CabalUro tigaitie cavalier, gentilhomme
Les NouvBlLES de Cervantes. 7
U6 LÀ BOHEMIENNE DM MADRID.
hémiens portant ce nom de famille. Andréa (c'est ainsi que nous rappellerons désormais) n'osa point embrasser Préciosa; au con* traire, lui ayant envoyé son âme arec ses regards, privé d'elle, si Ton peut ainsi dire, il les quitta, et rentra dans Madrid, où elles le suivirent pleines de joie. Préciosa, un peu éprise, plus par bienveillance que par amour, de la bonne mine d'Andrès, sentait déjà le désir de s'informer s'il était ce qu'il avait dit.
Elle entra dans Madrid, et, quand elle eut traversé quelques rues, elle rencontra le page poëte, celui du couplet et de l'écu. Dès qu'il la vit, il s'approcha d'elle, c Sois la bienvenue, Préciosa, lui dit41. As*tu lu par hasard les couplets que je t'ai donnés l'autre jour? — Avant que je réponde un mot, repartit Préciosa, il faut que vous me disiez une vérité , par la vie de ce que vous aimez le plus. — En m'adjurant ainsi, répliqua le page, je ne refuserai nullement de la dire , dût^Ue me coûter la vie. •— Eh bien I la vérité que je veux que vous disiez, reprit Préciosa, c'est si par bonheur ' vous êtes poëte. — Si je l'étais, repartit le page, ce serait forcément par bonheur. Mais il faut que tu saches, Préciosa, que ce nom de poëte, bien peu de gens le méritent ; aussi ne le suis- je point, mais seulement un amateur de poésie. Toutefois , quand j'en ai besoin , je ne vais ni chercher ni mendier les vers d'autrui. Ceux que je t'ai donnés sont de moi , aussi bien que ceux que je te donne à présent ; mais je ne suis pas poëte pour cela, à Dieu ne plaise! —Est-il donc si mauvais d'être poëte ? répondit Préciosa. ^- Mauvais, non, reprit le page ; mais être poëte en cachette ne me semble pas très-bon. n faut user de la poésie comme d'un bijou trèsprécieux, que son maître ne porte pas tous les jours, qu'il ne montre pas à toutes gens et en toute occasion, mais, au contraire, quand il est sage et raisonnable de le montrer. La poésie est une belle jeune fille, chaste, honnête, discrète, spi* rituelle, solitaire et retirée , qui se retient dans les bornes de la plus stricte discrétion. Elle est amie de la solitude; les ruisseaux la divertissent , les prairies la consolent , les arbres la désennuient , les fleurs la réjouissent , et , finalement , elle charme etinstruit tous ceux qui la fréquentent. — - Cependant, reprit Préciosa , j'ai ouï dire qu'elle est très-pauvre , et môme quelque peu mendiante. — C'est tout au rebours , s'écria le page; car il n'y a pas de- poëte qui ne soit riche, puisqu'ils Vivent tous contents de leur situation : philosophie à l'usage
4 . Por Ventura; c'est l'expretsion esptigiiole pour dire par basahl.
LA BOHBMIENNK DB MADRID. Ikl
de peu da monde. Mais qui t'« poussée, Préciosa, à me faire cette question ? ^ Ce qui m'j a poussée , répondit Préciosa , c'est que , tenant tous les poètes , ou presque tous , pour pau* vres, j'ai été émerreillée de cet écu d'or que vous m'avez donné roulé dans yos vers. Mais à présent que je sais que tous n'êtes pas poëte > mais seulement amateur de poésie , il se pourrait que vous fussiez riclie. Toutefois , j'en doute : car par ce goût qui vous tient de faire des couplets doit s'en aller et se fondre toute la fortune que vous pouvez avoir. Il n'y a pas de poëte, à ce que l'on dit , qui sache conserver la fortune qu'il a , ni acquérir celle qui lui manque. — Eh bien! je ne suis pas de ceux-là, répliqua le page : je fais des vers, et pourtant ne suis ni riche ni pauvre. Sans le regretter et sans le décompter, comme font les Génois ' des dîners qu'ils donnent, je puis bien donner un écu, et même deux, à qui me convient. Tenez, perle précieuse, prenez ée second papier, et ce second écu qu'il contient, sans vous mettre à chercher si je suis pôëte ou non. Je veux seulement que vous croyiez que celui qui vous le donne vaudrait avoir, pour vous les donner aussi , les richesses de Midas. j En disant cela, il lui remit un