‹ Les nouvelles de Miguel de Cervantes SaavedraChapitre 23 sur 53 · Prière · texte numérisé non relu

Prière

au portier de laisser entrer Mario dans la maison toutes les fois qu'il lui plaira d*y venir, et je dirai à Léonisa qu'elle peut causer avec son compatriote quand elle en aura l'envie. »

Ainsi le vent de la fortune de Ricardo commença à tourner et à souffler en sa faveur, ses mattres eux-mêmes ne sachant plus ce qu'ils faisaient. Ayant donc ainsi pris tous ensemble cette résolution, la première personne qui la mit en œuvre fut Halima , en sa qualité de femme, car le naturel des femmes est prompt et audacieux en tout ce qui est de leur goût et pour leur plaisir. Ce jour-là même, le cadi dit à Halima qu'elle pourrait , quand elle le voudrait , aller chez ses parents se divertir avec eux autant de jours qu'elle s'y trouverait bien. Mais comme elle était toute hors d'elle-même par les espérances que lui avait données Léonisa , non-seulement elle n'aurait point été chez ses parents, mais pas même au saint paradis de Mahomet. Elle répondit donc à son mari qu'elle n'avait pas cette volonté pour le moment, et que, lorsqu'elle l'aurait, elle le ferait connaître, mais qu'elle, voulait emmener avec elle la captive chrétienne, c Pour cela, non, répliqua le cadi ; il n'est pas convenable que la future épouse du Grand-Seigneur soit vue de personne. D'ailleurs , on doit l'empêcher de converser avec des chrétiens : car vous savez fort bien qu'aussitôt qu'elle arrivera au pouvoir du Grand-Seigneur, on va l'enfermer dans le sérail et la faire pusulmane, de gré ou de force. — Pourvu qu'elle ne me quitte point , répondit Halima , il importe peu qu'elle vienne chez mes parents et qu'elle communique avec eux ; car moi, qui communique bien davantage, je ne laisse pas d'être bonne musulmane. D'ailleurs, je ne pense pas rester dans leur maison plus de quatre à cinq jours, car l'amour que je vous porte ne me permettra pas de rester plus longtemps absente et sans vous voir,» Le cadi ne voulut rien répliquer, dans la crainte de lui donner quelque soupçon de ses projets.

Bientôt après arriva le vendredi, et /le cadi alla à la mosquée, d'où il ne pouvait sortir de quatre heures. Dès qu'Halima l'eut vu passer le seuil' de la maison, elle fit appeler tfarid ; mais un chrétien corse, qui servait de portier à la porte de la cour , ne l'aurait pas laissé entrer, si Halima ne lui eût cvié de lui livrer passage. Il entra donc, agité et tremblant comme s'il fût allé combattre une armée d'ennemis.

Léonisa, vêtue de la même manière que lorsqu'elle parut dans la tente du pacba, était assise au pied d'un grand escalier

de marbre qui menait aux galeries de Tétage supérieur. Elle avait la tête appuyée sur la paume de la main droite et le bras sur les genoux, les yeux tournés vers le côté opposé à la porte, par où devait entrer Mario, de façon que, bien qu'il s'approchât de la place où elle était , elle ne le voyait pas venir. Lorsque Ricardo entra, il parcourut toute la maison du regard, et n'aperçut partout que le vide et 1« silence , jusqu'à ce qu'il eût jeté la vue sur l'endroit où était Léonisa. En un moment, tant de pensées assaillirent l'amoureux Ricardo , qu'elles l'arrêtèrent et le tinrei^t en suspens. Il se voyait à peine éloigné de vingt pas de sa joie et de sa félicité ;mais il se voyait captif, et l'objet de ses amours était au pouvoir d'autrui. Roulant ses idées dans sa tête , il s'avançait lentement , avec espoir et crainte , avec gaieté et tristesse , aveo hardiesse et timidité. Il s'approchait ainsi 4u centre où était celui de tous ses sentiments , lorsque tout à coup Léonisa tourna la tête et jeta les yeux sur ceux de Ricardo qui la regardait fixement ; mais , au moment où leurs regards se rencontrèrent, ils témoignèrent par des mouvements divers ce que leurs âmes avaient ressenti. Ricardo s'arrêta tout court, et ne put plus mettre un pied en avant. Pour Léonisa, qui, d'après la relation de Mahamud, croyait Ricardo mort , le voir vivant si à l'improviste la remplit de crainte et d'effroi. Sans ôter de lui ses yeux et sanà tourner le dos, elle recula quatre ou cinq marches d'escalier ; puis, tirant de son sein une petite croix , elle la baisa à plusieurs reprises et se signa mainte et mainte fois, comme si un fantôme ou quelque objet de l'autre monde lui eût apparu tout à coup.

