jour arrive où nous puissions nous entretenir. Tu vou combien ma causerie a été longue , combien j’ai eu d’aventures diverses, combien j’ai fait de voyages, combien j’ai servi de maîtres. Eh bien ! tout ce que tu as entendu n’est rien absolument en comparaison de ce que je pourrais te conter sur ce que j’ai vu , observé et vérifié dans ces gens-là : leur vie, leurs coutumes, leurs manières d’être , leurs occupations , leur travail et leur oisiveté, leur ignorance et leur esprit naturel,
9CIPION BT BBR6ASZA. 345
ainsi qu'une foule d’autres choses, les unes bonnes à dire ^ l’oreille, les autres à proclamer en public, et toutes à conserver dans la mémoire pour désabuser bien des gens qui s’amourachent de beautés artificielles et adorent de fausses divinités.
SCIPIOB.
J’aperçois fort bien , Berganza , le large champ qui s’oifrait pour étendre ton histoire ; mais je suis d’avis que tu laisses ce sujet pour un récit particulier, et pour un moment de repos sans alarmes.
BERGAMZA.
J’y consens ; écoute. J’arrivai , avec une troupe de comédiens , à cette ville de Valladolid, où , dans un intermède , on me fit une blessure qui me conduisit presque à ma dernière heure. Je ne pus pas me venger alors, parce que j’étais attaché, et depuis je ne voulus pas le faire de sang-froid , car la vengeance préméditée annonce mauvais coeur et cruauté. Â la fin ce métier me fatigua , non pour la peine qu’il donne, mais parce que j’y voyais des choses qui exigeaient à la fois une réforme et un chAtiment , et comme il m’était plus facile d’en avoir le regret que d’y porter remède , je résolus de ne plus les voir, et , comme on dit, de prendre asile en lieu saint, ainsi que font ceux qui laissent les vices quand Us ne peuvent plus les pratiquer, bien que , toutefois , mieux vaut tard que jamais. Je dis donc que, te voyant une nuit porter la lanterne devant le bon chrétien Mahudès , je considérai que tu vivais content dans ta
DtALOOrB DES CRIEKS
sainte occnpation , et, plein d'une pieuse envie , je voulus suivre tes traces. Dans cette louable intention , je me mis à marcher devant Mahndès , qui me prit bientôt pour ton compa^on , et m’amena à cet hôpital. Ce qui m'y est arrivé n’est pas de si mince importance qu’il ne faille du temps pour le conter, principalement ce que j’ouïs dire à quatre malades que le sort et le besoin avaient conduits à ce même hôpital, et réunis ensemble dans quatre lits jumeaux. Excuse-moi , car l’histoire , qui est courte, ne permet pas de retard et vient ici comme au moule.
SCIFION.
Eh bien ! je t’excuse ; mais achève , car, à ce que je crois , le jour ne doit pas être loin.
bergjlbza.
Dans les quatre lits qui sont au bout de cette infirmerie se trouvaient, dans l’un un alchimiste, dans le second un poète, dans le troisième un mathématicien , et dans le dernier un de ceux qu’on appelle arbilristas '.
scipioir.
En effet, je me rappelle avoir vu ces braves gens.
BEnCÀNZA.
Or donc , pendant une sieste de l’été passé , les fe>
■ Arbitriot est le nom qa’on donnait aux voies et moyens . ans expédients en matière de finances, et arbitriiteu, aux gens qui les proposaient. La suite fera mieux comprendre le vrai Sens de ce mot, qni n’a point d’équivalent en français.
