‹ les nouvelles de cervantes saaved4raChapitre 6 sur 34 · BSFA&II01.E-AI(GLÀISE · texte numérisé non relu

BSFA&II01.E-AI(GLÀISE

sortez me donne l'assurance qu'il suppléera chez vous au manque des années. Songez l)ien à la faveur que je vous accorde, pnisqu’en elle je vous donne l’occasion, tout en servant votre reine, comme l’exige ce que vous êtes, de montrer votre intelligence et votre courage , et d’obtenir le prix le plus précieux que vous-méme , à ce qu’il me semble, puissiez jamais désirer. Je serai moi-méme le gardien d’Isabelle , bien qu’elle montre assez que sa propre honnêteté sera son gardien véritable. Allez avec Dieu ; puisque vous êtes amoureux , comme je le suppose, je dois me promettre un grand résultat de vos prouesses. Heureux serait le roi guerrier qui aurait dans son armée dix mille soldats amoureux , espérant que le prix de leurs victoires fût la possession de leurs bien-aimées ! Levez-vous , Ricared , et voyez si vous avez quelque chose à dire à Isabelle, car demain sera le jour de votre départ. » Ricared baisa les mains à la reine , pour la remercier de la grâce qu’elle lui faisait ; puis, il alla se mettre à genoux devant Isabelle , et , voulant lui parler , il ne put prononcer un mot, car il sembla qu’un noeud lui serrait la gorge et lui liait la langue. Les larmes seules lui vinrent aux yeux, et, bien qu’il fit tous ses ciforts pour dissimuler son attendrissement, il ne put les cacher aux yeux de la reine. « Ne rougissez point de pleurer, Ricared , lui dit-elle , et ne vous croyez point avili pour avoir montré, dans ce moment pénible , la tendresse de votre cœur. Autre chose est combattre l’ennemi , autre chose prendre congé de celle qu’on aime ■, Isabelle , embrassez Ricared , et donnez-lui votre bénédiction : ses regrets la méritent assez. » Isabelle , tonte saisie à la vue de l’humilité et

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de la douleur de Ricared , qu’elle aimait comme son époux, n’enlendil point ce <|ue lui ordonnait la reine; au contraire , elle se mit k verser des larmes , sans penser à ce qu elle faisait, et si sérieuse, si immobile , qu’on eût dit voir pleurer une statue d’albâtre. Ces muets transports des deux amants , si tendres, si bien épris, firent couler les larmes de plusieurs assistants. Ricared, sans ajouter un mot, et sans avoir puenadresser un seul à Isabelle, sortit du salon. Clotald et ceux qui l’avaientaccompagné le suivirent, après avoir salué la reine, pleins de compassion, de regret et de douleur.

Isabelle resta comme une orpheline qui vient d’en* terrer ses parents , et craignant que sa nouvelle maîtresse ne voulût lui faire changer les habitudes dans lesquelles l’avait élevée la première. Enfin elle resta ; et, deux jours après, Ricared mit à la voile, combattu par deux pensées qui , parmi beaucoup d’autres , le mettaient hors de lui. L’une de ces pensées était qu’il lui convenait de faire de telles prouesses , quelles lui fissent mériter Isabelle ; l’autre , qu’il n’en pouvait faire aucune , s'il écoutait sa catholique résolution , qui était de ne pas tirer l’épée contre des catho* liques. Dans ce cas , il devait nécessairement passer pour chrétien ou pour lâche , ce qui devenait un danger pour sa vie , ou un obstacle aux prétentions de son amour. Mais enfin, il résolut de faire céder ses désirs amoureux à celui qu’il avait de rester catholique, et , du ibnd de son cœur , il demandait au Ciel de lui envoyer des occasions où il pût se montrer vaillant sans cesser d’être bon chrétien, où il pût satisfaire la reine et mériter Isabelle.

