‹ Les nouvelles de Miguel de Cervantes SaavedraChapitre 24 sur 53 · Sans doute la petite tle de linosa, — 2. La Panlellaria · texte numérisé non relu

Sans doute la petite tle de linosa, — 2. La Panlellaria

L'AMANT GÉNËREUX. 110

un autre peut être égalé, o'est celui que donne la victoire remportée sur des ennemis*. On avait trouvé dans le bâtiment une caisse remplie de banderoles et de flammes en soie de diverses couleurs, avec lesquelles Ricardo fit orner la ga- Ilote» A peine le jour venait de paraître, quand ils se trou* vèrent à moini^ d'une lieue de la Tille. Ramant alors de quart, et poussant de temps à autre de longs cris de joie, ils s'ap^ prêchaient peu à peu du port, sur lequel parurent en un in* stant une foule de jeunes gens de la ville : car, en voyant ce navire si bien orné s'approcher si lentement de terre, il n'y eut personne en toute la ville qui manquât d'accourir au rivage. «

Sur ces entrefaites, Rioardo avait prié et supplié Léonisa de se parer des mêmes habits qu'elle portait lorsqu'elle parut dans la tente des pachas, parce qu'il voulait faire à ses pa«« rente une gracieuse pl<usanterie. Bile y consentit, et, ajoutant parures à parures, perles à perles et attraits à attraits, car la beauté s'accroît d'habitude par le contentement, elle se vêtit de telle sorte qu'elle excita de nouveau la surprise et l'admiration. Ricardo s'habilla aussi à la turque, de môme que Mahamud et tous les chrétiens de la chiourme, qui trouvèrent à s'habiller ainsi avec les vêtements des Turcs tués dans le combat. «

Quand ils arrivèrent au port, il pouvait être huit heures du matin, et la matinée se montrait si sereine et si belle qu'elle semblait attentive à regarder ce joyeux retour. Avant d'entrer dans le port, Ricardo fit tirer l'artillerie de la galiote, qui se composait d'un canon de coursie et de deux fauconneaux. La ville répondit par même nombre de coups. Toute la foule at* tendait avec impatience et curiosité l'arrivée du brillant navire ; mais quand on reconnut de près qu'il était turc, car on apercevait les turbans blancs de ceux qui semblaient des Mores, les gens de la ville, craignant quelque surprise, prirent aussitôt les armes. Tous les soldats de milice accoururent au port, et la cavalerie s'étendit le long du rivage. C'était justement ce que désiraient ceux qui s'approchaient peu à peu jusque daiis l'intérieur du port, où jetant l'ancre tout près de terre, et lançant la planche sur le môle, ils lâchèrent les rames un à un, comme en procession. Ils descendirent sur la terre,

4 . Gervanlës (ait allasion à deui époqaes de sa Yie , son retour après sa ciptivité en Atirique et la Yictoire de Lépante.

qu'ils baisèrent à plusieurs reprises avec des larmes de joie, indice évident que c'étaient des chrétiens qui s'étaient sonlevés et emparés de ce navire. A la suite de tout l'équipage, parurent le père et la mère d'Halima, ainsi que ses deux ne* veux, tous habillés à la turque. Pour terminer la marche, venait la belle Léonisa, le visage couvert d'un masque de taffetas cramoisi. Ricardo et Mahamud la conduisaient au milieu d'eux , et ce spectacle attira les regards de l'immense multitude qui les contemplait. En descendant sur la terre, ils firent comme les autres, et se prosternèrent pour la baiser. En ce moment 'arriva, le gouverneur de la ville, qui reconnut aisément qiy c'étaient les principaux d'entre tous les arri* vants. Mais à peine se fut-il approché d'eux qu'il reconnut Ricardo et courut à lui les bras ouverts, faisant éclater une grande joie. Avec le gouverneur, étaient venus Cornélio et son père, ainsi que les parents de Léoiûsa et ceux de Ricardo, qui étaient tous les premiers personnages de la ville. Ricardo embrassa le gouverneur, et répondit à toutes les félicitations qui lui étaient adressées. Il prit par la main Cornélio, lequel, quand il le reconnut et vit qui le saisissait, perdit couleur et se mit à trembler d'effroi; puia, sans quitter la main de Léonisa : c Je vous supplie, seigneurs, dit Ricardo, de permettre par courtoisie qu'avant d'entrer dans la ville et d'aller au temple rendre les actions de grâces dues à Notre-Seigneur pour les faveurs dont il nous a comblés dans notre disgrâce, vous écoutiez certaines choses que je veux vous dire. :» Le gouverneur répondit qu'il pouvait dire ce qui lui plairait, et que tout le monde l'écouterait avec plaisir et en silence. Aussitôt les principaux assistants l'entourSrent, et Ricardo, élevant un peu la voix, s'exprima de la sorte :

