‹ Les nouvelles de Miguel de Cervantes SaavedraChapitre 28 sur 53 · Noms de dÎTers insirumei^ts de tortare · texte numérisé non relu

Noms de dÎTers insirumei^ts de tortare

citer des faveurs. Nous estimons ces baraques mobiles comme des lambris dorés, de somptueux palais, et comme des tableaux de paysages flamands ceux que nous donne la nature dans ces rochers élevés , ces cimes blanches de neige , ces vastes prairies, ces bois épais, que nos yeux rencontrent à tous nos pas. Nous sommes de rustiques astronomes : car, dormant presque toujours à ciel découvert , nous savons à point nommé quelle heure il est du jour et quelle de la nuit. Nous voyons comment l'aurore chasse et balaye les étoiles du ciel ; comment elle paraît, avec Taube sa compagne, réjouissant les airs, refroidissant les eaux et humectant la terre, et, sur ses pas , le soleil dorant les cimeSy comme dit cet autre poëte, et frisant les montagnes. Nous ne craignons ni d'être gelé par son absence, quand ses rayons nous atteignent de biais , ni d'être brûlés quand ils nous frappent perpendiculairement. Nous faisons le même visage au soleil qu'à la gelée, à la stérilité qu'à l'abondance. Finalement, nous sommes des gens qui vivons par notre industrie et notre bec , sans nous mêler en rien de l'antique proverbe : Ëglise, ou mer, ou palais *. Nous avons ce que nous voulons avoir, puisque nous nous contentons de ce que nous avons. Je vous ai dit tout cela, généreux jeune homme , pour que vous n'ignoriez point quelle vie vous êtes* venu mener et quelle conduite vous avez à: tenir. Je viens de vous les peindre en ébauche ; peu à peu le temps vous y fera découvrir une infinité d'autres choses non moins dignes de considération que celles que vous venez d'entendre. »

L'éloquent et vieux Bohémien se tut après avoir ainsi parlé, et le novice répondit qu'il se réjouissait beaucoup d'avoir appris de si louables statuts ; qu'il pensait faire sur-le-champ profession dans cet ordre si bien établi sur la raison et sur des fondements politiques ; que tout ce qui le chagrinait, c'était de n'avoir pas eu plus tôt connaissance d'une vie si gaie, si agréable ; mais que désormais il renonçait à l'état de gentilhomme et à la vaine gloire de son illustre lignage, pour se mettre sous le joug, ou plutôt sous les lois qui réglaient la vie de ses nouveaux frères, puisqu'ils donnaient à son désir de les servir une aussi magnifique récompense que celle de lui livrer la divine Préciosa, pour laquelle il quitterait des

4 . Dans la nouvelle du Capitaine captif, Ceryantès explique ce proyerbe, qui signifie que, pour réussir , il faut se mettre dans I^gliae, dans le commerce ou au service du roi.

couronnes et des empires, ou ne les désirerait que pour lui en faire hommage. Préciosa reprit à son tour : c Bien que ces seigneurs législateurs aient trouvé dans leurs lois que je t'appartiens , et qu'ils m'aient livrée à toi comme t'appartenant , moi j'ai trouvé dans la loi de ma volonté, qui est la plus forte de toutes, que je ne veux pas être à toi, si ce n'est sous les conditions dont nous sommes convenus ensemble avant que tu vinsses ici : tu as deux années à vivre en notre compagnie avant que tu jouisses de la mienne, afin que tu n'aies pas à te repentir comme inconstant, ni moi comme hâtée. Les conditions brisent les lois ; tu sais maintenant celles que je t'impose : si tu les veux garder, il se pourra faire que je sois à .toi et que tu sois à moi. Dans le cas contraire, la mule n'est pas encore tuée, tes vêtements sont intacts, il ne manque pas une obole à ton argent, et, comme l'absence que tu as faite n'est pas encore d'un jour entier, tu peux employer ce qui reste de ce jour à bien examiner ce qui te convient le mieux. Ces seigneurs peuvent bien te livrer mon corps; mais pour mon âme, qui est libre et qui est née libre, elle doit rester libre autant qu'il me plaira. Si tu demeures, je ferai grand cas de toi ; si tu pars, je ne t'en estimerai pas moins : car, à mon avis, les transports amoureux courent à bride abattue jusqu'à ce qu'ils rencontrent la raison ou le désabupement. Je ne voudrais pas que tu fusses avec moi comihe le chasseur, qui, lorsqu'il atteint le lièvre qu'il poursuit, le prend, et le laisse pour en poursuivre un autre qui s'enfuit. D y a des yeux trompés qui prennent à la première vue Toripeàu pour de l'or ; mais, peu d'instants après, ils reconnaissent la différence qu'il y a du fin au faux. Cette beauté dont tu dis que je suis pourvue, que tu élèves au-dessus du soleil, que tu estimes audessus de l'or, que sais-je si de près elle ne te semblera pas ombre, si en la touchant tu ne t'apercevras pas qu'elle est de laiton? Je te donne deux années de temps pour que tu mesures et que tu pèses bien ce que tu dois choisir, ce que tù dois rejeter. Quand il s'agit d'acheter un bijou dont on ne peut plus, une fois acheté, se défaire que par la mort, il est bon d'avoir du temps, et beaucoup, pour le regarder, l'examiner, voir enfin les défauts et les qualités qu'il a. Je ne me gouverne pas selon la barbare et injurieuse licence que mes parents se sont donnée de quitter les femmes et de les châtier quand il leur en prend fantaisie, et, comme je ne pense rien faire qui appelle sur moi le châtiment, je ne veux pas pren-

dre un compagnon qui se débarrasse de moi pour son plaisir.

— Tu as raison, ô Préciosa, s'écria Andrès, et, si tu veux que je chasse tes craintes et que j'éloigne tes soupçons, en te jurant que je ne m'écarterai pas d'une ligné des ordres que tu m'imposeras, vois quel serment tu veux que je fasse, ou quelle autre garantie je puis te donner ; tu me trouveras prôt à tout. ^— Les serments et les promesses que fait le captif pour qu'on lui rende la liberté, répondit Préciosa, s'accomplissent bien rarement quand elle lui est rendue. C'est ainsi, à ce que j'imagine, que sont ceux de l'amant, qui, pour satisfaire son désir, promettra les ailes de Mercure et les foudres de Jupiter, comme me promit à moi certain poëte, et Jurera par le fleuve du Styx. Non, je ne veux point de serments, seigneur Andrès, je ne veux point de promesses ; je veux m'en remettre sur toute chose à l'épreuve de ce noviciat, et, quant au soin de me garder, je le prends à ma charge, s'il vous venait fantaisie de m'offenser. — Qu'il en soit ainsi, répondit Andrôs. Je ne demande qu'une chose à ces seigneurs, mes compagnons : c'est qu'ils ne m'obligent pas à rien voler, au moins pendant l'espace d'un mois ; car il me semble que je ne pour-, rai réussir à me faire voleur, si ce n'est après un grand nombre de leçons. — Tais-toi, fils, dit le vieux Bohémien ; ici nous te dresserons de manière à ce que tu deviennes un aigle dans le métier, et, quand tu le sauras, tu y prendras goût jusqu'à t'y manger le bout des doigts. Est-ce que c'est une plaisanterie de s'en aller le matin les poches vides, et de -revenir le soir les poches pleines au campement? — J'ai vu revenir à coups de fouet bien de ces geus à poches vides, reprit Andrès. — On ne prend pas les truites à braies sèches, répliqua le vieillard. Toutes tes choses de cette vie sont sujettes à des périls divers, et les actions du voleur au danger des galères, du fouet et de la potence. Mais, parce qu'un navire essuie une tempête ou coule bas, est-ce que les autres doivent cesser de naviguer? Il serait bon, parce que la guerre dévore les hommes et les chevaux, qu'il n'y eût plus de soldats. D'ailleurs, entre nous, être fouetté par la justice, c'est porter sur les épaules les insignes d'un saint ordre, qui siéent mieux que si on les portait sur la poitrine ; toute l'affaire est de ne pas finir en battant l'air des pieds et des mains dans la fleur de notre jeunesse et aux premiers délits. Quant à avoir les épaules émouohées, ou à battre l'eau dans les galères, nous

n'en faisons pas plus de cas que d'un grain de cacao. Mon fils Andrès, dormez d'abord dans le nid et sous nos ailes; le temps yenU) nous vous ferons prendre votre vol, et dans des endroits d'où vous ne reveniez pas sans prise. Et ce qui est dit est dit : après chaque vol, vous vous lécherez les mains. — Eh bien î reprit Andrès, pour compenser ce que j'aurais pu voler pendant ce temps qu'on me donne de répit, je veux distribuer deux cents écus d'or entre tous les membres de ce campement. »

A peine Andrès eut-il dit cela qu'une foule de Bohémiens se jetèrent sur lui, et l'élevant dans leurs bras et sur leurs épaules, ils criaient à tue-tète : c Vict&r, Vietor^ le grand Andrès i » en ajoutant : c Et vive, vive Préciosa, sa bien-aiméel » Les Bohémiennes en firent de même avec Préciosa, non sans jalousie de la part de Gristina et des autres jeunes filles qui se trouvèrent présentes : car l'envie se loge aussi bien dans le campement des hordes barbares et dans les cabanes des bergers que dans les palais des princes; et voir réussir le voisin auquel on ne trouve pas plus de mérite qu'à soi, c'est une grande fatigue. Cela fait, on dîna posément; l'argent promis .fut réparti en toute équité et justice; on répéta les louanges d' Andrès, et la beauté de Préciosa fut portée au ciel. La nuit vint, on assomma la mule, et on l'enterra de manière à ce qu' Andrès fût hors de danger d'être découvert par elle. On enterra aussi ses harnais, comme la selle, la bride, les sangles, à la mode des Indiens, qui ensevelissent avec les morts leurs plus riches bijoux.

