‹ Les nouvelles de Miguel de Cervantes SaavedraChapitre 20 sur 53 · Pour cxéculcur · texte numérisé non relu

Pour cxéculcur

RINCONÈTE ET CORTADILLO. 73

c Au cabaretier de la Luzcrnjs, douze ceups de bâton de première voléey à un éou pièce. Huit sont payés à compte. Six jours de terme, Sécuteur, Maniferro, »

c On pourrait bleu effacer cet article de compte, dit Maniferro, car cette nuit j'en apporterai quittance. — Y a-t-il autre chose, mon fils? demanda Monipodio. — Oui, répondit Riconète, voici une autre note :

c Au tailhur bossu, qui s'appelle par sobriquet le Silguero ', six coups de bâton de première volée, à la demande de la dame qui a laissé son collier en gages, Sèouteur, le Desmochado *. »

n Je suis étonné, s'écria Monipodio, que cet article soit encore à faire. Sans aucun doute, le Desmochado est indisposé, puisqu'il y a deux jours que le terme est échu, et qu'il n'a pas encore entamé la besogne. — Je l'ai rencontré hier, dit Masiferro, et il m'a dit que ce qui l'avait empêché d'acquitter la dette, c'est que le bossu avait été retenu chez lui pour cause d{ maladie. — Je n'en doute pas, reprit Moiïipodio : car je tiens le Desmochado pour si bon ouvrier, qu'à moins. d'un si juste empêchement, il aurait mis à bout les plus grandes entrejprises. Y a-t-il autre chose, garçon ? — Non, Seigneur, répondit Ricouète. -* Eh bien I passez plus loin, reprit Monipodio, et voyez l'endroit où il est dit : Méttioriald' offenses coimmums,ii Rinconète chercha plus loin, et trouva sur une autre feuille :

c Mémorial d'offenses communes , à savoir : coups de bouteiUe d'encre, taches depoko^résine, attaches de cornes et de san-benitos ', huéeSi frayeurs, tapages, estocades simulées, publication de ntbelleSf etc. * >

< Qu'y a-t-il d'écrit au-dessous? demanda Monipodio. — Il y a, reprit Rinconète : Taches de poix-résine, chez.,,, — Ne lisez pas l'adresse , s'écria Monipodio; je sais bien où. c'est , et d'ailleurs , c'est moi qui suis le tu autem et l'exécuteur de cet enfantillage. On a déjà donné à compte quatre écus, et le total est de huit. — Justement , reprit Rinconète , tout cela s'y trouve écrit. Un peu plus bas il y a : Attaches de cornes..., — Ne lisez pas non plus, dit Monipodio, ni le nom, ni l'adresse, c'est assez de leur faire l'outrage , sans le révéler en public ; il y aurait à cela remords de conscience. Du moins , j'aimerais mieux clouer aux portes cent cornes et autant de Mfi-

4. Ou gilgaero, chardonneret— 2. Le mutilé, le raccourci. 3. Le san-benito est la casaque à flammes peintes dont on babillait les condamnés du saint-office. — 4. Pourli^Ues.

Les Nouvelles de CERVANTès. 4

Ik RINGONÈTE ET CORTADILLO. -

benitos , pourvu qu'on me payât mon travail , que de le dire une seule fois , fût-ce à la mère qui m'a mis au monde. — L'exécuteur de ceci, reprit Rinconète , est le Narigueta*. — C'est déjà fait et payé, dit Monipodio : voyez s'il reste quelque autre chose ; car, si j'ai bonne mémoire, il doit y avoir par là une frayeur de vingt écus. La moitié est déjà comptée , et l'exécuteur sera toute la communauté, et le terme tout le mois où noua sommes ; et la chose se fera au pied de la lettre , sans qu'il y manque une panse d'A, et ce sera une des plus belles choses qui soient depuis longtemps arrivées dans cette ville. Rendez-moi le livre, garçon, je sais qu'il n'y arien déplus. Je sais aussi que le métier va bien doucement; mais, après ce temps , il* en viendra un autre , et nous aurons à faire plus que nous ne voudrons. La feuille d'arbre ne remuo pas sans la volonté de Dieu, et nous ne pouvons pas faire que

