AVANT-PROPOS
Cervantes a peint, dans la présente nouvelle, et dans un long passage du Dialogue des chiens j les mœurs de cette race étrange, de ces tribus nomades, qu'on appelle bohèmes ou bohémiens en France, ^itanos en Espagne , zingari en Italie , gypsies en Angleterre , xigeuner en Allemagne, tsigani en Russie, et qui se nomment" eux-mêmes pharaons. L'on n'est pas d'accord sur leur origine, si ce n'est en un point , qu'ils sont venus d'Egypte. Les uns pensent que les premiers Bohémiens furent des prêtres et prêtresses d'Ammon , de Mouth , . de Phtahj de Neith, d'Athor, de Thoth et des autres divinités égyptiennes, qui cherclièrent un refuge en Europe quand Théodose eut détruit leurs temples , et qui attiraient les aumdnes en faisant le métier de devins et de charlatans. Du moins Apulée fait de cesi prophètes ambulants un portrait tout semblable à celui des Bohèmes. D'autres pensent, au contraire, que ce furent des chrétiens égyptiens, chassés de leur pays par la conquête des musulmans. Voici, en effet, comment Pasquier raconte leur première apparition en France : « Le 17 avril 1427, vinrent à Paris douze penanciers (pénitents), un duc, un comte et dix hommes à cheval , qui se qualifièrent chrétiens de la Basse-Egypte, chassés par les Sarrasins; qui, étant venus vers le pape confesser leurs péchés , reçurent , pour pénitence , d'aller sept ans par le monde sans coucher en lit. Leur suite était d'environ cent vingt personnes , reste de douze cents qu'ils étaient à leur départ. On les logea ^ la Chapelle , où on allait les voir en foule y ils ayaient les oreilles percées, où pendait' une boucle d'argent; leurs cheveux étaient très -noirs et crépus , leurs femmes très-laides, sorcières, larron nesses et diseuses de bonne aventure. L'évêque les obligea à se retirer, et excommunia ceux qui leur avaient montré leurs mains. Par ordonnance des États d'Orléans de l'an 1560 , il fut «njoint à tous ces imposteurs, sous le nom de bohémiens ou égyptiens, de vider le royaume sous peine des galères. » {Recherches j livre IV, chap. xix.) Mais cette opinion ne peut être acceptée . d'abord parce que les musulmans n'ont jamais chassé les chrétiens d'aucun pays conquis ; ensuite , parce qu'il est facile de reconnaître, dans les mœurs, dans les préjugés
et les superstitions des Bohémiens , d'anciennes croyances enracinées , plus yieilles et plus fortes parmi eux que les dogmes du christianisme. L'opinion la plus répandue aujourd'hui , et la. plus vraisemblable , c'est que les Bohémiens, bien qu'ayant traversé l'Egypte, sont originaires des Indes, et qu'au commencement de leur longue migration ils étaient une caste de parias ^ chassée des bords du Gange par les castes nobles. Ils sont toujours restés dans cette condition inférieure, avilie et nomade.
On ne trouve plus guère de Bohémienis en France , si ce n'est dans les provinces du Midi , au pied des Pyrénées. Ils sont plus nombreux en Angleterre et en Ecosse , plus nombreux également en Hongrie. Hais c'est aux deux bouts de l'Europe, dans l'Espagne et dans la Russie, que résident leurs principales tribus. En Espagne, par exemple , — sans compter les troupes errantes que l'on rencontre à travers les Castilles, l'Aragon (Saragosse est la ré^dence du roi élu des ^tfanos), la Manche, l'Estrémadure et surtout l'Andalousie, — certains quartiers de Valence et de Murcie , le grand faubourg de Triana , à Séville, et les environs de la Porte-de-Terre , à Cadix, sont presque entièrement peuplés de Bohémiens. De même , à Moscou , principalement dans le quartier populaire du Zamoskvaretchié (pays au delà de la Moskva) , on pourrait se croire au faubourg de Séville , qui est au delà du Guadalquivir, tant la rac^ bohémienne s'y trouve en grand nombre. Et, malgré l'extrême différence des climats, les tsigani russes sont restés parfaitement semblables, de type et de mœurs, aux gitanos espagnols. Dans les femmes surtout, les caractères de la race sont visibles et prononcés. Elles ont aussi les cheveux et les yeux noirs, la peau brune, les dents blanches , l'oreille maigre, la gorge petite, les doigts effilés, la taille cambrée, le corps souple. Elles s'habillent d'oripeaux, de clinquants, d'étoffes bariolées; et, qu'il soit rouge ou vert, de soie ou de coton, toutes portent le véritable .pep{iim attaché sur les épaules. D'où leur vient et comment conservent-elles cette mode de la Grèce antique?