papier. Préciosa, l'ayant tâté , reconnut qu'il y avait dedans un écu. c Ce papier, lui ditrelle, devra vivre bien des années, puisqu'il renferme deux âmes : l'une, celle de l'éou ; l'autre, celle des vers, qui sont toujours pleins d'eimes et de cœviifB. Mais il faut que le seigneur page apprenne que je ne veux pas tant d'âmes avec moi. S'il ne retire l'une, il n'y a de garde que j'accepte l'autre. C'est comme poëte que je l'aime, et non comme faiseur de cadeaux ; de cette façon nous aurons une amitié durable, car on peut plutôt se passer d'un écu, quelque fort qu'il soit, que de la façon d'un fomawiB^ -*< Eh bien I Préciosa, répondit le page, puisque tu veux absolument que je sois pauvre, ne refuse pas du moins l'âme que je t'envoie dans ce papier. Rends^moi l'écu, et, pourvu que tu le touches avec ta main^ je le garderai comme une relique tant que la vie me durera. >
Préciosa ôta l'écu du papier, qu'elle garda , mais qu'elle ne voulut point lire dans la rue. Le page lui dit adieu, et s'en alla joyeux et triomphant , croyant déjà que Préciosa était à lui j puisqu'elle lui parlait avec tant d'afGabilité. Pour elle , comme son intention était de chercher la maison du père d'Andrès ,
I. LéB Génois j qui aTtiènt beaucoup de comptoirs en Espagne, étaient renommés par leur aTarice et leur rigidité conimerciaie.
sans vouloir s'arrêter à danser nulle part, elle fut bientôt dans la rue indiquée , qu'elle connaissait parfaitement. Quand elle en eut parcouru la moitié , elle porta les yeux à des balcons de fer doré qu'on lui avait donnés pour enseignes, et aperçut un gentilhomme d'une cinquantaine d'années , d'un aspect grave et vénérable , qui portait une croix rouge sur la poitrine. Celui-ci n'eut pas plutôt vu de son côté la Bohémienne qu'il s'écria : « Montez, jeunes filles, on vous fera l'aumône, i A sa voix, trois autres gentilshommes accoururent au balcon, et parmi eux l'amoureux Andrès , lequel , en apercevant Préciosa , perdit couleur, et fut sur le point de perdre connaissance , tant sa vue lui causait d'émotion. Toutes les Bohémiennes montèrent , à l'exception de la vieille , qui resta en bas pour s'informer auprès des domestiques de la vérité des propos d' Andrès.
Quand les Bohémiennes entrèrent. dans la salle , le vieux gentilhomme disait à ses amis : c Ce doit être sans doute la belle Bohémienne , celle dont on parle dans tout Madrid. — Elle-même, répondit Andrès, et sans doute aussi c'est la plus belle créature qu'on ait jamais vue. — Voilà ce qu'on dit, re* prit Préciosa , qui avait tout entendu en entrant ; mais franchement on doit se tromper de la moitié du juste prix. Jolie, je crois bien l'être ; mais aussi belle qu'on le dit, je n'en ai pas seulement la pensée. — Par la vie de don Juanico, mon fils, s'écria le vieillard, vous êtes encore plus belle qu'on ne le dit, jolie Bohémienne. — Et quel est don Juanico, votre fils? demanda Préciosa. -— Ce galant qui est à côté de vous, répondit le gentilhomme. — En vérité, reprit Préciosa, je pensais que Votre Grâce avait juré par la vie de quelque marmouset de deux ans. Voyez un peu quel don Juanico I quel petit bijdu 1 m'est avis qu'il pourrait fort bien être marié, et, suivant certaines lignes qu'il a sur le front, trois ans ne se pasçeront pas sans qu'il le soit, et fort à son goût, à moins que d'ici là on ne le perde ou ne le change. — Assez, dit un des assistants ; la Bohémienne se connaît en lignes. >
Cependant les trois jeunes Bohémiennes qui accompagnaient Préciosa se reculèrent dans un coin de la salle, et, se cousant l'une à l'autre, comme on dit, la bouche à l'oreille, elles se serrèrent bien pour ne pas être entendues, c Amies» dit la Cristina, voilà le gentilhomme qui nous a donné ce matin les trois pièces de huit réaux. — C'est vrai, répondirentelles ; mais n'en parlons pas, et ne lui disons rien, s'il ne nous