Sersoime se venge par forée. D'ailleurs , chacun a l'habitude ^étre brave dans sa propre cause , et l'on n'aime pas à payer la façon de son ouvrage quand on peut le faire de ses propres mains. — Cela est vrai , dit alors le Repolido. Mais voyez un peu , seigneur Monipodio , ce que Votre Grâce peut avoir ^ noua ordonner, car il se fait tard , et le ohaud'vient plus vite' qu'au pas, -^ Ce. qu'il y a à faire , dit Monipodio , c'est que tout le monde s'en aille, chacun à son poste, et que personne n'en changé jusqu'à dimanche. Nous nouii réunirons en ce môme endroit , et l'on fera la distribution dé tout oe qui sera tombé, sans faire tort à personne. A lUnçonète le Bon et à Cqrtadillo, il leur est donné pour district, jusqu'à dimanche, depuis la tour de l'Or, en dehors de la ville, jusqu'à la po-^ terne de l'Alcazar. Là, on peut travailler, à cheval sur un banc, avec ses fines fleurs*. J'en ai vu d'autres, beaucoup moins habiles qu'eux, revenir chaque jour avec plus de vingt réauxen monnaie, sans compter l'argent , n'ayant qu'un seul jeu de cartes , et qui avait même quatire cartes de moins. Ganchoso vous enseignera ce district , et, quand même vous vous étendriez jusqu'à San-Sebastian et Santelmo , peu importe , bien qu'il soit de bonne justice que personne n'entre dans le domaine de personne. > Les deux jeunes gens lui baisèrent la main pour le remercier de la grâce qu'il leur accordait, et promirent de faire leur métier bien et fidèlement, avec toute diligence et toute précaution. Monipodio tira de la

•I. Le camuB. — 2. Tromper au jeu.

RtNGONÊTE ET GORTADILia. 75

capuce de non manteau un papier plié où se trouràii la liste des confrères, et dit à Einconète à*j inscrire son nom et celui de Gortadillo. Mais comme il n'y avait pas d'éoritoire , il lui donna le papier à emporter, pour qu'il écrittt chez le premier apothicaire yeiiu t « Rinconète et Gortadillo , confrères ; aucun noYiciat; Rinconète fleuriste^ Gortadillo basson*; le jour, le mois et Tannée, sans dire les parents et le pays. »

Sur ces entrefaites entra un des vieux frelons qui dit : c Je viens dire à Vos G-râces que j*ai rencontré tout à l'heure sur les degrés Lobillo' de Malaga. Il m'a dit qu'il a fait tant- de progrès dans son art, qu'avec des cartes propres et nettes il chipera l'argent à Satan lui-même. S'il n'est pas venu tout de suite passer à la visite et faire comme de coutume acte d'obéis* sance , c'est qu'il est tout déguenillé ; mais dimanche il sera sans faute ici. — Je m'étais toujours fourré dans la tête , dit Monipodio , que ce Lobillo deviendrait unique en son art, car il a les meilleures mains et les plus propres à la besogne qui se puissent désirer; et, pour devenir bon ouvrier dans son état, on n'a pas moins besoin de bons instruments pour l'exercer que d'un bon esprit pour l'apprendre. — J'ai aussi rencontré, reprit le vieux, dans un logis d'auberge de la rue deTintorès, le Juif, en habit de prêtre , qui s'est allé loger là parce qu'il a eu connaissance que deux Péruviens* demeurent dans la même maison ; il voudrait voir si l^on peut entamer une partie aveo eux , ne fût-ce qu'à petite ponte , parce qu'on pourrait de là passer à gros jeux. Il dît aussi que dimanche il ne manquera pas de paraître à l'assemblée , et qu'il rendra compte de sa personne. — Le Juif aussi , dit Monipodio , est un grand faucon , et possède de grandes connaissances ; mais il y a longtemps que je ne l'ai vu : c'est mal à lui. Pardieu, s'il ne se corrige, je lui Ôterai sa couronne'* : car il n'a pas plus reçu d'ordres sacrés, le voleur, que n'en a recule Grand-Turc ^ et il ne sait pas plus de latin que ma mère. Y a-t-il quelque autre diose de nouveau? ^ Non, répondit le vieillard, du moins que je sache. -—Bh bien! à la bonne heure, reprit Monipodio; prenez, vous autres, cette misère. >Et il répartit entre tous une quarantaine de réaux. «Que personne ne manque dimanche , ajouta*t-il ; rien ne manquera du butin. »

I. Escroo att Jeti. — 2. Pilou, coupeur de bour»e». — 3. Loufeteau. 4. PeruUroêj on appelait ainsi les commerçants qui s'élaieçi enrlebis en Amériqoe. — 6. Sa tonsure.

