‹ les nouvelles de cervantes saaved4raChapitre 7 sur 34 · L ESPAGNOLE-ANGLAISE · texte numérisé non relu

L ESPAGNOLE-ANGLAISE

plus de deux oseront courir sur lui ' . » En effet, de ce nouvel honneur que la reine fit à Ricared , l'envie prit occasion pour naître dans les cœurs d'un grand nombre d’assistants : car il n’y a point de faveur faite par le prince à son favori, qui ne soit un coup de lance dont le cœur de l’envieux est traversé.

La reine voulut savoir en détail, de Ricared, comment s’était passée la bataille avec les vaisseaux des corsaires. 11 la raconta de nouveau, et attribua la victoire à Dieu et à la valeur de ses soldats , faisant l’éloge de tous à la fois , et spécifiant les actions particulières de quelques-uns qui s’étaient signalés plus que les autres : chose qui obligea la reine à leur donner à tons des récompenses, et de particulières à ceux qui s’étaient particulièrement distingués. Quand il vint à la liberté qu’il avait rendue, au nom de Sa Majesté , aux Turcs et aux chrétiens , il ajouta : « Cette femme et cet homme que voici (montrant les parents d’Lsabelle) sont ceux dont j’ai dit hier à Votre Majesté que , dans le désir de voir Votre Grandeur , ils m’avaient instamment prié de les emmener avec moi. Ils sont de Cadix , et , d’après ce qu’ils m’ont conté, d’après ce que j’ai vu d’eux, je sais que ce sont des gens de qualité et d’importance. » La reine leur ordonna de s’approcher ; Isabelle leva les yeux pour voir ceuxqu’on disait être Espagnols , et surtout de Cadix , avec le désir de savoir si, par hasard , ils con-

' Il 7 a, dans CPtte phrase, un donble jen de mots : ensillado , sellé , veut dire anssi placé sur un siège , et correr, coarir, signifie également, devenu verbe actif, poursuivre ou Hicher quelqu’un.

L'iSPÀàMOtï'ilrGLlltSï/

naîtraient seâ parents. Quand Isabelle leva les yeux , sa mère aussi les jeta sur elle , et s’arrêta pour la regarder avec plus d’attention ; alors, dans la mémoire d'Isabelle , commencèrent à s’éveiller des souvenirs confus qui voulaient lui faire entendre que , dans un autre temps, elle avait vu cette femme qui se trouvait devant elle. Son père était dans la même perplexité , n’osant pas se décider à croire la vérité que lui montraient ses yeux. Ricared mettait toute son attention à surprendre les sentiments et les transports de ces trois âmes en suspens , qui demeuraient incertaines entre le oui ou le non de se connaître. La reine s’aperçut delà perplexité des deux étrangers , et même’ du trouble d'Isabelle , car elle la vit rougir, pâlir , et porter plusieurs fois la main à ses cheveux comme pour les arranger. En ce moment , Isabelle désirait entendre parler celle qu’elle pensait être sa mère , espérant que l’oreille la tirerait du doute où l’avaient jetée les yeux. La reine dit alors à Isabelle de demander en langue espagnole à cet homme et à cette femme quel motif les avait portés à ne pas vouloir jouir de la liberté que Ricared leur avait rendue , la liberté étant la chose qu’aimaient le plus, non-seulement les gens doués de la raison, mais encore le animaux qui en sont privés. Isabelle fit cette question à sa mère , laquelle, sans lui répondre un seul mot , étourdiment et se heurtant aux obstacles, accourut près d’Isabelle; puis , sans s’arrêter aux scrupules ni aux observances de cour , elle porta la main à l’oreille droite d'Isabelle, et y découvrit un petit signe noir qu’elle y avait, ce qui acheva de confirmer son soupçon ; alors, voyant clairement qu’Isabelle était sa fille , elle lui jeta les

i.’urÀGiioLE-AHaLjkr6ii.