parle le premier. Qui sait? peut-être veut-il qu'on ne le sache pas. » Tandis que cela se passait entre les trois jeunes commères, Préciosa répondait au sujet des lignes : c Ce que je vois ayec les yeux, je le devine avec le doigt. A l'égard du seigneur don Juanico, ce que je sais, et sans lignes, c'est qu'il est quelque peu prompt à s'amouracheri impétueux, bouillant, et grand prometteur de choses qui paraissent impossibles. Et plaise à Dieu que, de plus, il ne soit pas menteur I ce qui serait le pire de tout. Il doit faire bientôt un voyage très-loin d'ici ; mais une chose pense le bidet, et une autre celui qui le selle : l'homme propose et Dieu dispose ; peul^être pensera-t-il se rendre à Onez, et ira-t-il tomber à Gamboa. — En vérité, Bohémienne, répondit don Juan, tu as trouvé juste sur bien des points de mon caractère ; mais, quant à être menteur, tu vas bien loin de la vérité, car je me pique de la dire en toute rencontre. A l'égard du long voyage , tu as encore deviné juste ; car, sans aucun doute, s'il plaît à Dieu, dans quatre ou cinq jours je partirai pour la Flandre, bien que tu me menaces d'être obligé de changer de chemin. Je ne voudrais pas, vrair ment, qu'il m'arrivât quelque accident en route capable d'em* pêcher mon projet. — Taisez-vous, mon petit seigneur, répondit Préciosa, et recommandez-vous à Dieu ; tout se fera pour le mieux.^ Sachez que je ne sais rien de ce que je dis ; mais il n'est pas étonnant que, parlant beaucoup, à tort et à travers, je réussisse en quelque chose. Ce que je voudrais, c'est réussir à te persuader de ne point partir, mais, au contraire, de calmer ton ardeur et de rester avec tes patents, pour leur donner une heureuse vieillesse. Je n'aime pas ces allées et venues en Flandre, surtout pour les jeunes gens d'un âge aussi tendre que le tien. Laisse-toi grandir et grossir un peu, pour que tu puisses supporter les fatigues de la guerre. D'ailleurs, tu as bien assez de guerre chez toi ; bien assez de combats amoureux se livrent dans ton cœur. Calme-toi, calme-toi, petit turbulent; et prends bien garde à ce que tu fais avant de te marier. Maintenant, donne-nous une aumône, au nom de Dieu et de ce que tu es : car, francli^ement, je crois que tu es bien né, et, si à cette qualité se joint celle d'être véridique, je chanterai victoire pour avoir deviné juste en tout ce que je t'ai dit. — Je t'ai déjà dit, jeune fille, répliqua don Juan, celui qui devait devenir Andrès Caballero , que tu as deviné juste en toute chose, si ce n'est en la crainte que tu as que je ne sois pas très-sincère. En cela, tu te trompes, assurément. La parole que
je donne au milieu des champs, je la tiendrai à la ville, ou partout ailleurs, sans qu'on en réclame Texëcution : car celuilà ne peut se piquer d'être gentilhomme, qui trempe d^ns le vice du mensonge. Mon père te fera l'aumône pour Dieu et pour moi; car, en vérité, j'ai donné ce matin tout oe que j'avais à certaines dames, de qui je n'oserais garantir, de l'une d'elles surtout, qu'elles sont aussi douces et tendres que belles. > Gristîna, entendant ces mots, dit aux autres Bohémiennes , avec autant de mystère que la première fois : < Hein ! petites filles ; qu'on me tue s'il ne dit pas cela pour les trois pièces de huit réaux qu'il nous a données oe matin.
— Gela ne peut être, répondit une des deux autres, puisqu'il dit que c'étaient des dames; nous ne le sommes pas, et, s'il est véridique autant qu'il le dit, il ne pourrait mentir à ce point.
— Oh I ce n'est pas un si gros mensonge, reprit Gristina, que celui qui se fait sans nuire à personne et au profit de celui qui le fait. Mais avec tout cela je m'aperçois qu'on ne nous donne rien et qu'on ne nous fait pas danser. »
La vieille Bohémienne monta dans ce moment : c Allons, ma fille, dépêche-toi, s'écria-t-elle ; il est tard, et nous avons beaucoup à faire, et plus encore à dire. — Qu'y a-t-il donc, grand'mère? demanda Préciosa. Est-ce un fils ou une fille? — Un fils, et très-joli, ma foi, répondit la vieille. Viens, Préciosa, tu entendras des merveilles véritables. — Plaise à Dieu que l'enfant ne meure pas avant les relevailles ! s'écria Préciosa.