Ricardo revint de, son extase , et comprit par les gestes de Léonisa la véritable cause de sa terreur. « Je regrette amèrement , lui dit-il , ô belle Léonisa , que la nouvelle que t'a donnée Mahamud dQ ma mort ne soit pas vraie ; j'aurais évité la crainte que j'éprouve à présent de penser que tu conserves dans toute sa plénitude la rigueur dont tu as toujours usé à mon égard. Calme-toi , madame , et descends. Si tu oses faire ce que tu n'as jamais fait, t'approcher de moi, approche, et tu verras que je ne suis pas un être fantastique. Je suis Ricardo, Léonisa , Ricardo , celui qui pourrait être aussi heureux que tu voudrais qu'il le fût. :i A ce moment , Léonisa mit le doigt sur sa boucha, d'où Ricardo comprit que c'était un signe pour qu'il se tût ou parlât moins haut; Reprenant un peu de courage, il s'aj^P^^^^^ ^'^^^^ ^^^^ P^^^ P^^' entendre ses propos.

< Parle bas , Mario , c'est ainsi que tu t*appelles à présent , il me semble, et ne traite pas d'autres choses que de celles dont je traiterai moi-môme. Prends garde que nous faire entendre pourrait suffire pour que nous ne nous revissions jamais. Halima, notre maîtresse , qui , je crois, nous écoute , m'a dit qu'elle t'adore; elle m'a chargée de te révéler son désir. Si tu Yeux j répondre , tu en tireras sans doute plus grand profit pour le corps que pour l'âme; mais quand môme tu ne le Toudrais pas , il faut que tu le feignes , ne serait-ce que parce que je te le demande , et pour ce qu'on doit à des désirs de femme déclarés. 9 Ricardo répondit : c Jamais je Èzi pensé ni pu croire, belle Léonisa, qu'une chose que tu me demanderais serait impossible à t'accorder ; mais celle que tu me demandes m'a tiré de cette errevr. La volonté est-eÛe, par hasard, si légère qu'elle se laisse tourner et conduire où on veut la mener? ou convient-il ii Thomme honnôte et sincère de feindre en des choses de cette gravité? S'il te semble, à toi, que quelqu'une de ces choses se doive ou se puisse faire, fais ce qu'il te plaira, puisque tu es maîtresse de ma volonté. Mais je vois bien qu'en cela aussi tu me trompes, car jamais tu ne l'as connue , cette volonté, et dès lôrs tu ne sais pas ce que tu peux faire d'elle. Toutefois , pour que tu ne dises pas qu'en la première chose que tu m'as commandée , tu n'as pas été obéie , je perdrai les droits que me donnent ma qualité et mon caractère, pour satisfaire à ton désir et à celui d'Halima,n3n feignant, comme tu le dis , de m'y rendre , si c'est ainsi qu'on peut obtenir le bonheur de te voir. Feins donc les réponses comme il te plaira; dès à présent ma feinte volonté les signe et les ratifie. Mais en récompense de ce que je fais pour toi , et qui me semble tout ce que je pourrais jamais faire , quand môme je te donnerais de nouveau Tâme que je t'ai déjà tant de fois donnée, je te prie de me conter brièvement comment tu t'es échappée des mains des corsaires , et comment tu es venue tomber dans celles du Juif qui t'a vendue.

— L'histoire de mes malheurs, répondit Léonisa, demanderait plus de temps et de loisir; cependant je veux te satisfaire en quelque point. Tu sauras donc qu'un jour après que nous fûmes séparés, le navire dTzouf fut ramené par un vent violent contre l'île Pantellaria, où nous vîmes aussi votre galiote. Mais la nôtre, sans qu'on pût l'empêcher , alla heurter contre les rochers. Mon maître, voyant donc sa perte certaine, se hâta de vider deux gran4s barils pleins d'eau, puis il les boucha

