Commandant d'un navire tare
Tsouf, demanda pour Lëonisa six mille écus, et pour moi quatre mille, ajoutant qu'il ne donnerait pas Tun sans Fautre. 11 demanda cette somme énorme, à ce que je sus depuis, parce qull était devenu amoureux de Léonisa, et qu'il ne voulait pas la céder sur rançon. Il aimait mieux me donner, pour le prix de quatre mille éous , à Tarraëz de l'autre galiote , qui avait droit de partager le butin par moitié, avec mille ëcus en 'argent, ce qui faisait cinq mille, et garder Léonisa pour cinq autres mille écus. C'est pour cette raison qu'il nous estimait ensemble dix mille écus. Les parents de Léonisa, comptant sur la promesse que leur avait faite de ma part mon majordome, n'offrirent rien de leur côtéi et Cornélio n'ouvrit pas la bouche en sa faveur. Enfin, après plusieurs allées et venues, mon majordome finit par offrir cinq mille éous pour Léonisa, et pour moi, trois mille. Yzouf accepta cette offre, contraint par les remontrances de son camarade, et par. ce que lui disaient tous ses soldats. Mais comme mon majordome n'avait pas en sa possesion une telle quantité d'argent, il demanda trois jours de délai pour réunir la somme, dans l'intention de dilapider ma fortune autant qu'il le faudrait pour opérer notre rachat.
c Tzouf se réjouit de ce retard, pensant qu'il y trouverait l'occasion de rompre le marché. Il retourna à l'île de la Fabiana, disant qu'à l'expiration du délai de trois jours il reviendrait chercher l'argent. Mais l'ingrate fortune, qui ne se lassait point de me persécuter, ordonna qu'une sentinelle, que les Turcs avaient placée au plus haut point de l'tle, découvrît six voiles latines à une grande distance en mer. Il comprit, comme c'était vraif que ce devait être ou la flotte de Malte, ou quelqu'une des escadres de Sicile. Il vint, en courant, donner cette nouvelle. En un din d'œil, tous les Turcs qui étaient à terre, l'un préparant son dîner, l'autre lavant son linge, sautèrent à bord, et, levant l'ancre avec une promptitude inouïe, ils jetèrent les rames à l'eau, mirent les voiles au vent, et, tournant la proue sur les côtes de Berbérie , en moins de deux heures ils perdirent de vue les galères. Cachés par l'île et par la nuit qui s'approchait, ils revinrent bientôt de la peur qu'ils avaient eue.
c Je te laisse à penser, ô Mahamud , quel devait être l'état de mon âme pendant ce voyage, si différent de celui que j'attendais. Ce fut bien autre chose quand, le lendemain, les deux galiotes ayant abordé sur la côte méridionale de l'île Pantellap
ria, les Turcs sautèrent à terre pour faire, comme ils disent, du bois et de la viande, et quand je vis que les deux arraëz, étant aussi descendus à terre, se mirent à faire les parts de tout le butin qu'ils avaient ^enlevé. Chacune de ces actions fut pour moi une mort redoublée. Lorsqu'ils en vinrent au partage de moi et de Léonisa, Yzouf donna à Tarraëz de F autre galiote, qui se nommait Fétallah, six chrétiens, à savoir quatre rameurs et deux beaux jeunes garçons de nation corse,. et moi avec eux, pour garder Léonisa, ce qui satisfît pleinement Fétallah. Bien que je fusse présent à tout cela, et que je susse ce qu'ils faisaient, jamais je ne pus entendre ce qu'ils disaient, et je n'aurais pas non plus compris alors l'arrangement du partage, si Fétallah ne se fût approché de moi, ël ne m'eût dit en italien : c Chrétien, tu es à moi*, je t'ai pris pour deux mille écus d'or : si tu veux être libre, il faut m'en donner quatre mille; sinon, mourir ici. 9 Je lui demandai si la chrétienne était également à lui. Il me répondit que non, et qu'Yzouf la gardait d^ns l'intention de la faire musulmane et de l'épouser ensuite. C'était la vérité , comme me le dit un des captifs de la chiourme qui comprenait bien la langue turque, et qui avait entendu traiter la chose entre Yzouf et Fétal* lah. Je dis à mon maître qu'il fît en sorte de garder pour lui la chrétienne, et que je lui donnerais, pour sa seule rançon, dix mille écus d'or en or. Il me répondit que c'était impossible, mais qu'il ferait savoir à Yzouf la grande somme d'argent que j'offrais pour la chrétienne, et que peut-être, ébloui par l'intérêt, celui-ci changerait d'avis et la laisserait racheter. Il tint parole, et donna l'ordre à tous les gens de sa galiote de se rembarquer aussitôt, parce qu'il voulait retourner à Tripoli de Berbérie, d'où il était. Yzouf résolut aussi de s'en aller à Biserte. Ils s'embarquèrent donc avec autant de célérité que lorsqu'ils aperçoivent des galères à craindre ou de petits bâtiments à voler. Ce qui les fit se hâter de la sorte, c'est que le temps changeait avec des symptômes de tempête, c Léonisa était descendue à terre, mais dans un endroit où je ne pouvais la voir : ce ne fut qu'au moment de nous embarquer que nous nous trouvâmes ensemble sur le rivage. Son nouveau maître et plus nouvel amant la conduisait par la main ; et, quand elle monta sur l'échelle qui allait de la terre à la galiote, elle tourna les yeux sur moi, et les miens, qui ne s'écartaient pas d'elle, la regardèrent avec un tel sentiment de tendresse et de douleur, que, sans savoir comment.