Les deux vaisseaux naviguèrent pendant six jours

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avec un vent favorable , en mettant le cap sur les îles Açores, parages où ne manquent jamais, soit des navires portugais venant des Grandes-Indes , soit quelques autres bâtiments de retour des Indes Occidentales. Au bout de six jours, ils furent pris en flanc par un vent très-fort , qui a dans l'Océan un autre nom que dans la Méditerranée, où on l’appelle midi ; et ce vent souffla avec tant de durée et de violence , que , sans qu’ils pussent prendre terre aux îles , force leur fut de rebrousser chemin dans la direction de l’Espagne. Près des rivages de cette contrée , et à l’emboucluire du détroit de Gibraltar , ils découvrirent trois vaisseaux, l’un grand et fort, les deux autres petits. Le bâtiment de Ricared s’approcha de la capitanepour savoir du général s’il voulait qu’on attaquât les trois vaisseaux. Mais avant d’atteindre lacapitane, il vit hisser sur la grande hune un drapeau noir. En approchant de plus près, il entendit dans le bâtiment un bruit lugubre de clairons et de trompettes, ce qui indiquait clairement que le général était mort , ou quelque autre personnage important. Ce fut en ce moment de surprise et d’alarme que les deux vaisseaux parvinrent à pouvoir se parler , ce qu’ils n’avaient point fait depuis leur sortie du port. On héla de la capitane pour dire que le capitaine Ricared passât à bord , parce que le général était mort la veille au soir d'une attaque d’apoplexie. Tout le monde s’attrista , hormis Ricared , qui se réjouit, non de la perte de son général, mais parce qu’il restait avec le libre commandement des deux vaisseaux. Tel était l’ordre delà reine, que, le général venant à manquer, Ricared prit sa place. Celui-ci passa sur-le-champ k

l’eSPAGMOLF.'AXCL&ISC.

bord de la capitane , où il trouva que les uns pleuraient le général mort , et que les autres fêtaient le vivant. Finalement , les uns et les autres lui rendirent aussitôt obéissance , et le proclamèrent leur général avec de brèves cérémonies ; car on n'eut pas le temps d’en faire de plus longues , à cause de l’approche de deux des trois vaisseaux qu’ils avaient découverts, lesquels , laissant le grand navire en arrière , mardutient sur ceux de Ricared.

On reconnut bientôt que c’étaient des galères , et qu’elles étaient turques , à cause des croissants que portaient les pavillons -, ce qui causa un grand plaisir à Ricared , car il lui sembla que cette prise , si le Ciel la lui accordait , serait de grande importance , sans qu’il eût fait tort à aucun catholique. Les deux galères turques s’approchèrent pour reconnaître les vaisseaux anglais , qui ne portaient pas les couleurs de l’Angleterre , mais celles de l’Espagne , afin d’abuser ceux qui viendraient les reconnaître , et de n’être pas pris pour des bâtiments corsaires. Les Turcs crurent que c’étaient des navires revenant des Indes, et qu’ils s’en empareraient avec facilité. Ils approchèrent donc peu à peu , et Ricared les laissa venir , jusqu’il ce qu’il les tint .H belle portée de son artillerie : alors , il commanda le feu si à propos et avec tant de succès , que cinq boulets frappèrent dans le corps d’une des galères , et l’ouvrirent en deux ; elle pencha aussitôt à la bande, et commença à s’en aller en dérive , sans pouvoir remédier au désastre. L’autre galère, voyant son danger , lui jeta un câble en toute hâte , et la remorqua jusque sous le flanc du grand navire; mais Ricared , qui avait des vaisseaux prompts et légers ,