bien, et les attacha l'un à l'autre avec des cordes. Ensuite il se déshabilla, me plaça entre les deux barils, en prit un autre entre les bras, s'attacha au corps un cordeau qui aboutissait à mes barils, et, avec une intrépide résolution, il se jeta dans la mer, m'emmenant après lui. Moi , je n'eus pas le courage de me précipiter du bâtiment, mais un autre Turc me poussa et me jeta derrière Yzouf , près duquel je tombai sans connaissance. Quand je reyins à moi, je me trouvai à terre, entre les bras de deux Turcs, qui me tenaient la tête en bas pour me faire rendre la grande quantité d'eau que j'avais bue. J'ouvris les /yeux, tout perdue, et je vis à côté de moi, Yzouf, la tête en pièces, car, à ce que j'appris depuis, en abordant il frappa les rochers de sa tête et périt sur le coup. Les Turcs me dirent aussi qu'en tirant la corde ils m'avaient amenée au rivage à demi noyée.' Huit personnes seulement s'étaient échappées de la malheureuse galiote. Nous restâmes huit jours dans l'île, les Turcs me gardant autant de respect que si j'eusse été leur sœur , et même davantage. Nous restions cakchés dans une caverne, parce qu'ils craignaient que des soldats chrétiens, ne descendissent' d'un fort qui est dans l'île, et ne les fissent prisonniers. Us se noorrireot du biscuit mouillé provenant de la galiote, que la mer jetait sur le rivage, et qu'ils allaient recueillir la nuit. La fortune ordonna , pour mon plus grand malheur, que le fort se trouvât sans chef ; le commandant était mort quelques jours auparavant, et il n'y avait pas dans la place plus de vingt soldats : c^est ce qu'on apprit d'un jeune garçon dont les Turcs s'emparèrent, et qui était descendu du fort pour ramasser des coquillages sur la grève. Au bout de huit jours , un navire moresque s'approcha de cette côte ; les Turcs le virent et sortirent de leur retraite, faisant des signaux au bâtiment, qui se trouvait si près, de terre, qu'il reconnut que c'étaient des Turcs qui appelaient. Ceux-ci racontèrent leurs malheurs, et les Mores les recueillirent dans leur bâtiment, où se trouvait un marchand juif, très-riche, car presquetoute la cargaison du navire lui appartenait : c'étaient des bouracan s, des manteaux, des tapis et d'autres objets qu'on porte de Berbérie dans le Levant , où les Juifs font ordinairement leur trafic. Sur ce même bâtiment^ les Turcs gagnèrent Tripoli, et, dans le trajet, me vendirent au Juif, qui donna pour moi deux mille doubles , prix excessif , si l'amour qu'il me découvrit bientôt ne l'eût rendu libéral. Après avoir laissé les Turcs à Tripoli, le bâfiment continua son voyage, et le Juif osa me

solliciter effrontément. Je lui fis l'accueil que méritaient ses infâmes désirs, et, se voyant sans espoir de les satisfaire , il résolut de se Séfaire de moi à la première occasion qui s'offrirait. Lorsqu'il apprit que les deux pachas , AI7 et Hassan , étaient dans cette île, où il pouvait aussi bien vendre ses marchandises qu'à Scio , où il pensait les porter , il vint ici avec l'intention de me vendre à l'un des pachas. C'est pour cela qu'il m'habilla dans le costume où tu Qie vois à présent, afin de leur donner l'envie de. m' acheter. J'ai su que c'est le cadi qui m'a achetée pour m' envoyer en présent au Grand-Seigneur, ce qui me cause de vives alarmes. J'ai appris également ta mort 'supposéetr et je puis te dire, si tu consens à le croire, que je l'ai déplorée du fond de l'âme, et que je t'ai porté plus d'envie que de compassion ; non point que je te veuille du mal , car , à présent que j^ suis guérie de mon amour , je ne suis ni ingrate ni méconnaissante , mais parce que tu aurais terminé le triste drame de ta vie.

— Tu aurais raison, madame, répondit Ricardo, si la mort ne m'eût ôté le bonheur de te revoir. Maintenant, j'estime plus cet instant de félicité dont je jouis en te regardant, que tout autre bonheur (à l'exception de l'élernel) auquel mes désirs pourraient atteindre dans la vie ou dans la mort. Ceux du cadi mon maître, au pouvoir duquel je suis arrivé par àes aventures non moins étranges que les tiennes, sont à ton égard précisément les mêmes que ceux d'Halima à mon égard. Il m'a choisi pour interprète de ses pensées ; j'ai accepté la commission, non pour lui faire plaisir, mais pour celui que me fournirait la facilité de t'entretenir. Vois, Léonisa, à quel excès nous ont réduits nos malheurs : toij à être • l'entremetteuse d'une chose que tu me demandes , la sachant impossible; moi, à l'être aussi de la chose que je pensais le moin,s, et telle que, pour ne pas l'obtenir, je donnerais la vie, que j'estime pourtant à cette heure autant que vaut le bonheur extrême de te voir.

— Je ne sais que te dire, Ricardo, répondit Léonisa, ni quelle issue trouver au labyrinthe où, comme tu le dis, nous a jetés notre mauvaise étoile. Seulement je puis te dire qu'il ' faut employer en cette conjoncture ce qu'on ne devrait point attendre de notre caractère, la feinte et la supercherie. Ainsi donc, de toi je porterai à Halima quelque réponse plus faita pour lui donner de l'espoir que pour la désespérer ; de moi tu pourras dire au cadi ce qui te semblera le plus convenabU