76 RINCONÈTE ET CORTADILLO,

« Tout le monde lui rendit gtôce. Le Repolido et la Garihartà se prirent bras dessus , bras dessous , ainsi que la Escalanta avec Maniferro, et la Gananciosa avec Ghiquiznaque, en convenant que cette nuit, après avoir iaitrouvrage de la maison, ils se verraient tous chez la Pipota, où Monipodio dit aussi qu'il irait pour l'inventaire du panier à lessive , avant d'aller expédier l'article de poix-résine. Il embrassa Rinconète et Gortadillo , et leur ayant donnera bénédiction , il les congédia, en leur recommandant de n'avoir jamais de logis connu ni de demeure fixe, parce que cette précaution ûnportait au salut de tous. Ganchuelo les accompagna pour leur montrer leurs postes , et les fit souvenir qu'ils ne manquassent pas la réunion du dimanche : car, à ce qu'il croyait, Monipodio devait lire une leçon de concours sur les choses relatives à leur état. Sur cela, Û s'en alla, laissant les deux camarades bien étonnés de ce qu'ils avaient vu.

. Quoique fort jeune, Rinconète avait l'intelligence développée, et de plus , un bon naturel. Comme il avait souvent accompagné son père dans le mélier de la vente des bulles , il savait un peu de beau langage, et se mourait de rire rien qu'en pensant aux expressions dont il avait entendu se servir Monipodio et les autres confrères de la sainte communauté : par exemple, lorsque t^ht Aire permodum su ffragii^ il avait dit par manière de naufrage, ou bien quand la Garlharta dit que le Repolido était comme un matelot de la roche Tarpéienne ^ ou un tigre d'Ocana pour dire d'Hyrcania, ainsi que mille autres impertinences. Ge qu'il trouva surtout charmant, ce fut de lui entendre dire que le ciel voulût bien prendre, à valoir sur ses péchés, la peine qu'elle. avait eue à gagner les vingt-quatre réaux. Mais ce qui l'étonnait plus encore , c'était la sécurité de ces gens , et la confiance qu'ils avaient d'aller au ciel en ne manquant pointa leurs dévotions, tandis qu'ils étaient si souillés de vols, dliomicides et d'offenses à Dieu; c'était de les voir rire de cette autre bonne vieille de Pipota , qui laissait bien caché dans sa maison le panier de lessive qu'on avait volé, et s'en allait allumer des cierges aux saintes images, croyant ainsi gagner le paradis toute' vêtue et toute chaussée. Rinconète n'était pas moins surpris de l'obéissance et du respect que tous ces gens gardaient à Monipodio, lequel n'était qu'un être grossier, barbare et dénaturé; il considérait ce qu'il avait lu dans le livre de poche, et les métiers où s'occupait toute cette bande ; finalement, il déplorait combien la justice était

RINCONÈTE ET CORTADILLO. 77

aveugle et négligente dans cette fameuse cité de Séville, puis* gu'il j demeurait, presque à découvert, des gens si pernicieux, si contraires à la nature même. Il se proposa, au fond du cœur, d'éclairer son camarade par ses conseils , et de ne pas mener longtemps cette vie si honteuse , si souillée , si inquiète et si dissolue. Toutefois , entraîné par sa grande jeunesse et son peu d'expérience, il s'y abandonna quelques mois, pendant lesquels il lui arriva des choses qui demandent un plus long récit. On remet donc à une autre occasion pour écrire l'histoire de sa vie et de ses miracles , avec ceux de son maître MoBipodio , et d'autres aventures arrivées aux membres de cette infâoae académie , qui seront toutes d'un grand intérêt, et qui pourront servir d'exemple à ceux qui les liront avec fruit.

c 0 lamentables raines de la malheureuse Nicosie \ à peine sèchestdu sang de tos courageux et infortunés défenseurs ! Si, au Uqu d'être insensibles , vous étiez à cette heure douées de sentiment, nous pourrions, dans la solitude où nous sommes, déplorer ensemble nos disgrâces, et peuUétre que les partager allégerait nos tourments. Cette espérance peut vous être restée, tours et murailles injustement abattues : car une autre fois , bien que non pour une si noble défense que celle où Ton vous abattit , you» pouvez vous voir relever. Mais moi , malheureux, quel bien puis-je espérer dans le comble de misère où je me trouve , quand même je reviendrais à Tétat où j'étais avant celui où je me vois condamné? Telle est mon infortune, que, dans la liberté, je fus privé du bonheur, et que, dans la captivité, je ne Tai ni ne l'espère. » Ainsi s'exprimait un captif chrétien , en regardant du haut d'une colline les murailles renversées de Nicosie conquise ; il leur parlait, et comparait leurs misères aux siennes , comme si elles eussent été capables de l'entendre : humeur naturelle aux affligés , qui , emportés par leur imagination en délire , font et disent des choses hors de tout bon sens et de toute raison.