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obéissant à la manœuvre comme s'ils eussent eu des rames , suivit les galères jusqu’au navire , en faisant pleuvoir sur elles une grêle de boulets. Les gens de la galère ouverte n’eurent pas plutôt atteint le gros vaisseau , qu’ils abandonnèrent la galère , essayant de grimper à bord en toute célérité. Quand Ricared vit cela, et que la galère intacte était embarrassée des débris de l’autre , il fondit sur elle avec ses deux vaisseaux , et sans la laisser virer de bord , ni mettre les rames à profit, il la prit entre deux feux. Les Turcs alors n'eurent d'autre ressource que de se réfugier aussi sur le grand navire, non pour s'y défendre, mais pour échapper du moins à la mort. Les chrétiens qui ramaient sur les galères, rompant leurs chaînes et se mêlant parmi les Turcs, cherchèrent le même refuge ; mais comme ils montaient tous ensemble sur le flanc du gros navire , la mousqueterie des vaisseaux tirait sur eux comme à la cible , sur les Turcs du moins , car Ricared ordonna que personne ne tirât sur les chrétiens. De cette façon, presque tous les Turcs périrent , et ceux qui entrèrent dans le vaisseau furent mis en pièces par les chrétiens avec lesquels ils étaient mêlés , et qui employèrent contre eux leurs propres armes. La force des braves, quand ils tombent, passe à la faiblesse de ceux qui se relèvent; aussi les chrétiens, échauffés par la pensée c|uc les vaisseaux anglais étaient espagnols , firent-ils des merveilles pour leur délivrance.

Finalement , après avoir tué presque tous les Turcs, quch[ues Espagnols parurent à bord du vaisseau, et appelèrent à grands cris ceux qu’ils croyaient Espagnols aussi, pour qu’ils vinssent recueillir le prix de leur

l’ ESPAGNOLE-ANGLAISE.

victoire. Ricared leur demanda en espagnol qu'est-ce qu’était ce navire; ils répondirent que c’était un galion qui venait des Indes portugaises, chargé d’épiceries , et ponant de plus tant de perles et de diamants, qu’il valait plus d'un million d’or. Ils ajoutèrent que la tempête l’avait amené dans ces parages, désemparé et sans artillerie , parce que les gens de l’équipage l’avaient jetée à la mer, étant malades , et demi-morts de soifetdefaim ; quecesdeux galères, qui appartenaient au corsaire arnaute Mami ' , s’en étaient emparées la veille , sans qu’il ait pu se mettre en défense, et que ne pouvant , à ce qu'ils avaient ouï dire , transporter tant de richesses sur les deux galères, les Turcs emmenaient le galion à la remorque , pour le conduire il la rivière Larache, qui est près de là. Ricaredleur dit alors que s’ils avaient cru que les deux vaisseaux sous ses ordres étaient espagnols , ils se trompaient : car ils appartenaient à la reine d’Angleterre. Cette nouvelle donna de quoi penser et de quoi craindre à ceux qui l’apprirent , et ils s’imaginèrent , comme il était naturel , qu’ils étaient tombés d’un filet dans un autre. Mais Ricared leur dit de ne craindre aucun mal , et d’étre bien assurés de leur délivrance , pourvu qu’ils ne songeassent point à se défendre. « Il est impossible d’en avoir la pensée , répondirent-ils , puisque ce navire, comme nous l’avons dit, n’a point d’artillerie et ' que nous n’avons point d’armes. Force nous est donc de recourir à la noblesse d’âme et à la générosité de votre général ; il est juste que celui qui nous a délivrés

* C’esl-i»dire l’Albsnais Mami , de fjoi Cervantès fut eaclaTe i Alger.

L ESPAGHOLE-AKGLAISE,

de l’insupportable esclavage où nous tenaient les Turcs, achève jusqu'au bout une si grande grâce , un si grand bienfait, propre à le rendre fameux dans tous les endroits , en nombre infini , où parviendra la nouvelle de cette mémorable victoire , et de la libéralité dont nous attendons les effets avec plus d’espoir que de crainte. »

