‹ Les nouvelles de Miguel de Cervantes SaavedraChapitre 29 sur 53 · Cuartago, che?al de petite taiUe, poney · texte numérisé non relu

Cuartago, che?al de petite taiUe, poney

bi'e, et, emportant dé gfahdôs bourses en cuir, il y entra et ferma soigneusement la porte, contre laquelle, à ce qu'on reconnut ensuite, il appuya même deux chaises.

Dès qu'il se fut enffermé, l'hôtelier entra en conseil avec le garçon qui donnait l'orge aut hôtes ^ et deux voiisins qui se trouvaient là par hasard, et tous se mirent à jaser sur le beau visage, sur l'élégante tournure du nouvel hôte, disant pour conclure qu'ils n'avaient jamais vu de beauté si parfaite. Ils évaluèrent son "âge, et décidèrent qu'il aurait de seize à dixsept ans ; puis, comme on a coutume de dire, ils allèrent et vinrent, ils donnèrent et prirent, sur ce qui pouvait être la cause de l'évanouissement qu'il avait éprouvé ; mais, ne parvenant point à la trouver, ils en restèrefit à l'admiration que leur causait sa gentillesse. Les voisins s'en retournèrent chez eux, l'hôtelier alla panser le cheval, et l'hôtesse se mit à préparer quelque chose à souper, pour le cas où de nouveaux hôtes lui arriveraient.

Il fie tarda pas, effectivement, à s'en présenter un autre, un peu plus âgé que le premier, mais non moins beau et de bonne mine. A peine l'hôtesse l'eut-elle aperçu qu'elle s'écria : « Qu'est-ce que cela? sainte Vierge 1 est-ce que par hasard des anges viennent cette nuit coucher dans ma maison? — Pourquoi dame hôtesse parle-t-elle ainsi? demanda le gentilhomme. — Ce n'est pas pour rien, seigneur, répondit l'aubergiste ; mais je prie seulement Votre Grâce de ne pas mettre pied à terre, car je n'ai point de lit à lui donner. Les deux que j'avais, un gentilhomme qui est dans cette chambre me les a pris, et me les a payés tous deux, bien qu'il n'ait besoin que d'un seul, pour que personne n'entre dans son appartement. Il doit sans doute aimer la solitude: mais, en mon âme et conscience, je ne sais pourquoi, car il n'a {)as une mine à se cacher, mais plutôt à ce que tout le monde le voie et le bénisse. — Il est à cepoint joli, dame hôtesse? répliqua le gentilhomifie. — Comment, à ce point? dit-elle, et à dix points de plus. — ïiens ici, garçon, s'écria le voyageur; quand même il me faudrait dormir par terre, je veux voir un homme si vanté, s Et, tendant l'étrier à un garçon de mules qui l'accompagnait, il mit pied à terre, puis demanda qu'on lui donnât sur-le-champ à souper, ce qu^on fit aussitôt.

Pendant qu'il soupait, un alguazil du pays entra, comme c'est l'usage dans les petites localités, s'assit et lia conversation avec le gentilhomme, sans laisser, entre un propos et

l'autre, d'avaler trois grands verres de vin et de ronger une carcasse de perdrix que lui donna le voyageur. L'alguazil paya son écot en lui demandant des nouvelles de la cour, et de la guerre de Flandre, et de la descente du Turc, sans oublier les affaires du Transylvain, que garde Notre-Seigneur. Le gentilhomme soupait et se taisait, parce qu'il ne venait pas d'un endroit à pouvoir répondre à' ces questions. Pendant ce temps, l'hôtelier avait été donner la ration au cheval ; il vint se mettre en tiers dans la conversation, et goûter son propre vin avec autant de plaisir que Talguazil. Â chaque coup qu'il avalait, il laissait tomber sa tête sur son épaule gauche, et louait les qualités du vin , qu'il portait aux nues, mais qu'il n'osait pas y laisseiv séjourner longtemps, de peur qu'il ne prît l'eau. De parole en parole, on revint aux louanges du voyageur enfermé, on conta son évanouissement, son soin de se mettre sous clef, son refus de manger quelque chose; on vanta l'apparence de sa bourse, la bonté de son cheval, la richesse de l'habit de voyage qu'il portait, toutes choses qui semblaient exiger qu'il ne vînt point sans un valet pour le servir.

