‹ Les nouvelles de Miguel de Cervantes SaavedraChapitre 26 sur 53 · Le mot coru «gnifie la coar et la capitale · texte numérisé non relu

Le mot coru «gnifie la coar et la capitale

Vous avez , je n'en doute pas , en certaine manière , un empire pieux et juste sur votre petit-fils.

Ëtant commensale du palais céleste, mille parents seraient avec vous parfaitement d'accord.

Quelle fille ^ quel gendre et quel petit-fils! Vous pourriez , à bien Juste titre y chanter vos triomphes.

Mais, humble vous-même; vous avez été l'école où votre fille a appris rhumilité.

Et maintenant, à son côté le plus rapproché de Dieu, vous jouissez d'une grandeur dont je me fais à peine l'idée.

Le chant de Préciosa était fait pour étonner et ravir tous ' ceux qui récoutaient. Les uns disaient : c Que Dieu te bénisse, la jeune fille ! » D'autres : « C'est grand dommage qu'elle soit Bohémienne ; en vérité , en vérité , elle méritait d'être la fille 4'iin grand seigneur. > Il y en avait d'autres , plus grossiers, qui disaient : c Laissez grandir la fillette , et vous lui verrez élire des siennes. Par ma foi , elle va serrer les mailles d'un gentil filet pour pécher des cœurs. > Un autre , plus épais de corps. et d'esprit, la voyant danser avec tant de légèreté, lui cria : c Courage, ma fille courage I en danse, les amours, et frétille à perdre haleine. » Elle répondit , sans ralentir son pas : c Et je frétillerai sans perdre haleine*. »

Les vêpres et la fête de sainte Anne finies , Préciosa resta quelque peu fatiguée, mais avec une telle réputation de beauté, d'esprit , de malice et de talent pour la danse , qu'on faisait groupe pour parler d'elle dans toute la ville.

Quinze jours après, elle revint à Madrid, selon son habitude, accompagnée de trois autres jeunes filles, avec des tambours à grelots et un nouveau ballet , toutes bien fournies de romances et de chansonnettes , gaies, mais décentes : car Préciosa ne permettait point que celles qui l'accompagnaient chantassent des chansons graveleuses ; et , pour elle , jamais elle n'en chanta. Bien des gens prirent garde à cette reténue , et l'en estimèrent davantage. La vieille Bohémienne ne s'éloignait jamais d'elle , s'étant faite son Argus , dans la crainte qu'on ne la dégourdît et qu'on ne la lui soufflât; elle l'appelait

f . II y a dans l'original : .... « Andad , amor^s, y pisad el polvUo a tan menudito. w Y eÙa respondio sin dejar el baile : it Y pisarélo yo a tan memudo. » Cette réponse renferme quelque malice dont il est fort difficile de deviner le sens aujoard'hai. N'ayant trouvé personne qui pût me Texpliquer, j'ai mis un équivalent dans les mots, et peut-être dans l'unique signification qu'il soit possible de leur donner par coigeclure.

130 LA BOHÉMIENNE DE MADRIDi

sa petite«fille, ej; Préciosa la croyait sa grand'mère. Ses quatre compagnes se mirent à danser à Tombre , dans la rue de Tcf léde, pour complaire à ceux qui les regardaient^ et bientôt un grand cercle se fit àTentour d'elles. Tandis qu'elles dansaient-, la vieille demandait l'aumône aux spectateurs , et les ochavo9 et les cuartos • pieu valent sur elle comme des pierres sur un plancher de théâtre, car la beauté a aussi le privilège de réveiller la charité endormie. La danse achevée : c Si Ton me donne quatre cuartos , dit Préciosa , je chanterai toute seule un romance joli au possible , qui raconte comment la reine Marguerite , notre dame , entendit la messe de relevailles à Valladolid , et alla à San-Llorente. Je dis que ce romance est fameux , et composé par un poëte du métier, capitaine dans lé bataillon. » A peine eut-elle dit cela, que presque tous ceux qui formaient le cercle répondirent à grands cris : c Ghantéle, Préciosa, clxante-le, yoici mes quatre euarioa. > Et, en effet, les cuartos tombaient sur elle co^^ne la grêle , si bien que la vieille ne pouvait suffire à les ramasser. Quand elle eut fait sa moisson et sa vendange, Préciosa fit sonner ses grelots, et, d'un ton coulant^t folâtre, chanta le romance suivant :

A la messe de reletailles Ta la plus grande reine d'Europe, riche et admirable bijou par le nom et par les vertus^.

De même qu'elle attire tous les yeux, elle attire toutes les âmes de ceux qui Ja regardent, et qui admirent sa dévotion et sa magnificence.

Pour montrer qu'elle est une partie du ciel sur la terre, elle conduit d'un côté le soleil d'Autriche, de Pautre la tendre Aurore. - Par derrière la- suit un astre, qui parut tout à coup la nuit du jour où pleurent le ciel et la terre.

Si, dans le ciel, il y a des étoiles qui forment des chars brillants, sur d'autres chars de brillantes étoiles ornent son ciel.

Ici le vieux Saturne peigne sa barbe et rajeunit; quoique pesant, il marche avec légèreté , car le plaisir guérit la goutte. ' Le Dieu de l'éloquence se montre dans Tes langues flatteuses et amoureuses, et Cupidon dans les devises variées, brodées en perles et en rubis.

• Là se montre le furieux Mars, dans la personne élégante d'une foule de jeunes galants qui s'effrayent de leur ombre.

Près de la démeure du soleil se montre Jupiter ; il n*y a rien de difficile à la faveur fondée sur la puissance des oeuvres.

4 . Le cuarto est la huitième partie d'un réal, environ trois liards; Vochat^o est la moitié du cuarto, — 2. Margarita, perle

La lune se montre sur les joues de deux déesses sœurs, et Vénus chaste dans les atttaits de cçlles qui composent le ciel.