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un nuage se plaça devant eux, qui m'ôta la Yue, et je tombai par terre sans connaissance. J'ai ouï dire, depuis, que la même chose était arrivée à Léonisa : on la vit tomber aussi de l'ëchelle dans la mer, et Ton vit Yzouf s'y jeter après elle et la ramener dans ses bras; c'est ce qui me fut conté dans la galiote de mon maître, où Ton m'avait porté sans que je m'en aperçusse. Mais quand je revins de mon évanouissement, quand je mé vis seul dans la galiote, et que l'autre navire , ayant pris une autre direction , s'éloignait de nous , emportant la moitié de mon âme , ou , pour mieux dire , mon âme tout entière , le cœur me faillit de nouveau ; de' nouveau je maudis mon destin , et j'appelai la mort à grands cris. Les transports de ma douleur étaient si violents , que mon maître , impatienté de m'entendre , prit un gros bâton , et me menaça de m'en rrapper si je ne me taisais. Je retins nies larmes, je réprimai mes soupirs, espérant que, par la violence que je leur faisais, ils ouvriraient, en éclatant, une issue à mon âme, qui désirait si ardemment abandonner ce misérable corps. Mais le sort impitoyable, non satisfait encore dem'avoir jeté dans une telle détresse, voulut achever de me perdre en m'enlevant toute ressource, toute espérance. En un instant, la tempête qu'on craignait se déclara, et le vent , qui , soufflant du midi , nous frappait en proue ,' commença à devenir si violent, qu'il fallut lui tourner la poupe, et laisser courir le bâtiment par où le vent voulait l'emporter, au grand danger de ceux qui lui avaient confié le sort de leurs vies. L'arraëz avait dessein de doubler la pointe de l'île, et de se mettre à l'abri sur le rivage du nord ; mais la chose tourna au rebours de sa pensée : car, en moins de quatorze heures, nous franchîmes tout le trajet que nous avions fait en deux jours, et nous nous trouvâmes à six ou sept milles de la même île d'où nous étions partis, prêts à être jetés sans ressource à la côte, et non sur quelque plage, mais contre de hauts rochers qui s'offraient à notre vue, nous menaçant d'une mort inévitable. Nous vîmes à côté de nous la galiote notre conserve, où se trouvait Léonisa; nous y aperçûmes tous les Turcs et tous les captifs faisant force de rames pour rester au large et ne point heurter aux rochers. Les gens de notre galiote firent de même, avec pluy d'avantage et de succès, à ce qu'il paraît, que ceux de l'autre, lesquels, harassés de fatigue, vaincus par la force du vent et de la tempête, lâchèrent les rames, s'abaodonnèrent aux flots, et se laissèrent emporter sous nos
yeux contre les rochers, où la galîote heurta si yîolemment qu'elle s'ouvrit et se brisa en pièces. La nuit commençait à tomber, et les cris de ceux qui se perdaient, ainsi que l'effroi de ceux qui, dans notre navire, craignaient de se perdre, furent si horribles, que rien de ce que commandait l'arraëz n'était entendu ni exécuté. On ne prenait garde qu'à ne point laisser échapper les rames des mains, essayant pour ressource de tourner la proue au vent et de jeter deux ancres à la mer, afin de reculer de quelques moments la mort qui semblait certaine. Bien que cette crainte de mourir fût générale et commune à tous, en mol, c'était tout le contraire : car, avec l'espérance qui me berçait de revoir dans l'autre monde celle qui venait de quitter celuici , chaque instant que tardait la galiote à sombrer ou à toucher sur les roches était pour moi un siècle d'angoisses mortelles. Les vagues soulevées, qui passaient par-dessus le navire et par-dessus ma tète, me rendaient attentif à voir si elles n'apportaient pas le corps de l'infortunée Léonisa. Je ne veux point m'arrêtera présent, ô Mahamud, à te conter en détail les alarmes, les terreurs, les angoisses, les pensées de toutes sortes qui m'assaillirent dans cette nuit longue et amère, pour ne pas manquer à ce que je m'étais d'abord promis, de te conter brièvement mes tristes aventures. 11 suffit de dire que, si la mort fût venue en ce moment, elle aurait eu bien peu à faire pour m'ôter la vie.