Satisfait des propos de l’Espagnol qui parlait , Ricared appela en conseil les gens de son vaisseau, et leur demanda comment il fallait faire pour envoyer tous ces chrétiens en Espagne, sans s’exposer au danger de quelque sinistre événement , si , encouragés par leur grand nombre, il leur prenait idée de se soulever. Quelques-uns furent d'avis qu’il les fît passer un à un sur son vaisseau , et qu’à mesure qu’ils entreraient sous le pont , on les tuât tous l’un après l’autre ; puis , que l’on conduisit ensuite le galion à Londres sans crainte et sans souci. « Puisque Dieu , répondit Ricared , nous a fait la grâce insigne de nous donner tant de richesses , je ne veux point répondre à cette faveur par des sentiments de cruauté et d’ingratitude. Il ne faut pas trancher avec l’épée les difficultés qu’on peut résoudre avec l’adresse. Je suis d’avis qu’on nç fasse mourir aucun chrétien catholique, non point parce que j’ai pour eux de l’a£Fection , mais parce que j’en ai pour moi-méme; je voudrais que cet exploit d’aujourd’hui ne nous valût , ni à moi , ni à vous , qui avez été mes compagnons, la réputation de cruels avec le renom de braves : car la cruauté ternit toujours la vaillance. Ce qu’il faut faire, c’est de transporter sur le galion portugais l’artillerie d’un de nos vaisseaux, sans laisser dans cçlui*ci d’autres armes « ni

L'ESPAGNOLE-A»ai,AME.

rien de plus que les provisions ; et , formant de nos gens l’équipage du galion, nous le conduirons en Angleterre, tandis que les Espagnols retourneront en Espagne. »

Personne n’osa contredire la proposition de Ricared : les uns le tinrent pour vaillant, magnanime et de grande habileté -, les autres le jugèrent dans leurs cœurs pour plus catholique qu’il n’aurait dû l’étre. Bien affermi dans cette résolution , Ricared passa sur le vaisseau portugais avec cinquante arquebusiers, tous sur le qui-vive , et avec les mèches allumées. Il trouva dans le vaisseau environ trois cents personnes, de celles qui s'étaient échappées des galères -, il demanda aussitôt le registre du vaisseau, et le même qui lui avait parlé du haut du pont la première fois lui répondit que le registre avait été pris par le corsaire des bâtiments légers , qui s’était noyé lorsqu’ils avaient coulé bas. Â l'instant , Ricared fit mettre le tour en bon ordre, et son second navire ayant abordé le galion avec une merveilleuse célérité, à la faveur de vigoureux cabestans , on passa l'artillerie du petit navire sur le grand vaisseau. Ensuite, ayant fait une courte allocution aux chrétiens , Ricared les fit passer sur le navire allégé , où ils trouvèrent des provisions en abondance pour plus d’un mois , et pour plus de monde qu'ils n’étaient. Tandis qu’ils s’embarquaient les uns après les autres, il leur donna à chacun quatre écus d’or en monnaie d’Espagne , qu’il fit apporter de son vaisseau , pour remédier à leurs premiers besoins quand ils arriveraient à terre , de laquelle ils étaient si proches , que les hautes montagnes de Calpë et d’Abila se laissaient apercevoir.

L'ESriCMOLE-AKGLAISE.