De petits Ganymèdes vont, viennent, tournent et retournent, dans la ceinture galonnée de cette sphère mepveilleuse.

Pour que tout surprenne et cause l'admiration, il n'y a pas une chose qui ne soit plus que libérale, et qui ne touche & l'excès de prodigalité.

Milan avec ses riches étoffes se montre là en réjouissant les yeux; les Indes avec leurs diamants ; l'Arabie avec ses parfums.

Chez les gens malintentionnés se montre l'envie mordante , et la bonté dans les cœurs de la loyauté espagnole.

L'allégresse universelle, fuyant le sombre chagrin, court les rues et les places, en désordre et presque folle.

Le silence ouvre la bouche à mille louanges muettes, et les enfants répètent ce qu'entonnent les hommei?.

L'un dit : « Vigne féconde , grandis , monte , embrasse ton heureux ormeau, et puisse-t-il te donner de l'ombre mille siècles,

a Pour la gloire de toi-même, pour le bien et l'honneur de l'Espagne, pour l'appui de l'Église , pour l'épouvante de Mahomet ! »

Une autre voix s'élève et dit : « Vis, ô blanche colombe, qui nous as donné pour petits des aigles à deux couronnes,

'b Afin de chasser des airs les plus furieux oiseaux de proie, afin de couvrir de leurs ailes les vertus timides 1 »

Une autre voix, plus discrète et plus grave, plus piquante et plus* avisée, <Ut, en répandant l'allégresse par les yeux et par la bouche

« Cette perle que tu nous as donnée, ô nacre d'AutricHe, cette perle unique, que de machinations elle déjoue, que de mauvais desseins elle coupe !

a Que d'espérances elle répand! que de souhaits elle déconcerte! que de frayeurs elle fnspire ! que de secrètes trames elle fait avorter! »

Cependant la reine arrive au temple du Saint -Phénix, qui fut brûlé à Rome, mais qui vit éternellement dans la renommée .et la gloire céleste.

Elle s'approche de l'image de la vie, de la Reine du ciel, de celle qui, pour avoir été humble, foule maintenant aux pieds les étoiles.

A celle qui est mère et Vierge à la fois, à la fille ^ h, l'épogBe de Dieu, Marguerite, agenouillée, parle de la sorte :

a Ce que tu m'as donné, je te le donûe, main toujours libérale, telle que, si ta faveur manque, la misère reste seule.

a Je t'offre. Vierge adorable, les prémices de mes fruits, tels qu'ils sont; reçois-les, donne-leur tes regards, ton appui, ta grftce.

a Je te recommande leur père, qui, Atlas humain, plie sous le poids de tant de royaumes et de régions si lointaines.

« Je sais que le cdèur du roi repose dans les mains de Dieu, et je sais que tu peux avec Dieu tout ce que tu lui demandes pieusement. »

Cette oraison terminée, des voix et des hymnes en entonnent une autre qui montre que sa gloire est sur la terre.

Les offices achevés avec de royales cérémonies, ce ciel retourne à sa place avec sa sphère merveilleuse^

* Â peine Préciosa eut-elle achevé son rvuxavùt , que de Til-

lustre auditoire et du grave sénat qui Técoutait une voix

formée de plusieurs voix s'écria : c Chante encore une fois ,

Préciosa , les c\Mirtoi ne te manqueront pas plus que la terre. »

Plus de deux cents personnes étaient réunies pour regarder

la danse et écouter le chant des Bohémiennes. Au plus beau

moment un des lieutenants de la ville vint-à passer par là.

Voyant tant de gens assemblés il demanda ce que c'était : on

lui répondit qu'on faisait cercle autour de la belle Bohémienne

qui chantait. Le lieutenant s'approcha , car il était curieux , et

' se mit un instant à écouter ; mais , pour ne point manquer à

la gravité de son office , il n'écouta pas le romance jusqu'au

bout. Toutefois, comme la petite Bohémienne lui avait semblé

charmante , il chargea un de ses pages de dire à la vieille

qu'elle vînt le soir à sa maison avec les jeunes filles, parce

qu'il voulait les faire entendre à dona Clara , sa fe'mme. Le

page fit la commission, et la vieille dit qu'elle ne manquerait

point d'y aller.

La danse et le chant terminés , toute la troupe changea de place. En ce moment, un page fort bien équipé s'approcha de Préciosa, et lui donnant un papier plié : « Préciosita, lui ditil , chante le romatuie qui est là dedans ; il est (ort bon , et je t'en donnerai d'autres de temps en temps* , pour que tu acquières la réputation de la meilleure romancière du monde. — J'apprendrai* celui-là de très-bon cœur, répondit Préciosa ^ et prenez garde, seigneur, à ne pas manquer de me fournir les romances que vous dites , pourvu toutefois qu'ils soieht honnêtes. Si vous voulez qu'on vous les paye , arrangeons-nous par douzaine* : douzaine chantée, douzaine payée ; mais penser que je vous payerai à l'avance , c'est rêver l'impossible. -^ Que Mlle Préciosa me donne seulement pour le papier, reprit le page, et je serai content^ de plus, tout romafice qui ne sera pas jugé bon et honnête n'entrera pas en ligne de compte. — Je fais le mien de les choisir, j dit Préciosa.

