PRÉFACE DU TRADUCTEUR
Agustin Moreto, don Diego de Fîgueroa, don Antonio Solis, et le moine Fray Gabriel Tellez, connu sous le nom de Tirsode Molina, qui appelait Cervantes le Boecaee espttgnoh... »
«Les Kouvelles sont, après le Don Quichotte j le plus beau titre de Cervantes à l'immortalité. Là se révèlent aussi , sous mille formes variées , la fécondité de son imagination , la bonté de son cœur aimant , la verve de son esprit raiUeur sans causticité , les ressources d'un style qui se plie à tous les sujets; enfin, toutes ces qualités diverses qui brillent au même degré dans la touchante histoire de la tendre Cornélia, et dans cet admirable tableau de mœurs intimes qu'on appelle Rineonete y Cortadillo, dont Tunique défaut, peut-être, est de ne pouvoir passer dans aucune autre langue. »
Malgré cette espèce de sentence portée contre moi par moi-même sur l'impossibilité de'traduire quelques-unes des Nouvelles de Cervantes . j'ai tenté depuis d'accomplir cette tâche, presque toujours plus hardie et plus difficile que la traduction même du Don Quichotte , et j'ai publié, après cet immortel roman, le recueil entier des Nouvelles. La présente édition, soigneusement revue, les Reproduit toutes, à l'exception d'une seule que nous avons cru devoir en exclure : celle qui se nomme la Tante supposée (la tia fingida)j qui ne fut longtemps connue que de nom, et qui, récemment retrouvée manuscrite dans les archives du collège de San-Hermenegildo à Séville, n'a été publiée pour la première fois qu'en 1826, dans l'édition des œuvres choisies (ohras escogidas) de Cervantes, imprimée à Paris par les soins de don Joaquin Maria Ferrer. Ce n'est pas qu'elle soit indigne de son auteur par la grâce et l'esprit, par l'amusement qu'elle offre et le plaisir qu'elle donne. Loin de là; sous tous ceâ rapports, aucune autre ne la ^ surpasse. Mais Cervantes lui-même l'avait condamnée, en l'excluant de j
son recueil, par cette seule raison qu'elle ne mérite pas, comme les ^ autres, le nom &* exemplaire. Nous devons ratifier son arrêt. y
Elle se trouvera , d'ailleurs , remplacée ici par une autre Nouvelle , •
qui manquait à la collection complète, et qui devait y manquer, parce que, sous la forme que lui a donnée Cervantes, elle échappe à toute traduction. C'est le Licencié Vidrier a. Ayant à m'exciiser de ne pouvoir Jk la joindre au recueil, lorsque je publiais toutes les autres, je disais, après en avoir sommairement indiqué le sujet : « Pour transporter dans notre langue un tel sujet avec tous ses détails, il n'y avait que deux partis à prendre : ou rester traducteur, et alors chaque phrase exigeait un vrai commentaire, des notes beaucoup plus longues que le texte, ce qui aurait rendu insupportable une lecture devenue d'ailleurs sans utilité; ou se faire imitateur, traiter cette nouvelle comme Le Sage , par exemple , a traité le Diable Boiteux de Luis Vêlez de Guevara, dont il a pris seulement la charpente pour achever lui-même l'édifice , et remplacer enfin les satires espagnoles par des satires françaises. De ces deux partis , aucun ne me convenait ; je voulais demeurer simple traducteur, mais traducteur lisible, et non commentateur
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assommant. J'ai pris, comme dit Montaîgfne, ira tien eheméi poor sortir d'embarras. Je n'ai ni traduit ni imité. »
Aujourd'hui je rail prendre exemple sur Le Sage, et, m'emparant du cadre adopté par Cervantes, dont je donnerai une traduction libre et abrégée, je remplirai ce cadre par une matière nouvelle, non de mon invention toutefois, mais empruntée au même pays, à toutes ses provinces et en quelque sorte à tous ses liabitants. En un mot, au lieu des intraduisibles laxxi que prête Cervantes au fou raisonnable de sa nouvelle, j'emprunterai les proverbes de l'Espagne, et le Licencié Vidriera s'appellera le Petit-fils de Sancho Panxa. Dans cette espèce d'habit d'arlequin, il n'y aura de moi que la couture.
Plusieurs des Nouvelles de Cervantes ont un fondement historique. Ainsi les aventures de deux célèbres voleurs qui dirent pendus à Séville en 1569, et dont l'histoire y était restée populaire, lui fournirent la matière de Rinconète et Cortadillo; ainsi, le sac de Cadix, où débarqua, le 1*' juîUet 1596, la flotte anglaise, commandée par l'amiral Howard et le comte d'Essex, lui suggéra l'idée de V Espagnole-Anglaise. D'autres nouvelles sont de vrais tableaux de mœurs, et presque de petits romans historiques. Telle est, par exemple, la Bohémienne de Madrid, où Cervantes fait une curieuse peinture de la vie que menait cette race vagabonde, isolée, avilie, dont les descendants parcourent encore, en bandes errantes, les provinces de l'Espagne. 11 est plusieurs nouvelles qui rappellent probablement certaines aventures arrivées au temps et dans les lieux où il les écrivit, comme la Force du Sang, à Tolède, ou le Jaloux Estrémadurien , à Séville; d'autres où il a consigné des souvenirs de ses voyages, comme V Amant généreux, ou les Deux jeunes filles. Les unes, enfin, n'ont que l'attrait d'un récit attachant, comme Comélia; les autres couvrent un sens philosophique et moral, comme le Dialogue des chiens.
Ces nouvelles) si diverses par l'objet et le caractère, sont en outre d'un mérite inégal, moins dans l'invention toutefois que dans le style. Peut-être serait-il possible, en se guidant sur cette seule observation, en suivant les progrès d'une plume d'abord inexpérimentée, qui se trempe et s'affermit, de les replacer dans l'oidre où Cervantes les composa. 11 vaut mieux laisser ce travail aux esprits exercés. Je veux seulement hasarder une observation générale : l'immense développement donné, depuis le temps de Cervantes, et dans toutes les littératures de l'Europe, à ce qu'on nomme le roman, doit faire paraître les nouvelles sérieuses un peu simples, un peu écourtées, et trop dénuées d'incidents. Elles ne sont plus, peut-être, que Venfance de Vart. Les nouvelles badines, au contraire, sœurs plus proches du Don Quichotte et filles plus dignes de son illustre auteur, peuvent encore lutter hardiment contre toutes sortes de rivales. Voilà pourquoi je n'ai pas suivi , dans le classement des nouvelles, l'ordre adopté par les divers éditeurs espagnols, qui ont toujours séparé soigneusement les sérieuses des badines, JX m'a semblé préférable, au contraire, de mêler les unes avec les autres , et de faire suivre d'une nouvelle plaisante chaque ^