$CinOII ET BEnaASEA.
nétrcs étant fermées et moi prenant Tair sous le lit de l’un d’eux , le poëte commença à se plaindre doa< loureusement de son sort , et le mathématicien lui ayant demandé de quoi il se plaignait : « De ma mauvaise étoile , » répondit-il j puis il continua de la sorte : « Eh comment! n'ai-je pas raison de me plaindre , lorsqu’après avoir gardé le précepte donné par Horace dans sa poétique , de ne point publier mon oeuvre à moins qu’il ne se soit écoulé dix ans depuis sa composition , en ayant une qui m’a coûté vingt ans de travail et douze ans de stage , grandiose par le sujet, admirable et neuve par l’invention , sublime par la poésie, amusante par les épisodes, merveilleuse par la division , car le commencement répond an milieu et à la fm , de manière k ce qu’ils constituent ensemble un poëme élevé , sonore , héroïque , exquis et substantiel; avec tout cela, cependant, je ne puis trouver un prince à qui la dédier ? Tentends un prince qui soit intelligent , libéral et magnanime. O âge misérable , 6 siècle dépravé ! — De quoi traite le livre ? demanda l’alchimiste. — H traite, répondit le poëte, de ce qu’a oublié d’écrire l’archevéqne Tnrpin sur le roi Artus d’Angleterre, avec un autre supplément sur l’histoire de la conquête du saint Grial ‘ , tout cela en vers héroïques , partie en octaves , partie en vers libres , mais toujours à la façon dactyléenne , je veux
' Le saiot Grial oa saint Graal est le plat où Jotepb d’Arimalhie reent le sang da Sanvear, qnand on le descendit de la croix. La conquête de ce plat, par le roi Artns et les cheraliers de la Table-Ronde , est le sujet d’un livre de chevalerie écrit en latin, dans le douzième siècle, et traduit depuis en espgnol.
DULOGtE DES CBIEK$
dire en dactyles ' de noms substantifs , sans admettre aucun verbe. — Quant à moi, reprit l'alchimiste , je m'entends fort peu en poésie ; Je ne saurais donc sentir convenablement l’infortune dont se plaint votre grâce ; mais , fût-elle encore plus grande , elle n’égalerait pas la mienne , puisque , pour manquer d’un instrument ou d’un grand seigneur qui me favorise et me fournisse les ustensiles qu’exige la science de l’alchimie , je ne suis pas maintenant à nager dans l’or, plus riche que les Midas, les Crassus et les Crësus. — Est-ce que votre grâce, seigneur alchimiste , dit alors le mathématicien , est parvenue à tirer de l'argent des autres métaux? — Pas encore jusqu'à présent , répondit l’alchimiste ; mais je sais qu’à coup sûr on en tire , et il ne me manque pas deux mois pour arriver à trouver la pierre philosophale , avec laquelle on peut convertir les pierres en argent et en or. — Vos grâces ont fait de leurs infortunes un triste tableau , reprit le mathématicien ; mais enfin l'un a un livre à dédier, et l’autre est en puissance prochaine de trouver la pierre philosophale. Mais que dirais-je de mon malheur, tellement unique qu’on ne peut le comparer à rien ? Il y a vingt-deux ans que je poursuis le point fixe; ici je le laisse , là je le reprends, et quand il me semble qu’enfin je l'ai saisi et qu’il ne peut plus m’échapper d'aucune façon , tout à coup je me trouve si loin de lui , que j’en suis tout stupéfait. La même chose m’arrive avec la quadrature du cercle-, je suis arrivé si près de la trouver, que je ne sais et ne peux
' Esdrujulos , mots d’au moins b-ois syllabes, dont les deux dernières sont brèves.