— On y donnera tous ses soins, répliqua la vieille. D'ailleurs, jusqu'à présent, les couches se sont bien faites, et l'enfant est comme un bijou d'or. — Bst*ce que quelque dame est accouchée? demanda le père d'Andrès Gaballero. — * Oui, seigneur, répondit la Bohémienne , et l'accouchement est si secret, que personne n'en sait rien, si ce n'est Préciosa, mol et une autre personne. Aussi, nous ne pouvons dire qui c'est. — Nous ne voulons pas le savoir non plus, reprit un des assistants ; mais malheureuse celle qui dépose son secret sur vos langues, et qui confi^ son honneur à votre assistance I — Nous ne sommes pas toutes mauvaises, répondit Préciosa, et peut-être y en a-t-il parmi nous qui se piquent d'être discrètes et sincères autant que l'homme le plus fier et le plas huppé qu'il y ait dans ^cette salle. Allons-nous-en; grand'mère : ici l'on ne fait pas grand cas de nous; en vérité, pourtant, nous ne sommes pas des voleuses, et nous ne demandons rien à personne. — Ne vous fâchez point, Préciosa, reprit le père : car,
de vous du moins, j'imagine qu'on ne peut rien présumer de mauvais ; votre charmant visage suffît à vous accréditer, et se rend oaution de votre bonne conduite. Par votre vie, Préciosa, dansez un peu avec vos compagnes ; j'ai là un doublon d^or à deux faces, dont aucune ne vaut la vôtre, bien que ce soient deux faces de rois, j
A peine la vieille eut-elle entendu ces mots, qu'elle s'écria : c Allons, petites âUes, les pans dans la ceinture, et faites plaisir à ces seigneurs. » Préoiosa prit le tambour à grelots, et les Bohémiennes, se mettant en danse, firent et défirent leurs pas entrelacés avec tant de légèreté et de grâce, qu'elles emportaient à leurs pieds les yeux de tous ceux qui les regardaient, surtout ceux d'Andrès, qui fixait les siens entre les pieds de Préciosa, comme s'ils eussent trouvé là le centre de leur félicité. Mais le sort vint à la troubler de façon qu'elle se changea en enfer. Il arriva que, dans la fougue de la danse, Préciosa laissa tomber le papier que lui avait donné le page, et, dès qu'il fut à terre, celui qui avait mauvaise idée des Bohémiennes le ramassa, et l'ouvrant aussitôt : c Bon I s'écriat-il, nous tenons un petit sonnet. Que le bal cesse, et qu'on écoute ; car, à en juger par le premier vers, il n'est pas du tout béte. 1 Préciosa s'en montra fâchée, ne sachant ce qu'il contenait ; elle pria qu'on ne le lût point et qu'on le lui rendit. Mais toutes les instances qu'elle mettait à le réclamer étaient autant d'aiguillons qui stimulaient le désir qu'Andrès avait de l'entendre. Enfin, le gentilhomme lut le sonnet à haute voix ; le voici :
Lorsque Préciosa touche le tambour de basque, et que son doux bruit frappe les airs insensibtes, ce sont des perles qu'elle répand avec les mains, ce sont des fleurs qu'elle laisse échapper, de sa bouche.
L*âme reste en suspens , et la raison devient folle , aux doux mouvements surhumains dont la netteté , la grâce et la décence portent sa renommée jusqu'au ciel élevé.
Elle traîne mille âmes attachées au moindre de ses cheveux, et, à la plante de ses pieds , l'Amour rend humblement ses deux flèches.
Elle aveugle et elle éclaire avec ses beaux soleils; c'est par eux que l'Amour maintient son empire, et il se croit même capable de plus grands prodiges.
Prenez garde à ce que vous avez dit , Préciosa , et à ce que vous allez dire. Ce ne sont point là des éloges du page , mais des coups de lance qui percent de part en part le cœur d'An-
drès qui les écoute. Youlez-vous en être sûr#, jeune fille? Eh bien, tournez les yeux, et vous le verrez évanoui sur sa chaise, pris d'une sueur de mort. Ne pensez pas, mademoiselle, qu'Andrès vous aime si peu sérieusement qu'il ne soit alarmé et blessé par la moindre de vos étourderies. Approchez -vous de lui , à la bonne heure , et dites-lui quelques paroles à l'oreille qui lui aillent droit au cœur, et qui le tirent de son évanouissement. Sinon , mettez- vous sur le pied de recevoir chaque jour des sonnets à votre louange , et vous verrez en quel état ils le mettront.