brts au côu , et , poussant un grand cri : « O fille de mon cœur ! s’écria-t-elle , ô cher trésor de mon âme ! » et, sans pouvoir en dire davantage , elle tomba évanouie dans les bras d’Isabelle. Son père , non moins tendre , mais plus retenu , ne fît connaître ses transports qu’en versant des larmes , qui baignèrent bientôt son vénérable visage et sa barbe blanchie. Isabelle colla son visage à celui de sa mère, et, tournant les yeux sur son père , elle le regarda de telle sorte , qu’elle lui fît connaître à la fois le plaisir et le regret qu’éprouvait son âme à le voir en cet endroit. Étonnée d’un tel événement , la reine dit à Ricared :

« Je pense, Ricared , que c’est votre discrétion qui a préparé CCS entrevues; mais je ne sais si je dois dire que vous avez fait sensément, car nous savons qu’une joie inattendue peut tuer comme un chagrin subit. » En disant cela , elle se tourna près d’Isabelle , quelle sépara de sa mère, à qui l’on jeta de l’eau sur le visage pour la rappeler à la vie. Quand celle-ci eut un peu repris ses sens , elle se jeta aux genoux de la reine , et lui dit : « Que Votre Majesté pardonne à mon audace; il n’est pas étonnant qu’on perde connaissance par la joie de retrouver un objets! chéri. » La reine lui répondit qu’elle avait raison , employant , pour se faire comprendre, Isabelle comme interprète. Ce fut de la manière qui vient d’élre contée que celle-ci reconnut ses parents, et que ses parents la reconnurent. La reine les fît rester au palais , afin qu'ils pussent tout à l’aise voir leur fille , causer et se réjouir avec elle. Ricared en ressentit une grande joie , et pria de nouveau la reine d’accomplir la promesse qu’elle lui avait faite de lui donner la main d’Isabelle , si toutefois il

L BSPAGM01.B-ÀNG1.ÀISK.

la méritait, et , dans le cas contraire , de vouloir bien l’occuper en des choses qui le rendissent digne d'obtenir ce qu’il désirait. La reine comprit bien que Ricared était sûr de lui-méine et de son grand courage ; elle crut donc qu'il n’y avait nul besoin de le soumettre â de nouvelles épreuves : aussi lui dit-elle qu’à quatre jours de là , elle lui livrerait Isabelle , en leur faisant à tous deux autant d’honneur qu’il lui serait possible. Sur cela , Ricared prit congé d'elle , ravi de joie , et emportant l’espérance prochaine d’avoir Isabelle en sa possession, sans effroi de la perdre, ce qui est le dernier terme du désir des amants.

Le temps courut , non cependant avec autant de célérité qu’il l'eût voulu ; èar ceux qui vivent dansl’espoir de promesses à venir n’imaginent jamais que le temps vole , mais , au contraire , qu’il marche sur les pieds de la paresse même. Enfin le jour arriva où Ricared pensait, non point mettre un terme à ses désirs, mais à trouver dans Isabelle de nouvelles grâces qui la lui fissent aimer davantage , si davantage était possible. Néanmoins, dans ce court espace de temps , pendant lequel il pensait que le vaisseau de son bonheur cinglait avec un vent prospère vers le port désiré, le sort contraire éleva sur la mer de sa vie une telle tempête , que mille fois il dut craindre d’être submergé.

Le cas est que la première camériste de la reine , aux soins de qui était confiée Isabelle , avait un fils d’environ vingt-deux ans , appelé le comte Arnest. L’étendue de ses terres, la noblesse de son sang , et la haute faveur dont jouissait sa mère auprès de la reine, le rendaient , plus que de raison , arrogant , hautain et présomptueux. Cet Arnest donc devint amoureux

l’espachole-anglæise.

d’Isabelle, et si éperdument, qu’à la lumière des yeux de la jeune fille son âme s’embrasait et se consumait. Bien que , pendant l’absence de Ricared , il lui eût découvert ses désirs par quelques indices , jamais ils ne furent accueillis d’Isabelle 5 mais aussi , quoique l’éloignement et les dédains, dans les commencements de l’amour , fassent d’habitude renoncer les amoureux à l’entreprise , dans Arnest , les refus formels et répétés d’Isabelle firent un effet contraire. La jalousie de l’un s’allumait à la vertu de l’autre. Quand il vit que Ricared , suivant l'opinion de la reine , avait mérité Isabelle, et qu’au bout de si peu de temps, elle allait la lui donner pour femme , il voulut mourir en désespéré. Mais, avant de recourir à un remède si infâme et si lâche , il parla à sa mère , et lui dit qu’elle eût à demander à la reine la main d’Isabelle, et que, si elle ne l’obtenait pas , elle pensât que la mort appelait aux portes de la vie de son fils.

