‹ Les nouvelles de Miguel de Cervantes SaavedraChapitre 18 sur 53 · I . Pomponné , requinqué · texte numérisé non relu

I . Pomponné , requinqué

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t'aroir battue et meurtrie, le Ripolido t'a fait quelque caresse?

— Gomment quelqu'une I répondit la pleureuse ; il m'en a fait cent mille. Il aurait donné un doigt de sa main pour que je ]e suivisse à son logis ; et je crois même que les larmes lui sont presque venues aux yeux après qu'il m'eut bien rossée, — 11 n'en faut pas douter, repartit la Gananciosa, il aura pleuré de la peine de voir en quel état il t'avait mise. Pour de tels hommes, et en de telles occasions, ils n'ont pas commis la faute, que déjà le repentir leur vient. Tu verras, sœur, s'il ne vient pas te chercher avant que nous sortions d'ici, et te demander pardon de tout le passé, humble et doux comme un agneau.

— En vérité, s'écria Monipodio, ce lâche gredin n'entrera point par cette porte avant d'avoir fait une éclatante pénitence du crime qu'il a commis. Devait-il être assez osé pour mettre la main sur le visage de la Cariharta, et sur ses chairs, quand c'est une personne qui peut le disputer en propreté et en savoir-faire avec la Gananciosa elle*même, ici présente, ce qui est tout ce que je puis dire de plus fort? — Hélas 1 répondit la Juliana, que Votre Grâce, seigneur Monipodio , ne dise pas tant de mal de ce maudit; tout méchant qu'il est, je l'aime comme l'enveloppe de mon cœur, et les propos que m'a dits en sa faveur mon amie la Gananciosa m'ont remis Tâme dans le corps. En vérité, si je m'en croyais, je Tirais chercher. — Non, c'est ce que tu ne feras point, par mon conseil, répliqua la Gananciosa, car autrement, il fera l'important, l'orgueilleux, et te travaillera comme un corps mort. Tiens- toi tranquille, sœur; avant peu, tu le verras venir, aussi repentant que je te l'ai dit. S'il ne revient pas, nous lui écrirons un papier en couplets qui lui fera de la peine. — C'est cela môme , dit la Cariharta, car j'ai mille choses à lui écrire. — Je serai le secrétaire, quand il en sera besoin , s'écria Monipodio, et quoique je ne sois guère poète , cependant , si Ton retrousse ses manches, on vous défilera deux milliers de couplets en un tour de main; et, si les couplets n'arrivent pas comme ils doivent , j'ai pour ami un barbier , grand poëte , qui nous enflera la mesure à toutes les heures du jour ; quant à celle d'à présent, achevons le déjeuner, et tout se fera plus tard. »

La Juliaoa se résigna et obéit à son supérieur. Alors ils se remirent tous à leur gaudeamus, si bien qu'ils virent promptemeut le fond du panier et sentirent la lie de l'outre. Les vieux avaient bu sine fine , les jeunes tout leur soûl , et les dames jusqu'à battre les murs. Les deux vieillards dtsman-

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dèrent la permission de s'en aller ; Monipodio la leur donna, mais en les chargeant de venir bien ponctuellement rendre compte de tout ce qu'ils Terraient d'utile et de profitable à la communauté. Ils répondirent qu'ils n'y manqueraient pas , et s'en allèrent. Rinconète , qui était naturellement ourieux , après avoir obtenu la permission de parler, demandf^ h Monipodio à quoi servaient dans la confrérie deux personnages si chauves, si graves et si compassés, c Ceux-ci, répondit Monipodio, s'appellent, dans notre argot ou façon de parler, les frelonê K Ils servent à fureter de jour par toute la ville, observant à quelle maison on peut donner assaut la nuit ; à suivre ceux qui reçoivent de l'argent au trésor ou à la Monnaie, pour voir où ils l'emportent , et même où ils le cachent. Quand ils le savent , ils mesurent l'épaisseur de la muraille de cette maison, et marquent la place la plus convenable pour faire les guzpataros^ c'est«-à-dire les trous au mur, qui doivent faciliter l'entrée. Enfin, ce sont des gens aussi utiles qu'il y en ait dans toute la^onfrérie. Sur tout ce qu'on vole par leur moyen, ils prélèvent le cinquième , comme Sa Majesté sur les trésors découverts. Avec tout cela, ce sont des hommes d'une grande sincérité et de grande droiture , qui mènent une bonne vie et qui ont bonne réputation , craignai^t Dieu et leur conscience, au point que chaque jour ils entendent la messe avec une dévotion exemplaire. Il y en a parmi eux de si bien élevés , spécialement ces deux qui viennent de sortir, qu'ils se contentent de beaucoup moins que ce qui leur revient d'après nos tarifs. Il y en a deux autres qui sont crocheteurs ; ceux-là , comme ils font chaque jour des déménagements, connaissent les entrées et les sorties de toutes les maisons de la ville, fit savent celles qui sont bonnes à un coup de main , et celles qui ne le sont pas. — Tout cela me semble d'or , s'écria Rinconète, et je voudrais ôtre de quelque utilité à une si fameuse confrérie. «-^ Toujours le ciel favorise les bons désirs, > répondit Monipodio.

