Algnazil qui sert la juslice cl prévient les voleurs
RINGONÈTE ET CORTADILLO. 45
rencontrer, et pour cela je sortis de la ville si précipitamment, que je n'eus pas le temps de m'accommoder d'une monture, ni d'un carrosse de retour^ ni môme d'une charrette. — Effacez cela, reprit Rincon, et, puisque nous nous connaissons déjà, il est fort inutile de faire les fiers. Goiifessons tout bonnement que nous n'avons ni sou ni maille, et pas même de souliers. — J'y consens , répondit Diego Cortado • ( ainsi dit s'appeler le plus jeune) ; et puisque notre amitié» comme l'a très-bien dit Votre Grâce, seigneur Rincon, doit être éternelle, commençons à la consacrer par de saintes cérémonies. > Alors, se levant tous deux, Cortado embrassa Rincon, et Rincon Cortado avec tendresse et effusion ; puis ils se mirent à jouer au vingt-et-uH , avec les cartes ci -dessus dépeintes , quittes de droits de gabelles*, mais noi^ de graisse et de malice , et, au bout de quelques parties, Cortado tournait aussi bien l'as que son maître Rincon.
En ce moment,' un muletier se mit sur la porte pour prendre le frais, et leur demanda déjouer en troisième. Ils accueillirent très-volontiers sa proposition, et, en moins d'une demi-heure, ils lui gagnèrent douze réaux et vingt-deux maravédis. C'était comme s'ils lui. eussent donné douze coups de lanoe à travers le corps, et vingt-deux mille désespoirs. Le muletier croyant, à les voir si jeunes, qu'ils ne sauraient pas bien le défendre, voulut leur reprendre son argent ; mais les deux gaillards, mettant ht la main, l'un son demi-estoc, l'autre son couteau à manche de bois, lui donnèrent si fort à faire, que le muletier, si. ses compagnons ne fussent venus au bruit, eût passé un mauvais quart d'heure. Au même instant, j)assait par hasard une troupe de voyageurs à cheval, lesquels allaient faire la sieste à l'hôtellerie de l'Alcade, qui est à une demi-lieue plus loin. Ceux-ci , voyant la bataille du muletier contre les deux petits garçons, les séparèrent , et dirent aux derniers que si, par hasard , ils allaient à Séville, ils n'avaient qu'à s'en venir avec eux. c Nous y allons justement , dit Rincon, et nous servirons Vos Grâces en tout ce qu'il leur plaira de nous commander. » Puis, sans plus d'hésitation, ils se mirent à sauter devant les mules, et s'en allèrent avec les voyageurs, laissant le muletier dépouillé et furieux , et l'hôtesse très-édifiée de la