Mais ce n'est pas seulement par les formes du corps et les traits de la physionomie , c'est aussi par les mœurs, les usages, les occupations, que les tsigani de Moscou ressemblent aux gitanos de Séville. Là aussi ils vivent en tribus ou corporations nommées tabor^, sous « l'autorité d'un chef électif; tout ce qirils gagnent est mis en commun ; les gens valides nourrissent les enfants , les vieillards , les malades. Là aussi les hommes ont pour principales professions le maquignonnage ou le commerce et la médecine des chevaux et du bétail, le colportage de la menue mercerie , etc. Là aussi les femmes disent la bonne aventure, et tous enfin sont les musiciens du peuple. Ils forment des troupes assez nombreuses de chanteurs, qui font des excursions jusqu'à Saint-Pétersbourg, où l'on invite pour entendre les Bohémiens comme pour danser ou prendre le thé. Ce qui frappe le plus dans leurs chants nationaux (si le nom de nation peut se donner à une race dispersée et vagabonde) , c'est encore le rapport
singulier, la similitude frâpj)ante qu'on y trouve avec ceux des Bohémiens d'Espagne. Il y a des morceaux lents et tendres qui semblent les polos et les tiranas de l'Andalousie; d'autres sont animés, vifs et sémillants comme les seguidillas de la Manche pu la jota de TAragon. Sur ces mouvements rapides, les femmes se lèven.t, jeunes ou vieilles , et se mettent à danser, ou plutôt h glisser sur le parquet, en donnant * à leiirs hras et à leurs épaules, à leurs hanches, à tout leur corps, des frémissements bizarres, des mouvements désordonnés, qui les jettent peu à peu, comme les bayadères et les aimées de TOrient, dans une sorte de transport et d'ivresse. C'est que , pour dernière ressemblance , en Russie comme ea Espagne , le môme air est à la fois un chant et une danse.
Si les mœurs des Bohémiens , à l'égard des autres races parmi les-i quelles ils vivent dispersés et vagabonds , ne sont pas irréprochables sous le rapport de la prol^té, s'ils ont ce que les phrénologues appel-, 'lent poliment la bosse de l*appropriation j c'est-à-dire l'instinct naïf du vol, comme les sauvages de la mer Pacifique, en revanche, dans les rapports des sexes, leurs mœurs sont d'une ettrême sévérité. Ni par les hommes ni par les femmes , la race bohémienne ne se mêle à nulle autre. Une femme mariée est incorruptible ; elle payerait de sa vie là moindre faute , comme Vadultère de l'Évangile , et tous les gens de sa " tribu auraient le droit de lui jeter la première pierre. Quant aux filles, quelquefois, avec la permission des chefs et des anciens, elles se marient à des Russes ; mais ce n'est qu'après de longues épreuves d'affection et de fidélité mutuelles. Quelquefois aussi (ce cas est fort rare), elles sont, de leur consentement, vendues au profit de la communauté, qui les recueille lorsqu'elles sont abandonnées de leurs riches amants^ Au reste, pour connaître dans tous leurs détails les mœurs des Bohémiens russes et généralement de toutes les tribus bohémiennes , il suffit de lire cette nouvelle de Cervantes {la Gitanilla de Madrid). Bien qu'écrite il y a deux cent soixante ans, l'histoire est encore de notre époque; et, bien que tracé en Espagne, le portrait n'est pas moins ressemblant dans toute l'Europe , même en Russie. Ne faut- il pas admirer quelle est, chez certaines races émigrées, la puissance dés traditions originelles, puisque, au physique et aii moral, sans correspondre, sans se connaître, sans savoir seulement que d'autres existent^ leurs tribus soht absolument les mêmes au pied de l'Alhamrâ de Grenade et du Kremlin de Moscou?