En ce moment sortit d'une espèce de pavillon, qui était dressé avec trois autres tentes dans la campagne, un jeune Turc bien fait et de bonne mine , lequel s'approchant du chrétien : « Je gagerais , ami Ricardo , lui dit-il , que ce sont tes ordinaires pensées qui t'ont conduit en cet endroit. — Oui, s£^ns doute, répondit Ricardo (tel était le nom du captif) ; mais qu'est-ce que je gagne, si, en quelque endroit que j'aille, je ne trouve à ces pensées ni repos ni trêve? Au contraire , ces ruines

4. Ville de l'Ile de Chypre, que lea Turcs prirent sur les Téniliens en 1570.

qu'on découvre d'ici en ont encore augmenté l'amertume. -— C'est de celles de Nicosie que tu parles? reprit le Turc. — Ehl desquelles pourrais-je parler, répliqua Ricardo, quisqu'il ne s'en offre aucune autre à la Tue ? — Tu auras de quoi pleurer, dit le Turc, si tu te mets dans ces contemplations. En effet, celui qui a TU , il y a deux ans, cette riche et célèbre île de Chypre dans son repos et sa prospérité, lorsque ses habitants y jouissaient de tout ce que la félicité humaine peut accorder aux hommes, et qui les voit à présent ou bannis , ou captifs et misérables , comment pourrait-il s'empêcher de déplorer leur désastreuse infortune? Mais laissons là ces choses, puisqu'elles n'ont pas de remède, et venons aux tiennes, auxquelles je veux en cl^rcher un. Je te prie donc, par ce que tu dois à la bonne volonté que je t'ai toujours montrée, par l'obligation que t'impose la pensée que nous, sommes nés dans le même pays et que nous avons passé ensemble notre enfance , de me dire la cause de ton excessive tristesse. Bien que la captivité soit suffisante pour attrister le cœur le plus enjoué du monde, j'imagine cependant que tes malheurs viennent de plus loin : car ce ne sont pas les cœurs généreux comme le tien qui se rendent et se laissent abattre sous les coups des disgrâces communes , au point de témoigtier des regrets si douloureux. Pour croire cela , il me suffit de savoir que tu n'es pas si pauvre qu'il te manque de quoi payer quelque rançon qu'on te demande ; et tu n'es pas non plus enfermé dans les tours de la mer Noire , comme un prisonnier d'Etat, qui n'obtient sa liberté que tard ou jamais. Ainsi donc, puisque le sort rigoureux ne t'a pas ôté l'espoir d'être libre, et que je te vois cependant réduit à laisser éclater misérablement ton affliction , il ne faut pas s'étonner si j'imagine que ta peine vient d'une autre cause que la perte de ta liberté , et cette cause, je te supplie de me la confier, en t'offrant tout ce que je puis, tout ce que je vaux. C'est peutêtre pour que je te rende service que la fortune a pris le détour, de me faire revêtir ce costume que je déteste. Tu sais, Ricardo, que mon maître est le cadide cette ville, et que c'est la même chose que d'en être l'évêque ; tu sais aussi combien il a de puissance, et combien j'en exerce sur lui; et tu n'ignores pas non plus le désir ardent que j'ai de ne pas mourir dans ce culte que je semble professer, puisque , si je ne pouvais mieux faire , j'irais confesser et publier à haute voix la foi de Jésus-Christ , de laquelle m'éloignèrent mon âge si faible et et ma raison plus faible encore, bien que je sache qu'une telle

confession doit me coûter la vie : car, pour ne point perdre celle de Tâme, je donnerais volontiers celle du corps. De tout ce que j'ai dit, je veux que tu te persuades que mon amitié peut Vêtre de quelque utilité, et que, pour savoir quels remèdes ou quels soulagements peut avoir ta disgrâce , il faut que tu m'en fasses la confidence , de la même façon que le médecin a besoin de la relation du malade ; et je t'assure que je la déposerai dans le plus impénétrable secret. »

A tous "Ces propos, Ricardo s'était tenu sans rien dire; mais, obligé par l'intent^pn qui les dictait et par la nécessité , il ré* pondit de la sorte :

