Cortado, nom dérivé de coriar, couper
2. L'expression espagnole , pour dire quitte de tout droit, est net de pmu~ sière et de paille.
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bonne éducation des deux vauriens , dont elle avait entendu tout l'entretien sans qu'ils s'en aperçussent. Quand elle rapporta au muletier qu'elle leur avait ouï dire que leurs cartes étaient fausses y le malheureux s'arrachait la barbe, et voulait courir après eux à l'auiire hôtellerie pour rattraper son bien. C'était, disait-il, un mortel affront, une aventure déshonorante, que deux polissons eussent trompé un homme de sa taille et de son âge. Mais ses compagnons le retinrent, et lui conseillèrent de ne point aller à leur poursuite, ne fût-ce que pour .ne pas publier sa maladresse et sa niaiserie. Enfin, ils lui donnèrent de telles raisons, que, sans le consoler pourtant, ils l'obligèrent à rester tranquille.
Cependant, Cortado et Rincon thirent tant de zèle à servir les voyageurs, que ceux-ci les prenaient en croupe presque tout le long du chemin ; et, bien que plusieurs occasions s'offrissent aux^ deux amis de palper les valises de leurs maîtres de rencontre , ils ne les mirent pas à profit , afin de ne pas perdre Toccasion, meilleure encore, de faire le voyage de Séville, où ils avaient grande envie de se voir arrivés. Néanmoins, lorsqu'ils entrèrent dans la ville, à l'heure de Y angélus, «t par la porte de la Douane, à cause de la visite et des, droits à payer, Cortado ne put se contenir, ni s'empêcher de fendre une valise que portait en croupe un Français de la compa* gnie. Avec son couteau jaune, il fit à cette valise une si large et si profonde blessure, qu'on lui voyait manifestement les entrailles. 11 en tira foH subtilement deux bonnes chemises, une montre solaire et un livre de poche : toutes choses dont la vue ne l'enchanta pas beaucoup. Pensant que, puisque le Français portait cette valise en croupe, il devait l'avoir remplie d'objets plus pesants que ces prises légères, les deux amis auraient bien voulu y remettre la main ; mais ils n'osèrent pas, imaginant qu'on se serait aperçu du dommage, et qu'on aurait mis le reste en sûreté. Ils avaient pris congés avant de faire leur coup, de ceux qui les avaient nourris jusque-là, et le lendemain , ayant vendu les deux chemises au marché de friperie qui se tient à la porte de l'Arsenal, ils en tirèrent vingt réaux.
Cela fait, ils s'en allèrent voir la ville. La grandeur et la somptuosité de sa cathédrale les étonnèrent, ainsi que l'immense concours des gens travaillant au port , car c'était le temps du «chargement des flottes. Il y avait sur le fleuve six galères dont la vue les fit soupirer, et craindre même le jour
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où leurs fautes les y feraient prendre domitîile pour le reste de leur vie. Ils aperçurent aussi les nombreux portefaix qui allaient et Tenaient dans ces parages. Ils s'informèrent auprès de Tun d'eux de ce qu'était ce métier, si Ton y avait beaucoup de travail, et ce qu'on y pouvait gagner. Un portefaix asturien, auquel ils adressaient ces questions, leur répondit que le métier était fort doux, qu'on n'y avait point à payer de gabelle, que souvent il s'en tirait, au bout de la journée, avec cinq ou six réaux de profit, qu'avec cela il mangeait, buvait, s'amusait comme un roi, sans avoir besoin de chercher un maître à qui donner des garanties , et sûr de dîner quand il lui plaisait, car on trouvait à manger à toute heure dans le plus chétif cabaret de toute la ville, où il y en a tant et de si bons. La relation de TAsturien ne déplut pas aux deux amis, ni le métier non plus, car il leur sembla que ce métier leur allait comme au moule pour pouvoir se livrer au leur en toute sécurité, à cause des facilités qu'il offrait d'entrer dans toutes les maisons. Qs résolurent aussitôt d'acheter les ustensiles nécessaires à l'exercice du métier, puisqu'ils pouvaient l'exercer sans examen. Us demandèrent à l'Asturien ce qu'il fallait acheter. L'autre répondit- qu'il leur suffirait d'avoir chacun un sac de toile, petit et propre, et trois cabas ou paniers de jonc, deux grands et un petit, pour y répartir la viande, le poisson et les fruits, tandis qu'on mettrait le pain dans le sac. Il les conduisit où se vendaient ces objets, et, de l'argent qu'avait produit la défroque du Français, ils achetèrent tout leu*r bagage. Au bout de deux heures, ils auraient pu être gradués dans ce nouveau métier , tant ils portaient galamment et sans embarras les paniers et le sac. Leur guide îes instruisit des endroits où ils devaient se tenir : le mâtin, à la boucherie et au marché San-Salvador ; les jours maigres, à la poissonnerie; toutes les après-midi sur le quai, et les jeudis à la foire.