c Vous devez vous rappeler, seigneurs, le malheureux événement qui m'arriva, il y a quelques mois, dans le jardin des Salines, ainsi que la perte de Léonisa; vous n'avez point oublié non plus les soins que j'ai pris et les efforts que j'ai faits pour obtenir sa délivrance, puisque, sans penser à ma propre rançon, j'ai offert pour la sienne toute ma fortune. Néanmoins cette apparente générosité ne peut ni ne doit tourner à ma louange, puisque je donnais ma fortune pour la. rançon de mon âme. Ce qui nous est arrivé depuis lors àr tous deux exige, pour être conté-, plus de temps que n'en donne la circonstance, et une langue moins troublée que la mienne. Il suffit de vous dire, quant à présent, qu'après divers événe-

ments étranges, après avoir perdu mille fuis Tespéraoce de trouver un remède à nos malheurs, le ciel miséricordieux, sans que nous eussions mérité cette grâce, nous a rendus à notre bien-aimée patrie, aussi comblés de richesses que de satisfaction. Ce n'est pourtant ni de ces richesses, ni de la liberté recouvrée, que naît le bonheur sans égal dont je suis pénétré; c'est de celui qu'éprouve, à ce que j'imagine, cette femme, en paix et en guerre ma douce ennemie, tant de se voir libre que de voir devant elle le miroir de son âme. Je me réjouis encore de l'allégresse générale qu'éprouvent ceux qui ont été les compagnons de ma misère. Bien que les infortunes et les coups du sort aient coutume d'altérer les caràtstères et d'anéantir les plus fermes résolutions, il n'en a pas été ainsi , pour celle que je nomme le bourreau de mes plus chères es« pérances : car, avec plus de constance et de fermeté qu'on ne peut le dire^ elle a supporté le naufrage des objets de son bonheur, et' repoussé les attaques de mes ardentes autant qu'honnêtes importunîtés ; ce qt^i prouve que ceux-là changent plutôt Ja volonté du ciel que la pureté des mœurs, qui ont fait de cette pureté la condition de leur existence. De tout ce que j'ai dit je veux conclure que je lui ai offert ma fortune pour rançon; et que je lui ai donné mon âme par mes désirs; que j'ai poursuivi le but de sa délivrance, et que, pour la sienne plus que pour la^mienne, j'ai risqué la vie. Tous ces services, qui, dans un homme plus reconnaissant, pourraient être des obligations de quelque poids, je ne veux point qu'ils le soient pour toi, Gornélio ; seulement je veux rendre telle l'obligation où je vais te mettre à présent. »

En disant cela, il éleva la main, et, avec une chaste délicatesse, il enleva le masque qui couvrait le visage de Léonisa, ce qui fut comme s'il eût enlevé le nuage qui couvre parfois la face éclatante du soleil.; puis il continua de la sorte : c Tu le vois, Gornélio, je te remets le bijou que tu dois estimer pardessus toutes les choses qui sont dignes d'estime; et toi, tu le vois aussi, belle Léonisa, je te donne à celui dont tu as toujours conservé le souvenir. Voilà ce que je veux qu'on appelle générosité, eu comparaison de laquelle donner la fortune , la vie et l'honneur, n'est plus rien. Prends-la, heureux jeune homme, prends-la; et, si ta connaissance va si haut qu'elle atteigne à connaître une valeur si grande, estime-toi le plus heureux de la terre. Avec elle je te donnerai encore toute la part qui me reviendra dans ce que le ciel a bien vouli;