La camériste demeura tout interdite aux propos d’ Arnest^ mais, comme elle connaissait la violence de son caractère et la ténacité avec laquelle les désirs se fixaient dans son âme , elle craignit que ses amours n’eussent quelque malheureux dénouement. Toutefois, et comme mère, à qui il est naturel de chercher le bien de ses enfants, elle promit au sien de parler à la reine, non dans l’espérance d’obtenir d’elle une chose impossible, la violation de sa parole, mais au moins pour ne pas manquer d’essayer les dernières ressources.

Ce matin même, Isabelle avait été vêtue, par ordre d’Élisabeth , si richement , que la plume n’ose point retracer sa parure. La reine elle-même lui avait

i/espachole-aitglaise.' 89

attaché un collier de perles, des plas.belles que contînt le vaisseau , et qu’on avait estimées à vingt mille ducats ; elle lui avait mis au doigt un anneau de diamants évalué à six mille écus ; enfin , les autres dames étaient tout en émoi pour les fêtes qu’elfes se promettaient de la noce , lorsque la première camériste entra auprès de la reine , et la supplia à genoux de suspendre le mariage d’Isabelle deux jours encore , disant que , moyennant cette seule grâce que lui accorderait Sa Majesté, elle se tiendrait pour satisfaite et payée de toutes les grâces qu’elle méritait et attendait de ses services. La reine voulut d’abord savoir pourquoi elle lui demandait avec tant d’instance cette suspension , qui allait droit contre la parole qu’elle avait donnée à Ricared. Mais la camériste ne voulut pas lui faire de réponse , jusqu’à ce que la reine lui eût enfin octroyé la faveur qui lui était demandée , ce qu’elle fit , tant elle avait grand désir de savoir la cause de cette singulière demande. Ainsi donc , dès que la camériste eut obtenu ce qu’elle désirait pour le moment, elle conta à la reine les amours de son fils , et la crainte qu’elle avait que , si on ne lui donnait pas Isabelle pour femme , il ne se tuât ou ne fit quelque action scandaleuse , ajoutant que , si elle avait demandé ces deux jours de répit , c’était pour que Sa Majesté eût le temps de penser au moyen qu’il serait convenable d’employer pour sauver son fils du désespoir. La reine répondit que si sa royale parole n’était pas engagée , elle trouverait facilement une issue à ce labyrinthe , mais qu’elle ne la violerait pas, et ne tromperait point les espérances de Ricared, pour tous les intérêts du monde.

L’ESFiGHOLB-iJIGUUSB.

Cette réponse fut portée par la camériste à son fils, lequel , à l'instant même , brûlant d’amour et de ja> lousie , s’arma de toutes pièces , et , monté sur un vigoureux cheval, se présenta devant la maison de Ricared. Lè, il appela Ricared à grands cris, pour qu’il se mît à la fenêtre. Celui-ci venait , en ce moment , d’achever sif toilette de fiancé , et se disposait li se rendre au palais avec le cortège qu’exigeait une telle cérémonie. Mais, ayant entendu les cris, et appris qui l’appelait, ainsi que la manière dont se présentait Ar* nest, il s’approcha d’une fenêtre avec quelque inquiétude. Dès qu’il l’aperçut , Arnest lui dit : « Ricared , sois attentif à ce que je vais te dire : la reine, ma maîtresse, t’a envoyé combattre à son service et faire des prouesses qui te rendissent digne de la sans pareille Isabelle ; tu es parti , et tu as ramené des vaisseaux chargés d’or, avec lequel tu penses avoir acheté et mérité Isabelle ; mais si la reine , ma maîtresse , te l’a promise , c’est qu’elle croyait qu’il n’y a personne dans cette cour qui la serve mieux que toi, et qui mérite Isabelle à meilleur titre. En cela , il pourrait se faire qu’elle se fût trompée ; ainsi donc , m’arrêtant à cette opinion, que je regarde comme vérité démontrée , je dis que tu n’as pas fait de telles choses qu’ elles te rendent digne d’Isabelle , et que tu n’en pourras jamais faire qui t’élèvent à un si grand bonheur , et , par cette raison que tu ne la mérites pas , si tu veux me contredire , je te défie à toute outrance. »