c Le jour vint, offrant tous les signes d'une tempête plus affreuse que la précédente; mais nous trouvâmes que le bâtiment avait viré de bord, et que, s'éloignant des rochers à une assez grande distance, il était arrivé à la pointe de l'tle. Se voyant si près de la doubler, les Turcs et les chrétiens prirent de nouvelles forces dans cette nouvelle espérance , et au bout de six heures nous doublâmes le cap. Trouvant la mer moins agitée et moins furieuse , nous pûmes facilement faire usage des^ rames, et, abrités- par l'Ile, les Turcs purent prendre terre pour aller voir s'il restait quelques débris de la galiote qui s'était perdue sur les rochers la nuit précédente. Mais le ciel ne voulut pas même m'accorder la consolation que j'espérais trouver à tenir dans mes bras le corps de Léonisa : car, bien que mort et mis en pièces , j'aurais été ravi de le voir, afin de rompre l'insurmontable barrière qu'avait opposée mon étpile à ce que je m'unisse à lui , comme le méritaient mes bonnes intentions. Je priai donc un renégat, qui voulait descendre à terre, de le chercher avec soin et de voir si la
mer Tavait jeté sur le rivage. Mais, comme je yiens de le dire , le ciel me refusa tout cela, car au môme instant le Tent reprit une telle violence que Tabri de l'île ne servit plus à rien. Voyant cela, Fétallah ne voulut pas lutter davantage contre la fortune qui le poursuivait avec tant d'acharnement ; il fit hisser la vergue au mât de trinquet et déployer un peu de voile, puis il tourna la proue à la mer et la poupe au vent. Prenant alors lui-même la charge du timon, il se laissa em-^ porter en pleine mer, sûr qu'aucun obstacle ne lui barrerait le chemin. Les rames étaient étendues dans la coursie , et tout réquipage assis sur les bancs et les meurtrières , sans qu'on ' aperçût dans toute la galiote d'autre personne que le comité, qui, pour plus d^ sûreté, se fit attacher fortement au pilier de poupe. Le navire volait avec tant de rapidité , qu'en trois jours et trois nuits , passant à la vue de Trapani , de Melazzo et de Palerme , il enfila le détroit de Messine , au grand effroi de ceux qui se trouvaient dedans et de ceux qui , de la terre , les regardaient passer. Enfin, pour ne pas être aussi prolixe à te conter la tempête qu'elle fut elle-même longue et obstinée, je te dirai que , harassés de fatigue et de faim , après un aussi long détour, qui avait embrassé presque toute la Sicile, nous arrivâmes à Tripoli de Berbérie, où mon maître^ avant d'avoir fait avec ses Levantins le partage des prises , et donné le cinquième au roi, suivant l'usage, fut attaqué d'une fluxion de . poitrine qui, en trois jours, l'emporta dans l'enfer.