Tous lui oiTrirent des actions de grâces infinies pour la faveur qu’il leur faisait. Le dernier qui allait s’embarquer fut celui qui avait parlé pour les autres. Quand son tour fut venu , il dit à Ricared : « Je tiendrais plutôt il bonne fortune , vaillant genlilkonime , que tu m’emmenasses avec toi en Angleterre que de me renvoyer en Espagne. Bien que ce soit ma patrie , et qu’il n’y ait pas plus de six jours que je l’ai quittée, je ne dois rien y retrouver qui ne réveille ma tristesse et le sentiment de ma solitude. Tu sauras, seigneur, qu’à la prise de Cadix , qui eut lieu il y a une dixaine d’années, je perdis une fille que les Anglais ont dû conduire en Angleterre *, avec elle, j’ai perdu le repos de ma vieillesse et la lumière de mes yeux : car, depuis qu’ils ne la voient plus, ils n’ont rien vu qui leur donnât le moindre plaisir. La cruelle aflliction où me laissèrent sa perte et celle de ma fortune , qui me fut aussi ravie , me réduisit au point que je ne pus ni ne voulus plus exercer le commerce, qui m’avait valu la réputation d’étre le plus riche négociant de toute la ville; et c’était vrai, car, outre mon crédit, qui dépassait plusieurs centaines de milliers d’écus , ma fortune s’élevait, dans les portes de ma maison, à plus de cinquante mille ducats. Tout fut perdu , et pourtant j’aurais cru ne rien perdre, si je n’avais pas perdu ma fille. Après ce malheur général, et celui qui m’avait si spécialement frappé , la détresse vint à me tourmenter de telle sorte, que, ne pouvant plus résister à ses atteintes, je résolus avec ma femme, qui est cette tiiste personne assise devant nous, de passer aux Indes, commun refuge des pauvres généreux. Nous étant embarqués, il y a six jours,

l’esPACNOLE- ANCLAISE.

sur un aviso , ces deux bâtiments corsaires nous rencontrèrent à la sortie de Cadix , et nous firent captifs. Ce fut un renouvellement de notre disgrâce passée et le sceau de nos malheurs, qui auraient été plus grands encore, si les corsaires n’eussent pris ce galion jwrtugais, qui les retint jusqu’aux événements dont tu viens d'étre le témoin. » Ricared lui demanda comment s’appelait sa fille. «Son nom, répondit il, est Isabelle. » Cette réponse acheva de confirmer Ricared dans le soupçon qu’il avait conçu que celui qui lui racontait son histoire était le père de son Isabelle bien-aimée. Sans lui en donner aucune nouvelle, il lui répliqua que, de bon coeur, il les mènerait lui et sa femme à Londres , où iis pourraient peut-être apprendre quelque chose sur le sort de celle qu’ils désiraient retrouver. Il les fit aussitôt passer sur sa capitane , après avoir placé sur le vaisseau portugais des matelots et des gardes en nombre suffisant.

Cette nuit même, ils mirent à la voile, et s’éloignèrent en toute hâte des côtes d’Espagne , et comme sur le navire des chrétiens délivrés se trouvaient aussi une vingtaine de Turcs, auxquels Ricared avait également donné la liberté , afin de témoigner par-là que c’était plutôt par douceur et générosité naturelles qu’il se montrait libéral , que par amour pour les catholiques , il pria les Espagnols de rendre , à la première occasion qui s’offrirait, une entière liberté aux Turcs , qui lui témoignèrent leur reconnaissance. Le vent, après s’être montré d’aijord favorable par sa direction et sa force , commença à tomber un peu ; ce calme subit souleva une grande tempête de frayeur parmi les Anglais, qui accusaient Ricared et sa générosité ,

l.'ESPÀG»OLE-AI(CLilSE.

disant que les captifs délivrés pouvaient donner avis de cette aventure en Espagne , et que , s’il se trouvait des galions armés dans le port , ces galions pourraient se mettre à leur poursuite , les presser , les atteindre et les détruire. Ricared reconnaissait bien qu’ils avaient raison ; mais en répondant victorieusement à leurs plaintes par de bons propos , il parvint à les apaiser. Mais ce qui les apaisa mieux encore, ce fut le vent qui se remit à fraîchir , de façon qu’enflant les voiles , sans qu’il fût besoin de les carguer , ni même de les régler, au bout de neuf jours, ils se trouvèrent en vue de Londres. Quand ils y revenaient ainsi victorieux , il n’y avait pas plus d'un mob qu’ils en étaient partis.