De tout ce qu'il voyait et entendait, Andrès resta fort étonné, ainsi que de l'esprit des Bohémiens ; mais il résolut de poursuivre et de mener à fin son entreprise, sans se mêler en rien à leurs mœurs et coutumes, ou du moins en s'en défendant par tous les moyens possibles. Il pensait échapper au devoir de leur obéir dans les choses injustes qu'ils lui commanderaient aux dépens de sa bourse. Le lendemain, Andrès les pria de changer de place et de s'éloigner de Madrid, parce qu'il craignait, en restant là , d'être reconnu. Ils répondirent qu'ils avaient déjà décidé de s'en aller aux montagnes de Tolède, d'où ils pourraient explorer et écumer tout le pays circon voisin. Us levèrent donc le camp, et donnèrent à Andrès une ânesse pour faire le chemin. Mais il n'en voulut pas, il aima mieux aller à pied, servant de laquais à Préciosa , qui était montée sur une autre bourrique : elle, enchantée de voir

comment elle triomphait de son aimable ecuyer; et lui, non moins ravi de se voir près de celle qu'il avait faite maîtresse de son libre arbitre. 0 force irrésistible de celui qu'on appelle le doux dieu de Tamertume, titre que lui ont donné notre oisiveté et notre faiblesse 1 comme tu nous domptes, comme tu nous maîtrises! et que tu nous traites sans égards 1 Andrès est gentilhomme, jeune, d'un esprit heureux et cultivé, presque toute sa vie élevé à la cour, choyé par ses riches parents ; et, depuis hier, il s'est fait un tel changement en lui, qu'il a trompé ses serviteurs et ses amis, frustré les espérances de ses parents , quitté le chemin de la Flandre , où il devait faire éclater la valeur de sa personne et accroître l'éclat de son lignage, pour venir se prosterner aux pieds, se faire le laquais d'une jeune fille, qui, toute belle qu'elle est, n'est enfin qu'une Bohémienne : privilège de la beauté, qui traîne à ses pieds par les cheveux, et comme à rebrousse-poil, la volonté la plus indépendante. ^

Quatre jours après, ils arrivèrent à un village, à deux lieues de Tolède, où ils dressèrent leur camp, après avoir donné d'abord en gage quelques bijoux à l'alcade du pays, pour garantie qu'ils n'y voleraient rien ni dans tout son district. Gela fait, les Bohémiennes vieilles, quelques jeunes et tous les Bohémiens, se répandirent dans tous les villages à quatre ou cinq lieues à la ronde de celui où ils avaient planté leurs tentes. Andrès fut avec eux pour prendre sa première leçon de voleur; mais, quoiqu'ils lui en donnassent un grand nombre dans cette campagne, aucune ne lui profita. Au contraire, répondant à son sang illustre, il se sentait arracher l'âme à chaque vol que commettaient ses maîtres. Quelquefois même il paya de son argent les objets qu'avaient dérobés ses compagnons, touché des larmes que versaient les gens volés. Les Bohémiens se désespéraient, disant que c'était contrevenir à leurs statuts et ordonnances, qui prohibent l'entrée de la charité dans leurs cœurs : car, si elle y pénétrait une fois, il faudrait cesser d'être voleurs, chose qui ne leur convenait en aucune façon. Quand Andrès vit cela, il dit qu'il voulait voler tout seul, sans aller en compagnie de personne, puisqu'il avait autant d'agilité pour échapper au péril que de courage pour le braver ; qu'il voulait donc pour lui seul le prix ou le châtiment de ses entreprises. Les Bohémiens essayèrent de le dissuader de ce dessein, en lui disant qu'il pourrait arriver des occasions où la compagnie lui fût nécessaire, aussi bien pour attaquer

que pour se défendre, et qu'une personne seule ne pourrait pas faire de grandes prises. Mais, quoi qu'on lui dtt, Andrôs voulut être voleur seul, et pour son compte particulier : c'était dans rintention de s'éloigner de la bande, d'acheter avec son argent quelque chose qu'il pût dire ensuite avoir volée, et, de cette manière, de charger le moins possible sa con* science. Par le moyen de cet artifice, en moins d'un mois, il rapporta plus de profit à la société que ne lui en rapportaient quatre de ses plus huppés larrons ; de quoi se réjouissait fort Préciosa, voyant son tendre amant devenir voleur si gentil et si éveillé. Néanmoins, elle était toujours en souci de quelque disgrâce, car elle n'aurait pas voulu le voir exposé au déshonneur pour tout le trésor de Venise, obligée qu'elle était par ses bons sentiments , par le^ services et les cadeaux sans nombre que lui faisait son Audrès.

Us restèrent un peu plus d'un mois dans les environs de Tolède, où ils firent leur m^sson, bien que ce fût le temps des vendanges. De là ils passèrent en Estrémadure, parce que c'est une terre chaude et riche. Andrès avait avec Préciosa des entretiens honnêtes, sensés et amoureux : peu à peu elle allait s'affectionnant à l'esprit et à-^l'aimable société de son amant ; pour lui, de la même manière, si son amour eût pu s'accroître, il se serait accru, tant étaient grandes Thonnèteté, la discrétion et la beauté de Préciosa. En quelque part qu'ils arrivassent, Andrès remportait le prix et les gageures à la course; il sautait mieux que personne; il jouait aux boules et à la paume admirablement ; il jetait la barre avec une force extrême et une singulière adresse. Finalement sa réputation parcourut en peu de temps toute l'Estrémadure, et il n'y avait pas un village où l'on ne parlât de la gaillarde tournure du Bohémien Andrès Gaballero, de ses qualités et de ses talents. A l'égal de cette renommée se répandait celle de la beauté de la petite Bohémienne. Il n'y avait pas de ville, pas de bourg, pas de hameau où on ne les appelât pour célébrer les fêtes* patronales ou d'autres réjouissances particulières. De cette façon, le campement vivait dans la richesse, la prospérité et la joie, et les deux amants étaient heureux seulement de se voir.

Or, il arriva qu'ayant dressé leur camp dans un petit bois de chênes un peu écarté du grand chemin, ils entendirent une nuit, bien avant le jour, aboyer leurs chiens avec plus de violence et de ténacité que d'habitude. Quelques Bohémiens, et Andrès parmi eux, sortirent pour voir ce qui les faisait

aboyer; ils aj^erçurent un homme vêtu de blanc qui se défen* dait contre eux, et que deux chiens avaient empoigné par la jambe. Ils accoururent le dégager, et Tun des Bohémiens lui dit : c Qui diable vous amène ici, homme, à de telles heures, et si loin du chemin? Yenez-Tous voler par hasard? Vous auriez, ma fo^, touché à bon port. — Je ne viens pas voler, répondit le mordu, et je ne sais si je suis ou non loin du chemin, quoique je voie bien que je suis égaré. Mais dites-moi, seigneurs, est-ce qu'il y a par ici quelque hôtellerie ou quelque village où je puisse me faire héberger cette nuit, et panser les blessures que vos chiens m'ont faites? — Il n'y a, répondit Andrès, ni village ni hôtellerie où nous puissions vous acheminer : mais, pour panser vos blessures et vous loger cette nuit, vous serez commodément dans nos baraques. Venez avec nous; bien que nous soyons Bohémiens, nous ne le paraissons pas en fait de charité. — Que Dieu en use avec vous I répondit Thomme ; et emmenez-moi où vous voudrez, car la douleur de cette jambe me fatigue beaucoup, i»

Andrès s'approcha de lui avec un autre Bohémien charitable (car, même parmi les démons, il y en a de pires les uns que les autres, et, parmi beaucoup d'hommes méchants, il peut s'en trouver quelques bons), et entre eux deux ils l'emportèrent. La nuit était claire et la lune brillait, de façon qu'ils purent voir que cet homme était jeune, de belle taille et d'agréable visage. Il était entièrement vêtu de toile blanche, et portait devant la poitrine, et roulée sur l'épaule, une espèce de chemise ou de sac en toile. Ils arrivèrent à la baraque d' Andrès, où l'on alluma bien vite de la lumière et du feu. La grand'mère de Préciosa accourut panser le blessé, dont on lui avait annoncé l'accident. Elle prit quelques poils des chiens, les fit frire dans l'huile, et, après avoir d'abord lavé avec du vin deux morsures qu'il avait à la jambe gauche, elle y mit les poils avec l'huile, et par-dessus un peu de romarin vert bien mâché. Elle lui attacha fortement cet emplâtre avec du linge propre; puis, ayant fait le signe de la croix sur les blessures, elle lui dit : « Dormez , mon ami ; avec l'aide de I)ieu, ce ne sera rien. »

Tandis qu'on pansait le blessé, Préciosa se tenait en face de lui et le regardait attentivement ; il faisait de même à son égard, de façon qu'Andrès s'aperçut de l'attention avec laquelle le jeune homme la regardait : mais il attribua cette circonstance à ce que la grande beauté de Préciosa attirait tous

les regards. Enfin, après qu'on eut bien pansé ce jeune homme, on le laissa seul, couché sur un lit dé foin sec, et on ne voulut lui rien demander pour lors, ni de son voyage ni d'autre chose.