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nous départir, et qui, je crois, passera trente mille écus. De tout cela, tu peux jouir à ton aise, avec liberté, avec calme, avec confiance, et plaise au ciel que ce soit pendant de longues et heureuses années 1 A moi , privé de bonheur, puisque je suis privé de Léonisa, il me plaît de rester pauvre. A qui Léonisa manque, la vie même est de trop. » Il se tut en achevant ces paroles, comme. si sa langue se fût collée à son palaid. Mais, au bout d'un moment, et avant que personne eût parlé, il s'écria : « 0 ciel, à quel point les peines et les malheurs troublent l'intelligence I Pour moi, seigneurs dans le désir que j'ai de bien faire, je n'ai point pris garde à ce que je disais ; personne, en effet, ne peut se montrer libéral du bien d'autrui. Quel pouvoir ai-je sur Léonisa pour la donner à un autre? comment puis-je offrir ce qui est si loin d'être à moi? Léonisa est à elle, et si bien à elle, que, dans la privation de ses parents (puissent-ils vivre d'heureuses annéesl), sa volonté ne trouverait plus aucun obstacle; et, si les obligations qu'en femme discrète et vertueuse elle pense avoir contractées envers moi pouvaient être invoquées, dès à présent je les efface, je les déchire, je les déclare nulles et non avenues. Ainsi donc, de ce que j'ai dit je me dédis, et je ne donne rien à Gornélio , puisque je ne puis rien lui donner. Seulement je confirme la donation de ma fortune faite à Léonisa, sans vouloir d'autre récompense, si ce n'est qu'elle tienne pour sincères mes honnêtes intentions, et qu'elle croie bien que jamais elles n'ont eu d'autre but que celui qu'exigent son incomparable vertu, son grand courage et sa merveilleuse beauté. »

Ricardo se tut, après avoir ainsi parlé, et Léonisa lui répon-» dit de la sorte : c Si tu t'imagines, ô Ricardo, que j'ai accorde quelques faveurs à Gornélio dans le temps où tu te montrais à mon égard amoureux et jaloux, crois bien aussi qu'elles furent toujours chastes et honnêtes, puisqu'elles étaient autorisées et commandées par mes parents, qui, dans l'espoir que ces faveurs le décideraient à devenir mon époux, permettaient que je les lui accordasse. Si tu es satisfait sur ce point, tu ne le seras pas moins sur ce que t'a montré l'expérience à l'égard de mon honnêteté et de ma vertu. Je te dis cela, Ricardo, pour te faire entendre que j'ai toujours été à moi sans m'assujettir à nulle autre personne qu'à mes parents, lesquels à cette heure, je supplie humblement qu'ils veuillent bien me laisser la liberté de disposer de celle que m'ont rendue ta

grande vaillance et ta grande libéralité.» Les parents de Léonisa dirent aussitôt qu'ils lui accordaient cette liberté, ayant assez de confiance en son esprit et en sa raison pour être sûrs qu'elle n'en ferait usage que dans son honneur et son intérêt, c Eh bien donci avec cette permission, poursuivit la discrète Léonisa, je veux qu'on ne me blâm^ point de me montrer un peu hardie, à la condition de ne pas me montrer méconnaissante. Ainsi, ô vaillant Ricardo, ma volonté, jusqu'à présent retenue par le devoir et la sagesse, par le doute et l'incertitude, se déclare en ta faveur. Il faut que les hommes sachent que toutes les femmes ne sont point ingrates, en me montrant, moi du moins, reconnaissante. Je suis à toi, Ricardo, et serai à toi jusqu'à la mort, si nulle autre meilleure connaissance des choses ne te fait me refuser la main que je te demande comme à mon époux. »

A ces paroles, Ricardo demeura coniime hors de lui-même, et ne sut faireM'autre réponse à Léonisa que se jeter à ses genoux et lui baiser les mains, qu'il lui prit de force à plusieurs reprises, en les baignant de tendres et amoureuses larmes. Comélio versa des pleurs de dépit, les parents de Léonisa d'allégresse, et tous les assistants de joie et d'admiration. Parmi ces derniers se trouva l'évêque ou archevêque de la ville; il leur donna sa bénédiction^ les conduisit au temple, et leur accordant dispense des délais, il les maria sur-le-champ. L'allégresse se répandit par toute la ville ; elle éclata dès le soir même en nombreuses illuminations, et pendant plusieurs jours en fêtes , en réjouissances que firent à l'envi les parents de Ricardo et ceux de Léonisa. Mahamudet Halima se réconcilièrent avec l'Église; et celle-ci, dans l'impossibilité de satisfaire son désir et d'être femme de Ricardo, se contenta de devenir celle deMahamud. Aux père et mère et aux neveux d'Halima, Ricardo, toujours libéral, donna sur sa part du butin de quoi vivre honorablement. Tous enfin demeurèrent satisfaits, libres et heureux ; et la renommée de Ricardo, franchissant les limites de la Sicile, s'étendit par toute l'Italie et dans plusieurs autres contrées, sous le nom de Vamant généreux^ Elle se conserve encore aujourd'hui parmi les nombreux enfants de Léonisa, qui fut un modèle rare de discrétion, de beauté et de vertu.

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