« Aussitôt le dey de Tripoli s'empara de tous ses biens , ainsi que le kaïd des morts qu'entretient là le Grand- Seigneur,, qui est , comme tu sais , héritier de ceux qui n'en laissent point en mourant. Ces deux personnages prirent donc toute la fortune de mon maître Fétallah, et je tombai en partage au dernier, qui était alors vice-roi de Tripoli. Quinze jours après, il reçut le brevet de vice-roi de Chypre, et c'est de la sorte que je suis venu jusqu'ici , sans intention de me racheter : car, bien qu'il m'ait engagé maintes fois à traiter de ma rançon, puisque je suis homme de qualité, comme le lui ont dit les soldats de Fétallah, jamais je n'ai voulu me rendre à son offre ; au contraire , je lui ai dit qu'on l'avait trompé en lui vantant mes moyens de fortune. Si \u veu^c , Mahamud , que je te dise toute ma pensée , sache que je ne veux point retourner aux lieux où , de quelque manière que ce soit, je puisse trouver la moindre consolation ; je veux que le souvenir et^ les regrets de la mort de Léonisa, qui ne me
quittent jamais , s' unissant aux chagrins de la vie d'esclave, finissent par ne pas me laisser un moment de joie ou de repos. S'il est vrai que les douleurs continuelles doivent forcément, ou se détruire elles-mêmes, ou détruire celui qui les souffre, les miennes ne pourront manquer de le faire, car je pense leur donner carrière de façon qu'en peu de jours elles mettent un terme à la misérable vie que je tratne si fort contre mon gré. Voilà , mon frère Mahamud , le récit de mes tristes aventures ; voilà la cause de mes soupirs et de mes larmes. Vois maintenant, vois si elle est suffisante pour tirer les uns du fond de mes entrailles, pour engendrer les autres dans la sécheresse de mon cœur déchiré. Léoriisa est morte , et avec elle mon espérance : car, bien que celle qui me restait de son vivant ne fût suspendue qu'à un cheveu, cependant, cependant... > A ce mot, la voix lui manqua ; il ne put ni prononcer une parole, ni retenir ses larmes, qui coulaient sur son visage en telle abondance qu'elles finirent par humecter le sol. Mahamud y joignit les siennes , et lorsque ce paroxysme , qu'avaient causé les souvenirs réveillés par cette amère histoire, se fut passé , Mahamud essaya de consoler Ricardo par les meilleures raisons qu'il put trouver. Mais celui-ci l'arrêta : c Ce que tu dois faire , ami, lui dit-il , c'esjt de me conseiller comment il faut ^ue je m'y prenne pour tomber dans la disgrâce de- mon maître et de tous ceux avec qui j'aurai des relations, afin qu'étant détesté de lui et d'eux, les uns et les autres me maltraitent et me persécutent , de façon qu'ajoutant douleur à douleur et tourment à tourment , j'arrive bientôt au terme que je souhaite, celui de la vie.
— Maintenant , s'écria Mahamud, je viens de trouver vrai ce qu'on a coutume de dire , que ce qu'on sait sentir on sait l'exprimer, bien que quelquefois la vivacité du sentiment paralyse la langue. Mais quoi qu'il en soit, Ricardo, que ta douleur soit égale à tes paroles ou que tes paroles surpassent ta douleur, sois sûr de trouver toujours en moi un véritable ami, ou pour aide ou pour conseil. Bien que ma grande jeunesse et la faute que j'ai commise en revêtant ces habits semblent crier qu'aux deux choses que je t'offre il ne faut ajouter aucune confiance, je ferai en sorte de démentir ce soupçon et de faire naître une opinion contraire. Bien que tu ne veuilles être ni conseillé ni secouru , je ne laisserai pas néanmoins de faire ce qui te conviendra, comme on a coutume de faire à l'égard du malade qui demande ce qu'on ne lui
donne pas et auquel on donne ce qui lui convient. Il n'y a personne dans cette ville qui ait autant d'autorité et de pouvoir que mon maître le cadi ; le tien même, qui vient en qualité de vice- roi, ne saurait avoir la même puissance ; et, puisqu'il en est ainsi, je peux dire que c'est moi qui ai le plus d'autorité dans la ville, car avec mon patron je puis tout ce que je veux. Je dis cela, parce qu'il serait possible d'obtenir de lui que tu vinsses à lui appartenir. Alors , quand nous serons ensemble, le temps nous dira ce que nous avons à faire, toi pour te consoler, si tu veux et si tu peux trouver une consolation, moi pour passer de cette vie à une meilleure, ou du moins à un endroit où je paisse plus sûrement eil changer.
