‹ Les nouvelles de Miguel de Cervantes SaavedraChapitre 14 sur 53 · La bourse · texte numérisé non relu

La bourse

60 RINCONÈTE ET CORTADILLO.

A celui qui te donne la poule entière, tu peux bien lui en donner une patte. Ce bon alguazil laisse passer à nous plus de choses en un jour que nous ne pouvons ni ne pensons lui en dooner en cent. » Tous les assistan^ts, d'un avis unanime, approuvèrent le procédé noble et délicat des deux nouveaux frères, ainsi que la sentence et la résolution de leur supérieur, lequel alla donner la bourse à Taignazil. Pour Gortadillo, il fut confirmé avec le titre de bon, tout comme s'il se fût agi de don Alonzo Ferez de Guzman, surnommé le Bony qui jeta du haut des murs de Tarifa la dague pour égorger son fils unique*.

Au retour de Monipodio, deux filles entrèrent avec lui, le yisage fardé, les lèvres couvertes de carmin et la gorge de blanc de céruse, des demi-mantes d% camelot sur les épaules, libres, hardies, dévergondées. A de si claires enseignes, Rin«conète et Gortadillo reconnurent au premier coup d'œil qu'elles étaient du métier galant, et certes ils ne se trompaient pas. Dès- qu'elles furent entrées, elles allèrent toutes deux, les bras ouverts, l'une à Chiquiznaque, l'autre à Maniferro : tels étaient les noms des deux braves, et celui do. Maniferro lui avait été donné parce qu'il portait une main de fer, au lieu de l'une des siennes, qu'on lui avait coupée par autorité de justice. Ils embrassèrent joyeusement les deux donzelles, et leur demandèrent si elles apportaient de quoi humecter la maîtresse voie, c Gomment donci cela pouvait-il manquer, mon brétailleui*? répondit l'une d'elles, qui s'appelait la Gananciosa*. Silvatillo, ton goujat* ne tardera pas avenir avec le panier, à lessive, farci de ce qu'il plaira à Dieu. > Gette promesse n'était pas vaine, car à l'instant même entra un jeune garçon^ chargé d'un panier à lessive couvert avec un drap de lit. L'arrivée de Silvato mit tout le monde en belle humeur, et Monipodio donna sur-le-champ l'ordre d'apporter, de la chambre liasse, une des nattes de jonc, et de l'étendre au milieu de la cour ; puis il ordonna que tous les confrères s'assissent à la ronde,

4 . En 4 204, rinfanl don Juan de Gastille , frère révolté de Sancho IV, assiégeait, avec une armée musulmane, la ville de Tarifa. Il apprit qu'un jeune fils du gouverneur Alonzo Ferez de Guzman était en nourrice dans un village voisin. Il renvoya prendre , le porta au pied des murailles , fit appeler Guzman, et le menaça, s'il n'ouvrait sur-le-cbamp les portes de la place, de faire périr son fils à ses yeux. Le père , pour toule réponse, détacha son épée et la jeta au prince, qui eut la barbarie d'en percer l'enfant.

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