A peine se fut-on éloigné de lui, que Préciosa prit Andrès à part, et lui dit : c Te rappelles-tu, Andrès, un certain papier que je laissai tomber dans ta maison, tandis que j'y dansais avec mes compagnes, et qui, je crois, te fit passer un mauvais moment? — Oui, je me le rappelle, répondit Andrès ; c'est un sonnet à ta louange, et non mauvais vraiment. — Eh bienl sache, Andrès, reprit Préciosa, que l'auteur de ce sonnet est ce jeune homme mordu que nous avons laissé dans la cabane ; je suis sûre de ne pas me tromper, car il me parla deux ou trois fois à Madrid, et même il me donna un fort joli rùmance. Il était alors vêtu en page, si je ne me trompe, non à la façon des pages ordinaires, mais de ceux que favorise quelque prince. En vérité, je t'assure, Andrès, que ce jeune homme est discret, de bon ton et singulièrement honnête ; je ne sais qu'imaginer de son arrivée ici , et dans un tel équipage. — Que peux-tu imaginer, Préciosa, répondit Andrès, sinon que la même puissance qui m'a fait devenir Bohémien l'a fait paraître meunier, et venir à ta recherche? Ahl Préciosa, Préciosa 1 comme on découvre enfin que tu veux te vanter d'avoir plus d'un amant à tes pieds ! S'il en est ainsi, expédie-moi d'abord, ensuite tu tueras cet autre; mais ne veuille pas nous sacrifier ensemble sur l'autel de ta perfidie, pour ne pas dire de ta beauté. — Sainte Vierge, repartit Préciosa, que tu te montres délicat, Andrès, et que tu as attaché à un fin cheveu tes espérances et l'estime que tu me portes, puisque la pointe cruelle de la jalousie t'a si facilement percé l'âme 1 Dis-moi, Andrès : s'il y avait en cela quelque artifice ou quelque fourberie de ma part, est-ce que je ne saurais pas me taire et cacher qui est ce jeune homme ? Est-ce que je suis.assez sotte, par hasard, pour chercher à te donner occasion de mettre en doute ma sincérité et l'honnête but que je me propose ? Taistoi, Andrès, par ta vie, et demain fais en sorte de tirer du cœur de ce jeune homme, ton épouvantail, où il va et ce qu'il vient faire. Il se pourrait que ton soupçon fût aussi peu fondé que je suis assurée, moi, qu'il est ce que je t'ai dit; mais, pour te donner une satisfaction plus grande encore, puisque je suis arrivée au terme de ne t'en point refuser, de quelque manière et avec quelque intention que ce jeune homme soit

venu, donne-lui vite son congé et fais qu'il s'en aille; tous ceux de notre peuplade t'obéissent, et nul d'entre eux ne s'avisera, contre ta volonté, de lui donner asile dans sa hutte. S'il en était autrement, je t'engage ma parole de ne pas sortir de la mienne, et de ne pas me laisser voir par lui ni par aucun de ceux dont tu ne voudras pas que je sois vue. > Puis elle ajouta : a Écoute, Andrès, je n'ai pas de peine à te voir jaloux, mais j'en aurais beaucoup à te voir déraisonnable. — A moins que tu ne me voies fou, répondit Anirès, toute autre démonstration sera insuffisante pour te faire comprendre jusqu'où va et quel tourment cause l'amer sentiment de la jalousie ; mais néanmoins je ferai ce que tu m'ordonnes : je saurai , s'il est possible , ce que veut ce page poëte, où il va et ce qu'il cherche. Il pourrait se faire que, par quelque fil, et sans nous compromettre, je tirasse tout le peloton avec lequel il vient m'enlacer •. — Jamais, à ce que j'imagine, reprit Préciosa, la jalousie ne laisse l'entendement assez libre pour qu'il puisse juger les choses comme elles sont. La jalousie regarde tour jours avec des lunettes d'approche, qui font les petites choses grandes, les nains des géants et les soupçons des vérités. Par ta vie et par la mienne, Andrès, procède en ceci, et en tout ce qui a rapport à nos arrangements, avec tact et discrétion. Si tu agis de la sorte, je sais que tu auras à m'accorder la palme de femme honnête, réservée et véridique au plus haut degré. » Sur cela, elle prit congé d' Andrès, qui resta seul, attendant le jour pour recevoir la confession du blessé. L'âme pleine de trouble et de mille rêveries contraires, il ne pouvait croire autre chose, sinon que ce page était venu là, attiré par les charmes de Préciosa : car le voleur pense que tout le monde est de son métier. D'une autre part, les satisfactions que Préciosa lui avait données lui semblaient si complètes et si fortes, qu'elles l'obligeaient à vivre en repos et à remettre tout son bonheur aux mains et à la vertu de sa maîtresse.

Le jour vint,.^près lui avoir paru plus tardif que d'habitude ; il alla visiter le mordu et s'infprmer de lui, comment il s'appelait, où il allait, pourquoi il cheminait si tard et si hors du chemin, après lui avoir demandé toutefois comment il se portait, et s'il ne ressentait plus de douleur des morsures. A tout cela le jeune homme répondit qu'il se trouvait mieux et sans douleur aucune , qu'ainsi il pourrait se remettre en che-

• I . Allusion au proverbe : Par leJU on tire le peloton.

166 LA BOHÉMIENNE DE MAt)RtD.

min. Quaut à déclarer son nom et où il allait, il so borna à dire qu'il s'appelait Alonzo Hurtado , qu'il allait pour certaine affaire à Notre-Dame de la Roche de France, et que pour arriver plus vite il cheminait de nuit; que la veille au soir il avait perdu son chemin et s'était par hasard approché de ce campement, où les chiens de garde l'avaient mis dans Tétat où on l'avait trouvé.

Cette déclaration ne parut pas à Andrès fort légitime, mais fort bâtarde au contraire. Ses soupçons revinrent de nouveau lui chatouiller l'âme, et il dit au blessé, :. c Frère, si j'étais juge et que vous fussiez tombé sous ma juridiction pour quelque délit qui m'obligeât de vous faire les questions que je vous ai adressées, la réponse que vous m'avez faite exigerait qu'on vous serrât la corde un peu plus fort. Je ne veux pas savoir qui vous êtes, comment on vous appelle et où vous allez; mais je vous avertis quQ, s'il vous convient de mentir à propos d^ votre voyage, vous ferez bien de mentir avec plus d'apparence de vérité. Vous dites que vous allez à la Roche de France, et vous la laissez à main droite, à trente lieues au moins en arrière du pays où nous sommes. Vous * cheminez de nuit pour aller plus vite, et vous marchez hors de la grand'route, à travers des bois et des bruyères qui ont à peine des sentiers et pas l'ombre d'un chemin. Ami, levez-vous, apprenez à mieux mentir, et allez à la garde de Dieu. Mais, pour le bon avis que je vous donne, ne me |direz-vous pas une vérité ? Oh ! oui, vous me la direz, puisque vous savez si mal mentir. Ditesmoi, seriez-vous par hasard un certain jeune homme que j'ai vu bien des fois dans la capitale, moitié page et moitié gentil* homme, qui avait la réputation d'être grand poëte, le même qui fit un romance et un sonnet pour une petite Bohémienne qui courait ces jours derniers les rues de Madrid et passait pour avoir une beauté singulière ? Dites4e-moi, et je vous promets, par ma foi de gentilhomme bohémien, de vous gar** dër le secret autant que vous le jugerez convenable. Prenez garde que nier que vous soyez celui dont je parle n'aurait ni rime ni raison : car ce visage que je vois là, c'est le même que j^ai vu à Madrid; et, en vérité, la grande réputation de votre esprit m'a fait plusieurs fois vous regarder comme un homme insigne et rare* Aussi votre ûgur^ m'est-elle si bien restée gravée dans la mémoire^ que je vous ai sur4e-champ reconnu, bien que dans cet équipage, si différent de celui où je vous voyais alors. Nq vous troublez pas, prenez oourage, et n'allés

pas vous mettre en tôte que vous êtes tombé dans une cayerne de yoleure, mais bien dans on asile qui saura vous protéger et TOUS défendre de tout le monde, ficoutez : j'imagine une chose, et, si elle est telle que je Fimagine, vous avez, en me rencontrant, rencontré la bonne chance. Ce que j'imagine, c'est qu'épris dePréciosa, cette belle Bohémienne pour qui vous avez fait les vers, vous êtes venu la chercher; et je ne vous en estimerai pas moins, mais au contraire bien davantage : car, tout Bohémien que je suis, Texpérience m'a fait voir jusqu'où s'étend l'irrésistible puissance de l'amour, et les transformations qu'il fait faire à ceux qu'il prend sous son empire et sa juridiction. S'il en est ainsi, comme je le crois sans au* cun doute, parlez, la Bohémienne est ici.

-^ Oui, elle y est, répondit le blessé; je l'ai vue hier soir. > A ce propos, Andrôs resta comme mort, croyant qu'il avait acquis enfin la confirmation de ses soupçons, r Je la vis hier soir, continua le jeune homme; mais je n'osai pas lui dire qui j'étais, parce qu'il ne me semblait pas convenable de le faire.

— De cette manière, reprit Andrès, vous êtes bien le poëte que j'ai dit? — Je le suis, en effet, répondit le jeune homme, et ne puis ni ne veux le nier. Peut-être pourrait41 se faire qu'où j'ai cru venir me perdre, je fusse venu me sauver, si Ton trouve fidélité dans les foréta et bon accueil dans les montagnes. -^ Oui, sans doute, seigneur, repartit Andrès, et de plus, parmi nous autres Bohémiens, la plus grande discrétion du monde. Dans cette confiance, vous pouvez m'ouvrir^ votre cœur, sûr de ne trouver dans le mien aucune duplicité. La jeune fille est ma. parente, et soumise à ce qu'il me platt de faire d'elle. Si vous la voulez pour épouse, tous ses parents y consentiront Volontiers. Si vous la voulez pour maîtresse, nous nefe* rons pas plus de simagrées, pourvu que vous ayez de l'argent ; car jamais la convoitise ne quitte un seul instant nos cabanes.