On dirait que les Bohémiens et les Bohémiennes ne sont venus au monde que pour être voleurs. Us naissent de parents voleurs, ils s'élèvent parmi des voleurs, ils étudient pour de-» venir voleurs; et finsdement ils sortent de là voleurs faits et
parfaits en toute matière et à tout événement. Le goût de voler et le vol sont chez eux comme des accidents inséparables , qui ne s'en vont qu'avec la vie. Or donc , une femme de cette nation , vieille Bohémienne qui pouvait être gratifiée de là vétérance dans la science de Gacus, éleva, sous le nom de sa » petite-fille, une jeune enfant qu'elle appela Préciosa, et à laquelle elle enseigna tous ses talents , tous ses tours de Bohême. Cette petite Préciosa devint la plus admirable danseuse de toute la Bohémerie , la plus belle personne et la plus spirituelle qui se pût trouver , non point parmi les Bohémiens , mais parmi les plus belles et les plus spirituelles dames dont la renommée publiât alors les louanges. Ni le soleil, ni le grand air , ni toutes les inclémences du ciel , auxquelles les Bohémiens , toujours vagabonds , sont plus sujets que les autres hommeà, ne p'urent flétrir son visage ni hâler ses mains. Bien plus , Téducation grossière qu'elle recevait ne faisait découvrir en elle autre chose , sinon qu'elle était née avec des qualités plus relevées que celles d'une Bohémienne. Elle était , en- effet , courtoise au dernier point , usant de bonnes façons et de bon langage; avec tout cela un peu libre et hardi&, mais non pourtant de manière à laisser voir lu moindre déshonnêteté. Au contraire, toute badine qu'elle fût, elle était si retenue ,. si décente , qu'aucune Bohémienne, vieille ou jeune , n'osait chanter en sa présence de chansons obscènes ni prononcer une parole équivoque. Finalement , la grand'mère connut bien le trésor qu'elle avait dans sa petitefille, et, vieille aigle , elle résolut de faire voler loin du nid son aiglon , de lui apprendre à vivre de ses serres. Préciosa se mit en campagne, bien pourvue de couplets, de noëls, de sarabandes, de se^uidillas et de toutes sortes de vers, principalement de romances, qu'elle chantait avec une grâce toute particulière. La rusée grand'mère prévoyait bien que de tels agréments et de telles gentillesses , joints au peu d'années et à la grande beauté de sa petite-fille , seraient de puissantes amorces et d'heureux appâts pour grossir son pécule. Aussi chercha-t-elle à se les procurer par tous les moyens possibles, et il ne manqua pas de poètes pour lui en fournir ; car il y a des poëtes qui s'arrangent avec les Bohémiens et leur vendent leurs ouvrages , comme il y en a pour les aveugles , qui inventent des miracles et partagent le bénéfice. Il y a de tout dans le monde , et cette coquine de faim fait souvent faire aux beaux esprits des choses qui ne sont pas sur la carte.
Préciosa passa son enfance en divers endroits de la Gastille ; quand elle eut quinze ans , sa grand'mère putative la ramena à Madrid, c'est-à-dire à son ancien campement, dans la plaine de Santa-Barbara, où les Bohémiens ont Vl^abitude de s'établir, pensant qu'elle vendrait bien sa marchandise à la cour*, où tout s'achète et tout se vend.
La première apparition que Préciosa fit à Madrid, ce fut un jour de Sainte-Anne , patronne et avocate de la ville , dans un ballet où figuraient huit Bohémiennes, quatre vieilles et quatre jaunes, conduites par un Bohémien grand danseur. Quoiqu'elles fussent toutes propres et bien requinquées , Préciosa était mise avec tant de goût et d'élégance, que peu à peu elle amouracha les yeux de tous ceux qui la regardaient. Du bruit que faisaient les castagnettes et le tambourin , et de l'ardeur de la danse , il s'éleva une rumeur d'éloges sur la beauté et la grâce de la jeune Bohémienne , si bien que les petits garçons accouraient la voir et les^ hommes l'admirer. Mais quand ils l'entendirent chanter, car la danse était accompagnée de chant, ce fut bien une autre affaire. Pour le coup, la renommée de la Bohémienne grandit et s'étendit , et , de l'avis unanime des commissaires de la fête , on lui adjugea le bijou qui formait le prix de la meilleure danse. Quand on vint à faire la fête dans l'église de Sainte-Marie , devant l'image de la glorieuse sainte Anne, Préciosa, après avoir dansé son pas, prit un tambour à grelots, au bruit desquels , traçant un long cercie en légères pirouettes , elle chanta le romance suivant :
Arbre précieux, qui tardas à porter du fruit des atinées qui pouvaient te couvrir de deuil ,
Et rendre les purs désirs de ton époux bien incertains , malgré son espérance ,
Retard duquel naquit ce démêlé qui chassa du temple le plus saint % personnage ;
Sainte terre stérile , qui à la fin produisis toute l'abondance qui alimente'le monde;
Hôtel de monnaie, pu se forgea le coin qui donna à Dieu la forme qu'il eut comme homme ;
Mère d'une fille en qui Dieu voulut et put faire éclater des grandeurs surhumaines ;
Par vous et par elle, vous êtes, Anne, le refuge où nos infortunes vont chercher remède.