Ricared ne voulut point, à cause de la mort de son général , entrer dans le port avec des signes d’allégresse *, il mêla donc des marques de tristesse aux marques de joie. Tantôt résonnaient de gais clairons , tantôt de lugubres trompettes ; tantôt les tambours battaient gaiment aux champs , tantôt les fifres leur répondaient par des accents lamentables ; d’une hune pendait , renversée , une bannière parsemée de croissants ; sur une autre se voyait un long drapeau de taffetas noir , dont les pointes baisaient la sur&ce de l’eau. Finalement , ce fut avec ces marques si contraires de joie et de douleur qu’il entra avec son navire dans la rivière de Londres-, car le grand vaisseau portugais, n’y trouvant pas assez de fond , fut obligé de rester au large en pleine mer. Ces signes tellement opposés tenaient en suspens la multitude infinie de peuple qui les regardait du rivage. Les spectateurs reconnurent bien , à quelques insignes , que le plus

l'espagnole-anglaise .

petit vaisseau était la capitane du baron de Lansac , mais ils ne pouvaient comprendre comment l'autre vaisseau s'était changé en ce puissant navire qui restait en mer >. Mais iis furent tirés de leur incertitude en voyant sauter dans un esquif, armé de toutes pièces et couvert d'armes resplendissantes , le vaillant Bicared, qui, li pied, et sans attendre d'autre cortège que celui de l’innombrable fouie dont il était suivi , se rendit au palais, où déjà la reine, placée à une galerie extérieure , attendait qu’on lui apportât des nouvelles de ces deux vaisseaux. Avec la reine et les antres dames , se trouvait Isabelle , vêtue à l'anglaise , ce qui loi séyait aussi bien que d'étre vêtue à l’espagnole. Avant que Ricared fût arrivé , une autre personne accourut pour informer la reine de sa venue 5 au nom de Ricared , Isabelle se troubla , et , dans ce moment, elle craignit et espéra, tout à la fois, de mauvais et de lx>ns résultats de son arrivée. Ricared était de haute taille , d'une tournure élégante et bien proportionnée ; comme il se présentait armé de la cuirasse , de l’épaulière , du gorgerin , des brassards et tassettes , enfin avec une armure milanaise de onze aspects , gravée et dorée , il semblait parfaitement bien à tous ceux <{ui le regardaient. Sa tête n’était pas couverte d’un merion , mais d’un chapeau à larges bords de couleur fauve , avec une grande variété de

' Ccrvantèi, comme on voit, c’avait pas une idée très-nette delà position de Londres, puisqu’il suppose que, du port de cette ville, qui est A quinze ou viiqp lieues de l’embouchure de la Tamise , on peut apercevoir la pleine mer. 11 ne faisait pas de romans historiques , et n’était guère plus fort que Shakspearc en géographie.

l.'ESPACHOI.B-A]fGLAlSE.

plantes ajastëes à la wallonne ; il portait l’épée large , de riches pendants de ôeÎDturon et des chausses à la suisse. A la vue de ce bel équipage et de sa démarche fière , quelques-uns le comparèrent à Mai-s , dieu des batailles ; mais d’autres, plus frappés de la beauté de son visage, le comparèrent , dit-on, à Vénus , qui , pour jouer quelque tour à Mars , se serait déguisée de cette façon.

Enfin, il arriva devant la reine , et se mettant à genoux , il lui dit : « Haute Majesté , par la force de votre heureuse étoile, et en conséquence de mon désir , après que le baron de Lansac fut mort d’uu coup d’apoplexie , et que je restai à sa place , grâce à votre générosité, le sort me fit rencontrer deux galères turques , emmenant à la remorque ce grand navire qu’on aperçoit au loin. Je les attaquai^ vos soldats combattirent comme toujours ; les deux bâtiments corsaires furent coulés à fond; dans l’im des nôtres, et eu votre nom royal , je rendis la liberté aux chrétiens qui s’étaient échappés du pouvoir des Turcs ; je n’amenai avec moi qu’un homme et une femme , tous deux Espagnols, qui , pour leur plaisir , voulurent venir voir votre grandeur. Ce grand navire est de ceux qui viennent des Indes du Portugal; désemparé par l'orage , il tomba au pouvoir des Turcs , qui , avec peu de peine , ou sans aucune , pour mieux dire , s’eu rendirent maîtres ; et, suivant ce (jue dirent quelques Portugais de ceux (|ui montaient ce vaisseau , il contient pour plus d’un million d’or en épiceries , et autres marchandises de perles et de diamants. On n’a touché à aucun objet, et les Turcs eux-mêmes n’étaient pas encore entrés dans le navire, parce que le Ciel avait

l'espàcnole-akglaise.