Us retinrent bien par cœur toute cette leçon , et le lendemain, de grand matin, ils se. plantèrent au milieu de la place San-Salvador. A peine furent-ils arrivés là, qu'ils se virent entourés par d'autres portefaix qui reconnurent aisément , à ce que les paniers et les sacs étaient tout neufs, que c'étaient deux apprentis dans le métier. Aux mille questions qui leur furent adressées, ceux-ci répondirent avec justesse et complaisance. Sur ces entrefaites, arrivèrent une espèce d'étudiant et un .soldat, qui furent alléchés par la propreté des paniers
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neufs que portaient les deux novices. L'étudiant appela Coirtado, et* le soldat Rincon. c Que ce soit au nom de Dieu', dirent-ils tous deux à la fois. — Et que le métier tourne bien, ajouta Rincon, car Votre Grâce m'étrenne, mon bon seigneur. — L'étrenne ne sera pas mauvaise, répondit le soldat; hier, au jeu, j'étais en veine, et je suis amoureux, de façon qu'aujourd'hui je régale d'un festin les amies de ma dame. — Eh bien! reprit Rincon, que Votre Grâce me charge à sa fau* taisie.' J'ai des forces et du courage pour emporter sur mon dos tout ce marché. Et même, s'il est besoin que j'aide à la cuisine, je le ferai de très-bon cœur. » Le soldat fut charmé de la bonne grâce du jeune homme, c Si tu veux me servir, lui dit-il, je te tirerai de ce pauvre et bas métier. — Gomme c'est le premier jour que je Texerce, répondit Rincon, je ne veux pas le quitter sitôt, avant de voir au moins ce qu'il a de bon et de mauvais ; mais, dès que j'en aurai assez, je vous donne ma parole de vous servir par préférence à un chanoine. » Le soldat se mit à rire , le chargea de provisions , et lui montra la maison de sa dame, pour que Rincon la connût désormais, et qu'il n'eût plus besoin de l'accompagner, lorsqu'il l'y enverrait une autre fois. Rincon promit zèle et fidélité. Il reçut trois cuartos* du soldat, et revint d'un vol au marché, pour ne pas perdre une autre occasion. L'Asturien lui avait aussi recommandé cette diligence, et l'avait de plus averti que, lorsqu'il porterait du menu poisson, comme des goujons, des sardines ou des carrelets , il pouvait bien en prendre quelques-uns et en avoir l'étrenne, ne fût-ce que pbur la dépense du jour ; mais que cela devait se faire avec beaucoup de prudence et de sagacité, afin de ne pas perdre la confiance, chose qui ilnportait le plus dans ce métier-là.
Quelque hâte que mît Rincon à revenir, il trouva déjà Gortado à son poste. Gelui-ci s'approcha de son camarade, et lui demanda comment la chance lui avait tourné. Rincon ouvrit la main, et montra les trois cuartos. Gortado mit la sienne dans son sein, et en tira une bourse, qui paraissait avoir étë de fil d'ambre dans les temps passés. Elle était passablement enflée, c G'est avec cette bourse, dit Gortado, que m'a payé Sa Révérence l'étudiant, et avec ces deux cuartos de plus. Prenezla, vous, Rincon, crainte de ce qui peut arriver. » A peine la*
4 . Formule usitée quand on Tait une chose pour la première Tois.