pour conserver k la fois mon honaeur et soa illusion; et, puisque je remets mon honneur en tes mains, tu peux croire que j'ai su le garder intact et dans toute la pureté que pourraient faire mettre en doute tant de voyages que j'ai faits, tant de combats que j'ai soutenus. Nous parler deviendra facile, et sera pour moi d'un plaisir extrême, pourvu que ta ne me dises jamais un. mot de choses qui toucheraient à Tamoul^ que tu m'as déclaré. S'il t'arrivait de le faire, à l'instant même je te quitterais pour ne plus te revoir, car je ne veux pas te laisser penser que ma résistance soit si fragile que la captivité puisse sur elle ce que n'a pu la liberté. Avec la faveur du ciel, je dois être comme l'or, qui, plus on le passe au creuset, plus il se purifie. Contente-toi de ce que j'ai dit , que ta vue cessera de me déplaire. Je dois t'apprendre, Rieardo, que je t'ai toujours tenu pour vain. et arrogant, que j'ai toujours cru que tu présumaiiT de toi plus que tu ne devais. J'avoue aussi que je m'étais trompée, et qu'il pourrait arriver qu'en faisant maintenant l'expérience contraire, la vérité m'ouyrtt les yeux., et qu'étant détrompée, je devinsse, sans être moins honnête, plus humaine. Va-t'en avec Dieu, car je crains qu'Halima ne nous ait écoutés ; elle entend un peu la langue chrétienne, ou du moins ce mélange de langues dont on fait usage, et avec lequel nous nous comprenons tous '.

— Tu as raison, madame, répondit Rieardo ; je te sais un gré infini du reproche que tu m'as fait, et je l'estime autant que la grâce que tu m'accordes en me permettant de te voir. Comme tu le dis, peut-être l'expérience te fera-t-ellé comprendre combien mon caractère est doux et simple , et combien il est humble, surtout pour t 'adorer. Sans que tu misses aucune condition, aucune limite à mes relations avec toi, elles auraient été si retenues, si respectueuses, que tu n'aurais pu les souhaiter autrement. Quant à entretenir l'espoir du cadi, sois sans crainte ; fais de mêihe avec Halima ; et pénètre-toi bien de l'idée que, depuis que je t'ai revue, il est né en moi une espérance telle qu'elle me promet- que nous devons bientôt recouvrer la liberté désirée. MaiAtenànt, reste avec Dieu ; une autre fois je te conterai par quels détours la fortune m'a conduit à l'état où je me trouve, depuis que je me séparai

1. Langue franque, mélange d'italien, d'espagnol, de français, et de presque tous les idiomes qni se parlent autour de la Méditerranée.

de toi, ou plutôt qu'on m'en a séparé. :» Sur cela, ils prirent congé l'un de l'autre. Léonisa demeura fort satisfaite de la franchise et de la modestie de Ricardo, et lui, ravi de joie d'avoir entendu de la bouche de Léonis^ une parole sans dureté.

Halima était enfermée dans son appartement, adressant à Mahomet des priéfres pour que Léonisa lui rapportât une heureuse réponse de la mission qu'elle lui avait confiée. De son côté, le cadi était à la mosquée , rendant à sa femme souhait pour souhait, et attendant avec inquiétude la réponse que devait lui donner son esçjave , qu'il avait chargé de parler à Léonisa, car il savait que Mahamud lui en avait fourni l'occasion et le moyen, bien qu'Halima fût à la maison. Léonisa eut soin d'enflammer l'amour et les désirs d'Halima, en lui donnant de bonnes espérances que Mario ferait tout ce qui lui était demandé. Toutefois elle ajouta qu'it exigeait qu'on laissât passur deux lunes avant de se rendre à ce qu'il désirait beaucoup plus que sa maîtresse elle-même, et qu'il demandait Qe temps et ce délai parce qu'il était occupé à des neuvaines pour obtenir de Dieu sa liberté. Halima se contenta de l'excuse et du retour promis par son cher Mario, à qui elle aurait volontiers rendu la liberté avant le temps de ses dévotions, pourvu qu'il répondit à ses désirs. Elle pria donc Léonisa de l'engager à réduire ce temps et à abréger les délais, lui offrant tout ce que le cadi demanderait pour sa rançon.

Quant à Ricardo , avant de donner réponse à son maître, il tint conseil avec Mahamud sur ce qu'il devait répondre. Ils décidèrent entre eux qu'il fallait lui ôter tout espoir, et lui conseiller d'emmener son esclave aussitôt que possible à Constantinople, afin que, dans le trajet, il satisfît son désir de gré ou de force ; que, pou^ parer à la nécessité de s'acquitter de son devoir envers le G-rand-Seigneur, il n'y avait qu'à acheter une autre esclave, et feindre dans le voyage que Léonisa, la captive du Grand-Seigneur, s'était laissée mourir; que cela pouvait se faire de façon que jamais la vérité ne fût découverte; qu'ainsi il se trouverait disculpé envers le Grand- Seigneur, tout en satisfaisant son envie, et qu'ensuite, pour la prolongation de son plaisir, on trouverait quelque autre ruse aussi bonne e;t non moins profitable.