tout destiné, et que j’ai tout mis en garde pour Votre Majesté , qui , en me donnant un seul bijou , me lais* sera lui redevoir dix autres vaisseaux. Ce bijou, Votre Majesté me l'a déjà promis , c’est mon Isabelle. Avec elle, je serai riche, et bien récompensé, non-seulement de ce service , quel qu’il soit , que j’ai rendu à Votre Majesté , mais de bien d’autres que je pense lui rendre encore pour payer quelque partie du trésor infini que, dans ce seul bijou, m’offre Votre Majesté.

« Levez-vous, Ricared, répondit la reine, et croyez bien que si je voulais mettre un prix à Isabelle, l'estimant comme je le fais, vous ne la pourriez payer, ni avec ce que contient ce vaisseau , ni avec tout ce qui reste aux Indes. Je vous la donne parce que je vous l’ai promise, parce qu’elle est digne de vous , et que vous êtes digne d’elle. Votre valeur seule la mérite; si vous m’avez gardé les bijoux du navire , je vous ai gardé votre bijou ; et bien qu’il semble que je fais peu de chose en vous rendant ce qui vous appartient , je sais que je vous fais en cela grande faveur; le trésor qui s’achète par des désirs , et qui a son estimation dans l’aiiie de l’acheteur, vaut ce que vaut une âme, qui ne saurait trouver de prix sur la terre. Isabelle est à vous, voyez-la; quand vous voudrez, vous pouvez prendre entière possession d’elle ; je crois que ce sera de sa part avec plaisir, car elle est discrète, elle saura bien apprécier l’affection que vous lui portez ; et je ne veux pas dire la grâce que vous lui faites, voulant me faire honneur de ce titre , que moi seule je puis lui faire des grâces. Allez prendre du repos , et venez nie voir demain ; je désire entendre vos prouesses plus en détail; ameaez-raoi aussi ces deux personnes que

L’ESPlGHOLE-ANr.mSE. 8l

VOUS dites être venues de leur plein gré pour me voir ; je veux les en remercier. »

Ricared baisa les mains à la reine pour les grandes faveurs qu'elle lui accordait. Elisabeth entra dans une autre salle , et les dames entourèrent Ricared. L'une d’elles, quis’ëlait liée avec Isabelle d’une amitié très-vive , appelée madame Tansy , et qui passait pour la plus spirituelle , la plus hardie et la plus gracieuse, dit à Ricared : « Qu’est-ce que cela , seigneur Ricared , et pourquoi ces armes P pensiez-vous par hasard que vous veniez combattre contre vos ennemis ? Eh bien , en vérité , nous sommes toutes ici vos amies , excepté pourtant madame Isabelle , qui est obligée, comme Espagnole, à ne pas avoir pour vous bonne volonté. — Qu’elle se souvienne seulement , madame Tansy, répondit Ricared , d’avoir pour moi une volonté quelconque. Pourvu que je reste dans son souvenir , je sais que la volonté sera bonne, car avec sa haute intelligence et sa rare beauté serait incompatible la tache de l’ingratitude. — Seigneur Ricared, répondit alors Isabelle , puisque je dois être à vous, à vous il appartient d’exiger de moi toutes les satisfactions que vous voudrez, pour vous récompenser des louanges que vous me donnez et des grâces que vous pensez me faire. »