— De l'argent ? répondit le jeune homme, j'en porte avec moi : dans ces manches de chemise qui me ceignent la poitrine, il y a quatre cents écus d'or. > Ce fut un autre coup mortel que reçut Andrès , croyant bien que l'autre n'apportait tant d'argent que , pour conquérir ou acheter le bijou de son âme. c C'est une belle somme, dit-il d'une voix déjà troublée ; vous n'avez.plus qu'à vous découvrir, et vite à l'ouvrage. La petite fille, qui n'est nullement sotte, yerra combien il lui convient d'être à tous. --» Hélas 1 mon ami, s'écria le jeune homme, je yeux que vous sachiez ce qui m'a forcé de changer de ces-

tume : ce n'est pas Tamour dont vous parlez, ni le désir de pos« séder Préciosa. Madrid renferme assez de beautés qui peuvent dérober les cœurs, et qui savent soumettre les âmes aussi bien et mieux que les plus belles Bohémiennes; je confesse, il est vrai, que la beauté de votre parente l'emporte sur toutes celles que j'ai vues; mais ce qui m'a mis dans cet équipage, à pied et mordu par les chiens, ce n'est pas l'amour, c'est la fatalité qui me poursuit. >

A mesure que le jeune homme s'exprimait de la sorte , Andrès recouvrait peu à peu ses esprits , car il lui semblait que de tels propos signifiaient autre chose que ce qu'il avait imaginé. Empressé de sortir du doute qui le tourmentait, il revint encore sur la sécurité avec laquelle l'autre pouvait se découvrir, et celui-ci reprenant son histoire : r J'étais à Madrid , dit-il, dans la maison d'un titulaire de Gastille ' , que je servais non comme un maître ,- mais comme un parent. Il avait un fils, son unique héritier, lequel, tant à cause de notre parenté que parce que nous avions le même âge et la même humeur, me traitait familièrement et avec une grande amitié. Il arriva que ce gentilhomme s'éprit d'amour pour une demoiselle de qualité, dont il eût fait bien volontiers sa femme, s'il n'eût , en bon fils , soumis sa volonté à celle de ses parents , qui aspiraient à un haut mariage. Il l'aimait toutefois et la servait en se cachant aux yeux de tous ceux dont la langue aurait pu divulguer quel était l'objet de sa flamme. Les miens seuls étaient témoins de ses projets. Une nuit, que le malheur devait avoir choisie pour l'événement que je vais vous conter, passant tous deux dans la rue de la dame, nous vîmes appuyés contre sa porte deux hommes qui semblaient de bonne mine. Mon parent voXilut les reconnaître ; mais à peine s'avançait-il de leur côté, qu'ils mirent tous deux précipitamment l'épée à la main et le bouclier au bras, Qt qu'ils fondirent sur nous. Aussitôt, nous fîmes de même, et nous nous attaquâmes à armes égales. Le combat dura peu : car, par deux coups d'épée que dirigèrent la jalousie dé mon parent et la défense que je lui prêtais, nos adversaires perdirent la vie; cas étrange et bien rarement vu. Triomphant ainsi d'une autre façon que nous n'aurions voulu, nous revînmes à la maison, et, prenant en secret tout l'argent que nous pûmes, nous allâmes aji cou-

I. Titulo da Castilldy noblesse qui vient immédiatement après la grandesse d'Espagne.

vent de San-Géronimo attendre le jour qui devait découvrir l'aventure, et faire connaître sur qui tomberaient les présomptions du meurtre. Nous apprîmes d'abord qu'aucun indice ne s'élevait contre nous , et les prudents religieux nous conseillèrent de retourner à la maison , afin qUe notre absence n'éveillât aucun soupçon. Nous étions décidés à suivre leur avis, quand on nous informa que les alcades de cour avaient arrêté dans leur domicile les parents de la jeune demoiselle , ainsi que la demoiselle elle-même, et que , parmi les domestiques qu'on avait interrogés, une servante avait révélé que mon parent courtisait sa maîtresse de jour et de nuit. Nous apprîmes aussi que, sur cet indice, on était accouru nous chercher , et que, ne nous trouvant pas, mais trouvant au contraire plusieurs traces de notre fuite, on avait annoncé comme certain, dans toute la capitale , que nous étions les meurtriers de ces deux gentilshommes, car ils l'étaient, et de haute qualité. Finalement, d'après l'avis du comte mon parent, et d'après celui des religieux, au bout de quinze jours que nous restâmes cachés dans le monastère, mon camarade, en habit de moine , prit la route de l'Aragon , avec l'intention de passer en Italie , et de là en Flandre, pour attendre le résultat de l'aventure. Pour moi , je voulus diviser notre fortune , et faire que notre sort à tous deux ne courût pas les mêmes chances. Je suivis un autre chemin, et , dans le costume de frère lai , je partis à pied avec un religieux, qui me laissa à Talavera. Depuis cette ville, je suis venu seul , m'écartant de la grande route, lorsque hier soir j'atteignis ce petit bois, où il m'est arrivé ce que vous avez vu. Si j'ai demandé le chemin de la Roche de France, c'était pour répondre quelque chose aux questions qui m'étaient faites : car , en vérité , tout ce que je sais de la Roche de France, c'est qu'elle est au delà de Salamanque. — Cela est vrai, interrompit Andrès , et vous la laissez à plus de vingt lieues sur votre main droite ; ainsi voyez comme vous preniez le droit chemin , si vous fussiez allé là I — Le chemin que je pensais prendre, reprit le jeune homme, n'était autre que celui de Séville. J'ai là un gentilhomme génois , ami intime du comte , mon parent, qui est dans l'usage d'envoyer à Gênes une grande quantité d'argent en lingots, et j'ai le projet de m'en aller avec ceux qui ont l'habitude de porter cet argent, comme si j'étais l'un d'eux. Au moyen de cette ruse, je pourrai sûrement passer jusqu'à Carthagène, et de là en Italie : car deux galères doivent arriver bientôt pour qu'on y embar-

Les Nouvelles de Cervantes. 8

que ces lingots d'arge&t^ Yoil^, mon bon ami, toute mon histoire; Yoyez si je n'ai pas raison de dire qu'elle naît plutôt de malheur tout pur que d*amours mêlés d'eau. Si ces messieurs les Bohémiens voulaient m'emmener en leur compagnie jus<qu'à Séyille, dans le cas où ils iraient de ce côté, je leur payerais très*bien ce service. Je m'imagine , en effet , qu'en leur compagnie j'irai avec plus de sécurité , et sans la peur que je traîne avec moi. -^ Oui , certes , ils vous emmèneront , ré" pondit Andrès ; et, si ce n'est point par notre peuplade, car je ne sais pas encore si elle va en Andalousie , vous y serez conduit par une autre que nous devons rencontrer dans deux ou trois jours. En leur donnant quelque peu des écus que vous portez, vous obtiendrez d'eux des choses plus difficiles. >

Andrès laissa le blessé, et alla rendre compte au3i autres Bohémiens de ce qu'il lui avait conté et de ce qu'il sollicitait, ain^i que de l'offre qu'il faisait d'un payement en récompense. Tous furent d'avis qu'il restât dans la peuplade, Préeiosa seule eut un avis contraire , et la grand' môre dit que, pour elle , il lui était impossible d'aller à Séville, parce que , les années pas<j»ées , elle avait joué un méchant tour èi un bonnetier nommé Triguillos , très-connu dans le pays. Elle l'avait fait mettre dans un grand cuvier d'eau jusqu'au cou , nu comme un ver , et avec une couronne de cyprès sur la tête , attendant le coup de minuit pour sortir du cuvier, prendre sa pioche et retirer un grand trésor qu'elle lui avait fait accroire être oaché dans une partie de sa maison. cDès que le bon bonnetier, ajouta la vieille, entendit sonner matines, il se donna tant de hâte à sortir du cuvier , pour ne pas perdre la oonjoneture , qu'il fit rouler par terre le cuvier et lui-môme, se ipeurtrit, s'^corobft, et resta à nager dans l'eau qui se répandait sur le parquet, criant à tue-tête qu'il se noyait. Sa femme, ses voisips, accoururent aussitôt avec des lumières, le trouvèrent qui faisait toutes les contorsions d'un nageur , soufflant , se traînant 1q ventre à terre, agitant les bras et les jambes en toute hâte, et criant de toutes ses forces : c Au secours , seigneurs , je me noie, p La peur le talonnait si fort, qu'il pensait véritablement se noyer. On se jeta sur lui, on le tira de ce danger, il reprit connaissance, et conta le tour de la Bohémienne^ Malgré cela, continua la vieille, il alla piocher dans l'endroit désigné plus d'une toise en profondeur, bien que tout le monde lui assurât que c'était un tour de ma façon ; et si un dq mes voisins j de

lA BOHËftHENÏîE pg MADRID. 171

ta maison duquel il atteignait déjà les fondations, ne l'en eût empêcW, il piochait tant qu'il jetait les deux maisons par terre. L'histoire fut bientôt sue par toute la ville, qt jusqu'aux petits garçons le montraient au doigt, racontant sa crédulité çt mon espièglerie. » Voilà ce que oon^a la vieille pour s'excuser 4'aller à Séville.

Les Bohénaiens, qui savaient déjà par Apdrès Caballero que le jeupe homme portait de l'argent en quantité , le reçurent - très-volontiers dans leur compagnie, et s'offrirent à le garder et k le cacher tout le temps qu'il voudrait. Ils résolurent même, changeant de direction, dp tourner à gauche et d'entrer dans la Manche , puis dans le royaume de Murcie. Ils appelèrent le jeune homme et l'instruisirent de ce qu'ils pensaient faire jpour son service. Il les en remexcia cordialement, et leur donna cent écus d'or ponr qu'ils en fissent le partage entre eux. Ce présent les rendit plus souples que des peaux de martres. Préoiosa seule ne se montra pas fort satisfaite du séjour de don Sancho : c'est ainsi que 1§ jeune homme avait dit s'appeler; mais les Bohémiens changèrent son nom en celui de Clément, et l'appelèrent ainsi désormais. Andrès aussi rechigna quelque peu , et ne parut p^s fort enchanté de voir Clément demeurer dans la peuplade : car il lui sembla qu'il avait, sur d'assez faibles motifs, abandonné son premier desisein. Mais^ Clément, comme s'il eût vraiment lu dans son intention , lui dit entre autres choses qu'il se réjouissait d'aller au royaume de Murcie, parce qu'il serait plus près de Carthagène, d'où il pourrait plus facilement passer en Italie, si, comnie il le pensait, des galères ne tardaient point à reyenir. Finalement , pour ne pas le perdre un instant de vue , pour surveiller ses actions et surprendre ses pensées, Andrès voulut que Clément devînt son camarade , et celui-ci accepta son amitié comme une grande faveur qui lui était faite. Ils allaient toujours ensemble , dépensaient largement , faisaient pleuvoir les écus, couraient, sautaient ^ dansaient, jetaient la barre mieux qu'aucun autre de la bande. Les Bohémiennes les aimaient plus que médiocrement, et les Bohémiens leur portaient un grand respect.