Ces récits, ces exagérations, ajoutèrent au désir qu'avait le nouveau venu de voir l'autre gentilhomme. Il pria l'hôtelier de faire en sorte qu'il entrât coucher dans l'autre lit, promettant de lui donner un écu d'or. Bien que l'envie de gagner cet argent eût vaincu la résistance de l'hôtelier, il trouva qu'il était impossible deisatisfaire le voyageur, parce que la chambre était fermée en dedans et quHl n'osait point éveiller celui qui y dormait après avoir si bien payé les deux lits. Mais l'alguazil rendit tout cela faisable et facile : f Voici, dit-il, comment il faut s'y prendre : je frapperai à la porte, en disant que je suis la justice, et que, par ordre du seigneur alcade, je viens héberger ce gentilhomme dans cette auberge , où , puisqu'il n'y a pas d'autre lit, je commande qu'on lui donne celui-là. L'hôtelier répliquera qu'on lui fait violence , puisque ce lit est déjà loué, et qu'il n'est pas juste de l'ôter à celui qui l'occupe. De cette façon l'hôtelier sera sans reproche, etYotre Grâce satisfera son désir. »

Tout le monde trouva bonne la ruse de l'alguazil , à qui le curieux la paya quatre réaux. On la mit aussitôt en pratique, et finalement , tout en montrant une grande contrariété , le premier voyageur ouvrit à la justice. Le second , lui demandant pardon de la violence qui lui était faite , alla se coucher

dans le lit inoccupé. Mais l'autre ne lui répondit pas un mot, et ne se laissa plus voir le visage : car, à peine eut-il ouvert, qu'il regagna son lit, et, la figure tournée contre la muraille, pour ne pas répondre, il fit semblant de dormir. Le nouveau venu se coucha, espérant satisfaire son envie au matin, quand ils sô lèveraient tous deux.

C'était une de ces longues et paresseuses nuits du mois de décembre, et le froid, ainsi que la fatigue de la route, obligeaient à ce qu'on fît en sorte de la passer avec calme et repos. Mais comme le premier voyageur n'avait ni l'un ni l'autre, un peu après minuit, il se mit à soupirer si amèrement, qu'à chaque soupir il semblait congédier son âme. Ce fut de telle façon que, bien que le second dormît, force lui fut de s'éveiller aux accents lamentables de celui qui se plaignait. Ëtonné des sanglots qui accompagnaient les soupirs de son compagnon, il se mit à écouter attentivement ce qu'il semblait murmurer tout bas. La salle était obscure, et les lits fort éloignés. Cependant il ne laissa pas d'entendre que, parmi beaucoup d'autres propos, le triste voyageur disait d'une voix faible et. tremblante : c Hélas I hélas! où m'entraîne la force irrésistible de ma destinée? quel chemin est-ce que je suis? et quelle issue espéréje dans le labyrinthe inextricable où je me trouve?... Oh! jeunesse inexpérimentée, incapable de toute sage réflexion, de tout sage parti I Quelle fin doit avoir ce voyage que j'entreprends à l'insu de tout le monde?... Oh! honneur méprisé! amour payé d'ingratitude ! égards pour de bons et honorables parents, foulés aux pieds ! Malheur à moi, une et mille fois, qui me laissai si follement emporter par mes désirs !... ô paroles menteuses, qui m'avez trop réellement contrainte à vous répondre par des œuvres!... Mais de qui puis-je me plaindre? n'est-ce pas moi qui ai voulu me tromper? n'est-ce pas moi qui ai pris le couteau de mes propres mains pour couper et mettre en pièces ma réputation, celle qu'avaient de ma vertu mes vieux et tendres parents? 0 perfide Marco-Ântonio! comment est-il possible que, dans les douces paroles qne tu m'adressais, fût mêlé le fiel de tes dédains et de ta trahison ? Où es-tu donc, ingrat? où t'es-tu enfui? où restes-tu caché? Réponds-moi, je te parje; attends-moi, je te suis; soutiens-moi, je tombe ; paye enfin ce que tu me dois, et secours-moi, puisque tant de motifs t'en font un devoir. 9