« Si , aussi juste que tu as rencontré en ce que tu imagines de mon malheur, ô mon ami Mahamud ( ainsi se nommait le Turc) , tu parvenais à en rencontrer le remède , je tiendrais ma liberté pour heureusement perdue^ et je ne changerais pas mon infortune pour le plus grand bonheur qui se puisse imaginer; mais je sais qu'elle est telle que tout le monde pourra bien savoir de quelle cause elle vient , sans qu'il y ait une seule personne qui ose , je ne dis pas y trouver de remède , mais même de soulagement. Et, pour que tu sois bien convaincu de cette vérité, je te conterai mon histoire en aussi peu de paroles qu'il me sera possible. Mais avant que je m'enfonce dans le dédale inextricable de mes maux , je veux que tu me dises pour quel motif Hassan-Pacha, mon maître, a fait dresser dans cette plaine ces tentes et ces pavillons , au lieu d'entrer dans Nicosie, dont il vient d'être nommé vice-roi , ou pacha , comme les Turcs appellent les vice-rois.

-^ Je te satisferai brièvement , répondit Mahamud. Sache donc que, parmi les Turcs, la coutume est que ceux qui sont nommés vice-rois de quelque province n'entrent pas dans la ville où réside leur prédécesseur, avant que ce dernier en soit sorti et laisse celui qui vient le remplacer faire librement l'enquête de résidence*. Tandis que le nouveau pacha s'en occupe , l'ancien reste dans la campagne , attendant ce qui résultera des charges portées contre lui dans l'enquête, qui se fait sans qu'il puisse y intervenir pour suborner les agents par des cadeaux ou par les démarches de ses amis, à moins qu'il ne l'ait fait à l'avance. L'enquête de résidence terminée, on la lui remet, transcrite sur un par-

K, Le sens de ce mot et de cet usage, que les Espsignots empronlèrcnt longtemps aax Arabes, va 6lre expliqué dans le texte même.

chemin plié et scellé, avec lequel il se présente à la Porte du Grand-Seigneur, c'est-à-dire à la cour, devant le grand conseil du Turc. Sur le vu de cette pièce, le vizir-pacha et les quatre autres pachas inférieurs, qui sont, comme nous dirions, le président et les auditeurs du conseil royal, le récompensent ou le châtient, suivant le contenu de l'enquête. S'il y est blâmé et accusé, avec de l'argent il évite et rachète la punition; s'il n'est point accusé, et si pourtant on ne le récompense pas, ce qui est le cas le plus fréquent, il obtient par des présents et des cadeaux l'emploi qu'il convoite le plus. Là, en effet, les charges et les emplois ne se donnent pas pour prix du mérite, mais à prix d'argent ; tout se veud, tout s'achète; les pourvoyeurs des emplois volent et dépouillent ceux qui en sont pourvus, et ceux-ci tirent la substance de l'office acheté pour en acheter un autre qui promette de plus grands bénéfices. Tout va comme je le dis, tout cet empire est fondé sur* la violence , signe qu'il ne devait pas être durable ; mais, à ce que je crois, et ce doit être la vérité, nos péchés le soutiennent en quelque sorte sur leurs épaules ; je veux dire les péchés de ceux qui, sans pudeur et sans relâche, offensent Dieu comme je le fais. Puisse-t-il se souvenir de moi dans sa bonté I C'est pour la raison que je viens de te conter, que ton maître Hassan-Pacha est resté quatre jours dans cette plaine ; et si le pacha de Nicosie n'est pas sorti, comme il le devait, c'est qu'il a été très-malade. Mais il va mieux; et, demain ou après, il sortira, sans aucun doute, pour aller se loger dans des tentes qui sont derrière cette colline, et que tu n'as pas vues ; alors ton maître entrera sur-le-champ dans la ville. Voilà ce que je puis t'apprendre sur ce que tu m'as demandé.

— Écoute donc à ton tour, reprit Ricardo. Mais je ne sais si je pourrai tenir «e que j'ai promis tout à l'heure, que je te conterais brièvement mes infortunes; car elles sont si longues, si démesurées, qu'elles ne peuvent se mesurer à aucun entretien. Cependant je ferai ce qui me sera possible et ce que permettra le temps. Avant tout, je te demanderai si tu connais dans notre ville natale de Trapani une demoiselle à qui la renommée donnait le nom de la plus belle personne qu'il y eût dans toute la Sicile; une demoiselle, dis-je, dont les langues curieuses et les intelligences éclairées affirmaient également qu'elle était la femme douée de la plus parfaite beauté que possédèrent les âges passés, que possède