Us quittèrent donc l'flstrémadure, entrèrent dans la Manche, et gagnèrent peu à peu le royaume de Murcie. Dans tous les bourgs et villages qù passait la troupe, il y avait des défis d'escrime et de paume, des défis de courir, de sauter, de jeter la barre, et autres exercices de force, d'adresse ou d'agilité,

desquels Andrès et Clément sortaient toujours vainqueurs, comme on Ta dit précédemment d'Andrès tout seul. Pendant tout ce temps, c'est-à-dire plus d'un mois et demi, Clément n'eut jamais et ne chercha pas davantage l'occasion de parler à Préciosa, jusqu'à ce qu'un jour, elle et Andrès étant ensemble, il vint prendre part à la conversation, parce qu'on l'appela. Préciosa lui dit : c Dès la première fois que tu es arrivé dans notre peuplade, je t'ai reconnu, Clément, et je me suis rappelé les vers que tu me donnas à Madrid; mais je ne voulus rien t'en dire, ne sachant pas dans quelle intention tu venais à notre campement. Quand j'ai su ta disgrâce, je m'en suis affligée au fond de l'âme ; mais mon cœur s'est calmé, car il s'était troublé en pensant que, puisqu'il y a des don Juan «dans le monde qui se sont changés en Andrès, il pouvait y avoir des don Sancho qui se changeassent en d'autres noms. Si je parle de la sorte, c'est qu'Andrès m'a dit qu'il t'avait révélé qui il est, et dans quelle intention il est devenu Bohémien (Andrès lui avait, en effet, raconté toute son histoire, afin de lui faire confidence de sa pensée). Ne crois pas qu'il ne t'a servi de rien que je t'eusse reconnu ; car c'est par déférence pour moi, et par ce que j'ai dit sur ton compte, qu'on t'a reçu, qu'on t'a admis dans notre compagnie, où plaise à Dieu qu'il t' arrive tout le bien que tu puisses désirer. Pour prix de ce bon désir, je veux que tu ne fasses pas rougir Andrès de la bassesse de son dessein, que^u ne lui peignes pas combien il est mal à lui de persévérer dans cette condition. Car, bien que sa volonté, à ce que j'imagine, soit sous le cadenas de la mienne, je serais pourtant désolée de lui voir les moindres signes de repentir. — Ne pense pas, Préciosa unique, répondit Clément, que don Juan m'ait découvert qui il était par légèreté d'esprit. Je l'ai reconnu d'abord, et d'abord mes yeux ont aperçu son dessein. D'abord je lui ai dit qui j'étais, et d'abord j'ai deviné que sa volonté est emprisonnée comme tu le dis ; et lui, m'accordant la confiance qu'il était juste qu'il m'accordât, confia son secret à ma discrétion. Il est là témoin, pour dire si j'approuvai sa résolution et son choix. Je ne suis point, ô Préciosa, d'intelligence si bornée que je ne conçoive jusqu'où s'étendent les forces de la beauté ; et la tienne, passant les limites les plus extrêmes des attraits et des charmes, est une suffisante excuse pour de plus grandes fautes, si l'on doit appeler fautes celles qui se font pour de si puissants* motifs. Je te suis obligé de ce que tu as dit en ma

faveur, et je pense reconnattre ce service en désirant que cette intrigue amoureuse ait un heureux dénoûment, que tu possèdes ton Andrès et Andrès sa Préciosa, avec l'assentiment et le bon plaisir de ses parents, afin que nous voyion^s sortir d'un si beau couple les plus beaux rejetons que puisse former la bienfaisante nature. Voilà ce que je désiré, Préciosa ; voilà ce (|U6 je dirai toujours k ton Andrès, au lieu de détourner de toi des désirs si bien placés. » Clément s'était exprimé avec tant de chaleur et d'affection, qu' Andrès resta dans le doute s'il avait ainsi parlé par amour ou par politesse : car l'infernale maladie de la jalousie est si prompte à venir qu'elle se prend aux rayons du soleil, et que ceux qui touchent l'objet aimé tourmentent un amant et le désespèrent. Toutefois, sa jalousie n'eût pas de suite ; il prit confiance en la fidélité de Préciosa plus qu'en son propre bonheur : les amants se croient toujours malheureux tant qu'ils n'obtiennent pas ce qu'ils désirent. Enfin, Andrès et Clément «étaient camarades, amis intimes, et leur liaison se maintenait sans nuages, grâce à la bonne intention de Clément, grâce surtout à la prudence et à la réserve de Préciosa, qui ne donna jamais à Andrès l'occasion d'être jaloux.

Le lendemain matin, la peuplade leva le camp et alla se loger dans un bourg du district de Murcie, à trois lieues de cette ville. Là, il arriva à Andrès un malheur qui le mit en péril de la vie. Après avoir donné pour garantie, selon l'usage, quelques vases et bijoux d'argent, Préciosa et sa grand'mère, Cristina et deux autres jeunes Bohémiennes, enfin Andrès et Clément, allèrent tous se loger dans une auberge appartenant à une veuve riche, laquelle avait une fille de dix-sept à dix-huit ans, un peu plus dévergondée que belle, et qui s'appelait, pour tout dire, Juana Carducha. Quand celle-ci eut vu danser les Bohémiens et les Bohémiennes, voilà que le diable la prit, et qu'elle s'amouracha si violemment d' Andrès, qu'elle résolut de le lui dire, et de le prendre pour mari, s'il y consentait, en dépit de tous ses parents. Elle chercha donc une occasion de lui parler, et le trouva dans une basse-cour, où Andrès était entré pour examiner deux ânons. Elle s'approcha de lui, et se hâtant, pour n'être point surprise : ( Andrès, lui dit-elle, car elle savait déjà son nom, je suis fille et riche, ma mère n'a pas d'autre enfant que moi ; cette auberge est. à elle, sans compter bon nombre de plants de vigne, et deux autres paires de maisons. Tu m'as plu ; si tu me veux pour femme,

174 LA BOHÉMIENNE t)E MAÛRID.

c'est une affaire faite, réponds-moi Vite. Si tu es bien avisé, tu resteras, et tu verras quelle vie nous ferons, i

Andrès demeura fort étonné de la résolution de la Carducha, et, aVec la promptitude qu*elle exigeait, il lui répondit t c Mademoiselle, je suis déjà fiancé, et nous autres Bohémiens nous n'épousons que des Bohémiennes. Dieu vous garde pour la faveur que vous vouliez me faire, et dont je ne suis pas digne t » A cette verte réponse d^ Andrès, la Garducha fut à deux doigts de tomber morte; elle aurait répliqué, si elle n'eût vu d'autres Bohémiennes entrer dans la cour. Elle s'échappa, toute confuse, toute troublée, et se serait vengée de bon cœur, si elle l'eût pu. En habile homme, Andrès résolut de prendre la clef des champs, et de fuir l'occasion que lui présentait le diable : car il lut sans peine dans les yeux de la Garducha qu'elle se donnerait à. lui sans les liens conjugaux, et il ne voulut pas se rencontrer dans ce champ clos tête à tète avec elle. Il pria donc les Bohémiens de décamper du bourg cette nuit même. Eux, qui lui obéissaient toujours, se mirent aussitôt à l'œuvre, et, ayant retiré leurs gages, partirent dès l'après-midi. La Garducha, qui vit qu'en s'en allant Andrès lui emportait la moitié de son âme, et qu'il ne lui restait pas assez de temps pour solliciter l'accomplissement de ses désirs, imagina de faire rester Andrès par force, puisqu'elle ne pouvait le retenir de bon gré. Dans Ce dessein, avec l'adresse et le mystère que lui suggéra sa mauvaise pensée, elle glissa parmi les effets qu'elle reconnut pour être à Andrès un riche collier de corail, deux patènes d'argent, et quelques autres de ses petits bijoux ; puis» à peine eurent-ils quitté l'auberge, qu'elle se mit à crier que les Bohémiens lui avaient volé et lui emportaient tous ses joyaux, A ses cris, la justice accourut, et toute la population du bourg. Les Bohémiens firent halte, jurant tous qu'ils n'avaient rien volé, et qu'ils allaient ouvrir les sacs et le bagage de la peuplade. Cette offre affligea fort la vieille Bohémienne, qui avait peur que, dans cet inventaire, on ne découvrît les bijoux de Préciosa et les vêtements d'Andrès, qu'elle gardait avec grand soin. Mais la bonne Garducha eut bientôt tout arrangé. Au second paquet qu'on examina, elle dit de demander celui d'un certain Bohémien, grand danseur, qu'elle avait vu entrer deux fois dans sa chambre, et qui pourrait bien avoir fait le coup. Andrès comprit aisément qu'il s'agissait de lui, et se mettant à rire : c Mademoiselle, lui dit-il, voilà ma garde-robe et voilà inon

âne ; si tous trourez dans Tune ou sur Vautre ce qui vous manqué, je tous le payerai avec dommages et intérêts, outre que je me soumets au châtiment que la loi inflige au Yoleur. v Les gens de justice accoururent aussitôt dévaliser le baudet, et, en fouillant, trouvèrent bientôt le vol. Andrês en resta si stupéfait, si absorbé, qu'il ressemblait à une statue de pierre, muette et sans mouvement, c N* avais- je pas bien soupçonné? s'écria la Garducha. Voyez sous quelle bonne mine se cache un si grand larron. * L'alcade, qui était présent, se mit à dire force injures à Andrès et à tous les Bohémiens, qu'il appelait brigands publics et voleurs de grands, chemins. A tout cela Andrès ne disait mot, pensif, abattu, et ne pouvant imaginer la trahison de la Garducha. En ce moment, un arrogant soldat, neveu ile Talcade, s'approcha de lui. c Voyez-vous, dit-il, quelle mine fait ce chétif Bohémien, tout pourri de voler ? Je parie qu'il va minauder, faire la sainte nitouche, et nier le vol qu'on lui prend dans les mains. Pourquoi ne les eUvoiet-on pas tous aux galères? Est-ce que ce garnement n'y serait pas mieux à servir Sa Majesté qu'à danser de village en village et à voler de plaine en montagne? Foi de soldat, il me prend envie de lui donner une taloche qui le jette à mes pieds. 9 Gela dit, et sans plus de façon, il lève la main et lui applique un tel soufflet, que, le faisant sortir de son extase, il le fait ainsi souvenir qu'il n'était pas Andrès Caballero, mais don Juan, et gentilhomme. Celui-ci se jette sur le soldat, avec plus de colère encore que de promptitude, lui arrache sa propre épée du fourreau, et, la lui passant.au travers du corps, l'étend mort sur la place.