Le pauvre vieux cadi était si aveuglé par sa passion, que, si on lui eût dit mille autres sornettes, pourvu qu'elles tendissent à l'accomplissement de ses espérances, il aurait tout

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cru et tout adopté. D'ailleurs il lui parut que ce que lui disaient les deux amis était fort raâsoniiable et jpromettait une heureuse issue. Celait vrai, réellement, si Tintention des deux conseillers n'f ût pas été de soulever l'équipage du bâtiment contre lui, et de lui donner la mort pour prix dé ses folles pensées. Une autre difficulté s'offrit au cadi, la plus grande , à son avis, de toutes celles que pouvait présenter cette conjoncture : c'était de penser que sa femme Halima ne le laisserait point partir pour Constantinople, à moins qu'il ne l'emmenât avec lui. Mais il eut bien vite aplani cet obstacle en disant qu'au lieu de la chrétienne qu'il fallait acheter Sour faire mourir à la place de Léonisa , il prendrait Halima, ont il désirait se débarrasser plus que de la mort. Avec autant de facilité qu'il eut cette pensée, Mahamud et Ricardo l'adoptèrent, et, quand ils furent bien d'accord sur ce point, le cadi prévint, le jouronême, Halima du voyage qu'il pensait faire à Constantinople, pour y conduire la chrétienne du Gralid-Seigneur, de la libéralité duquel il espérait qu'on le ferait grand cadi du Caire ou de Constantinople. Halima approuva fort la résolution de son époux, croyant qu'on laisserait Mario à la maison ; mais lorsque le cadi lui eut affirmé qu'il emmènerait avec lui son captif, et Mahamud également, elle changea brusquement d'avis, et se mit à le dissuader de ce qu'elle lui avait conseillé d'abord par les plus puissants motifs que pût lui suggérer sa passion; enfin elle conclut en disant q[ue, s'il ne l'emmenait pas également avec lui, elle ne le laisserait partir eh aucune façon. Le cadi consentit sans peioe à ce qu'elle voulait, comptant secouer bientôt de ses épaules cette charge qui lui pesait si fort.

Pendant ce temps, Hassan-Pach^ ne cessait de solliciter le cadi pour qu'il lui livrât l'esclave, lui offrant en retour des monts d'or, et, après lui avoir donné gratuitement Ricardo, dont il estimait la rançon deux mille écus, il proposait, pour faciliter en retour la remise de la captive, la même ruse qu'avait imaginée le cadi, celle de la faire passer pour morte quand le Grand-Turc l'enverrait chercher. Tous ces dons, toutes ces promes^s, ne firent d'autre effet sur le cadi que de le disposer à presser son départ. Ainsi donc, poussé 'par son désir non moins que par les importunités d'Hassan, et même par celles d'Halima, qui, de son côté, bâtissait en l'air mille vaincs chimères, en vingt jours il arma un brig^ntin de quinze bancs de rames, monté d'un bon équipage de Mores et de quel-

ques chrétiens grecs. Il y embarqua toutes ses richesses, et Halima, de son côté, ne laissa rien de précieux à la maison. Elle demanda à son mari de lui permettre d'emmener avec elle ses parents pour qu'ils vissent Gpnstantinopie. L'intention d'Halima était la même que celle de Mahamud : elle voulait, d'accord avec lui et avec Ricardo, s'emparer en chemin du bâtiment; mais elle ne voulut pas leur déclarer son projet jusqu'à ce qu'elle se vît embarquée, avec la volonté de gagner un pays chrétien, d'y redevenir ce qu'elle avait d'ahord été, et d'épouser Ricardo.. Il était croyable en effet que, la voyant en possession de tant de richesses, et redevenue chrétienne, il ne manquerait pas de la prendre pour femme.

Vers ce temps, Ricardo eut un autre entretien avec Léonisa ; il lui fit connaître son intention, ses desseins, et. Léonisa lui confia également ceux qu'avait Halima, qui ne lui en avait pas fait mystère. Ils se promirent mutuellement le secret, et, se recommandant ^ Dieu, ils attendaient le jour du départ. Ce jour venu, Hassan sortit pour les accompagner jusqu'au rivage avec tous ses soldats, et ne les quitta point qu'ils n'eussent mis à la voile; il suivit môme le brigantin des yeux jusqu'à ce qu'il l'eût perdu de vue, et il sembla que le vent des soupirs que poussait l'amoureux More enflât avec plus de force les voiles- qui lui emportaient l'âme. Mais, comme un homme auquel depuis longtemps l'amour ne laissait p^s de repos, et qui pensait sans cesse à ce qu'il devait faire pour 'ne pas mourir sous les coups de ses désirs impuissants, il mit aussitôt en œuvre ce qu'il avait préparé avec une mûre réflexion et une résolution inébranlable. Sur un navire de dix- sept bancs de rameurs, qu'il avait fait armer dans un autre port, il fit monter cinquante soldats, tous connus de lui, tous dévoués, qu'il s'était attachés par des dons et des promenés. Il leur donna l'ordre d'aller couper la route au bâtiment du cadi, de le prendre avec toutes ses richesses, et de passeï^ au fil de l'épée tous ceux qui s'y trouveraient , à Texception de Léonisa la captive. Il ne voulait qu'elle seule pour sa part de butin dans tous les objets que le brigantin portait. Il leur ordonna aussi de couler bas le navire, afin qu'il ne restât aucun vestige de sa perte'. L'amour du pillage leur mit des ailes aux pieds et du courage au cœur, bien«qu'ils vissent quelle faible résistance ils devaient trouver dans les gens du brigantin, qui s'en allaient désarmés et sans nul soupçon d'une semblable attaque.