rage présent et qu'espèrent posséder les âges à venir; une femme de qui les poètes disaient à Tenyi, dans leurs vers, qu'elle avait des cheveux d'or, que ses yeux étaient deux soleils resplendissants, ses joues des roses purpurines, ses dents des perles, ses lèvres des rubis, sa gorge de l'albâtre ; que les parties avec l'ensemble et Tensemble avec les parties formaient une harmonieuse merveille, et que la nature avait sur tout cela versé à pleines mains une suavité de couleurs si naturelle et si parfaite, que jamais l'envie ne put lui trouver le plus léger défaut. Quoi I Mahamud, est-il possible que tu ne m'sCies pas encore dit qui elle est et comment elle se nomme? Je crois, en vérité, ou que tu ne m'écoutes pas, ou que, lorsque tu habitais Trapani, tu étais insensible.

— En vérité, Ricardo, répondit Mahamud, si celle que tu viens de peindre avee tant de charmes et des attraits si merveilleux n'est pas Léonisa, fille de Rodolfo Florencio, je ne sais qui ce peut ôtre, car elle seule avait la réputation que tu dis.

— C'est elle, ô Mahamud, répliqua Ricardo, c'est elle, ami, qui est la cause principale de tout mon bonheur et de toute mon infortune ; c'est pour elle, et non pour la liberté perdue, que mes yeux ont versé, versent et verseront des larmes sans nombre; pour elle que mes soupirs enflamment l'air de près et au loin, que mes plaintes fatiguent le ciel qui les écoute et les oreilles qui les entendent; pour die enfin i^ue tu m'as cru fou, ou jugé du moins sans vertu, sans courage. Cette Léonisa, pour moi lionne, et douce brebis pour un autre, est celle qui m'a réduit à ce misérable état. Il faut que tu saches que, dès nos plus tendres années, ou du moins dès que j'eus l'usage de la raison, non-seulement je l'aimai, mais je l'adorai, et je la servis avec autant de zèle et d'amour que si je n'avais eu ni sur la terre ni dans le ciel aucune autre divinité ii qui consacrer mes services et mon adoration. Ses parents connaissaient mesdésirs, et jamais ils ne témoignèrent qu'ils en fussent fâchés, considérant qu'ils étaient dirigés vers une fin honnête et vertueuse ; au contraire, je sais que maintes fois ils en parlèrent à Léonisa, connaissant ma qualité et ma noblesse, afin de la disposer à ce qu'elle m'acceptât pour époux. Mais elle'avait jeté les yeux sur Cornélio , le fils d'Ascanio Rotulo , que tu connais bien, jeune galant, toujours attifé, aux blanches mains, aux cheveux bouclés, à la voix mielleuse, aux paroles d'amour ; finalement, tout parfumé d'ambre et de pommades,

L'AMâNT GËNËRBUX. 83

tout chamarré de plumes et de brocarts. Elle ne voulut plus tourner ses regards sur mon yisage , moins délicat que celui de Gornélio; elle ne voulut pas même agréer mes nombreux et continuels services, payant ma bonne volonté par ses dédains et sa haine. Mon amour arriva à cet excès, que j'aurais préféré avec empressement qu'elle achevât de me faire périr sous son ingratitude et ses mépris, plutôt que de lui voir accorder ouvertement, bien qu'avec honnêteté, ses faveurs à Gornélio. Vois donc, lorsqu'aux tourments que me causaient sa haine et ses dédains, s'unissaient les angoisses et la rage de la jalousie, en quel état devait être mon âme, atteinte de ces deux maladies mortelles. Les parents de Léonisa feignaient de ne pas s'apercevoir des faveurs qu'elle accordait à Gornélio, croyant, comme il était raisonnable qu'ils le crussent, que le jeune homme, séduit par son incomparable beauté, la choisirait pour épouse, et qu'ils y gagneraient un gendre plus riche que moi. C'eût été possible ,.si les choses se fussent ainsi passées ; mais, soit dit sans arrogance, ce gendre n'aurait pas été de plus noble condition que moi , ni de sentiments plus élevés, ni d'une valeur jnieux reconnue. Eo^fin, il arriva que, pendant le cours de mes poursuites amoureuses, je vins à savoir qu'un jour du mois de mai passé (il y a maintenant un an et trois jours), Léonisa et ses parents, Gornélio et les siens, avec leurs amis et leurs serviteurs, allaient se divertir au jardin d'Ascanio, qui est près de la plage, sur le chemin des salines.

— Je le sais bien, interrompit Mahamud ; car, lorsque Dieu l'a permis, j'y ai fait plus de quatre bonnes parties de plaisir. Continue maintenant, Ricardo.