Gela fait, les Bohémiennes continuèrent à monter la rue, et des gentilshommes les appelèrent d'une fenfitre basse. Préciosa s'approcha de la grille, et vit dans un salon très-frais et trèsbien meublé plusieurs gentilshommes dont les uns se promenaient, tandis que les autres jouaient à divers jeux. « Voulez-'

vous me donner des étrennes', zeigneurs?» ditPréciosa, qui, en qualité de Bohémienne, prononçait les s en z (ce que font les femmes de cette race, non de nature, mais par artifice). A la voix et à la vue de Préciosa , les joueurs laissèrent le jeu , et les promeneurs leur promenade , et les uns comme les autres accoururent à la feSêtre pour la voir, car ils avaient déjà ouï parler d'elle, c Entrez , dirent-ils , entrez , les Bohémiennes; nous vous donnerons vos étrennes ici. — Ce serait les vendre, reprit Préciosa, si Ton nous y maltraitait. — Non, foi de gentilhomme, répondit Tun d'eux ; tu peux entrer, jeune fille, bien sûre que personne ne touchera à la bordure du soulier. J'en réponds par Tordre dont je suis revêtu. » Et il porta la main à une croix de chevalier de Galatrava. c Si tu veux entrer, Préciosa, dit une des trois jeunes Bohémiennes qui l'accompagnaient, entre, à la bonne heur^ ; mais moi, je ne pense pas pouvoir entrer où il y a tant d'hommes. -^ Tiens, Cristina, répondit Préciosa , sais-tu de quoi tu dois te garder? d'un homme seul , et seule avec lui , mais non de tant d'hommes ensemble; au contraire, de ce qu'ils sont beaucoup , cela ôte la peur et Fappréhension d'en être offensée. Sois sûre d'une chose, ma bonne Cristina : c'est qu'une femme bien résolue à rester vertueuse peut l'être au milieu d'une armée de soldats. Il est bon , à la vérité , de fuir les occasions de chute; mais ce doit être les occasions secrètes , et non les publiques. — Entrons , Préciosa , reprit sa compagne , tu en sais plus long qu'un savant. »

La vieille Bohémienne leur fit prendre courage, et toutes quatre entrèrent. A peine Préciosa fut-elle entrée, que le chevalier de Galatrava vit le papier qu'elle portait dans son sein ; il s'approcha d'elle et le lui enleva, c Ah I ne le prenez pas , zeigneur, s'écria Préciosa ; c'est un romance qu'on vient de me donner à l'instant mêm^ , «tque je n'ai pas encore lu. —Tu sais donc lire, ma fille? dit l'un des gentilshommes. — Et écrire, répondit la vieille , car j'ai élevé cette enfant comme si elle eût été fille d'un robin. > Le gentilhomme ouvrit le papier, et vit qu'il y avait dedans un écu d'or, c En vérité, Préciosa, dit-il, cette lettre porte son port avec elle. Prends cet écu qui est enveloppé dans le romance. — C'est bien, dit Préciosa, il paraît que le poëte m'a traitée en mendiante. Eh bien ! à coup sûr, il y a un plus grand miracle à ce qu'un poëte me donne un écu qu'à ce que je le reçoive. Si ses romances doivent m'arriver

I. BaratOf graliflcalion que les Joueurs gagnanls donnent à la galerie«

avec de tels noyaux , il fera bien de transcrire le romancero general^^ et de me les envoyer l'un après Tautre; je leur tâterai le poids, et, si je les trouve durs, je serai très-doucè à les recevoir. » La surprii^ fut grande parmi tous ceux qui écoutaient la Bohémienne , et Ton n'admira pas moins son esprit que la grâce avec laquelle elle parlait, c Ljsez , seigneur, ditelle , etlise^ haut; nous verrons si le poëte est aussi spirituel qu'il est libéral. > Le gentilhomme lut ce qui suit :

Jeune Bohémienne, que l'on peut saluer du nom de belle, c'est par ce que tu as de commun avec la pierre quelle monde t'appelle Préciosa'.

Ce qui confirme cette vérité , c'est , comme tu le verras en toi* môme, que jamais ne se séparent le dédain et la beauté ^

Sr tu continues à grandir en arrogance autant qu'en attraits et en valeur, je ne me fais plus caution du siècle où tu es née.

Car en toi s'élève un basilic qui tue de ses regards, et s'établit un empire qui, bien que doux, nous paraît tyrannie.

Parmi des pauvres et des hordes errantes, comment est née une telle beauté t Comment l'humble Manzanarês a-t-il produit un tel chefd'œuvre?

Pour cela il sera fameux à l'égal du Tage doré, et, pour Préciosa, apprécié plus que le Gange aux profondes eaux.

Tu dis la bonne aventure, et tu la donnes toujours mauvaise, car ton intention et ta beauté ne suivent pas le même chemin.

£n effet, dans le péril imminent qu'on trouve à te voir, à te con* templer, ton intention se dirige à disculper, et ta beauté à donner la mort.

On dit qu'elles sont sorcières , toutes les femmes de ta nation ; mais tes sortilèges, à toi, sont plus forts et plus réels.

Car, pour emporter les dépouilles de tous ceux qui te voient, tu fais, ô jeune fille, que les charmes soient dans tes yçux.

Tu devances toutes les autres par la puissance des tiens ; car tu nous émerveilles si tu danses, tu nous tues si tu nous regardes, tu. nous enchantes si tu chantes.

De cent mille façons tu ensorcelles; que tu parles, que tu^te taises, que tu chantes, que tu regardes, que tu t'approches ou que tu t'éloignes, tù attises le feu de l'amour.

Sur le cœur le plus indépendant tu étends ton pouvoir et ta seigneurie ; témoin le mien , qui se soumet sans regret à ton empire.

4 . Recueil des anciens romances du Gid, de Bernard del Carpio , etc.