Il y avait déjà deax jouta que le brigantin cheminait, et ces deux jours avaient paru autatt de siècles au cadi, qui aurait voulu dès le premier mettre en œuvre sa résolution ; mais ses esclaves lui conseillèrent de faire d'abard en sorte que Léonisa tombât ou parût malade, afin de colorer sa mort, ce qui ne pouvait se faire qu'après quelques jours de maladie. Pour lui , il aurait voulu dire simplement qu'elle était morte de mort subite, en finir de tout cela, dépécher sa femme, et éteindre le feu qui lui consumait les entrailles \ mais il fut obligé de céder au conseil des deux amis.

Dans cet intervalle, Halima avait révélé son projet à Mahamud et à Ricardo, et ils avaient résolu de le mettre à exécution, après avoir doublé la pointe d'Alexandrie, ou à l'entrée des châteaux de la Natolie ; mais le cadi les pressait et les tourmentait si fort, qu'ils se proposèrent de saisir la première occasion favorable qui se présenterait. Un jour, au bout de six qu'ils avaient passés à naviguer, le cadi, auquel il paraissait qu'on avait assez longtemps simulé la maladie de Léo*nisa, importuna ses esclaves pour que, dès le lendemain, ils en finissent avec Halima, et qu'ils la jetassent à la mer dans un linceul, en disant que c'était la captive du Grand-Sei» gneur. Mais au matin du jour qui, suivant l'intention de Mahamud et de Ricardo, devait voir l'accomplissement de leurs désirs ou le terme de leur vie, les gens du brigantin découvrirent un bâtiment qui, à la voile et à la rame, venait sur eux en leur donnant la chasse. Ils craignirent que ce ne fussent des corsaires chrétiens, desquels^ ni les uns ni les autres ne pouvaient espérer rien de bon : car, dans ce cas, il était à craindre que les Mores ne fussent faits esclaves, et que les chrétiens, bien que demeurant libres, ne restassent nus et dépouillés. Mahamud et Ricardo se seraient bien contentés de la délivrance de Léonisa et de la leur; mais, en dépit de cette pensée, ils craignaient l'insolence de cette race corsaire : car jamais ceux qui se livrent k un tel métier, de quelque nation et de quelque religion qu'ils soient, ne manquent d'avoir un cœur cruel et l'humeur insolente. Ils se mirent en défense, sans abandonner les rames j et faisant tout ce qu'ils pouvaient pour échapper. Mais peu d'heures se passèrent avant qu'ils vissent que le navire de chasse les gagnait de vitesse, et tellement que bientôt il fut à portée de canon, ^ssitôt ils carguèrent les voiles, lâchèrent les rames, prirent les armes et attendirent l'ennemi. Cependant le cadi leur

disait de ne rien craindre, parce que le navire était turc et ne leur ferait aucun niai; il ordonna de laisser sur-le-cbamp une blanche bannière de paix sur la vergue de la poupe, pour qu'elle fût aperçue deoeux qui, aveuglés par Tamourdu butin, se jetaient avec furie à l'attaque du brigantin sans défense.