— J'appris leur départ pour ce jardin, reprit Ricardo, et,. dès que j'en eus connaissance, une fureur, une rage, un enfer de jalousie s'empara de mon âme , avec tant de violence que j'en perdis la raison , comme tu vas le voir par ce que je fis aussitôt. Je courus au jardin où l'on m'avait dit qu'ils étaient, et je trouvai presque tout ce monde occupé paisiblement de «es plaisirs; mais sous un noyer étaient assis Gornélio et Léonisa, bien qu'un peu éloignés l'un de l'autre. Ce qu'ils éprouvèrent à ma .vue, je Qe le sais pas; mais de moi je puis dire que leur vue me fit un tel effet que je perdis celle de mes yeux, et que je restai comme une statue, sans voix, sans mouvement. Toutefois, le dépit ne tarda pas à réveiller le sang du cœur, et le sang la colère, et la colère les mains et la

langue; et, si les mains furent enchatnées par le resf^ect qui me semblait dû au divin visage que j'avais devant moi , la langue du moins rompit le silence et s'exprima de la sorte : c Te voilà satisfaite, ô mortelle ennemie de mon repos, puisque tu as si paisiblement devant les yeux l'objet qui condamne les miens à de continuelles et douloureuses larmes. Approchetoi, cruelle, approche-toi davantage, et enlace ton lierre à ce tronc inutile qui t'appelle ; peigne et boucle les cheveux de ce nouveau Ganymède qui te sollicite nonchalamment ; achève de te livrer à la capricieuse jeunesse de cet adolescent où se sont portés tes regards, afin qu'en perdant l'espérance de te posséder, je perde aussi la .vie que je déteste. Penses-tu par hasard, fille orgueilleuse et inconsidérée, que pour toi seule vont changer et s'abolir les lois qui régnent dans le monde en cas pareils 7 Penses-tu, veux-je dire, que ce jeune homme, fier de ses richesses, vain de sa bonne mine, présomptueux par sa naissance et inexpérimenté par son peu d'âge, va vouloir ou savoir garder la constance dans ses amours, ~ni estimer ce qui est inestimable, ni connaître ce que connaissent seulement l'expérience et la maturité des années? Ne le pense pas, si tu le penses : car le monde n'a de bon qu'une chose, c'est que tout s'y passe toujours de la môme manière, afin que personne ne soit trompé, si ce n'est par sa propre ignorance. Dans le peu d'années se trouve la grande inconstance; chez les riches, l'orgueil; chez les arrogants, la vanité ; chez les beaux garçons , le dédain , et chez ceux qui réunissent tout cela, l'ignorante sottise, qui est mère de tout mauvais résultat. Et toi, ô jeune homme, qui t'imagines remporter sans peine et sans péril le prix plutôt dû à mes généreux désirs qu'à ton oisive fantaisie, pourquoi ne te lèves- tu pas de ce lit de fleurs où tu es couché, et ne viens-tu pas m'arracher cette âme qui t'abhorre? Et ce n'est point parce qile tu m'offenses en ce que tu fais ; c'est parce que tu ne sais pas apprécier le bien qu'un heureiix destin t'accorde, parce qu'on voit clairement que tu l'estimes peu, puisque tu ne veux pas t'émouvoir pour le défendre , crainte de courir le risque de déranger l'élégante symétrie de ton galant accoutrement. Si Achille avait eu ton Jiumeur débonnaire, certes, Ulysse eût échoué dans son entreprise, bien qu'il eût montré à l'envi des armes luisantes et des cimeterres d'acier poli. Ya-t'enI va-t'en! retourne jouer au milieu des femmes de ta mère, et prends-y soin de tes cheveux, ainsi que de ces mains,