Après ces mots , le voyageur se tut , mais en laissant deviner, par les soupirs et les sanglots qui lui échappaient, que ses

yeux versaient aussi des larmes amère^. L'hôte dernier venu avait écouté tout cela dans un profond silence, et con^pris, aux propos qu'il avait entendus , que c'était sans nul doute une femme qui se plaignait ; cbo^e qai redoubla son désir de la connaître. Il résolut à plusieurs reprises de s'approcher du lit de celle qu'il croyait bien être femme, et il l'eût fait certainement, si, à cet instant, il ne l'eût entendue se leyer. Elle ouvrit la porte de la chambre, et appela l'hôtelier pour qu'il seUât son cheval, disant qu'elle voulait partir, Âprôs s'être laissé appeler un bon quart d'heure , l'hôtelier lui répondit de rester tranquille, puisque minuit n'avait pas encore sonné , et que l'obscurité était si grande qu'il y aurait de la témérité à se mettre en route. Cette réponse l'arrêta; elle referma la porte, et se jeta ^ur le lit de tout son poids, en poussant un profond soupir. Il parut alors à celui qui écoutait qu'il ferait bien de lui parler et de lui offrir ses services, afin de l'obliger par là à sa découvrir et à lui conter sa lamentable histoire, c Assurément, seigneur gentilhomme, lui dit-il, si les soupirs que vous exhalez et les paroles que vous avez dites ne m'avaient fait compatir aux maux dont vous vous plaignez, je croirais manquer de toute sensibilité naturelle, je croirais que mon âme est de pierre et mon cœur de bronze. Si cette compassion que je vous porte, et le dessein' que j'ai congu d'exposer ma vie à votre service, pour peu qu'il y ait quelque remède à votre mal, méritent un peu de courtoisie, je vous supplie de me l'accorder en retour, en me découvrant, sans rien cacher, la cause de votre douleur.

— ' Si elle ne m'eût privée de toute connaissance, répondit la personne qui se plaignait, j'aurais dû me rappeler que je n'étais pa9 seul en cette chambre, j'aurais mis un frein à ma langue et fait trêve à mes soupirs. Mais, pour me punir d'avoir manqué de mémoire où il m'importait tant de li^ conserver, je veux bien faire ce que vous demandez. En répétant l'amére histoire de mes malheurs, il s^ pourrait qu'une nouvelle affliction m)t un terme à ma vie. Mais si vous voulez que je fausse ce que vous avez demandé , il faut d'abord me promettre, par la bienveillance quQ vous m'avez témoignée dans vos offres, et me jurer par qui vous êtes (si l'on en croit vos paroles, vous promettez beaucoup), que, quelque chose que vous entendiez dans mon récit , vous vous engagez à ne pas quitter votre lit, à no pas vous approcher du mien, à ne me rien demander de plus que je ne voudrai vous dire. Si

LES DEUX JBUNE9 FILtES- 191

YQus faisiez; le contraire, aii moment où je vous entendrai ^remuer, avec une épée qui est soua mon cbeyet, je me percerai la poitrine. » L'autre, qui aurait promis cent choses impossibles pour être informé de ce qu'il désirait tant savoir, répondit qu'il ne s'écarterait pas en un seul point de ce qui

* lui était prescrit, appuyant sa promesse de mille serments, f Sous cette garantie , répondit le premier, je ferai ce que je n'ai pas encore fait jusqu'à présent, je raconterai m?^ vie. ÉcQutez-moi donc

ff II faut que vous sacbieis, seigneur, que moi, qui suis en^ trée dans cette auberge, comme on vous. l'aura dit sans doute, en habits d'homme, je suis une malheureuse fille, ou du moins je l'étais il n'y a pas huit jours, et jjai cessé de l'être par inadvertance, par folie, pour m'être laissé prendre 9,MX paroles dorées çt trompeuses d'hommes perfides^ Mon nom est Téodosia ; ma patrie, une des bourgades de cette Andalousie, dont je tais le Qom, parce qu'il ne vous importe pas tant de le savoir qu'à moi de le cacher. Mes parents sont nobles et plus que médiocrement riches. Ils eurent un^fils et une fille, l'un pour le soutien et l'honneur de lei^r vieillesse, l'autre, hélaa! pour le contraire. Us envoyèrent leur fils étudier à Salamanque, tandis qu'ils me gardèrent dans leur mai^