£n ce moment, Mabamud tourna la tête, et vit venir du côté du couchant une galiote forte d'à peu près vingt bancs de rames. Il en informa le eadi; quelques chrétiens qui ramaient à la chiourme ajoutèrent que le bâtiment qu'on apercevait était chrétien. Tout cela redoubla dans le brigantin la confusion et la frayeur, au point qu'ils restaient immobiles sans savoir que faire, attendant l'événement tel qu'il'plairait à Dieu de le leur envoyer, Il me semble qu'en ce moment le cadi aurait bien donné, pour se retrouver à Nicosie, toute l'espérance de son plaisir, tant son trouble était grand; mais bientôt le premier bâtiment l'en tira. Sans respect pour la bani)ière de paix et pour ce qu'il devait à sa religion, il heurta celui du cadi avec tant de furie, qu'il fjit sur le point de le couler à fond. Le cadi reconnut aussitôt ceux qui l'attaquaient : il vit que c'étaient des soldats de Nicosie, et, devinant ce que ce pouvait être, il se crut perdu, se tint pour mort ; et certes, si les soldats ne se fussent occupés d'abord plutôt à voler qu'à tuer, personne ne restait en vie. Mais tandis qu'ils mettaient le plus d'ardeur et d'attention à leur pillage, un Turc se mit à crier : c Aux armes, soldats! un navire chrétien nous attaque. * C'était vrai ; car l'autre bâtiment qu'avait découvert le brigantin du cadi portait des insignes et des bannières chrétiennes. Il s'élança avec une furie extrême sur le navire d'Hassan; mais avant de l'atteindre, quelqu'un demanda de la proue en langue turque : c Quel est ce bâtiment ? — Celui d'Hassan-Pacha , vice-roi de Chypre, répondit-on. — Eh mais ! répliqua le Turc, comment, étant musulmans vous-mêmes, avez-'vous attaqué et volé ce navire, où nous savons que se trouve le cadi de Nicosie? » Les autres répondirent qu'ils ne savaient rien autre chose, sinon que le pacha leur avait ordonné de prendre ce navire, et qu'en qualité de soldats soumis à son commandement, ils avaient exécuté ses ordres.

Satisfait de savoir ce qu'il voulait, le capitaine du second bâtiment, qui portait pavillon chrétien, abandonna l'attaque du navire d'Hassan et se jeta sur celui du cadi. A la première décharge, il tua plus de dix Turcs parmi ceux qui s'y étaient

introduits, et bientôt ses gens et lui sautèrent à l'abordage avec autant d'audace que de célérité. Mais à peine les nouveaux venus eure;it-ils mis le pied sur le bâtiment, que le cadi reconnut que celui qui l'attaquait n'était pas un chrétien, mais bien Aly-Pacha, l'amoureux de Léonisa, lequel, dans la même intention qu'Hassan, avait attendu son arrivée, et, pour n'être point reconnu, avait habillé ses soldats en chrétiens, de façon que, par cette ruse, son vol demeurât mieux caché. Le cadi, qui reconnut les intentions des traîtres amants, se mit à leur reprocher à grands cris leur perfidie, c Que faistu, traître Aly-Pacha ? criait-il ; comment, étant musulman , peux-tu m'attaquer et me dépouiller comme un chrétien ? Et vous, traîtres soldats d'Hassan, quel démon vous a poussés à commettre un aussi grand crime ? Gomment, pour assouvir l'infâme envie de celui qui vous envoie, osez-vous vous révolter contre votre seigneur naturel? » A ces paroles, tous retinrent leurs armes, ils se regardèrent les uns les auti;ps et se reconnurent; car ils avaient tous été soldats du même capitaine, et avaient combattu sous le même drapeau. Confondus par les propos du cadi et par le sentiment de leur propre faute, ils sentirent s'émousser le fil de leur cimeterre et s'apaiser leur rage. Le seul Aly ferma les yeux et les oreilles, et, s'élançant sur le cadi, il lui porta un tel coup de fendani sur la tête, que, sans la défense qu'opposèrent cent aunes de turban qui l'enveloppaient , il la partageait en deux. Toutefois il renversa le cadi entre les bancs de rames , et celui-ci dit en tombant : c G cruel renégat, ennemi de mon divin prophète, est- il possible qu'il n'y ait personne pour châtier ta cruauté et ton insolence ? Comment, maudit, oses-tu porter la main et faire toipber tes armes sur ton cadi , sur un ministre de Mahomet? :» Ges paroles ajoutèrent une, nouvelle force aux premières 'qu'il avait dites. Quand ils les entendirent, les soldats d'Hassan, craignant d'ailleurs que ceux d'Aly ne leur enlevassent le butin qu'ils avaient fait, résolurent de tout risquer. L'un commençant, et les autres faisant de même, ils se jetèrent sur les soldats d'Aly avec tant de rapidité, de vigueur et de rage, que, bien que les autres fussent beaucoup plus nombreux, ils les réduisirent bientôt à 'un petit nombre. Mais ceux qui restaient, revenant à eux, vengèrent si bien leurs camarades sur les soldats d'Hassan, qu'ils en laissèrent à peine quatre en vie* : encore* ceux-ci étaient-ils grièvement blessés.