2. Le cuarto vaut quatre maravédis^à peu près les ^eux tiers d'un sou.
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lui avait-il secrètement glissée, dans la main, que voici Tétudiant qui arrive, suant, haletant, mortellement troublé. Celui-ci n'çut pas plus tôt aperçu Gortado qu'il lui demanda s'il avait vu, par hasard, une bourse de telles et telles enseignes, qui avait disparu avec quinze écus d'or en or, trois doubles réauz, et tant de maravédis en menue monnaie. « Me l'auriez- vous prise, ajouta-t-il, pendant que j'achetais avec vous par le marché? » Gortado répondit avec un sangfroid merveilleux, sans se troubler, sans changer de visage-: c Ce que je puis dire de cette bourse, c'est qu'elle ne doit pas être perdue, ï, moins pourtant que Votre Grâce ne l'ait mise en de mauvaises mains. -^ C'est cela même , pécheur que je suis! répliqua l'étudiant; il faut bien que je l'aie mise en de mauvaises mains, puisqu'on me l'a volée. — J'en dis tout autant , reprit Gortado ; mais il y a remède à tout, si ce n'est à la mort. Ce que Votre Grâce a de mieux à faire, c'est d'abord de prendre patience, car de moins Dieu nous a faits, et après un jour en vient un" autre, et quand l'un donne, l'autre prend; il pourrait donc se faire qu'avec le temps, celui ^{ui a pris la bourse vînt à se repentir, et la rendît à Votre Grâce avec les intérêts. — Des intérêts nous lui ferions bien grâce, répondit l'étudiant. — D'ailleurs, continua Gortado, il y a des lettres d'excommunication ' ; il y a aussi la bonne diligence, qui est mère de la bonne fortune. A la vérité, je ne voudrais pas être le filou de la bourse : car, si Votre Grâce a reçu quelqu'un des ordres sacrés, il me semblerait que j'ai commis un inceste ou un grand sacrilège. — Comment donc, s'il a commis un sacrilège I s'écria le plaintif étudiant. Bien que je ne sois pas prêtre, mais seulement sacristain de religieuses, l'argent de la bourse était le tiers du revenu d'une chapellenie que m'avait chargé de toucher un prêtre de mes amis. C'est de l'argent béni et sacré. — Que ie filou mange son péché avec son pain, reprit alors Rincon; je na me fais pas sa caution. Il y a un jour du jugement dernier, où tout s'en ira, comme on dit, dans la lessive; alors on verra quel est l'audacieux qui a osé prendre, voler et filouter le tiers en revenu de la chapellenie. Mais dites-moi, je vous
4. On appelait /KXff/imM (probablemeot du nom d'un pape, Paul III ou Paul lY) ces lettres d'excommunication, expédiées par les tribunaux ecclésiastiques pour la découverte des choses que l'on croyait volées ou cacJiées mécJiamment.
Les Nouvelles de Cervantes. 3
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prie, seigneur sacristain, combien cette chapellenie rend-elle par année? — Que le diable vous emporte I s'écria l'étudiant étouffant de colère ; est-ce que je suis en état de vous dire ce qu'elle rend? Dites-moi , frère, si vous savez quelque chose i sinon, que Dieu vous conserve. Je veut faire publier ma bourse. — C'est un moyen qui ne me semble pas mauvais, reprit Gortado. Mais que Votre Grâce prenne garde à bien donner le signalement de la bourse, à indiquer bien ponctuellement l'argent qu'elle renferme. Si vous vous trompez d'une obole, la bourse ne paraîtra plus d'ici à la fin du monde. C'est ce que je vous donne pour article de ma foi. — Quant à cela, il n'y a rien à craindre, répondit le sacristain. Je me souviens mieux du compte de l'argent que de sonner les cloches, et je ne me tromperai pas d'un atome. »
Ce disant, il tira de sa poche un mouchoir orné de grosse dentelle, pour essuyer la sueuf qui lui coulait du visage comme d'un alambic. A peine Cortado eut-'il vu ce mouchoir qu'il le marqua pour sien. Quand le sacristain s'en fut allëf Cortado le suivit, l'atteignit sur les marches de l'église où il l'appela et le prit à part; là, il se mit à lui dire- tant de bali-^ vernes, tant de gausseries, à propos du Vol de la bourse, lui donnant de bonnes espérances, sans jamais finir un propos commencé, que le pauvre sacristain l' écoutait bouche ouverte ; et, comme il ne comprenait pas ce que l'autre lui disait, il le faisait recommencer deux ou trois fois la pême chose. Cortado, cependant, le regardait fixement au visage, et n'ôtaît pas les yeux de ses yeux ; le sacristain le regardait de la même manière, attentif et, comme on dit, pendu à ses paroles. Cet état d'extase permit à Gortado de finir sa tâche ; il lui enleva subtilement le mou* choir delà poche, et, prenant èongé du pauvre diable, il lui dit de faire tout son possible pour venir le retrouver le tantôt au même endroit, parce qu'il soupçonnait qu'un certain garçon, du même état et de la même taille que lui, un peu voleuf de son métier, avait pris la bourse, et qu'il s'obligeait à tiret la chose au clair, en quelques ou en plusieurs jours.