Tout se passa comme on vient de le dire. Quand Andrès, entendit le sonnet , mille visions jalouses le mirent en émoi. Il ne s'évanouit pas entièrement, mais il perdit couleur, au point qu'en le voyant , son père s'écria : c Qu'as-tu, don Juan ? On dirait que tu vas t'évanouir, tant tu es 4e venu pâle. — Attendez , dit aussitôt Préciosa; laissez-moi lui dire certaines paroles à l'oreille , et vous verrez qu'il ne s'évanouira point. » En effet, s'approchant de lui, elle lui dit, presque sans remuer les lèvres : c Beau courage pour un Bohémien 1 Gomment pourrez-vous , Andrès , supporter le tourment de la toca^, si vous ne pouvez- souffrir celui d'un morceau de papier ? » Puis , lui faisant une demi-douzaine de signes de croix sur le cœur, elle s'éloigna de lui; alors Andrès reprit un peu haleine,* et fit entendre que les paroles de Préciosa lui avaient fait du bien.
Finalement , le doublon à deux faces fut donné à Préciosa , qui dit à ses compagnes qu'elle le changerait et le partagerait noblement avec elles. Le père d' Andrès lui demanda de lui laisser par écrit les paroles qu'elle avait dites à don Juan, voulant en tous cas les savoir : c De très-bon cœur, répondit Préciosa, et soyez sûr, quoiqu'elles semblent une plaisanterie, qu'elles ont une vertu toute spéciale pour préserver du mal de cœur et des éblouissements. Voici ces paroles magiques :
c Petite tête, petite tête, tiens-toi bien, ne te laisse pas glisc ser, et mets-toi deux étançons de la patience bénie. Sollicite c la gentille confiance ; ne descends point à de basses pensées ; c tu verras des choses qui sentent le miracle , Dieu aidant et c saint Christophe le géant * . »
4 . Espèce de tortare qui consistait à Taire boire au patient des bandelettes de gaze avec de l'eau.
2. Dios delante jr san Cristoval gigante. Expression populaire pour dire avec l'aide de Dieu.
« Avec la moit#de»ces paroles, ajouta Préciosa, qu*on dira à la personne qui aurait des éblouissements, et six croix qu'on lui fera sur le cœur, elle redeviendra fraîche comme une pomme. » Quand la vieille Bohémienne «entendit le charme ' et comprit la ruse , elle resta stupéfaite; Andrès ne le fut pas moins, lui qiii vit que tout cela était une invention de cet esprit délié. Quant au sonnet , il resta à la compagnie , car Préciosa ne voulut pas le réclamer, pour ne pas donner 'une autre sueur froide à Andrès. Elle savait déjà, sans qu'on le lui eût appris , ce que c'était que donner des frayeurs et des soucis jaloux , que mettre , comme on dit , martel en tête aux* amants subjugués. Les Bohémiennes prirent congé d%la compagnie , et, au moment de partir, Préciosa dit à don Juan : c Tenez , seigneur, tous les jours de cette semaine sont bons pour les départs ; aucun n'est mauvais ; hâtez-vous donc de partir le plus tôt- que vous pourrez : une vie libre , large et fort agréable, vous attend, si vous savez vous y accommoder. — Cependant, à mon avis, répondit don Juan, celle du soldat n'est pas si libre qu'il n'y ait plus de sujétion que de liberté ; mais, avec tout cela, je ferai comme je verrai faire. — Et vous verrez plus que vous ne pensez , repartit Préciosa ; que Dieu vous conduise et vous mène à bien , comme le mérite votre bonne contenance, s Ces derniers mots rendirent Andrès tout content, et les Bohémiennes s'en allèrent plus contentes encore ; elles changèrent le doublon et se le partagèrent entre toutes également. Cependant la vieille gardienne prenait toujours une part et demie de ce qu'on ramassait , tant à cause de sa supériorité que parce qu'elle était la boussole qui guidait les autres dans le mare magnum de leurs danses, de leurs badinages , et même de leurs tours et de leurs tromperies.