— Je te sais gré, Mahamud, répondit Ricardo, de tes offres d'amitié , bien que je sois sûr que , quelques efforts que tu fasses, il ne peut rien en résulter qui tourne à mon avantage. Mais laissons cela maintenant, et retournons aux tentes : car, à ce que je vois , une foule de monde sort de la ville , et ce doit être l'ancien vice-roi qui se rend dans la plaine pour laiser mon maître entrer dans la ville et y faire résidence. — C'est vrai , dit Mahamud ; viens donc , Ricardo, voir les cérémonies avec lesquelles ils. s'abordent ; je sais que tu auras plaisir à les voir. — Allons, je le veux bien , reprit Ricardo ; peut-être aurai-je besoin de toi , si par hasard le gardien des captifs de mon maître s'est aperçu de mon absence : c'est un renégat, Corse de nation , et non de charitables entrailles. » Sur cela, ils cessèrent leur entretien, et arrivèrent aux tentes à l'instant où l'ancien pacha s'approchait , et où le nouveau venait le recevoir à la porte de son pavillon.
Aly-Pacha (ainsi se nommait le gouverneur dépossédé) venait accompagné de tous les janissaires formant la garnison de Nicosie depuis que les Turcs s'en étaient emparés , et qui pouvaient monter au nombre de cinq cents. Ils marchaient en deux ailes^ ou sur deux files, les uns avec des arquebuses, les autres avec des cimeterres nus. Ils arrivèrent à la porte du nouveau pacha, Hassan, s'y rangèrent tous, et Aly-Pacha, pliant le corps en deux, fit un salut à Hassan, qui le lui rendit en s'inclinant aussi bas. Ensuite, Aly entra dans le pavillon d'Hassan , et les Turcs élevèrent celui-ci sur un puissant cheval richement harnaché ; puis ils le conduisirent à l'entour des tentes et dans une grande partie de la plaine, en criant à haute voix dans leur langue : c Vive le sultan
ô4 l^amaNt Généreux.
Solyman, et yive Hassan-Pacha en son nom 1 » Us répétèrent plusieurs fois ces cris avec une force croissante ; après quoi ils ramenèrent Hassan dans la tente où était resté Aly-Pacha. Ils sy enfermèrent tous deux seuls avec le cadi pendant une heure entière. Mahamud dit à Ricardo qu'ils s'étaient enfermés ainsi pour conférer ensemble sur ce qu'O convenait de faire dans la ville à l'égard des ouvrages qu'y avait commencés Aly-Pacha. Peu de temps après, le cadi parut sur la porte de la tente, et dit à haute voix, en turc, en arabe et en grec, que tous, ceux qui voudraient demander justice contre Aly-Pacha, ou lui réclamer quelque chose , pouvaient entrer librement ; qu'ils y trouveraient Hassan-Pacha , envoyé par le Grand-Seigneur pour vice-roi de Chypre, et qui leur rendrait à tous justice et raison. Avec cette permission, les janissaires s'éloignèrent de la porte de la tente , et permirent d'entrer à tous ceux qui en avaientenvie. Mahamud fit entrer avec lui Ricardo, qu'on ne refusa point d'admettre, comme étant esclave d'Hassan-Paeha. Des Grecs chrétiens,, ainsi que quelques Turcs, se présentèrent pour demander justice, mais tous de choses si peu importantes que le cadi dépêcha la plupart des réclamations sans ordonner de référé à la partie, sans actes de procédures , demandes ni répliques. Toutes les causes , à l'exception des matrimoniales, se jugent séance tenante et sur l'heure, plutôt à jugement de prud'hommes que d'après aucune loi ; et parmi ces barbares (s'ils le sont en cela ) le cadi est le juge compétent pour tous les procès : il les dépêche du bout du doigt , et les termine en un tour de fliain , sans qu'il y ait aucun appel de sa sentence devant un autre tribunal.