Le comte se tut, et Ricared lui répondit de la sorte : « 11 ne m’appartient en aucune manière d’accepter votre défi, seigneur comte , car je confesse, non-seu-

L ESPAGNOLE-ANGLAISB.

leinent que je ne mërite point Isabelle , mais encore que personne ne la mérite , de ceux qui vivent aujourd’hui dans le monde. Ainsi donc , si je confesse ce que vous dites, je répète que votre défi ne s’adresse point à moi ; mais je l’accepte , cependant, pour l’audace que vous avez eue de me défier. » Cela dit , il quitta la fenêtre , et demanda ses armes en toute hâte. Aussitôt le trouble se répandit parmi ses parents et tous ceux qui étaient venus pour l’accompagner au palais. Dans la foule de gens qui avaient vu le comte Arnest couvert de ses armes , et qui avaient entendu les propos du défi , il ne manqua pas de se trouver quelqu’un qui alla tout conter à la reine , laquelle ordonna au capitaine de sa garde d’aller arrêter le comte. Le capitaine se hâta tellement, qu’il arriva au moment où Ricarcd sortait de sa maison , couvert des armes avec lesquelles il avait débarqué , et monté sur un beau cheval.' Lorsque le comte vit le capitaine , il comprit aussitôt l’objet de sa venue , et résolut de ne pas se laisser arrêter ; élevant la voix , il dit à Rica- red : « Tu vois , Ricared , l’empêchement qui vient nous séparer. Si tu as envie de me punir , tu me chercheras , et comme j’ai aussi envie de te punir , moi aussi je te chercherai ; et puisque deux personnes qui se cherchent se trouvent facilement, laissons pour aujourd’hui l’exécution de notre mutuelle envie. — Volontiers , » répondit Ricared.

En ce moment , le capitaine approcha avec toute sa garde , et dit au comte de se rendre prisonnier an nom de sa majesté. Le comte répondit qu’en effet il se rendait , mais sous la condition qu’il ne serait pas conduit ailleurs qu’en présence de la reine. Le capi-

i.’espacnole-anglàise.

taine y consentit , et , l’enfermant au milieu des rangs de sa garde , il l’emmena an palais. La reine venait d’étre informée par sa camériste du violent amour qu’avait son fils pour Isaliellc , et, les larmes aux yeux , la camériste l’avait suppliée de pardonner au comte, qui était, comme jeune homme et comme amoureux , exposé à commettre déplus grandes fautes. Ârnest parut devant la reine, qui, sans entrer en explication avec lui, le fit dépouiller de son épée et conduire en prison dans une tour.

Tous ces événements fâcheux tourmentaient le cœur d’Isabelle , et de ses parents aussi qui voyaient si promptement troubler la mer calme de leur repos. La camériste conseilla à la reine , pour prévenir les malheurs qui pouvaient arriver entre sa famille et celle de Ricared , d’ôter la cause de cette discorde , qui était Isabelle , et de la renvoyer en Espagne ; « Ainsi, disait>elle, s’éviteraient les résultats qui étaient à craindre. » A ces propos, elle ajoutait qu'Isabelle était catholique, et si fervente, qu’aucune de ses admonitions, qui avaient été nombreuses, pressantes , n’avait pu la détourner en rien de sa croyance catholique. « Pour cela même, répondit la reine, j’en estime davantage Isabelle , puisqu’elle sait si bien garder la foi que ses parents lui ont enseignée ; quant à la renvoyer en Espagne , qu’on ne m’en parle point, car son charmant aspect , ses grâces , ses vertus , me la rendent chère , et sans nul doute , si ce n’est aujourd’hui, un autre jour au moins, je la donnerai pour épouse à Ricared , comme je lui en ai fait la promesse. »