Au milieu de ce dialogue , on frappa à la porte. Monipodio alla voir qui c'était, et, quand il eut demandé : c Qui est là? > on lui répondit : c Ouvrez, sieur * Monipodio^ ouvrez ; je suis le Repolido. » Cariharta entendit cette Toix, et , poussant la. sienne jusqu'au ciel : c Ne lui ouvrez pas , s'écria-t*elle ,

\. Abisponet. — 2. Sieur est ici un diminatif de seigneur ^ poor rendre le mol espagnol-, sor^ diminutif de senor.

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seigneur Monipodio , n'ouvrez pas à ce matelot de la roche Tarpéienne, à ce tignre d'Ocana '.» Monipodio n'en ouvrit par moina au Repolido. Mais la Gariharta, voyant qu'on lui ouvrait, se leva bien vite , et se précipita dans la chambre aux boucliers. Fermant la porte sur elle , elle disait du dedans à grands cris : c Qu'on emmène cette mine refrognée , ce bourreau d'innocents , c^t épouvantai! de pigeons pattus. a Maniferro et Ghiquinazque tenaient le Repolido, qui voulait à toute force entrer auprès de la Garihàrta. Gomme on ne le lâchait point , il disait du dehors : c Allons , que ce soit fini, ma dépitée; par ta vie, calme-toi; que ne puis-je te voir aussi bien mariée 1 — Mariée , moi , malin I répondit la Garihàrta. Voyez un peu quelle corde il touche. Tu voudrais l'être avec moi , hein ? Eh bien I je le serais plutôt avec un squelette de mort qu'avec toi. — Allons , niaise , répliqua le Repolida , finissons-en , car il est tard ; prends garde de devenir trop ôère en me voyant parler si doux et venir si humble , car , vive Dieu I si la colère me monte au clocher , pire sera la rechute que la chute I Humilie-toi, et humilionsnous tous, et ne donnons pas à dîner au diable. — Je lui donnerais même à souper, répondit la Garihàrta, pour qu'il t'emporte où jamais mes yeux ne te revoient. — Ne l'avais-je pas dit ? reprit le Repolido. Par Dieu, je flaire et je me. figure, madame Lit-de-Sangle, qu'il faut tout Inettre au plus haut, dût-on ne rien vendre jamais. — Holii 1 s'écria Monipodio ; en ma présence, les choses ne doivent pas aller si loin. La Garihàrta sortira, non par menaces, mais par amour pour moi, et tout s'arrangera pour le mieux. Les querelles entre gens qui s'aiment bien sont des occasions de plus grand plaisir quand on fait la paix. Allons, Juliana, ma fille, ma Garihàrta, sors ici dehors, par amour de moi ; je ferai en sorte que le Repolido te demande pardon à genoux. — Ah I s'il fait cela, s'écria la- Escalanta, nous serons toutes de son côté, pour prier Juliana de sortir ici dehors. — Si cela doit se faire par voie de soumission qui sente le déshonneur de la personne, dit le Repolido, je ne me soumettrais pas à une armée de Suisses; mais si c'est par voie dé faire plaisir à la Garihàrta, je ne dis pas que je me mettrai à genoux, mais que je me planterai un clou dans le front pour son service, a A ce propos, Ghiquiznaquç et Maniferro sç mirent h rire, ce qui fâcha tellement le

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