2. Il est inulUe de faire remarquer que cette strophe contient un jeu de mots sur pierre et précieuee,

3. Les Espagnols disent proverbialement: La belle femme se recoanaît au dédain.

IJi BOHÉMIENNE DE MADRID. 135

Précieux bijou d'amour, ToUà ce que f écrit humblement celui quj pour toi meurt et Tit pauTre, quoique humble adorateur.

c C'est en pauvre que finit le damier vers, s'écria Préciosa ; mauyaîs signe. Les amooreaz ne doivent jamais dire qu'ils sont panyres ; car, dans le commencement, à ce que j'imagine, la pauvreté est très-ennemie de l'amour. — Qui f apprend cela, petite fiUe t dit un des assistants. — Eh I qui a besoin de me l'apprendre ? répondit Préciosa. N'ai-je pas mon âme dans mon corps t n'ai-je pas déjà mes quinze ans ? Oh I je ne suis ni manchote, ni boiteuse, ni estropiée de l'entendement. Chez les Bohémiens, l'intelligence ne va point du même pas que chez les autres gens ; toujours eUe devance leurs années. Il n'y a pas de Bohémien lourdaud ni de Bohémienne sotte. Comme ils n'ont d'autres moyens de gagner leur vie que d'être fins, adroits, rusés et fourbes , à chaque pas ils dégourdissent leur esprit,- et ne le laissent moisir par un aucun côté. Yoyez-vous ces jeunes filles, mes compagnes, qui ne remuent pas les lèvres et'semblent des niaises ? Eh bien I mettez leur le doigt dans la bouche et tâtez-leur les dents de sagesse, et vous verrez ce que vous verrez. Il n'y a pas de petite fille de douze ans qui n'en sache autant qu'une autre de vingt-cinq, parce qu'elles ont pour maîtres et précepteurs le diable et la pratique , qui leur enseignent en une heure ce qu'elles devraient apprendre en un an. » En parlant ainsi, la Bohémienne tenait bouche béante tous les assistants. Ceux qui jouaient lui donnèrent des étrennes, et même ceux qui ne jouaient pas. La vieille ramassa trente réaux dans sa tirelire, et plus riche, plus joyeuse qu'un Pâques fleuries , elle poussa devant elle ses brebis, et gagna la maison du seigneur lieutenant, après avoir promis qu'elle reviendrait un autre jour avec son petit troupeau pour amuser ces gentilhommes si généreux.

Dona Clara, femme du seigneur lieutenant, était déjà prévenue que les - Bohémiennes devaient venir à sa maison. Elle les attendait comme la pluie de mai , avec ses femmes et ses duègnes, et avec celles d'une autre dame, sa voisine ; car elles s^étaient toutes réunies pour voir Préciosa. A peine les Bohémiennes furent-elles entrées, que Préciosa parut resplendissante au milieu des autres , comme une torche allumée au milieu de petits cierges. Aussi les dames et leurs suivantes coururent toutes à elle. Les unes l'embrassaient, les autres la regardaient avec de grands yeux; celles-ci la bénissaient,

celles-là faisaient son éloge. Dona Clara disait : c Voilà ce qu'on peut nommer des cheveux d'or I voilà ce qui s'appelle des yeux d'émeraude ! > La dame , sa voisine , épluchait la Bohémienne, Ik mettait en pièces, et faisait un abatis de ses membres et de leurs plus petits détails. Quand elle vint à louer une fossette * que Préciosa avait au menton : c Oh I quelle fossette f s'écria-t-elle ; dans cette fossette doivent trébucher tous les yeux qui la voient. » Ce propos fut entendu par un écuyerdemain de doua Clara, qui se trouvait présent, homme à longue barbe et de longues années, c Vous appelez cela une fossette, madame ? dit-il à son tour ; ou je n'entends rien en fossette , ou celle-ci est une vraie fosse pour ensevelir les Ames toutes vivantes. Pardieu, la petite Bohémienne est si gentille , que , faite d'argent ou de pâte de sucre , elle ne le serait pas davantage. Sais-tu dire la bonne aventure , ma fille ? — De trois ou quatre manières, répondit Préciosa. — Cela aussi ! s'écria dona Clara. Par là vie du lieutenanf , mon seigneur, tu vas me la dire, fille d'or, fille d'argent, fille de perles, fille d'escarboucles, fille du 'ciel, ce qui estj;outce que je puis dire de plus. — Donnez la paume delà main à la petite fille , dit la vieille , ainsi que de quoi faire la croix , et vous verrez que de choses elle vous dit; car elle en sait plus qu'un docteur de médecine. » Mme la lieutenante mit la main dans sa poche, et trouva qu'elle n'avait pas une obole. Elle demanda un cuarto à ses femmes ; mais aucune d'elles n'en avait , ni la dame voisine non plus. Quand Préciosa vit cela : c Toutes les croix, dit-elle, en tant que croix , sont bonnes ; mais celles d'argent ou d'or sont meilleures. Il faut que Vos Grâces sachent que de faire la croix dans la paume de la main avec une monnaie de cuivre , cela gâte la bonne aventure , la mienne au moins. Aussi , j'aime beaucoup mieux faire la première croix avec quelque écu d'or, ou quelque pièce de huit ' réaux, ou du moins un double réal. Je suis comme les sacristains: quand l'offrande est bonne, je me frotte les mains. — Tu as de l'esprit, petite fille, en vérité , j s'écria la dame voisine ; et se tournant vers l'écuyer : c Vous, dit-elle, seigneur Contreras, n'auriez-vous pas sous la main une pièce de quatre réaux? donnez-la-moi; quand le docteur mon mari sera de retour, je vous la rendrai. — Oui , j'en ai bien une , reprit Contreras ; mais elle est engagée pour vingt-deux mara-

4 . Le mol espagnol, comme le mol français , veut àir^ gfeiite Jûsm,

védis, prix dé mon souper d'hier soir. Donnez-les-moi, et j*irai dégager la pièce à vol d'oiseau. — Nous n'avons pas un cuarfo entre nous toutes , reprit dona Clara, et vous nous demandez vingt- deux maravédis I Allez, Contreras, vous n'«ivez jamais le sens commun. > Une des femmes présentes , voyant la stérilité de la maison, dit à Préciosa : « Fille, est-ce qu'on peut faire la croix avec un dé d'argent ? — Certes , répondit Préciosa , on fait les meilleures croix du monde avec des dés d'argent , pourvu qu'il y en ait beaucoup. — Moi , j'en ai un, reprit la suivante; si c'est assez', le voilà , à condition que tu me diras aussi ma bonne aventure. — Tant de bonnes aventures pour un dé 1 s'écria la vieille Bohémienne. Enfant, dépêche-toi , car il se fait nuit, j Préciosa prit le dé, puis la main de madame la lieutenante, et dit :

Belle, be^e, aux mains d'argent, ton mari t'aime plus que le roi des Alpuxarres.