Le sacristain, tant soit peu consolé par cette astfttrance, quitta Cortado, lequel vint rétrouver Rincon, qui avait tout vu de quelques pas à l'écart. Un peu plus loin se tenait un autre portefaix, qui vit tout ce qui s'était passéi et, au moment où Gortado donnait le mouchoir à Rincon, il s'approcha d'eux : c Dites-moi, seigneurs galants. Vos Grâces ôont-elles du Qon de mauvaise entrée? — Nous n'entendons pas ce que
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cela veut dire, seigneur galant, répondit Rincon. — Comment, Yous n'y êtes pas, seigneurs Murciens'? répliqua l'autre. — Nous ne sommes ni de Murcie, ni de Téba, reprit Cortado.' Si YOUS ayez autre chose à dire, dites-le; sinon, que Dieu yous conduise 1 — Ahl tous n'entendez pas la chose 1 dit le portefaix. Eh bien! je yais yous la faire entendre, et même vous la faire boire avec une cuiller d'argent. Je demande à Vos Grâces si vous êtes voleurs ; et je ne sais pourquoi je vous en fais la question, puisque je vois bien que vous l'êtes. Mais ditea^moi , comment n'êtes-vous point passés à la douane du seigneur Monipodio? — Tiens, dit Rincon, est-ce qu'on paye dans ce pays patente de voleur, seigneur galant? — Si Ton ne paye patente, répondit le portefaix, du moins on passe la visite devant' le seigneur Monipodio , qui est le père à tous, le maître et le protecteur. Je vous conseille donc de venir avec moi lui rendre obéissance ; sinon, ne vous avisez pas de voler sans sa permission : il vous en cuirait. — J'avais pensé, reprit Cortado, que le métier de voleur était un état libre, quitte d'octroi et de gabelle, et que, si l'on a des droits à payer, c'est sous le cautionnement de la gorge et des épaules. Mais, puisqu'il en est ainsi, et que chaque pays % sa coutume, obéissons à celle de celui-ci. Puisque c'est le premier pays dti monde, la coutume en sera la plus sage. Ainsi Votre Grâce peut nous conduire auprès de ce gentilhomme dont il est question. Je me figure déjà, d'après ce que j'ai ouï dire, qu'il est fort considéré; fort généreux , et de plus fort habile dans le métier, — Gomment donc! s'écria le portefaix, s'il est considéré, habile et propre à l'emploi 1 C'est au point que, depuis quatre ans qu'il est chargé d'être notre supérieur et notre père, il n'y a que quatre de nous qui aient souffert au finibus terras^ une trentaine à la main chaude, et soixante-deux aux gatapes *. — En vérité, seigneur, interrompit Rincon , nous entendons ces mots comme le grec. ^- Commençons par marcher, reprit le portefaix; en chemin, je vous les expliquerai, ainsi que plusieurs autres dont la connaissance vous est aussi nécessaire que le pain à la bouche; » En effet, il leur dit. et leur expliqua successivement d'autres noms et paroles de ce qu'ils appellent Vargot^^ pendant le cours de leur entretien, qui ne fut pas bref, car le chemin était long.
4. Murdo, dans l'argot bohémien, veut dire voleur. — 2. G'esl-à-dlre à la poienee, au Touet et aux galères. — 3. La germania oa gerigonxa.