UAMANT GÉNÉREUX. 117

Ricardo et Mahamud les regardaient, en passant de temps en temps la tête par Técoutille de la chambre de poupe, afin de voir où aboutirait ce grand bruit d'armes qui résonnait sur le pont. Quand ils virent que presque tous les Turcs étaient morts et les vivants blessés, et combien il était facile de les achever tous, Ricardo appela Mahamud, le père d'Halima, et deux de ses neveux qu'elle avait fait embarquer avec elle pour qu'ils aidassent à s'emparer du bâtiment. Saisissant les cimeterres des morts, ils sautèrent sur le pont, et aux oris de : Li^ berté ! liberté! aidés des rameurs de l'équipage, qui étaient chrétiens grecs, ils vinrent aisément à bout, sans recevoir aucune blessure, d'égorger tous les Turcs. Passant ensuite sur là galiote d'Aly, qui se trouvait sans défense, ils s'en emparèrent facilement avec tout ce qu'elle contenait. Parmi ceux qui moururent dans le second combat, Aly-Pacha était tombé Tun des premiers; un Turc, pour venger le cadi, l'avait tué à coups àe cimeterre. Aussitôt, sur le conseil de Ricardo, ils se mirent tous à transporter autant d'objets de prix qu'il y en avait dans le bâtiment du cadi et dans celui d'Hassan sur la galiote d'Aly, qui était un plus grand navire, préparé pour toute espèce de charge et de voyage, et parce que les rameurs étaient chrétiens. Ceux-ci, satisfaits d'avoir recouvré la liberté et des nombreux présents que leur fit à tous Ricardo, s'offrirent à le mener jusqu'à Trapani, et même jusqu'au bout du monde, s'il l'eût exigé.

Gela fait, Ricardo et Mahamud, pleins de joie d'un si heureux succès, allèrent trouver la Moresque Halima et lui dirent que, si elle voulait retourner à Chypre, ils lui armeraient son propre navire avec une bonne cniourme, et lui donneraient la moitié des richesses qu'elle avait embarquées. Mais Halima, qui, même au milieu de si grands désastres, n'avait point perdu l'amour qu'elle portait à Ricardo, répondit qu'^elle aimait mieux les suivre dans un pays chrétien, ce qui causa une joie extrême à ses parents. Le cadi reprit ses sens, et on le pansa aussi bien que les circonstances le permettaient. On lui dit aussi de choisir de' deux choses l'une : ou se laisser conduire à un pays chrétien, ou retourner à Nicosie sur son propre bâtiment. Il répondit que, puisque la fortune l'avait réduit à une telle extrémité, il les remerciait de la liberté qui lui était rendue , et qu'il voulait aller à Constantinople se plaindre au Grand-Seigneur de l'insulte qu'il avait reçue d'Aly et d'Hassan; mais, quand il sut qu'Halima l'abaudonnait

et voulait redevenir chrétienne, il fut sur le point de perdre l'esprit.

Finalement, on arma »on propre navire, qu'on pourvut de toutes les choses nécessaires au voyage, et on lui donna même quelques sequins de ceux qui lui avaient appartenu» Quand il eut pris congé de tout le monde, avec Tintention de retourner à Nicosie, il demanda, avant de mettre à la voile, que Léonisa lui donnât un baiser, disant que cette faveur serait suffisante pour lui faire oublier toutes ses infortunes* Chacun alors supplia Léonisa d'accorder cette grâce à un homme qui Pavait tant aimée, puisque en cela elle ne ferait rien contre Thonneur et la décence. Léonisa fit ce qui lui était demandé, et le cadi la pria de lui poser les mains sur la tête., pour qu'il emportât l'espérance de guérir sa blessure. Léonisa le satisfit encore. Gela fait, et quand ils eurent percé le bâtiment d'Hassan pour le couler à fond, favorisés par un frais vent d'est qui semblait appeler les voiles pour s'y jouer, ils les lui livrèrent, et en peu d'heures ils perdirent de vue le bâtiment du cadi. Gelui^oi, les larmes aux yeux, restait à considérer comment les vents lui emportaient sa fortune, son bonheur, sa femme et son âme.

Avec des pensées fort différentes de celles du cadi, Ricardo et Mahamud continuaient leur navigation. Aussi, sans vouloir prendre terre à aucun endroit, ils passèrent à toutes voiles en vue d'Alexandrie, et, sans avoir besoin de recourir aux rames-, ils arrivèrent à l'île fortifiée de Gorfou, où ils firent de l'eau ; puis, sans s'arrêter, ils franchirent les écueils redoutés de la mer Ionienne, et, lé second jour, découvrirent au loin Paquino, promontoire de la fertile Trinaoria, entre laquelle et iHnsigne île de Malte, ils passèrent en volant, car c'est avec cette rapidité que cinglait l'heureuse galiote. Fina-^ lement, ayant fait le tour de l'tle, ils découvrirent au bout de quatre jours la Lampadosa ^ et bientôt après l'tle où ils avaient fait naufrage*. Sa vue fit trembler Léonisa en lui rappelant à la mémoire le péril qu'elle y avait couru. Le lendemain, ils aperçurent devant eux leur bien-aimée et désirée patrie. Alors la joie redoubla dans tous les cœurs; ils éprouvèrent les transports d'un bonheur nouveau : car l'un des plus grands qu'on puisse goûter en cette vie est celui de revenir, après un si long esclavage , sain et sauf dans sa patrie. Si à ce bonheur

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