Tu es une colombe sans fiel; mais quelquefois tu deviens terrible comme une lionne d'Oran, ou une tigresse d'Ocana '.

Mais , en un pif et paf , ton courroux se passe , et tu redeviens comme de la cire, ou comme une douce brebis.

Tu querelles beaucoup, et tu manges peu; tu te montres parfois un peu jalouse, car le lieutenant est badin, et il aime- à déposer sa .verge nàagistrale.

Quand tu étais demoiselle , un beau garçon t'a aimée ; maudits soient les entremetteurs qui viennent déranger les inclinations!

Si par hasard tu avais été religieuse , tu commanderais aujourd'hui dans ton couvent ; car d'une abbesse tu as plus de quatre cents qualités.

Je ne voudrais pas te le dire, mais n'importe, allons : tu deviendras veuve une autre fois, et deux autres fois te remarieras.

Ne pleure pas, madame, car nous autres Bohémiennes nous ne disons pas toujours l'Évangile. Allons, madame, ne pleure pas.

Pourvu que tu meures avant le seigneur lieutenant, ce sera assez pour éviter les inconvénients du veuvage qui te menace.

Tu hériteras , et promptement , d'une fortune abondante. Tu auras un fils chanoine , je ne sais dans quelle église;

Mais non à Tolède , c'est impossible. Tu auras une' fille blonde et blanche, et, si elie est religieuse, elle deviendra également abbesse.

Si ton mari ne meurt pas avant quatre semaines, tu le verras corrégidor de Burgos ou de Salamanque. ^

4. Ocana est une ville de la Manche, A quinze lieues de Madrid. CeUe manière plaisante de dire une tigresse d'Hyrcanie (de Hyrcania) se trouve aussi dans la nouvelle de Binconète et Cortadillo.

Tu as une envie', ahl quelle jolie chose 1 Jésus, quelle lune brillante! quel soleil qui, là- bas aux Antipodes, éclaire les sombres vallées I

Pour le voir , plus de deux aveugles donneraient plus de quatre blancs. Maintenant, oui, c'est le cas de rire; ahl que cette saillie a de grâce !

Garde-toi des chutes, principalement sur le dos; d'ordinaire elles sont dangereuses pour les dames de qualité.

Il y a d'autres choses à te dire : si tu m'attends le vendredi , tu les sauras; elles sont fort plaisantes, mais quelques-unes annoncent des malheurs.

Préciosa finit là sa bonne aventure , ayant allumé dans le cœur de toutes les assistantes le désir de savoir la leur. Toutes la lui demandèrent, mais elle les remit au vendredi ï)rochain', après avoir reçu la promesse qu'elles auraient des réaux d'argent pour faire les croix. Sur ces entrefaites arriva le seigneur lieutenant, auquel on conta des merveilles de la Bohémienne. Il la fit danser un peu , et confirma pour légitimes et bien placées les louanges données à Préciosa. Il mit la main dans sa poche, et après Tavoir épluchée, secouée et ratissée bien des fois , à la fin il retira la main vide, c Pardieu, dit-il, je n'ai pas une obole ; donnez, vous, doua Clara, donnez un réal à Préciosa ; je vous le rendrai plus tard. — Certes , voilà- qui est bon, seigneur, répondit dona Clara ; oui vraiment, le réal est tout prêt. Nous n'avons pas trouvé entre nous toutes un cuarto pour faire le signe de la croix, et vous voulez que nous ayons un réal T Donnez-lui donc quelqu'un de vos rabats, ou quelque chose enfin ; un autre jour, Préciosa reviendra nous voir, et nous la régalerons mieux. — Eh bien 1 reprit le lieutenant, pour que Préciosa revienne une autre fois , je ne veux rien lui donner aujourd'hui. — Au contraire, s'écria Préciosa: si l'on ne me donne rien , je ne reviendrai jamais ici ; mais si, pourtant, je reviendrai pour servir de si nobles seigneurs : seulement, je me mettrai bien dans l'estomac qu'on n'a rien à me donner du tout, et je m'épargnerai la peine d'attendre. Vendez la justice, seigneur lieutenant, vendez la justice, c'est le moyen d'avoir de l'argent ; si vous faites des modes nouvelles , vous êtes sûr de mourir de faim. Tenez , seigneur , j'ai ouï dire par ici, et, quoique jeunette, je comprends que . ce ne sont pas de trop bons pfopoâ, qu'il faut tirer de l'argent

4 . Une envie , un seing , s'appelle en espagnol lunar $ de U le jeu de mots qui va suivre.

des offices pour payer les condamaations de la résidence', e;t pour solliciter avec succès d'autres emplois. — C'est ce que disent et ce que font les gens sans âme, répliqua le lieutenant; mais le juge qui rend bon compte de'ses actions à sa résidence n'aura point à supporter de condamnation; et le bon usage qu'il aura fait de son emploi sera le protecteur qui lui en fera obtenir un autre. — Votre Grâce parle comme un saint ,, seigneur lieutenantivrépondit Préciosa : agissez de la sorte, et nous vous couperons des lambeaux d'habit pour en faire des reliques. — Tu sais bien dés choses , Préciosa, reprit le lieutenant; tais-toi, et je ferai en sorte que tu paraisses sous les yeux de Leurs Majestés, car tu es vraiment un morceau de roi. -^Ohl non, repartit Préciosa; ils me voudront pour jongleuse , je n'y entendrai rien, et tout sera perdu. S'ils me voulaient pour se divertir de mon esprit, à la bonne heure, je me laisserais conduire ; mais il y a des palais où les jongleurs réussissent mieux que les gens d'esprit. Moi, je me trouve bien d'être Bohémienne et pauvre, et que la chance tourne comme le ciel voudra. — Allons , petite fille , dit alors la vieille Bohémienne , ne parle pas davantage ; tu as déjà beaucoup parlé, et tu en sais plus long que je ne t'en ai appris. Ne te fais pas si fine, tu te casseras la pointe ; parle de ce que tes années te permettent de savoir , et ne t'envoie pas si haut: il n'y a pas d'élévation qui ne menace de cbute. — Ces Bohémiennes ont le diable au corps , » s'écria le lieutenant. Elles prirent alors congé de la compagnie , et , comme elles partaient, la suivante au dé dit à Préciosa: c Dis -moi la * bonne aventure, Préciosa, ou rends-moi mon^ dé ; je n'en ai pas d'autres pour coudre. — Madame la suivante, répondit Préciosa , figurez-vous que je vous l'ai dite , et pourvoyez- vous d'un autre dé, o% bien ne faites ni ourlet ni effilé jusqu'au vendredi o(i je reviendrais Alors je vous dirai plus d'aventures que n'en contient un livre de chevalerie, j Les Bohémiennes s'en allèrent , et se réunirent à plusieurs paysannes qui ont coutume de quitter Madrid à l'heure de VAve Maria pour regagner leurs villages. De cette façon , elles étaient en nombreuse compagnie, et s'en retournaient bien en sûreté:

. A. À rexpir&tion de leurs charges, plusiearg employés de TÉlat étaient tenus de résider quelque temps dans le pays qu'ils avaient administré, pour répondre aux réclamations de leurs anciens subordonnés devenus leurs égaux.

c'est ce que souhaitait la yieillô Bohémienne, qui vivait dans une continuelle frayeur qu'on ne lui enlevât par violence sa Préciosa.

Or, il arriva qu'un beau matin, comme la grand'mère et la petite-fille Tenaient à Madrid faire la récolte avec les autres Bohémiennes, dans une petite vallée qui est à cinq cents pas environ avant d'arriver à la ville, elles aperçurent uii beau jeune homme, en riche équipage de route. Son épée et sa dague brillaient comme une châsse d'or, et il portait un chapeau orné d'un riche bourdalou et de plumes de diverses couleurs. Les Bohémiennes s'arrêtèrent en le voyant, et se mirent à le considérer avec attention, étonnées qu'à de telles heures heures un si beau jeune homme fût en tel lieu, seul et à pied. Lui s'approcha d'elles, et s'adressant à la maîtresse Bohémienne : c Par votre vie, lui dit-il, faites-moi le plaisir, ma chère amie, d'entendre à l'écart, vous et Préciosa, deux mots qui seront tout h votre profit. — Pourvu* que nous n'ayons pas à nous détourner beaucoup ni à nous arrêter longtemps, répondit la vieille, à la bonne heure. » Puis, appelant Priéciosa, ils s'éloignèrent tous trois ensen^le à une vingtaine de pas. Là, debout co'mme ils se trouvaient, le jeune homme leur dit : c Je suis tellement épris des talents, de l'esprit et de la beauté de Préciosa, qu'après avoir fait bien des efforts pour éviter de descendre à cette eitrémité, je me trouve à la fin plus réduit, plus subjugué que jamais, et dans l'impossibilité de m'en défendre. Je suis, mesdames, et c'est un nom que j'aurai toujours à^ vous donner si le ciel favorise ma prétention, je suis chevalier, comme peuvent vous le prouver les insignes que je porte. > Alors, entr'ouvrant son manteau, il découvrit sur sa poitrine la croix d'un des ordres les plus qualifiés qu'il y ait en Espagne, c Je suis, ajouta-t-il, fils d'uilHel (des motifs de convenance empochent de déclarer son nom), qui me tient sous sa tutelle et sa protection. Je suis 'fils unique, et, comme tel, j'attends un raisonnable majorât. Mon père est maintenant à la cour, où il sollicite une charge importante qu'il est sur le point d'obtenir, étant déjà proposé. Bien que j'aie la qujilitë et la noblesse que je viens de vous indiquer, et dont vous devez déjà vous faire une exacte idée, je voudrais pourtant ôtre tout à fait grand seigneur, pour élever à ma^randeur l'humilité de Préciosa, en la faisant mon égale et ma dame. Je ne la recherche pas pour la tromper, et mon amour est trop sérieux, trop profond, pour qu'il y ait place à nulle espèce de fausseté.

LA BOHËMIËNNË DE MADRID. Ul

Je yeux seulement la servir <fe la maulère qui lui conviendra le mieux ; sa volonté est la mienne. A son égard, mon âme sera de cire; elle y pourra imprimer ce qui lui plaira, et pour conserver, pour garder ses ordres, ils ne seront pas comme imprimés sur la cire, mais comme gravés dans le marbre, dont la dureté résiste à Taction du temps. Si vous ajoutez foi à la vérité, de mes paroles, mon espoir n'a pas à redouter de déception ; mais, si vous ne me croyez pas, vos soupçons me tiendront dans une crainte perpétuelle. Yoici mon nom (et il le dit) ; celui de mon père, vous le savez déjà ; la maison où il demeure est dans telle rue, elle a telles et telles enseignes; il a des voisins près de qui vous pouvez prendre des informations, et vous pouvez même vous adresser à ceux qui ne sont pas ses voisins : car la qualité de mon père, son nom et le mien, ne sont pas si obscurs qu'on ne les connaisse dans les cours du palais, et même dans toute la capitale. J'apporte ici cent écus d'or, pour vous les donner en arrhes et en signe de ce que je pense vous donner; car celui qui livre son âmelie peut refuser sa fortune, i