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Pendant le trajet, Rincon dit à leur guide : e Êtes-vous, par hasard, voleur? — Oui, répondit l'autre, pour servir Dieu et les honnêtes gens, hien que je ne compte poiat parmi les plus versés dans la pratique, car je suis encore dans Tannée du noviciat. — C'est pour moi une chose nouvelle, reprit Gortado, qu'il y ait des voleurs au monde pour servir Dieu et les honnêtes gens. — Quant à moi, reprit le portefaix, je ne mêle point de théologie. Ce que je sais, c'est que chacun dans son métier peut fort bien louer Dieu, surtout d'après Tordre qu'en a donné Monipodio à tous ses filleuls. — Sans doute , ajouta Rincon, cet ordre doit être saint et édifiant, puisqu'il fait que les voleurs servent Dieu. — Il est si saint et si édifiant, répliqua le portefaix, que je doute qu'on puisse jamais en établir nin meilleur dans notre métier. Monipodio nous a donné Tordre de prélever, sur tout ce que nous volons, quelque aumône pour l'huile de la lampe d'une très-dévote image qui est dans cette ville. Et, en vérité , nous avons vu de grandes choses à la faveur de cet ordre. Ces jours passés, on a donné trois angoisses à un cuatrero qui avait murcié deux braillards , et, bien qu'il fût chétif et fiévreux, il les a souffertes sans chanter y comme si ce n'eût rien été du tout. Nous autres du métier, nous avons attribué cette constance à sa bonne dévotion, car ses forces n'étaient pas de taille à tenir bon contre le premier croc du bourreau. Et maintenant, comme je sais que vous allez me Questionner sur quelques-uns des mots que j'ai dits, je veux me guérir en santé et vous les expliquer avant que vous me le demandiez. Que Vos Grâces sachent donc que cuatrero est un voleur de bétail , angoisses, la question, braillards, les ânes, parlant par respect, chanter avouer le vol, et premier crac le premier tour de corde que donne le bourreau. Nous faisons plusf nous récitons notre chapelet en le divisant pour la semaine ; plusieurs d'entre nous ne volent pas le vendredi, et le samedi nous ne faisons la conversation avec aucune femme du nom de Marie. — Tout cela me semble d'or, s'écria Gortado. Mais dites-moi, je vous prie, fait- on quelque restitution, ou quelque autre pénitence de plus que celle^ là? — Quant à restituer, répondit le portefaix, il ne faut pas en parler, car c'est chose impossible, à cause des nombreuses parts qu'on fait des objets volés, de façon que chacun des agents et contractants ait la sienne. Ainsi, le premier voleur ne peut rien restituer. D'ailleurs il n'y a personne pour nous commander cette démarche, car nous ne nous confessons ja-
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mais. Si Ton publie des lettres d'excommunication, elles n'arrivent jamais à notre connaissance , parce que jamais nous n'allons à l'église pendant qu'on les lit, à moins que ce ne soit les jours de jubilé, à cause des profits que nous offre le concours de tant de monde. — Et seulement arec ce qu'ils font là, reprit Gortado, ces messieurs disent que leur vie est sainte et bonne? — Et qu'a-t-elle donc de mauvais? répliqua le portefaix. N'est-il pas pire d'être hérétique, ou renégat, ou de tuer père et mère, ou d'être sodomiste? ~ Tout cela ne vaut rien, ajouta Gortado; mais, puisque notre étoile a voulu que nous entrassions dans cette confrérie , que Votre Grâce aDonge un peu le pas : je meurs d'envie de me rencontrer avec le seigneur Monipodio, auquel on attribue tant de vertus. — Votre désir sera bientôt rempli , répondit le portefaix; d'ici l'on aperçoit sa maison. Que Vos Grâces demeurent-à la porte ; j'entrerai pour voir s'il est libre, car voici les heures où il a coutume de donner audience. — Que ce soit à la bonne, » repartit Rincon.
Le portefaix, prenant un peu les devants, entra dans une maison, non des plus somptueuses, mais, au contraire, de fort mauvaise apparence. Les deux amis restèrent à la porte en attendant. L'autre revint bientôt, les appela et les introduisit. Leur guide les fit attendre encore dans une petite cour*; carrelée en briques, si propre, si bien frottée, qu'elle sem* blait enduite du carmin le plus pur. D'un côté était un banc à trois jambes; €n. face, une cruche ébréchée avec un pot dessus, en aussi bon état que la cruche; d'un autre côté était jetée une natte de jonc, et au milieu se dressait un pot de baisilic. Les nouveaux venus examinaient attentivement le mobilier de la maison , pendant que le seigneur Monipodio descendait à leur rencontre. Voyant qu'il tardait à venir, Rincon se risqua à entrer dans l'une des deux petites salles basses qui donnaient sur la cour. Il y vit deux fleurets et deux boucliers de liège pendus à quatre clous , un grand coffre sans couvercle ni rien qui le bouchât, et trois autres nattes de jonc étendues par terre. Sur la muraille en face, était collée une image de Notre-Dame, de ces grossières estampes ; un peu en-dessous était suspendu un petit panier de paille, à côté d'une cuvette de faïence enchâssée dans le mur. Rincon en
I. Patio ^ c'est la cour carrée qui foirmè le centre des maisons i Séville, où elles ont conservé la forme arabe, et qui sert de salon l'été.