• son, où ils m 'élevaient dans la retraite et la sagesse qu'exigeaient leur noblesse et leur vertu. Sans nul regret , sans nul ennui, je leur fus toujours obéissante, mesurant ma volonté sur la leur, et ne m'en écarts^nt pas d'un point, jusqu'à oe que ma mauvaise étoile, ou ma pire inclination, offrit à mea yeu^E le fils d'un de nos voisins, plus riche et moins noble q^e mes parents. La première fois que je le regardai, je ne sentis autre chose qu'une certaine satisfaction de l'avoir vu .; et ce n^était pas étonnant: car son élégance, sa gentillesse, sa figure et ses manières «ont de celles qu'on louait et qu'on estimait le plus dans le pays, ainsi que ^a courtoisie et l'agrément de 9on esprit. Mais à quoi me sert-il de vanter mon ennemi, et d'allonger par d'inutiles propos ma triste aventure, oUi pour mieux dire, le commencement de ma folie? Que di^ rai-je ei^fin? Il me vit une et bien des fois, d'une fenêtre qui se trouvait en face de la mienne. De là, à ce qu'il me semblldt, il m'envoya soq àme par les yeu^; et les mienâ, bien que par une autre sorte de contentement, se plurent d'abord à le regarder, et me forcèrent ensuite à croire pour autant de pures vérités tout ce que je lisais dans ses gestes et sur son

visage. Le regard fut Tintercesseur et le médiateur de la parole; la parole trouva moyen de déclarer son désir, et son désir d'enflammer le mien, en m'y faisant ajouter foi. Atout cela vinrent se joindre les promesses, les serments, les larmes, les soupirs, tout ce que peut, j'imagine, employer un amant fidèle pour faire comprendre la constance de son cœur et la fermeté de sa passion. Sur moi, pauvre malheureuse, qui ne m'étais jamais vue en semblable péril, chaque parole était un coup de canon qui faisait brèche dans la forteresse de mou honneur; chaque larme, un brandon qui embrasait mon honnêteté ; chaque soupir, un vent violent qui augmentait Tin- . cendie, de telle sorte qu'il acheva de consumer une vertu qui jusque-là n^'avait reçu nulle atteinte. Finalement, par la promesse d'être mon époux, en dépit de ses parents qui le destinaient à une autre femme, il renversa par terre ma réserve et mes scrupules ; et, sans savoir comment, je me livrai à son pouvoir, en secret de mes parents, sans autre témoin de ma faute qu'un page de Marco-Ântonio : tel est le nom de celui qui a^ troublé le repos de ma vie. A peine eut-il pris de mçi la possession qu'il voulut, que, deux jours après, il disparut du pays, sans que ses parents ni aucune autre personne pussent dire ou imaginer ce qu'il était devenu. En quel état je restai, le dise qui aura la force de le dire; pour moi, je ne sus et ne * sais encore que le sentir. Je châtiai mes cheveux, comme s'ils eussent été coupables de ma fautes je martyrisai mon visage, parce qu'il me sembla qu'il était l'unique cause de mon infortune; je -maudis mon sort; j'accusai ma- précipitation ; je versai des larmes infinies ; je me sentis presque étouffée entre mes pleurs et les soupirs qui sortaient de ma poitrine déchirée; je me plaignis au ciel en silence; je discourus dans mon imagination sur les moyens de décquvrir quelque route, quelque sentier, qui m'acheminât au remède de mon malheur. Le seul que je trouvai fut de m'habiller en homme, de fuir la maison de mes parents, et d'aller à la rencontre de ce second Énée le trompeur, de ce cruel et perfide Bireno', de celui qui a si cruellement déçu mes tendres pensées et mes légitimes espérances. Aiusi donc, sans approfondir beaucoup mon des-