Tandis que le gentilhomme parlait ainsi, Préciosa l'examinait très-attentivement, et sans doute que ni sa mine ni ses propos ne lui semblèrent mal. Se tournant vers la vieille •: « Pardonnez-moi, grand'mère, lui«dit>elle, si je j>rends la permission de répondre à cet amoureux seigneur. — Répondis ce que ttt voudras, ma fille, répliqua la vieille. Je sais que tu aar de l'esprit pour tout, j Préciosa reprit donc : c Moi, seigneur chevalier, quoique Bohémienne pauvre et humblement née, j'ai ici dedans un certain petit esprit fantastique qui me mène à de gtrandes choses. Ni les promesses ne m'émeuvent, ni les cadeaux ne mè subjuguent, ni les soumissions ne me font plier, ni les galanteries ne m'épouvantent. Bien que j'aie à peine quinze ans, puisque, d'après le compte de ma grand'mère, je ne, les atteindrai qu'à la Saint-Michel, je suis déjà vieille par la pensée, et je comprends plus de choses que ne le promet mon âge, moins par l'expérience que par mon heureux naturel. Mais enfin, par l'une ou par l'autre, je sais que, chez les nouveaux amants , les passions amoureuses sont comme des transports inconsidérés qui font sortir la volonté de ses gonds, laquelle, affrontant tous les obstacles, se précipite follement à la poursuite de son désir; et, lorsqu'elle croit atteindre le paradis de ses visions, elle tombe dans l'enfer de ses peines. Si elle obtient ce qu'elle convoite, le

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dësir décroît avec la possession de la chose désirée, et peutêtre, les yeux de Tenteiidelment s'ouvrant alors, on voit qu'il est juste de haïr ce que Ton adorait auparavant. Cette crainte fait naître en moi une telle réserve , que je ne crois à aucttue parole et que je doute de hien des œuvres. Je n'ai qu'un seul bijou que j'estime plus que la vie : c'est celui de ma pudeur et de ma virginité. Je ne veux pas le vendre à prix de promesses et de cadeaux ; car enfin il serait vendu, et, s'il .pou* tait être acheté, il mériterait peu d'estime. Je ne veux pas non plus me le laisser ravir par des ruses et des perfidies. J'aime mieux l'emporter à la sépulture, et plaise au ciel qu'il en soit ainsi, plutôt que de le mettre en danger d'être assailli, souillé par des chimères et des fantaisies. C'est une fleur, celle de la Virginité, qui devrait, s'il était possible ; ne pas se laisser oU fenser même par l'imagination. Quand la rose est coupée du rosier, avec quelle vitesse elle se fane et quelle facilité t L'un la touche, l'autre la sent, celui-ci la défeuille, et finalement elle périt en des mains grossières. Si vous venez, seigneur, seulement pour ce bijou, vous ne l'obtiendrez qu'attaché 'par les liens du mariage; car, si ma virginité doit courber la tête, que ce soit du moins sous ce joug sacré. Alors, ce ne serait pas la perdre, mais l'employer en honnêtes marchés qui promettent d'heureux bénéfices: Si vous voulez être mon époux» je serai votre femme. Mais bien des conditions doivent précéder le mariage, et bien des vérifications. D'abord je dois savoir si vous êtes qui vous dites. Ensuite, quand cette vérité sera reconnue, vous devrez abandonner la maison de vos parents et la troquer contre nos tentes, après avoir pris le oostume bohémien. Tous suivrez deux années de cours de nos écoles, pendant lesquelles je m'assurerai de votre caractère, et vous du mien. Au bout de ce temps-là, si vous êtes content de moi, et moi de vous , je me livrerai à vous pour épouse. Jusque-là, vous devez me traiter en sœur, et moi vous servir humblement. Considérez que, pendant le temps de ce noviciat, il pourra se faire que vous recouvriez la vue, que vous avez perdue à présent, ou pour le moins troublée, et que vous re- ' connaissiez qu'il vous convenait de fuir ce que vous poursuivez aujourd'hui avec tant d'ardeur. Une fois que vous aurez recouvré la liberté perdue, un beau repentir fait pardonner toute espèce de faute. Si vous voulez, sous ces conditions, entrer comme soldat dans votre milice, la chose est en votre main ; mais vous ne toucherez pas ^ un doigt de la

mienne , pour peu que Tune de ces conditions vienne à manquer. »

Le jeune homme resta stupéfait aux propos de Préciosa, et se mit, comme un extatique, à regarder fixement la terre, faisant connaître qu'il réfléchissait profondément à ce qu'il devait répondre. En le voyant ainsi, Préciosa reprit la parole : c Ce n'est pas, dit-elle, une affaire si peu importante qu'elle puisse ni doive se' résoudre en aussi peu de temps que nous en avons ici. Retournez^ seigneur, à la ville, et pesez mûrement ce qui vous convient le mieux. Vous pourrez, dans ce môme endroit, me parler tous les jours de fête, soit à l'aller, soit au retour de Madrid. » A cela, le gentilhomme répondit : c Quand le ciel ordonna que je t'aimasse, ma Préciosa, je résolus de faire pour toi tout ce que ta volonté s'aviserait de me demander. Jamais cependant il ne me vint à la pensée que tu- me demanderais ce que tu me demandes ; mais, puisque ton désir est que mon goût se règle et s'accommode^ au tien, compte-moi pour Bohémien dès aujourd'hui ; fais de moi toutes les expériences qu'il te plaira, sûre de me trouver toujours le même que je me montre à présent. Vois, quand veux-tu que je change de costume? Moi, je voudrais que ce fût sur-le-champ. Sous le prétexte d'aller en Flandre, je tromperai mes parents, et je tirerai d'eux assez d'argent pour passer quelques jours« Je n'en demanderai que huit pour préparer mon départ, et, quant aux gens qui devront m'accompagner, je saurai les tromper de manière que ma résolution s'accomplisse. Ce que je te demande, si déjà je puis avoir assez d'audacç pour te demander quelque chose, pour t'en suppjier, c'est, après' t'être informée aujourd'hui de ma qualité et de celle de mes parents, de ne plus retourner à Madrid ; car je ne voudrais pas que quelqu'une des trop nombreuses occasions qui peuvent s'y rencontrer m'enlevât le bonheur qui me coûte si cher. — Oh I pour cela non, seigneur galant, répondit Préciosa. Saches qu'avec moi la liberté. doit marcher sans embarras, sans ennuis, et ne doit être ni étouffée ni troublée par les soucis de la jalousie. Du reste, mettez-vous bien dans l'esprit que je ne la prendrai pas si excessive qu'on ne reconnaisse du plus loin que mon honnêteté égale ma hardiesse. La première charge que je veuille vous imposer, c'est celle de la confiance que vous devez avoir en moi. Les amants, voyez-vous, qui débutent par témoigner de la jalousie, sont des simples ou des présomptueux. — Tu as Satan dans le corps, petite fille, s'écria