En ce moment entra une espèce d'alguazil ou d'huissier , lequel dit qu'il y avait à la porte un Juif qui amenait vendre une très-belle chrétienne. Le cadi ordonna qu'on le fît entrer. L'alguazil sortit et revint presque aussitôt, précédant un vénérable Juif qui conduisait par la main une fçmme vêtue en costume de Berbérie, si bien mise et si bien parée , que là plus riche Moresque de Fez ou de Maroc n'aurait pu Pôtre mieux; et ce sont pourtant les femmes de ces deux villes qui l'emportent pour le bon goût de la parure sur toutes les Africaines, y compris celles d'Alger, malgré toutes leurs perles. Elle avait le visage couvert par un masque de taffetas cramoisi. Au-dessus des cous-de-pied , que sa robe laissait à découvert, se montraient deux carccfdj , nom qu'on donne en arabe aux bracplets des jambes, qui semblaient d'or pur ; et sur les bras,
qu'on apercevait ausai à travers une fine chemise de lin, elle portait d'autres bracelets aemés de perles. Enfin, quant à l'accoutrement, elle était parée avec richesse et élégance. Étonnés et ravis à son premier aspect, le cadi et les deux pachas, avant de dire ou de demander autre chose, ordonnèrent au Juif d'ôter le masqué à la chrétienne. Il obéit, et découvrit un visage qui éblouit les yeux et réjouit les cœurs de tous les assistants, comme le soleil qui , perçant d'épaisses nuées , s'offre aux yeux de ceux qui désirent sa lumière : tant étaient grandes la beauté de ]f^ captive chrétienne, sa grâce et sa noblesse. Mais celui sur qui fit le plus d'effet la merveilleuse clarté qui s'était offerte aux regards, fut le déplorable Ricardo, comme étant celui qui la connaissait le mieux , puisque c'était sa cruelle et bjen^aimée Léonisa, qui tant de fois et par tant de larmes avait été pleurée par lui pour morte et perdue à jamais, A l'aspeôt imprévu des rares attraits de la chrétienne/ le cœur d'Aly fut percé et vaincu , et celui d'Hassan reçut la même blessure, sans que le trait amoureux épargnât celui du cadi, lequel, plus stupéfait que les autres, ne pouvait ôter ses yeux des beaux yeux de Léonisa. Pour compléter la victoire de l'amour, il faut savoir qu'en ce même instant naquit dans l'âme de tous trois une ferme espérance de l'acquérir et de la posséder. Aussi , sans vouloir seulement savoir où , quand et comment elle était tombée au pouvoir du Juif, ils lui demandèrent le prix qu'il en voulait. L'avaricieux Israélite répondit quatre mille doubles , qui font deux mille écus. Mais à peine eut-il fait connaître son prix , qu'Aly-Pacha dit qu'il donnait quatre mille doubles pour elle , et que le Juif pouvait venir sur-le-champ se faire compter l'argent dans sa tente. Mais Hassan-Pacha, qui était résolu à ne point abandonner la ohré- • tienne , dût-il y risquer la vie , s'écria : c Moi aussi je donne de l'esclave les quatre mille doubles que demande le Juif, et je ne les donnerais pas, ni me mettrais en opposition avec ce qu'a dit Aly*Pacha, si je n'y étais obligé par un motif auquel luî-xntoie trouvera qu'il est raisonnable que je cède. C'est que cette gentille esclave ne doit appartenir à aucun de nous, mais seulement au Grand-Seigneur. Je dis donc que je l'achète en son nom. Voyons maintenant : y aura-t-il quelqu'un d'assez hardi pour me l'enlever? — Moi, je le serai, répondit Aly, car je l'achète dans le même but. Et il me convient mieux dejaire ce présent au Grand-Seigneur , pouvant l'emmener sur-^le-champà Gonstantinople, pour m'attirer ainsi les bonnes
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grâces de notre maître. Puisqae je reste , comme tu le vois , Hassan, simple particulier et sans aucun emploi, j'ai besoin de chercher les moyens de m'en procurer un autre, chose dont tu es exempt pour trois années , puisque tu commences aujourd'hui à gouverner ce royaume de Chypre. Ainsi donc , par ces motifs et parce que j'ai le premier offert le prix demandé pour la captiye, il est juste, ô Hassan, que tu me la laisses acheter. — On me sera d'autant plus obligé, reprit Hassan, si je la procure et l'envoie au Grand-Seigneur, que je l'aurai fait sans être mû par aucun intérêt ; et , quant au moyen de la faire arriver à Gonstantinople, j'armerai, pour l'y conduire, une galiote avec ma chiourme et mes esclaves. »