Ces honnêtes propos , et d’autres semblables , furent échangés entre Ricared , Isabelle et les dames , parmi lesquelles se trouvait une jeune fille d’un âge très-tendre, qui ne fit autre chose que regarder Ricared tout le temps qu’il fut là ; elle lui levait les tassettes pour voir ce qu’il portait dessous , lui tâtait l’épée , et, avec une simplicité d’enfant, voulait que

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L’ESPAGB0LE-A.HGLiI8E.

les armes lui servissent de miroir , s’approchant tout près pour s’y mirer. Quand il fut parti, elle s’adressa aux dames et leur dit : « Maintenant j’imagine, mesdames, que la guerre doit être une bien belle chose , puisque , même au milieu des femmes , les hommes armés ont si bonne façon. — Comment, s’ils ont bonne façon ! répliqua madame Tansy ; voyez plutôt Ricared , ne dirait-on pas que le soleil est descendu sur la terre , et qu’il se promène dans les rues en cet équipage? » Toutes se mirent è rire du propos de la jeune fille et de l’extravagante comparaison de madame Tansy. 11 ne manqua pas de mauvaises langues qui accusèrent Ricared d’impertinence , pour s’être présenté au palais avec ses armes-, mais il trouva grâce devant d’autres personnes , qui le défendirent en disant qu’il avait pu faire ainsi , comme soldat , pour manifester sa martiale assurance.

Ricared fut reçu par ses parents, ses amis, ses connaissances , avec des témoignages d’affection profonde, et des réjouissances générales eurent lieu cette nuit à Londres pour célébrer son heureux succès. Le père et la mère d’Isabelle étaient déjà dans la maison de Clotald, auquel Ricared avait bien dit qui ils étaient , mais en lui recommandant de ne leur donner aucune nouvelle d’Isabelle , jusqu’à ce que luiméme leur en donnât. Cette recommandation fut faite également à sa mère , madame Catherine , ainsi qu’à tous les domestiques et servantes de la maison. La nuit même, avec une foule de chaloupes et de barques, et devant non moins d’yeux qui regardaient cette besogne , on commença à décharger le grand

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vaisseau, qui, en huit jours, n’acheva point de li> vrer tout le poivre et toutes les riches marchandises qu’il reo(^lail dans son large ventre.

Le lendemain de cette nuit, Ricared alla au palais, menant avec lui le père et la mère d’Isabelle, habillés de neuf à l’anglaise, auxquels il avait dit que la reine voulait les voir. Ils arrivèrent tous à l’endroit où la reine se tenait au milieu de ses dames , attendant Rir cared , qu’elle voulut flatter et favoriser par l’attenr tion de faire asseoir à ses côtés Isabelle , vêtue des mêmes habits qu’elle portait la première fois , et qui ne paraissait pas moins belle à ce moment qu’à l’autre. Les parents d'Isabelle restèrent surpris et stupéfaits en voyant tant de grandeur réunie à tant d’élégance; ils jetèrent les yeux sur Isabelle, mais ne la reconnur rent point. G^pendant, et comme s’ils eussent présagé le bonheur qui était si près d’eux, le cœur commença à leiu- battre dans la poitrine , non pas avec une agitation qui les attristât, mais avec je ne sais quel sentiment de plaisir qu'ils ne parvenaient point à ccMSlprendre. La reine ne permit point que Ricared s’agenouillât devant elle; au contraire, elle le fit lever, et asseoir sur un tabouret qu’on avait placé là tout exprès : faveur inusitée pour le caractère allier de la reine. L’un des assistants dit à son voisin : c Ricared ne s’assied pas aujourd'hui sur le siège qu’on lui a donné , mais sur le poivre qu'il a rapporté. » Un autre s’approcha , et dit : « Voici la preuve de ce qu’on dit communément, que les présents brisent les rocheix , car ceux qu’a rapportés Ricared ont adouci la dureté de cœur de notre reine. » Un autre vint encore, et ajouta : « Maintenant qu'il est si bien sellé.

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