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en rinterrompant la yieille Bohémienne. Vois on peu, tu dis des choses que ne dirait pas un professeur de Salamanque. Tu t'entends en amour, en jalousie, en confiance; comment cela? En vérité, tu me rends folle, et je suis là à t'écouter comme j'écouterais une personne possédée du démon, qui parle latin sans le savoir. — Taisez-vous, grand'mère, répondit Préciosa, et sachez que toutes les choses que vous m'entendez dire sont des sornettes et des enfantillages à côté de toutes celles plus sérieuses qui me restent dans la poitrine, j ' ^

Tout ce que disait Préciosa, tout Tesprit, toute la .discrétion qu'elle montrait, c'était jeter de l'haile sur le feu qui brûlait dans le cœur de l'amoureux gentilhomme. Finalement, ils tonb-

' bèrent d'accord qu'à huit 'jours de là ils se re verraient au même endroit; que le jeune homme viendrait leur rendre compte de l'état où se trouvaient ses affaires, tandis qu'elles auraient eu le temps de vérifier l'exactitude de ce qu'il leur avait dit. Le jeune homme tir& une bourse de brocart, qui contenait , leur dit-il , les cent écus d'or, et la remit à la vieille* Préciosa ne voulait point qu'elle les acceptât ; mais la Bohé^ mjenne lui dit : c Tais-toi , petite fille ; la meilleure preuve qu'ait donnée ce seigneur qu'il est épris et soumis , c'est d'avoir rendu les armes , en signe de soumission. Donner, en quelque occasion que ce soit , fut toujours l'indice d'un cœur

• généreux; et rappelle-toi le proverbe qui dit : Prier le ciel, et donner du maillet *. D'ailleurs, je ne veux point que, par ma faute , les Bohémiennes perdent le renom qu'elles ont acquis depuis bien des siècles, d'être cupides et ménagères. Tu veux que je refuse cent écus d'or, Préciosa? cent écus que Ton peut porter cousus dans l'ourlet d'un jupon qui ne vaille pas deux réaux,''et les garder là comme uuq rente perpétuelle sur ' les pâturages d'Estrémadure? y penses-tu? Mais si quelqu'u^ de nos fils , de nos petits-fils ou de nos parents , tombait par quelque malheur dans les mains de la justice, y aurait-il une aussi bonne recommandation à faire parvenir à l'oreille du juge ou du greffier que ces écus , s'ils arrivent à leurs bourses? Trois fois, et pour trois délits différents, je me suis vue presque montée sur l'âne pour être publiquement fouettée : une fois, c'est un pot d'argent qui m'a délivrée; une autre, un collier de perles ; une autre , enfin , quarante pièces de huit réaux , que je changeai contre de la monnaie de cuivre, en

i . C'est noire proverbe : Aide-toi , le ciel Caidera,

donnant vingt réaux de pluis pour le change. Prends garde, ma fille , que nous exerçons un métier dangereux , plein d'encombrés f de faux pas et d'occasions de chute. 11 n'y a pas de défenses qui nous protègent plus vite et. plus sûrement que les armes du grand Philippe. Il ne faut point dépasser son p/us ultra *. Avec un doublon à deux faces, la triste face du procureur se montre riante , et nous réjouissons celle de tous les ministres de la mort , qui sont des harpies pour nous autres Bohémiennes. Ils ont plus de plaisir à nous dépouiller, à nous écorcher, qu'à faire rendre gorge à un voleur de grand -chemin. Jamais , quelque déchirées et déguenillées qu'ils nous Voient, ils ne nous croient pauvves; ils disent que nous sommes comme les pourpoints des gabachos * de Belmonte , pleins de graisse et de trous , mais pleins de doublons. — Par votre vie, grand'mère, s'écria Préciosa, n'en dites pas davantage. Vous êtes en train d'alléguer tant de lois en faveur du droit de garder l'argent , que vous épuiserez toutes celles des empereurs. Allons , gardez ces écus , et grand bien vous en advienne ; mais plaise à Dieu que vous les enterriez dans une sépulture d'où ils ne revoient jamais la clarté du soleil, et d'où il ne soit pas nécessaire de Iqs tirer ! A nos compagnes il faudra donner quelque chose , car il y a longtemps qu'elles nous attendent , et elles doivent commencer à se fâcher. — Bah ! répliqua la vieille,, elles verront de cette monnaie d'or comme elles voient le Grand-Turc à présent. Ce bon seigneur verra s'il lui reste quelques pièces d'argent, ou quelques ctiartos, et les partagera entre elles ; avec peu de chose, elles seront contentes. — Oui, j'en ai, > reprit le galant; et il tira de sa poche trois pièces de huit réaux , dont il fit présent aux trois jeunes Bohémiennes , ce qui les rendit plus gaies et plus contentes que ne l'est d'habitude un auteur de comédies', lorsque, étant en rivalité avec quelque autre , on ajoute à son nom sur les affiches, au coin des rues, vtc/or, t;tc^or. Enfin, il demeura convenu, comme on l'a dit, que le gentilhomme reviendrait à huit jours de là et qu'il s'appellerait, lorsqu'il se ferait Bohémien, Andrès Gaballfero * : car il y avait justement parmi eux des Bo-

4 • Les monnaies espagnoles portent au revers les colonnes d'Hercule , arec la fière devise : Plus ultra,

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