Alors ce fut un cri général dans le pays ; alors se Cour* rouça l'oncle alcade ; alors Préciosa s'évanouit, et Andrès s'émut de la voir évanouie ; alors tout le monde courut aux armes et à la poursuite du meurtrier. Pour secourir Préciosa dans son évanouissement, Andrès oublia de pourvoir à sa défense, et le malheur voulut que Clément ne se trouvât point à la sanglante scène , car il était déjà sorti du bourg avec les bagages. Finalement, tant de gens se jetèrent sur Andrès , qu'on rai*rêta, et qu'on le garrotta de deux fortes chaînes. L'alcade aurait bien voulu le pendre tout de suite, s'il en eût eu le pouvoir ; mais il était tenu de livrer le coupable à Murcîe , ville dont relevait sa juridiction. On n'y conduisit le prisonnier que le lendemain , et , pendant le jour qu'il passa daùs l'eûdrôit , Andrès eut à souffrir bien des tourments et

des outrages que le furieux alcade , ses suppOts et tous les gens du pays, lui firent endurer. L'alcade fit arrêter tous les Bohémiens et Bohémiennes qu'il put attraper ; mais la plupart s'enfuirent , et parmi eux Clément , qui eut peur d'être pris et découvert. Finalement , avec le procès- verbal de l'aventure et une longue procession de Bohémiens, l'alcade et ses recors entrèrent à Murcie, accompagnés d'une grande troupe de. gens armés , au milieu desquels marchaient Préciosa et le pauvre Andrès, enchaîné sur un mulet , avec les menottes aux mains, les fers aux pieds , et un carcan sous le menton. Tout Murcie sortit pour voir les prisonniers, car on y avait déjà connaissance du meurtre du soldat. Mais la beauté de Précïosa fut ce jour-là si incomparable , que personne ne la regardait sans la bénir. Le bruit de ses attraits vint jusqu'aux oreilles de Mme la corrégidore, qui, par curiosité de la voir , obtint du corrégidor , son mari , l'ordre que cette jeune Bohémienne ne fût pas conduite , comme les autres , à la prison. Quant à Andrès , on le jeta dans un étroit cachot , dont l'obscurité, que n'éclairait point la lumière de Préciosa , lui fît tant d'effet, qu'il pensa bien ne plus sortir de là que pour la sépulture.

On mena Préciosa et sa grand'mère devant Mme la corrégidore , qui s'écria en la voyant : c C'est avec raison qu'on vante sa beauté; » puis, s'approchant d'elle , elle l'embrassa tendrement , et ne pouvait rassasier ses yeux de la regarder. Elle demanda à la grand'mère quel âge avait cette enfant : c Quinze ans, répondit la Bohémienne , à deux mois de plus ou de moins. — C'est précisément l'âge qu'aurait mon infortunée Gonstanza, s'écria la corrégidore. Ah I .mes amies, la vue de cette jeune fille a renouvelé tous mes chagrins. » Préciosa prit les mains de la corrégidore, les baisa plusieurs fois, et les baignant de ses larmes, elle lui disait : c Ah I ma chère dame , le Bohémien qui est en prison n'est pas coupable , car il a été provoqué : on l'a appelé voleur, et il ne l'est pas ; on lui a donné un soufflet sur son visage, où se montre pourtant la bonté de son cœur. Au nom de Dieu , au nom de qui vous êtes, madame, faites-lui rendre justice; faites que le seigneur corrégidor ne se' hâte point d'exécuter sur lui la sentence dont les lois le menacent. Si ma beauté vous agrée quelque peu , conservez-la- en conservant le prisonnier, car la fin de sa vie seraîit la fin de la mienne. Il doit être mon époux, et ce sont de justes, d'honnêtes empêchements qui ne nous ont point

permis jusqu'à prësent de nous donner la main. S'il faut de l'argent pour nous obtenir pardon de la partie adverse , tous les effets de notre peuplade se vendront aux enchères publiques , et l'on payera plus même qu'il ne sera demandé. Ah I madame , si vous savez ce que c'est que l'amour, si vous en avez encore pour votre époux , prenez pitié de moi, car j'aime le mien tendrement. :»

Tout le temps qu'elle parla de la sorte , Préciosa ne lâcha point les mains de la corrégidore , et ne cessa de fixer ses regards sur les siens , en versant avec abondance d'amères et pieuses larmes. De son côté , la corrégidore la pressait dans ses bras ,. la regardant avec non moins d'attendrissement, et ne versant guère moins de pleurs. Sur ces entrefaites, le corrégidor entra ; trouvant sa femme et Préciosa si éplorées , si étroitement serrées l'une à l'autre , il s'arrêta tout surpris , autant des pleurs que de la beauté de la Bohémienne , et demanda quelle était la cause de cette scène de douleur. Pour lui répondre, Préciosa lâcha les mains de la corrégidore, et se jetant auxpiedsdu magistrat : c Miséricorde, seigneur, s'écriat-elle, miséricorde! Si mon époux meurt, je suis morte*, il n'est pas coupable ; mais s'il l'est, que ce soit moi qu'on punisse ; et si cela ne se peut, au moins qu'on retarde la cause, tandis qu'on emploiera tous les moyens possibles .de le délivrer. Peut-être qu'à celui qui n'a point péché par malice le ciel enverra par grâce son salut. * Le corrégidor tomba dans une nouvelle surprise en écoutant les discrètes paroles de la Bohémienne; et, sans la crainte de montrer trop de faiblesse^ il eût mêlé ses larmes aux siennes.

Pendant que tout cela se passait, la vieille Bohémienne restait immobile, considérant autour d'elle une foule de choses diverses, Au bout d'un long espace de surprise et de rêverie ; « Que Vos Grâces m'attendent un moment , mes chers seigneurs, s'écria-t-elle ; je vais faire que ces pleurs se changent en rires , dût-il m'en coûter la vie. » Et d'un pas agile elle sortit de l'appartement , laissant tous les assistants fort étonnés de ce qu'elle avait dit. En attendant«on retour. Préciosa ne cessa ni ses larmes ni ses prières pour qu'on ajournât la cause de son époux , dans l'intention de prévenir le père d'Andrès pour qu'il vînt s'interposer. La Bohémienne reparut avec un petit coffre sous le bras, et pria le corrégidor d'entrer avec elle et sa femme dans une pièce séparée, parce qu'elle avait de grandes choses à leur dire en secret. Le corrégidor, croyant qu'elle

voulait lui découvrir quelque vol des Bohémiens pour se le rendre propice dans TafTaire du prisonnier, se retira aussitôt avec elle et sa femme dans un cabinet de toilette , où la Bohémienne /se jetant à genoux devant eux , leur dit: «: Si les bonnes nouvelles que je veux vous donner , seigneurs, ne méritaient de recevoir en étrennes le pardon d'un grand péché que j'ai commis , je suis prête à recevoir le châtiment qu'il vous plaira de m'infliger. Mais, avant d'en faire l'aveu , je veux que vous me disiez d'abord si vous connaissez ces bijoux. > Découvrant alors un coffret où se trouvaient ceux de Préciosa , elle le remit dans les mains du corrégidor. Celui-ci, l'ayant ouvert, j vit des joyaux d'enfant, mais ne comprit point ce que cela pouvait signifier. La corrégidore les regarda aussi, Ttans deviner davantage. Elle dit seulement : c Ce sont les parures de quelque enfant au maillot. — C'est vrai , reprit la Bohémienne , et l'écrit que contient ce papier plié dira de quel enfant. > Le corrégidor ouvrit le papier en toute hâte, et lut ce qui suit : La petite fille s* appelait dona Constanza de Acevedo y Menesès; sa mère, dotia Guiomar de Menesès^ et son père^ don Fernando de Acevedo, chevalier de l'ordre de Calatrava, Je l'enlevai le jour de V Ascension de Notre-Seigneur, à huit heures du matin, Vannée 1595. U enfant portait les bijoux qui sont con^ serves dans ce coffre,

A peine la corrégidore eut-elle entendu la lecture du papier, qu'elle reconnut les bijoux , les porta à sa bouche , et , leur donnant une foule de baisers , elle tomba évanouie. Le corrégidor accourut à son aide, avant de s'informer de sa fille auprès de la Bohémienne. La dame revint à elle et s'écria : c Femme adorable, plutôt ange que Bohémienne , où est la personne, où est l'enfant, dis-je, àqui appartient cette parure? — Où, madame? répondit la Bohémienne; vous l'avez chez vous ; c'est cette jeune Bohémienne qui vous a tiré les larmes des yeux. Elle est votre fille , sans aucun doute ; je Tai volée à Madrid, dans votre maison , le jour et à l'heure que dit ce papier. > A ces mots , et toute hors d'elle , la dame jeta ses pantoufles et revint en courant dans la salle où elle avait laissé Préciosa, qu'elle trouva entourée de ses femmes et de ses servantes , continuant à pleurer. Elle se jeta sur elle ; puis, sans rien lui dire, elle lui délaça son corsage , et regarda si elle avait sous la mamelle gauche un petit signe, un petit seing blanc, avec lequel sa fille était née. Elle le trouva, en effet , niais plus grand , car l'âge l'avait étendu. Ensuite,'

avec la ûiême promptitude , elle la déchaussa, découyrit un pied de ûeige , un pied de marbte fait au tour, et y trouva ce qu'elle cherchslit, c'est-à-dire que les deux derniers orteils du pied droit se ti'otivaient réunis l'un à l'autre pa^ une petite metnbi'aiie dé chair, qu'où n'avait point voulu lui couper, quand elle était enfant, poui* ne pas lui causer de peine. Sa poitrine , son pied , ses joyaux , le jour du vol si bien désigné, la confessioil de la Bohémienne , enfin l'émotion et la joie qu'avaient éprouvées ses parents à sa vue, tout confirmait dans l'âme de la corrégidore que Pfeciosa était sa fille. Aussi, la prenant dans ses bras, elle retourna avec elle auprès du corrégidor et de la Bohémienne. Préciosa restait toute surprise , ne sachant à quel propos on avait fait sur elle toutes ces vérifications , et surtout se Voyant emporter dans les bras de la corrégidore, qui lui donnait d'un baiser jusqu'à cent.