A ces mots , Aly s'emporta ; il se leva debout , et portant la main à la poignée de son cimeterre : c Puisque j'ai, ô Hassan, s'écria-t-il, la même intention, qui est de conduire et de présenter cette chrétienne au Grand-Seigneur, et puisque j'ai été le premier acheteur, il est fondé en justice et en raison que tu me la laisses à moi ; et si tu penses autrement, ce cimeterre que je saisis soutiendra mon bon droit , et châtiera ton audace. » •
Le cadi, qui était présent à toute cette scène, et qui ne brûlait pas moins que les autres du désir de posséder la chré* . tienne, imagina comment il pourrait faire pour apaiser la querelle furieuse qui venait de s'allumer, et garder en môme temps la captive, sans donner aucun soupçon de son intention et de sa perfidie. Se levant de son siège, il se mit entre les deux pachas qui étaient aussi debout, et leur dit : c Calme-toi, Hassan, et toi, Aly, reste en repos ; je suis ici, et je saurai bien arranger votre différend, de manière à ce que vous accomplissiez tous deux votre dessein, c'est-à-dire à ce que le Grand-Seigneur soit servi comme vous le désirez, et qu'il reste aussi reconnaissant envers l'un qu'envers l'afitre. » Aux paroles du cadi, ils obéirent aussitôt, et ils eussent fait de même, leur eût-il commandé autre chose plus difficile : tant est grand le respect que portent aux cheveux blancs de leurs magistrats les gens de cette secte maudite. Le cadi continua donc de la sorte : c Tu dis, Aly, que tu veux cette chrétienne pour le Grand-Seigneur; Hassan dit de même : tu allègues qu'ayant été le premier à offrir le prix, elle doit être à toi ; Hassan te le contestoi et, bien qu'il ne sache pas fonder sa raison, je trouve qu'il a la même que toi ; c'est l'intention, qui dut naîtie en lui en même temps qu'en toi , de vouloir
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acheter Tesclave pour le même objet. Seulement tu as eu sur lai l'avantage de t'être déclaré le premier, mais ce n'est pas un motif suffisant pour que son bon désir reste complètement frustré. Ainsi donc, il me semble bon que vous vous arrangiez de la manière suivante : que Tesclaye soit à vous deux, et, puisque son usage doit rester à la vplonté du Grand-Seigneur pour qui elle est achetée, c'est à lui qu'il appartient de disposer d'elle. En attendant, toi, Hassan, tu payeras deux mille doubles; toi, Aly, deux autres mille, et que la captive demeure en mon pouvoir, pour qu'au nom de tous deux je renvoie à Gonstantinople , afin que je ne reste pas sans récompense, ne fût-ce que pour m'étre trouvé présent. Je m'offre donc de l'envoyer à mes frais, avec la décence et la pompe dues à celui à qui on l'envoie, en écrivant au Grand-Seigneur tout ce qui vient de se passer, et la bonne volonté quef vous avez montrée tous deux pour son service. »
Les deux amoureux pachas ne surent ni n'osèrent le contredire, et, bien qu'ils vissent que ce chemin ne menait pas au terme de leurs souhaits, ils furent contraints dé céder à l'opinion du cadi ; toutefois chacun d'«ux forma au fond de son âme une espérance qui, bien que douteuse, leur promettait encore l'accomplissement de leurs ardents désirs. Hassan, qui restait en qualité de vice-roi de Chypre, pensait faire tant de présents au cadi, qu'il le touchât et l'obligeât à lui rendre la captive. Aly, de son côté, imagina un moyen de s'assurer la réussite de ce qu'il désirait, et chacun tenant son projet pour certain, ils consentirent volontiers à ce qu'exigeait le cadi. D'un commun accord, ils lui remirent aussitôt l'esclave, et payèrent au Juif chacun deux mille doubles. Le Juif dit alors qu'il ne pouvait la livrer avec les habits qu'elle portait, parce qu'ils valaient deux autres mille doubles. C'était la vérité : car, dans ses cheveux, dont une partie tombait et voltigeait sur les épaules, tandis que l'autre partie était attachée et tressée sur le front, brillaient quelques rangs de perles qui s'enchaînaient gracieusement avec les boucles de cheveux. Les bracelets des bras et des jambes étaient également garnis de grosses perles; son vêtement était une tunique moresque' en satin vert, toute brodée de petites tresses d'or. Enfin il parut à tous que le Juif n'était pas exigeant dans le prix qu'il demanda pour les habits de la captive, et le cadi, pour ne pas