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inféra que le panier servait de tronc pour les aumônes, et la cuvette de bénitier; ce qui était vrai.
Sur ces entrefaites, entrèrent dans la maison deux jeunes gens d'une vingtaine d'années, vêtus en étudiants ; un peu après , deux portefaix et un aveugle, et, sans dire un seul mot, ils commencèrent à se promener en long et en large dans la cour. Bientôt entrèrent aussi deux vieillards habillés de serge noire, avec des lunettes sur le nez qui les rendaient graves et respectables, et chacun un chapelet de grains bruyants dans les mains. Derrière eux vint une vieille à longue jupe; celle-ci, sans rien dire, entra dans la salle basse, et, quan4 elle eut pris de l'eau bénite avec une grande dévo* tion, elle se mit à genoux devant l'image ; puis, au bout d'un long recueillement, après avoir d'abord baisé trois fois la terre, et levé trois autres fois les bras et les yeux au ciel, elle se releva, jeta son aumône dans le petit panier, et vint rejoindre les autres dans la cour. Finalement, il s'y réunit en peu de temps jusqu'à quatorze personnes , de différents costumes et de différentes professions. Parmi les derniers , arrivèrent aussi deux braves et élégants gaillards , avec la moustache longue, le chapeau à large bord, le collet à la wallonne, les bas de couleur, les jarretières à grande rosette, les épées longues outre mesure, chacun un pistolet en guise de dague, et leurs boucliers pendus à la ceinture. A peine furent-ils entrés qu'ils jetèrent un regard de travers sur Rincon et Gortado , comme étonnés de les voir, ne les connaissant pas. Ils s'approchèrent d'eux, et leur demandèrent s'ils étaient de la confrérie. < Oui, répondit Rincon, et très-humbles serviteurs de Vos Grâces. >
Enfin arriva le moment où descendit le seigneur Monipodio, aussi attendu que bien accueilli par toute cette vertueuse compagnie. C'était un homme de quarante-cinq à quarante^-six ans, haut de taille , brun de visage , les sourcils joints, la barbe noire ettrès-épaissse, les yeux enfoncés. Il venait en chemise, et, par la fente de devant, il laissait voir une forêt, tant il avait de poil sur la poitrine. Il était couvert d'un manteau de serge qui lui tombait presque jusqu'aux pieds, lesquels étaient chaussés de souliers mis en pantoufles. Des chausses eh toile, longues, larges et plissées-, lui couvraient les jambes jusqu'aux chevilles. Son chapeau était à la bravache*, de forme renflée et de bords étendus. De ses épaules et sur sa poitrine
i. De las bravos dé la hampa, nom qu'on donnait aux hravi d'Andalousie.
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âesoendait un baudrier àé cuir, d'où pendait uoe épée large et oourte, à la manière de celles du petit chvmK Ses mains étaient oourtes et velues, les doigts gros, les ongles épatés. On ne yoyait pas ses jambes sous les chausses ; mais ses pieds étaient d'une largeur démesurée , avec de gros os saillants. Finalement , il représentait le barbare le plus rustique et le plus difforme du monde.