Enfin , dona Guiomar arriva devant son mari avec sa précieuse charge , et la remettant de ses braS dans ceux du corrégidor, elle lui dit : « Recevez , seigneut , votre fille Constanza. C*est elle assurément , et n'en doutez, seigneur, en aucune façon, car la marque des orteils réunis et celle de la poitrine, je viens de lés voir. D'ailleurs , mon dœur me le dit depuis le moment où mes yeux l'dnt vue. — Je n'en doute point, répondit le corrégidor, tenant dans ses bras Préciosa ; mon âme a ressenti les mêmes mouvements que la vôtre : et comment, à moins d'un miracle, tant de circonstances pourraient-elles se trouver réunies? »

Tous les gens de la maison restaient absorbés , et se demandaient les uns aux autres ce que ce pouvait être; mais tous touchaient bien loin du but : car qui pouvait imagine^ que la petite Bohémienne fût la fille de leur seigneur? Le corrégidor recommanda à sa femme , à sa fille et à la vieille Bohémienne, de garder l'aventure secrète jusqu'à ce qu'il la découvrît lui-même. Il dit aussi à la vieille, qu'il lui pardonnerait le tort qu'elle lui avait fait en lui volant le trésor de son âme, puisqu'elle méritait une plus grande récompense pour le lui avoir rendu. Il regrettait seulement , ajouta-t-il, que, sachant la qualité de Préciosa, elle l'eût fiancée avec un Bohémien, et, déplus, avec un voleur et un meurtrier. « Hélas ( mon bon seigneur, s'écria sur-le-champ Préciosa, il n'est ni Bohémien ni voleur; et, à4l est meurtrier, il l'a été de celui qui lui avait enlevé l'honneur. Il n'a pu faire autrement que de montrer qui il était, et de le tuer à l'instant. — Comment !

il n'est pas Bohémien, ma fille? > s écria dona Guiomar. Alors la vieille Bohémienne raconta brièvement l'histoire d'Andrès Gaballero, lequel était fils de don Francisco de Garcamo , chevalier de Tordre de Saint-Jacques , et s'appelait don Juan de Garcamo , chevalier du môme ordre , ajoutant qu'elle gardait ses habits depuis le jour où il les avait échangés pour ceux de Bohémien. Elle raconta aussi l'arrangement conclu entre Préciosa et don Juan de faire deux années d'épreuve avant de se marier ou de se séparer; enfin elle vanta convenablement l'honnêteté de tous deux et l'aimable caractère de don Juan. Le corrégidor et sa femme ne s'étonnèrent pas moins de cela que de la rencontre de leur fille, et envoyèrent la Bohémienne chercher les habits de don Juan. Gelle-ci obéit aussitôt, et revint avec un autre Bohémien qui les apportait.

En attendant son retour, les parents de Préciosa lui firent cent mille questions, auxquelles elle répondit avec tant d'esprit et de grâce, c[ue, ne l'eussent-ils pas reconnue pour leur fille, elle les aurait rendus fous d'amour. Ils lui demandèrent si elle avait quelque affection pour don Juan, c Pas plus, répondit-elle, que ne m'oblige d'en avoir la reconnaissance pour quelqu'un qui a voulu s'humilier jusqu'à se faire Bohémien pour moi. Mais désormais cette reconnaissance ne s'étendra pas au delà de ce que voudront mes parents et seigneurs.— C'est bien, ma Préciosa, reprit le père; car ce nom de Préciosa, je veux que tu le gardes en mémoire de ce que tu as été perdue et retrouvée ; mais moi , comme ton père, je prends à ma charge de te trouver un parti qui ne démente point t^ qualité. » Préciosa se mit à soupirer en entendant cela, et sa mère, en femme discrète, comprit qu'elle soupirait d'amour pour don Juan, c Seigneur, dit-elle à son mari, puisque don Juan de Garcamo est de si bonne naissance, et qu'il aime tant ncftre fille, il ne serait pas mal de la lui donner pour épouse. — Comment I reprit-il ; nous ne l'avons retrouvée que d'aujourd'hui, et vous voulez déjà que nous la perdions I Ahl jouissons-en quelque temps encore. Quand vous l'aurez mariée, elle ne sera plus à vous, mais à son mari. — Vous avez raison , seigneur, repli qua-t- elle ; mais donnez ordre qu'on tire don Juan de prison : il doit être enfermé dans quelque cachot. — Oh I sans doute Préciosa; à un voleur, à un meurtrier, et surtout à un Bohémien , on n'aura pas donné meilleur logis. — Je veux aller le voir, répondit le corrégidor, comme si j'allais lui faire subir

un interrogatoire, et je vous recommande encore une fois, madame, que personne ne sache cette histoire jusqu'à ce que je yeuille la faire connaître. > Là-dessus, ayant embrassé Préciosa, il se rendit à la prison, et entra dans le cachot où était enfermé don Juan, sans permettre que personne entrât avec lui.

Il le trouva les deux jambes dans un cep, avec les menottes aux mains ; on ne lui avait pas même ôté son carcan. Le cachot était entièrement obscur; mais le corrégidor fit ouvrir en haut un petit soupirail par où entrait une faible lumière. Dès qu'il aperçut le prisonnier : « Gomment va la bonne pièce? dit-il. Oh I je voudrais tenir ici , accouplés comme des chiens, autant de Bohémiens qu'il y en a dans TEspagne, pour en finir avec eux le même jour, comme Néron voulait faire de Rome, sans avoir à donner plus d'un coup. Sachez, larron chatouilleux sur le point d'honneur, que je suis le corrégidor de cette ville, et je viens savoir, de vous à moi, s'il est vrai qu'une jeune Bohémienne qui fait partie de votre bande soit votre épouse. » Quand il l'entendit parler ainsi , Andrès s'imagina que le corrégidor était devenu amoureux de Préciosa : car }& jalousie est un corps subtil et délié qui entre dans les autres corps sans les ouvrir, sans les partager, sans les rompre. Il répondit cependant : r Si elle a dit que je suis son époux , c'est une grande vérité; et si elle a dit que je ne le suis pas, c'est encore la vérité, car il est impossible que Préciosa dise un mensonge. — Elle est à ce point sincère ? répondit le corrégidor. Ce n'est pas peu de chose pour une Bohémienne. C'est bon, jeune homme; elle a dit, en effet, qu'elle était votre femme , mais qu'elle ne vous avait pas encore donné sa main. Ayant su que votre crime est tel qu'il doit vous faire perdre la vie, elle m'a demandé qu'avant votre mort je vous mariasse avec elle, parce qu'elle veut se faire honneur de demeurer veuve d'un aussi grand voleur que vous. — Eh bien I faites-le, seigneur corrégidor, comme elle vous en conjure, repartit Andrès. — Je m'en irai content à l'autre vie , si je sors de celle-ci avec le nom de son époux* — Vous l'aimez donc beaucoup? dit le corrégidor. — Tellement, répondit le prisonnier, que tout ce que j'en pourrais dire ne serait rien. Enfin, seigneur corrégidor, que mon procès s'achève. J'ai tué celui qui voulait m'ôter l'honneur; j'adore cette Bohémienne ; je mourrai content si je meurs dans sa grâce , et je sais que celle de Dieu ne nous manquera

pas, puisque nous avons tous deux honnêtement et fidèlement gardé la promesse que nous nous étions faite. — Eh hien, cette nuit je vous enverrai chercher, reprit le corrégidôr, et, dans ma maison, je vous marierai avec Préciosa. Demain, à midi, vous serez à la potence. De cette façon, j'aurai satisfait à ce qu'exige la justice et à ce. que vous dési^ei toùâ deux. j>

Andrès lui témoigna toute sa reconnaissance, et le corrégidôr, de retour chez lui, rendit compte à sa femme dé ce qtii venait de lui arriver avec don Juan, ainsi que d'autres ChOseâ qu'il pensait faire. Pendant son absence, Préciosa avait ràc(^nté à sa mère toute l'histoire de sa vie, et comment elldavait toujours cru qu'elle était Bohémienne et petite-fille de cette vieille, mais que toujours elle s'était mieux respectée qu'on ne pouvait l'attendre d'une Bohémienne. Sa mère lui demanda de dire en toute vérité si elle aimait beaucoup don Juan de Garcamo. Elle, toute honteuse , et les yeux baissés à terre, répondit que, s'étant tenue pour Bohémienne, et considérant combien elle améliorait son sort en épousant Un chevalier des ordres, aussi noble que don Juan de Garcamo, ayant d'ailleurs connu par expérience son bon caractère et sa vertueuse conduite, elle l'avait regardé quelquefois avec deâ yeux d'affection ; mais qu'enfin, et comme elle Tavait déjà dit, elle n'aurait d'autre volonté que celle que ses parents voudraient qu'elle eût.