plus promptes à dévider des éche veaux de soie qu'à tirer i'épée du fourreau. *

«A tous ces propo,3, Cornélîo ne fit pas un mouvement pour se lever de la plaee où il était assis ; au contraire, il resta immobile, me regardant stupéfait et ébahi. Mais, au bruit de mes paroles prononcées à haute voix, tous les gens qui parcouraient le jardin s'approchèrent peu à peu, et se mirent à écouter d'autres insultes que j'adressai encore à Cornélio. Celui-ci, prenant courage à l'arrivée de tout ce monde, qui n'était composé^ que de ses parents, de ses proches et de ses serviteurs, fit enfin mine de se lever. Mais, avant qu'il se fût mis debout, j'avais mis I'épée à la main, et j'attaquai nonseulement lui, mais tous ceux qui se trouvaient présents. A peine Léonisa vit-elle luire mon éjpée, qu'elle tomba complètement évanouie , chose qui redoubla mon dépit et ma rage. Je ne saurais te dire si ceux dont je fus assailli ne cherchaient qu'à se défendre, comme ou le fait d'un lion furieux, ou si mon heureuse étoile me protégea ainsi, que mon adresse, ou si le ciel voulait me réserver pour de plus grands maux; mais enfin je blessai sept où huit de ceux qui se trouvaient le plus à portée; Pour Cornélio, son agilité lui vint en aide; car celle qu'il mit à fuir, fut si grande, qu'il échappa de mes mains. Tandis que j'étais dans cet imminent péril, entouré d'ennemis qui déjà, comme offensés, essayaient de tirer de moi une vengeance éclatante, la fortune m'envoya un secours tel qu'il eût mieux valu que je perdisse la vie, plutôt que d'être amené, en. la recouvrant par une voie si inattendue, à la perdre chaque heure mille et mille fois. Tout à coup une nuée de Turcs se précipitèrent dans le jardin ; ils sortaient de deux galiotes corsaires de Biserte, qui avaient jeté l'ancre dans ime cale près de là, et étaient débarqués sans être aperçus par les sentinelles des tours de la marine, ni découverts par les garde -côtes^ Dès que mes adversaires les aperçurent, ils m'eurent bientôt laissé seul pour s'enfuir à toutes jambes. De tous ceux qui se trouvaient dans le jardin, les Turcs ne purent s'emparer que de trois personnes, et de Léonisa, qui était encore évanouie. Pour moi, ils me prirent, atteint de quatre larges blessures, après que ma main les eut d'abord vengées sur quatre Turcs, que de quatre autres coups je jetai sans vie à mes pieds. Les Turcs firent cette expédition avec leur diligence accoutumée, et, non fort satisfaits du résultat, ils se rembarquèrent aussitôt, levèrent l'ancre, et, faisant force

de rames et de voiles, ils eurent bientôt gagné la Fabiana. Là, ils firent un appel pour savoir qui leur manquait; et, voyant que les quatre mort^ étaient quatre soldats de ceux qu'ils appellent Levantins, des meilfeurs et des plus estimés, ils voulbrent tirer vengeance de leur mort. L'arraëz' de la capitane fit donc baisser la grande yergue pour qu'on me pendit.

€ Léonisa, qui Tenait de reprendre ses sens, regardait tout cela, et, se voyant au pouvoir des corsaires, elle versait de ses beaux yeux, d'abondantes larmes, tordait ses mains délicates, et, sans dire une parole, elle cberobait attentivement à comprendre ce que disaient les Turcs. Un des esclaves chrétiens de la chiourme lui dit en italien que Tarràëz allait faire pendre ce chrétien (en me montrant du doigt), parce qu'il avait tué en se défendant quatre des meilleurs soldats des galiotes. Quand elle eut entendu et compris cela, Léonisa^ qui, pour la première fois, me témoignait de la pitié , dit au captif d'engager les Turcs à ne pas me pendre, parce qu'ils perdraient une grosse rançon, et qu'elle les priait de retourner à Trapani, où l'on me rachèterait sur-le-champ. Ce fut, dis-je, la première action charitai3le, comme ce sera la dernière aussi, que Léonisa fit à mon égard; encore touma-t-elle à mon plus grand mal. Quand les Turcs entendirent les propos que leur tenait le captif italien, ils le crurent facilement, et l'intérêt fit taire en eux la colère. Le lendemain matin, arborant un drapeau de paix, ils revinrent à Trapani. Je passai cette nuit dans la douleur qu'on peut imaginer, non pas tant de celle que me causaient mes blessures, que de la pensée du péril que courait parmi ces barbares ma cruelle ennemie. En arrivant à la ville, une des galiotes entra dans le port, hors duquel resta l'autre. Aussitôt les quais et tout le rivage se couronnèrent de chrétiens, et le gentil Gornélio se mit à regarder de loin ce qui se passait dans la galiote. Mon majordome accourut traiter de ma rançon ; je lui dis qu'il ne s'occupât en aucune manière de ma délivrance, mais uniquement de celle de Léonisa, et qu'il donnât pour elle tout ce que valaient mes biens. Je lui ordonnai en outre de retourner à terre, et de dire aux parents de Léonisa qu'ils le laissassent traiter du rachat de leur fille, et qu'ils ne s'en missent point en peine. Cela fait, l'arraôz principal, qui. était un renégat greo appelé

Page 1