L'introducteur des deux nouveaux venus descendit avec lui, et les prenant par la main, il les présenta à Monipodio. c Voici, dit-il, les deux bons enfants dont j'ai parlé à Votre Grâce, seigneur Monipodio. Que Votre Grâce les désamine, elle verra comme ils sont dignes d'entrer dans notre congrégation. — Je le ferai très^volontiers , » répondit Monipodio. J'avais oublié de dire qu'au moment où Monipodio parut, tous ceux qui l'attendaient lui firent une longue et profonde révérence , à l'ex* ception pourtant des deux braves , qui soulevèrent seulement un Qoin de leurs grands chapeaux, et continuèrent à se promener. Monipodio se promenait aussi d'un bout à l'autre de la cour ; et , tout en marchant , il questionna les nouveaux venus sur leur métier, leur pays et leurs parents. A cela Rinoon répondit : c Le métier, o'esidéjà dit, puisque nous paraissons devant Votre Grâce; quant au pays, il ne me semble pas très* important de le déclarer , ni les parents non plus , puisqu'il ne s'agit pas de faire une enquête pour prendre l'habit dans quelque ordi^e noble. — * Vous , mon fils , répondit Monipodio, vous êtes dans le sur et dans le vrai ; c'est une chose fort sensée de cacher ce que vous dites : car, si la chance tournait autrement qu'elle ne doit, il n'est pas bon qu'on laisse inscrit sous parafe de greffier et sur le livre des entrées : un tel , fils d'un tel, habitant de tel endroit, fut pendu tel jour, ou fouetté, ou autre chose semblable , qui pour le moins sonne mal aux oreilles délicates. «Je répète donc qu'il est d'un usage profitable de taire son pays, de cacher sa naissance, et de changer son nom propre. Entre nous, cependant, il ne doit rien y avoir de caché, et, pour le moment, je ne veux savoir que vos noms à tous deux. > Rincon dit le sien , et Cortado fit de même. Eh bien, dorénavant, reprit Monipodio, je veux et ma volonté est que vous, Rinoon, voui vous appeliez Rinconète, et vous , Cortado , Gortadillo. Qe sont des nom$ qui vont à
4. Ce petit chien était la marque d'un célèbre fourbisseur de Tolède, appelé Jolian del Re^r^ ot llloriiq«:ie de naissance.
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merveille à yotre âge et à nos règlements , lesquels obligent à savoir le nom des parents de nos confrères. En effet , nous avous coututûe de faire dire chaque année un certain nombre de messes pour le repos de Tâme de nos défunts et de nos bienfaiteurs , en prélevant pour le casuel du prêtre qui les dit une certaine partie de ce qui est garbé^. Ces messes, ainsi dites et ainsi payées , (ont , dit-on , grand bien à ces âmes , par voie de naufrage. Sous le nom de nos bienfaiteurs nous comprenons le procureur qui nous assiste, Talguazil qui nous avertit, le bourreau qui preùd pitié de nous, celui enfin qui, lorsque l'un de nous se sauve dans la rue, et qu'on le poursuit en criant : c Au voleur, au voleur ! arrêtez, arrêtez 1 » se jette en travers et retient la foule qui se précipite aux trouses du fuyard, en disant : a Laissez ce pauvre diable , il est assez malheureux ; qu'il aille en paix et que son péché le punisse. » Nous comptons aussi pour bienfaitrices les entretenues qui nous entretiennent dans la trma ou dans les guras^j et de même nos pères et mères qui nous mettent au monde, et enfin le greffier : car, s*il est de bonne composition , il n'y a pas de crime qui ne soit faute , ni de faute qui soit bien punie. C'est pour tous ceux que je viens de nommer que notre confrérie fait chaque année son adversaire avec le plus de poupe et de solitude' que nous pouvons.
— Assurément, reprit Rinconète, déjà baptisé et confirmé de ce nom, c'est là une œuvre digne du très-haut et très-profond esprit qu'à ce que nous avons ouï dire , seigneur Monipodio, Yotre Grâce possède. Mais nos parents jouissent encore de la vie ; s'ils s'en vont avant nous , nous en donnerons surle-champ connaissance à cette très-heureuse et très-accréditée confraternité pour qu'on fasse à leurs âmes ce naufrage ou tempête, ou cet adversaire que vous dites, avec la solennité et la pompe accoutumées, à moins cependant que ce ne soit mieux avec la poupe et la solitude, comme Yotre Grâce l'a fait entendre dans ses propos. — C'est ce qui se fera, répondit Monipodio , ou il ne restera pas morceau de moi-même. » Appelant alors l'introducteur, il lui dit : c Holà, Ganchuelo^, les postes sont-ils placés? — Oui , reprit le guide , qui s'appelait , en eff'et Ganchuelo , trois sentinelles sont aux aguets , et il n*y a