La nuit vint, et, quand il fut presque dii heures, on tira Andrès de sa prison, sans les menottes et le carcan, mais noU sans une grande chaîne, qui lui ceignait le corps dés pieds à la tête. Il arriva de cette façon à la maison du corrégidôr, sans être vu de personne, sinon de ceux qui l'amenaient, et qui le firent entrer avec beaucoup de silence et de précaution dans un appartement où ils le laissèrent seul. Peu d'instantâ après entra un prêtre qui lui dit de se confesser, parce qu'il allait mourir le lendemain. « Je me confesserai très- vol entier s, répondit Andrès ; mais pourquoi ne me marie-t-on pas d'abord? et, si l'on me marie, en vérité, c'est Un bien mauvais lit nuptial qui m'attend. » Dona Guiomar entendait tout cela ; elle dit à son mari que les alarmes qu'il donnait à don Juan étaient trop fortes., et qu'il ferait bien de les modérer,. car le jeune homme pourrait y perdre la vie. Ce conseil parut bon au corrégidôr. Il entra donc pour appeler le confesseur, et lui dit de marier d'abord le Bohémien avec Préciosa la Bohé-

mienne ; qu'ensuite le fiancé se confesserait, et qu'il ferait bien de se recommander du fond de l'âme à Dieu, qui fait souvent pleuvoir ses miséricordes dans le temps où les espérances sont le plus desséchées.

Finalement, Andrès passa danâ une salle où se trouvaient seulement dona Guiomar, le corrégidor, Préciosa, et deux serviteurs de la maison. Mais, quand Préciosa vit don Juan enveloppé et étreint d'une si longue chaîne, le visage décoloré et les yeux gonflés de larmes, le cœur lui manqua. Elle s'appuya sur le bras de sa mère, qui se trouvait près d'elle, et qui lui dit en la pressant dans ses bras : c Reviens à toi , mon enfant, tout ce que tu vois doit tourner à ton plaisir et à ton profit. » Elle, qui n'était point au fait de tout cela, ne savait comment se consoler. La vieille Bohémienne était toute troublée, et les assistants attendaient avec anxiété la fin de cette aventure, c Seigneur desservant, dit le corrégidor, ce Bohémien et cette Bohémienne sont ceux que Votre Grâce doit marier. — Je ne pourrai le faire, reprit le desservant, si toutes les circonstances requises en pareil cas n^ont pas été remplies. Où ont été faites les publications de bans? où est la licence de mon supérieur, pour que je fasse la cérémonie nuptiale ? — L'étourderie vient de moi , dit le corrégidor ; mais je ferai en sorte que le grand vicaire donne la licence. — Eh bien! jusqu'à ce que je la voie, reprit le desservant, qu'on veuille bien m'excuser. « Et sans ajouter un mot, de crainte qu'il n'arrivât quelque scandale, il sortit de la maison, laissant tout le monde dans l'étonnement et l'embarras.

c Le Père a fort bien fait , s'écria le corrégidor. Peut-être est-ce une providence du ciel pour que le supplice d'Andrès soit ajourné. En effet, il faut d'abord qu'il soit marié à Préciosa, et les bans doivent précéder ; pendant leur publication. Ton donnera, comme on dit, du temps au temps, qui donne maintes fois une douce issue à d'amères difficultés. Toutefois, je voudrais bien savoir d'Andrès, au cas où le sort arrangerait ses affaires de façon que, sans alarmes et sans terreurs, il se trouvât l'époux de Préciosa, s'il se tiendrait pour cwnplétement heureux, soit qu'il fût Andrès Caballero, soit qu'il fût don Juan de Garcamo. :» Dès qu' Andrès s'entendit appeler par son vrai nom, il s'écria : « Puisque Préciosa n'a point voulu se tenir dans les bornes du silence, et qu'elle a découvert qui je suis , je dirai que, quand môme un tel. bonheur me trouverait souverain du monde, il comblerait tellement mes

\Sk LA BOHÉMIENNE DE MADRID.

désirs, que je n'oserais plus désirer d'autre bien que le ciel. — Eh bien t seigneur don Juan de Garcamo, reprit le corré^ gidor, pour ce courage et cette dignité que vous avez montrés, je ferai en sorte, quand le temps en sera venu, que Préciosa soit votre légitime épouse, et dès à présent je vous la donne et vous la livre en espérance comme le plus ricbe bijou de ma maison, de ma vie et de mon âme. Estimez-la autant que vous le dites, car en elle je vous donne dona Gonstanza de Menezès, ma fille unique, laquelle, si elle vous égale en amour, ne vous cède point en noblesse. »

Andrès tomba de son haut, en voyant la tendresse qu'on lui témoignait. Dona Guiomar lui raconta brièvement la perte de sa fille, enfin retrouvée, ainsi que les preuves évidentes que la vieille Bohémienne avait données de son vol , ce qui jeta Andrès dans une surprise et une stupéfaction plus grandes encore. Mais enfin, saisi d'une joie inexprimable , il embrassa son beau-père et sa belle-mère, les appela ses parents et ses seigneurs, et baisa les mains à Préciosa, qui lui demandait les siennes en pleurant..

Le secret se divulgua ; la nouvelle de l'événement se répandit avec la sortie des domestiques qui s'étaient trouvés présents. En l'apprenant, l'alcade, oncle du mort, vit bien que sa vengeance n'avait plus de chemins ouverts, puisqu'il ne pouvait invoquer toutes les rigueurs de la justice pour l'exercer sur le gendre du corrégidor. ^ Don Juan mit Jes habits de voyage qu'avait apportés la Bohémienne. L'emprisonnement et les chaînes de fer se changèrent en liberté et en chaînes d'or, et la. tristesse des Bohémiens arrêtés en allégresse; car le lendemain on les relâcha sous caution. L'oncle du mort accepta la promesse de deux mille ducats pour retirer sa plainte et pardonner à don Juan. Gelui-ci , n'oubliant pas Glément, son camarade, le fit chercher partout; mais on ne le trouva point , et l'on n'eut qu'au bout de quatre jours la nouvelle certaine qu'il s'était embarqué sur l'une des deux galères génoises qui avaient mis à la^roile du port de Garthagène. Le corrégidor dit à don Juan qu'il savait avec certitude que son père, don Francisco de Garcamo, était pourvu de la charge de corrégidor dans cette dernière ville, qu'ainsi il serait bon de l'attendre pour que les noces se fissent avec son consentement. Don Juan répondit qu'il ne s'écarterait point de ce qui lui serait ordonné, mais qu'avant toutes choses il fallait le fiancer à Préciosa. L'archevêque accorda dispense pour qu'on ne

fît qu'une seule publication de bans. Le jour des fiançailles, la ville fit des fêtes, car le corrégidor y était fort aimé. Il y eut des illuminations, des jeux de bague, des courses de taureaux. La vieille Bohémienne, qui ne voulut point se séparer de sa petite-fille Précioàa, resta dans la maison. Les nouvelles de l'événement et du mariage de la petite Bohémienne parvinrent à la cour. Don Francisco de Carcamo apprit ainsi que le Bohémien était son fils, et que Préciosa était la Bohémienne qu'il avait vue ; le souvenir de sa beauté excusa à ses yeux la coupable étourderie de son fils, qu'il croyait perdu, sachant qu'il n'était point allé en Flandre ; et d'ailleurs il reconnut combien il était avantageux à celui-ci d'épouser la fille d'un gentilhomme aussi noble et aussi riche que l'était don Fernando de Acevedo. Il pressa son départ pour arriver vite auprès de ses enfants, et, au bout de vingt jours, il était déjà rendu à Murcie. A son arrivée, l'allégresse se renouvela, les noces se firent, les histoires furent contées, et les poètes de la ville, car il y en a quelques-uns,' et de fort bons, prirent à tâche de célébrer cette étrange aventure, en même temps que la beauté sans égale, de la .Bohémienne. Entre autres, le fameux licencié Pozo l'écrivit de telle sorte, que la renommée de Préciosa durera dans ses vers autant que dureront les siècles*. J'oubliais de dire comment l'amoureuse aubergiste découvrit à la justice qu'il n'y avait rien de vrai dans le prétendu vol d'Andrès le Bohémien, comment elle avoua son amour et sa faute, qui du reste ne fut pas punie : car, dans la joie d'avoir retrouvé les deux fiancés, la vengeance fut enterrée et la clémence ^^ssuscita.

4. Peut-être Cervantes a-t-il fait ici une plaisanterie, car cet immortel licencié Pozo n'est plus connu de nos jours.

A cinq lieues de la cité de Sénlle est un bourg appelé Castilblanco , et, dans une des nombreuses auberges qu'il renferme, un jour, à la tombée de la nuit, entra un voyageur monté sur un beau cheval * étranger, n n'était suivi d'aucun valet, et, sans attendre qu'on lui ttnt l'étrier, il sauta légèrement de la selle à terre. L'hôtelier accourut aussitôt, car c'était un homme diligent et soigneux ; mais il n'arriva pas si vite que le voyageur ne fût assis déjà sur un banc de pierre qui était devant la porte, et qu'ayant en toute hâte détaché les boutons de son pourpoint, Û ne laissât tomber ses bras dô l'un et de l'autre côté, en donnant tous les" signes d'un éva-* nouissement complet. L' hôtesse , qui était humaine et charitable, s'approcha de lui, et, lui aspergeant le visage avec de l'eau, le fit promptement revenir. Il montra quelque dépit d^ ce qu'on l'eût vu dans cet état, reboutonna son pourpoint, et demanda qu'on lui donnât sur-le-champ un appartement où se retirer, et où il fût seul, s'il était possible. L'hôtesse répondit qu'il n'y avait qu'une seule chambre dans toute la maison, mais qu'elle avait deux lits, et qu'il serait nécessaire, si quelque hôte se présentait, qu'on le fît coucher dans l'un des deux. Le voyageur répondit à cela que, vînt-il ou ne vîntil point d'autre hôte, il payerait les deux lits ; puis, tirant de sa poche un écu d'or, il le donna à l'hôtesse , sous condition qu'on ne donnerait à personne le lit resté vide. L'hôtesse, satisfaite du payement, promit de faire ce qui lui était demandé, quand même le doyen de Séville viendrait en personne passer la nuit dans sa maison. Elle lui demanda s'il voulait souper; le voyageur répondit que non, et qu'il désirait seulement qu'on eût grand soin de son cheval. Il prit la clef de la cham-

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