Enfin arriva le jour où Andrès Caballero apparut un matin dans l'endroit même de sa première apparition, monté sur une mul& de louage et sans aucun domestique. Il y trouva Préciosa et sa grand'mère, lesquelles, l'ayant reconnu, l'accueillirent avec beaucoup de satisfaction. Il leur dit de le conduire au campement * avant que le soleil fût levé tout à fait, et qu'on pût reconnaître à la clarté du jour les détails de son signalement, si l'on était par hasard à sa recherche. Les deux femmes qui, averties d'avance, étaient venues seules, rebroussèrent
4 . Ensaîmo , paroles magiques pour guérir certaines maladies.
2. RanchOf baraques mobiles d'un àduar ou peuplade de Bohémiens.
chemin , et arrivèrent peu de temps aprè Ai leurs baraques. Andrès entra dans la plus grande du campement , où accoururent aussitôt pour le voir dix à douze Bohémiens , tous jeunes, gaillards et bien faits , que la vieille avait informés déjà du nouveau compagnon qui allait leur arriver, et cela , sans avoir besoin de leur recommander le secret : car, ainsi qu'dn l'a dit, ils le gardent tous.avec une sagacité et une exactitude incroyables. Ils jetèrent à Tinstant rœil sur la mule, et Fun d'eux dit sans plus tarder : c Cette bote pourra se vendre jeudi à Tolède. — Ohl pourlsela non, 's'écria Andrès, car il n'y a 'pas de mule de louage qui ne soit connue par tous les valets de muletiers qui circulent dans toute TEspagne. — Pardieu , seigneur Andrès , reprit un des Bohémiens , quand môme la mule aurait dans son signalement plus de signes qu'il n^ en aura pour annoncer le terrible jour du jugement dernier, nous saurons ici la transformer de manière qu'elle ne soit connue ni de la mère qui l'a mise au monde, ni du mattre qui Ta élevée. — C'est égal , répondit Andrès , pour cette fois il faut prendre et suivre mon avis ; cette mule doit ôtre tuée et enterrée dans un lieu où ses os môme ne paraissent plus. — Grand péché ! s'écria un autre Bohémien ; faut-il ôter la vie à une innocente ? Que le bon Andrès ne dise pas un tel enfantillage , mais plutôt qu'il fasse une chose : qu'il regarde bien la bote à présent, de façon que son signalement lui reste bien gravé dans la mémoire , puis qu'il me la laisse emmener. Si d'ici à deux heures il la reconnaît, qu'on me larde tout le corps comme à un nègre fugitif. — Je ne consentirai nullement, répliqua Andrès, à ce que la mule ne meure pas, quelque assurance qu'on me donne de sa transformation ; je crains, moi, d'être découvert si la terre ne la couvre pas. Mais si Ton veut la garder pour le profit qu'il y aurait à la vendre, je ne viens pas si nu, si dépouillé, à cette confrérie, que je ne~ puisse payer pour ma bienvenue plus que ne valent quatre mules. — Puisque le seigneur Andrès Caballero le veut ainsi, ajouta un autre Bohémien, que la pauvre innocente meure donc; et Dieu sait si je la regrette, tant pour sa jeunesse, puisqu'elle n'a pas encore cessé de marquer, chose fort rare parmi les mules de louage , que parce qu'elle doit avoir bonne allure, car elle n'a ni croûtes sur les flancs ni plaies de coups d'éperon. »
On ajourna la mort jusqu'à la nuit , et pendant le reste du jour on fit les cérémonies suivantes pour la réception d' Andrès en qualité de Bohémien. On débarrassa promptement une
cabane des meifldures du campement ; on l'orna de branchages, on la tapissa de joncs. Andrès s'étant assis sur un demitronc de liège , on lui mit entre les mains un marteau et des tenailles; puis, au son de deux guitares que grattaient deux Bohémiens , on lui fit faire deux cabrioles. Ensuite on lui dé* couvrit un bras , et , avec un ruban de soie neuve , attaché à un tourniquet % on lui donna doucement deux tours de corde. A tout cela, Préciosa se trouvait présente, ainsi que plusieurs autres B<^émiennes, vieilles et jeunes, qui regardaient Andrès, les unes avec étonnement, les autres avec amour ; car il avait si bonne mine que les Bohémiens eux-mêmes se prirent d'affection pour lui. Quand ces diverses cérémonies furent terminées , un vieux Bohémien prit par la main Préciosa , et , se plaçant devant Andrès, il lui dit : c Cette jeune fille, qui