Cette décision de la reine jeta la camériste dans

l'espIcnole-anclaise. 93

un tel désespoir, qu’elle ne lui répliqua pas un mot. Mais , conservant l’opinion qu’elle avait eue dès l’origine , qu’à moins d’ôter Isabelle d'entre eux , il n’y avait aucun moyen d’adoucir l’humeur fougueuse de sou fils et de l’obliger à la paix avec Ricared, elle se résolut à commettre une des plus horribles cruautés qui puissent venir à la pensée d’une femme de qualité comme elle l’était. Cette résolution fut d’empoisonner Isabelle -, et , comme chez la plupart des femmes , leur caractère les porte à être aussi promptes que résolues, ce soir même elle empoisonna Isabelle dans une conserve qu’elle lui olTrit , et qu’elle la força de prendre , en lui disant que c’était un remède contre les angoisses de cœur. Peu de moments s’écoulèrent avant qu’Isabelle commençât à en ressentir les eifets. Sa langue et sa gorge s’enflèrent, ses lèvres se noircirent, sa voix devint rauque, ses yeux troublés, sa poitrine oppressée : signes certains qu’on lui avait donné du poison. Les dames accoururent auprès de la reine pour lui rapporter ce qui arrivait , et aftirmant que c’était la première camériste qui avait fait ce mauvais coup. Il ne fallut pas beaucoup insister pour en convaincre la reine, qui accourut auprès d’Isabelle, déjà presque expirante. La reine envoya chercher ses médecins en toute hâte, et, pendant qu’ils tardaient à venir, elle fit donner à la malade une grande dose de poudre de licorne , et de plusieurs autres antidotes dont les princes ont coutume d’être pourvus contre de semblables accidents. Les médecins arrivèrent, redoublèrent les remèdes, et prièrent la reine de faire dire à la camériste de quelle espèce de poison elle s’était servie ; car per-

l’espagnole-anglaise.

sonne ne doutait qu’elle seule eût empobonnd Isabelle. La camériste en fit l’aveu , et , sur cette indication , les médecins appliquèrent des remèdes si etficaces , que , par leur secours et avec la grâce de Dieu , Isabelle conserva la vie , ou du moins l’espoir de la conserver.

La reine fit arrêter sa camériste, qu’on enferma dans une étroite pièce du palais, avec l’intention de la punir comme le méritait son crime, bien qu’elle se disculpât en disant que tuer Isabelle , c’était de sa part faire au Ciel un agréable sacrifice, puisque c’était ôter une catholique de dessus la terre, et avec elle le motif des querelles de son fils. Ces tristes nouvelles, quand elles arrivèrent h Ricared, le jetèrent en un tel état qu’on crut qu’il allait perdre la raison , avoir les choses insensées qu’il faisait et les propos déchirants qu'il mêlait à ses plaintes. Finalement , Isabelle ne perdit pas la vie ; mais la nature , pour prix de cette vie qu’elle lui laiæait , la laissa sans cheveux , sans cils et sans sourcils , le visage enflé , le teint flétri , la peau écailleuse et les yeux pleureurs ; enfin elle demeura si laide, qu’après avoir jusque-là paru un miracle de beauté, elle semblait alors un monstre de laideur. Ceux qui la connaissaient regardaient comme un plus grand malheur qu’elle fût restée en cet état que d’avoir été tuée parle poison. Toutefois Ricared la demanda à la reine, qu’il supplia de la lui laisser emmener dans sa maison, disant que l’amour qu’il lui portait passait du corps à l’âme, et que, pour avoir perdu sa beauté, Isabelle ne pouvait avoir perdu ses vertus infinies. « C’est très-bien , répondit la reine , emmenez-la , Ricared, et comptez que vous emportez un riche bijou

Page 1