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, savoir comment je ne l'ai pas déjà dans la poche. Aussi ma peine esl-elle semblable à celle de Tantale, qui est près du fruit et meurt de faim , qui touche à l'eau et meurt de soif. Par moment , je pense rencontrer la conjoncture de la vérité , et par moment , je me trouve si loin d’elle, que je recommence à gravir la montagne que je venais de descendre, avec toute la charge de mon travail sur les épaules, comme un autre Sisyphe. »
Jusqu’alors Varbiirista avait gardé le silence ; il le rompit en cet endroit , et dit : « Quatre plaignants , tels qu’ils pourraient se plaindre même du Grand- Turc, sont réunis par la pauvreté dans cet hôpital. Au diable les offices et les métiers qui ne donnent ni plaisir ni pain à ceux qui les exercent! Moi, seigneurs, je suis arbitrista, et j’ai fourni i Sa Majesté , à diverses époques, de fort bons expédients, tous profitables pour elle et sans préjudice pour le royaume. Je viens maintenant de rédiger une pétition où je la supplie de me signaler une personne à qui je puisse confier un nouvel expédient que j’ai imaginé, tel qu’il doit la sortir complètement de tous ses embarras. Toutefois, ce qui est arrivé aux autres pétitions me fait craindre que celle-ci n’aille également aux oubliettes. Mais afin que vos grâces ne me tiennent pas pour un insensé , et bien que mon secret d’état devienne public dès ce moment, je veux le dire; le voici : On n’a qu’à demander aux cortès que tous les vassaux de Sa Majesté, depuis l’âge de quatorze ans jusqu’à celui de soixante, soient tenus de jeûner une fois par mois, au pain et à l’eau, le jour qui sera choisi et désigné , et que toute la dépense qui sc fe-
DllLOCl'E DES CHIEKS
rait ce jour-là en ragoûts de fruits , de viande et de poisson, en vin, œuis et légumes, soit réduite en argent pour être versée à Sa Majesté , sans lui en souffler une obole, sous charge de serment. De cette manière, an bout de vingt ans, le roi se trouvera à l’abri de toute escroquerie et au niveau de ses affaires. En effet, si l’on établit le compte, comme je l’ai moi-méme établi, il y a bien en Espagne au moins trois millions de personnes de cet âge, en outre des malades, des plus vieux et des plus jeunes, et chacune d’elles ne manquera pas de dépenser, en comptant la chose au plus bas , un réal et demi par jour-, mais je veux bien que ce ne soit qu’un réal , et cela ne peut être moins , mangeât-elle des racines de pissenlit. Or, semble-t-il à vos grâces que ce serait une misère que d’avoir chaque mois trois millions de réaux comme passés au crible ? D’ailleurs , cela tournerait plutôt au profit qu’au préjudice des jeûneurs, car, par ce jeûne , ils se rendraient agréables au Ciel et serviraient leur roij tel même pourrait , en jeûnant, faire une chose très-utile à sa santé. Voilà l'expédient, net de irais et de droits , et l’on pourrait en faire la perception par paroisses, sans entremise de commissaires qui ruinent l’État. » Tous se mirent à rire de l’expédient et de son inventeur, et lui-méme rit de ses sottises. Quant à moi, je restai fort surpris de les avoir entendus, et de voir que, pour la plupart, les gens de semblable humeur venaient mourir à l’bôpital.
SCIPIOK.
Tu as raison , Berganza -, vois s’il te reste quelque chose à dire.
SCIPIOS ET BEAGiHZi.
vmcktnk.
Deux choses seulement , avec lesquelles je terminerai ma causerie , car il me semble que le jour commence à poindre. Une nuit que j’allais avec mon maître demander l’aumône chez le corrëgiddr de cette ville, qui est un gentilhomme très-noble et encore plus chrétien, nous le trouvâmes seul. Je crus devoir prendre occasion de cette circonstance pour lui donner certains avis , que j’avais recueillis d’un vieillard malade dans cet hôpital , sur le moyen de remédier à la perdition des filles vagabondes , qui , pour ne pas servir, se jettent dans le vice , et si profondément , qu’elles peuplent les hôpitaux des gens ))erdus qui les suivent : plaie intolérable , qui exige un remède prompt et etficace. Voulant donc le lui dire, j’élevai la voix, pensant que j’avais le don de la parole ; mais , an lieu de prononcer des mots suivis et distincts , j’aboyai avec tant de hâte et snr un ton si haut , que le corrégidor impatienté appela scs gens pour qu’on me chassât de la salle à coups de bâton. Un laquais , qui accourût à la voix de son seignew ( mieux eût valu qn’il fût sourd en ce moment ), saisit une carafe de cuivre qu’il trouva sous sa main , et me la lança si rudement sur les côtes , (]ue je garde encore à présent les reliques de ce coup.
sapioN.