est la fleur et la crème de toute la beauté dés Bohémiennes qui vivent à notre connaissanbe en Espagne , nous te la livrons , soit pour épouse , soit pour bonne amie , car en cela tu peux faire ce qui te conviendra le mieux. La vie libre et vagabonde que nous menons n'est pas soumise à beaucoup de délicatesse et de pruderie. Regarde-la bien ; vois si elle t'agrée , ou si tu trouves en elle quelque chose qui te àéplaise. En ce cas, choisis parmi les autres jeunes filles que voici celle qui te plaira le plus, et nous te la donnerons ; mais sache bien qu'une fois que tu l'auras choisie , tu ne devras plus la laisser pour une autre ; tu ne devras plus t'entremettre et te faufiler ni avec les femmes, ni avec les filles. Nous gardons inviolablement la loi des liaisons; personne ne courtise la maltresse d'un autre; nous vivons exempts de la peste amère de la jalousie. Parmi nous, bien qu'il y ait beaucoup d'incestes, il n'y a aucun adultère. Si une femme légitime ou une bonne amie commet la faute d'infidélité, nous n'allons pas devant la justice demander son châtiment; nous sommes nous-mêmes les juges et les bourreaux de nos épouses et de nos maîtresses : nous les tuons et nous les enterrons dans les montagnes et les déserts avec autant de facilité que si c'étaient des animaux nuisibles. Il n'y a point de parents qui les vengent, ni de père et de mère qui nous demandent compte de leur mort. Avec la crainte et l'effroi d'un tel sort , elles trouvent moyen d'être chastes , et pour nous , comme je l'ai dit , nous vivons tranquilles de ce
4 . Garrote , tourniquet pour étrangler les gens condamnés au supplice de ce nom.
côte. Il y a peu de ctioses parmi nous qui ne soient communes à tous , excepté la femme et la maîtresse ; nous voulons que chacune soit à celui qui l'a reçue en partage. Parmi nous , la vieillesse cause le divorce aussi. bien que la mort. On peut, s'il en vient envie, quitter sa femme vieille, pourvu qu'on soit jeune, et en prendre une autre qui réponde au goût de ses années. Avec ^es lois, ces statuts et d'autres semblables, nous conservons notre race et nous vivons gaiement. Nous sommes seigneurs des campagnes, des champs cultivés, des forêts, des monts , des fontaines et des fleuves. Les montagnes nous offrent gratuitement du bois, les arbres des fruits, les vignes des raisins , les potagers des légumes , les fontaines de l'eau , les rivières du poisson, les réserves du gibier, les rochers de l'ombre, les vallons de l'air frais et les cavernes àes misons. Pour nous , les tempêtes du ciel sont des zéphyrs , les neiges un doux rafraîchissement , les pluies un bain salutaire , les tonnerres de la musique , et^ les éclairs des torches qui nous guident. Pour nous, les dures glèbes sont de doux lits de plume. Le cuir tanné de nos corps nous sert d'impénétrable harnais pour nous défendre. Notre légèreté n'est ni entravée par des menottes aux pieds , ili arrêtée par des ravins , ni retenue par des murailles. Les cordeaux de la question ne plient point notre courage, ni la poulie ne le suspend, ni la coiffe de fer ne l'étoufTe , ni le chevalet ' ne le dompte. Du oui au non nous ne faisons aucune différence, quand il y va de notre intérêt , et toujours nous nous piquons plutôt d'être martyrs que confesseurs. C'est pour nous que les bêtes de somme s'élèvent dans les campagnes et que les bourses se coupent dans les villes. Il n'y a point d'aigle, point de faucon qui s'élance plus rapidement sur la proie offerte à ses regards , que nous ne nous élançons sur les occasions qui nous offrent quelque profit. En un mot , nous avons toutes sortes de talents qui nous promettent une heureuse fin. Dans la prison nous chantons, et sur le chevalet nous gardons le silence. Nous travaillons de jour et nous volons de nuit, ou, pour mieux dire, nous avertissons tout le monde de prendre garde où il met son bien. Nous ne sommes point tourmentés de la crainte de perdre l'honneur, ni éveillés par l'ambition de l'accroître. Nous ne formons point de partis , et ne nous levons pas avant le jour pour présenter des requêtes, faire la cour aux grands et solli-