I . Bireno est un personnage de VArioste^ i\ni abandonne son amante Olympe dans une'ile àéscrle (Orlando Furiaso, canlo X.) Dans ses adieux à Don QuichoUc (seconde partie, chap. lvii), la beUe Altisidore lui donne aussi les noms d'Énée et de Bireno.

sein, iBt profitant de Toccasion que m'offraient un habit de voyage à mon frère et un cheval de mon pèxe que je sellai moi-même, je sortis de la maison par une nuit très-obscure, avec l'intention d'aller à Salamanque, où Ton avait cru, depuis, que Marco-Ântonio pouvait s'être rendu ; il est, en effet, étudiant à cette université, et camarade du frère que je vous ai dit avoir. J'eus soin aussi de prendre une forte somme en pièces d'or, pour tout ce qui pourrait m'arriver dans ce voyage inopiné. Ce qui me tourmente le plus, c'est de penser que mes parents vont me suivre et me trouver par le signalement de mes habits et de mon cheval ; et, quand même je n'aurais pas cette crainte, je dois craindre mon frère, qui est à Salamanque. S'il me reconnaît, on peut juger du péril que courra ma vie : car, en supposant même qu'il écoute mes excuses, le moindre cri de son honneur parlera plus haut que toutes celles que je pourrais lui donner. Néanmoins, ma résolution irrévocable, dussé-je perdre la vie, est de chercher mon époux dénaturé ; il ne peut nier qu'il le soit, sans être démenti par les gages qu'il a laissés en mon pouvoir, c'est-à-dire une bague de diamants, avec des caractères qui signifient : c Marco-Antonio c est époux de Téodosia. » Si je vie trouve, je saurai de lui ce qu'il a découvert en moi qui l'ait poussé à m'abandonner si vite. En un mot, je l'obligerai à remplir sa parole, à tenir la foi promise, ou, sinon, je lui ôterai la vie, me montrant aussi prompte à la vengeance que je fus facile à l'outrage. La noblesse du sang que mes parents m'ont transmis réveille en moi un courage qui |pe promet , soit le remède , soit la vengeance de l'affront que j'ai reçu. Voilà, seigneur gentilhomme» la triste et véritable histoire que vous désiriez connaître ; ce sera une suffisante excuse des soupirs et des paroles qui vous ont éveillé. Ce que je vous prie et vous supplie de faire, c'est, ne pouvant me donner de remède à mon malheur, de me donner au moins des conseils pour fuir les dangers qui m'arrêtent^ pour tempérer la crainte que j'éprouve d'être découverte, pour me procurer enfin les moyens d'atteindre au résultat dont j'ai si grand désir et si grand besoin. »

Un long espace de temps s'écoula sans que celui qui avait écouté l'histoire de l'amoureuse Téodosia lui répondît un seul mot, tellement qu'elle crut qu'il s'était endormi et qu'il n'avait rien entendu du tout. Pour s'assurer de ce qu'elle soupçonnait, elle lui dit : « Dormez- vous, seigneur? Il n'y aurait aucun mal à ce que vous dormissiez car , lorsqu'on ra-

Lbs Nouvelles de Gbryantès. 9

conte arec passion ses peines à qui ne les ressent pas , il est juste qu'elles causent en celui qui les écoute plutôt du sommeil que de la pitié. — Non, je ne dors pas, répondit le gentilhomme; au contraire, je suis si éveillé, et je ressens si bien votre infortune, que peut-être dois-je dire qu'elle m'afflige et me tourmente autant que vous-même. Par ce motif, l'appui que vous me demandez ne doit pas se borner seulement à vous donner des conseils, mais à vous aider et secourir en tout ce que pourront mes forces. Bien que, dans la manière dont vous avez conté vos aventures, se soit* montrée dans tout son jour la rare intelligence dont vous êtes douée , et qu'en conséquence votre propre volonté, troublée par l'amour, ait dû vous tromper plus que les discours de Marco-Antonio, cependant je veux bien prendre pour excuse de votre faute vos tendres années qui ne comportent point l'expérience de toutes les perfidies des hommes. Calmez- vous, madame, et dormez, s'il vous est possible, le peu qui reste de la nuit; quand le jour viendra, nous prendrons conseil ensemble, et nous verrons quelle issue peut* se trouver à vos malheurs. »

Téodosia lui témoigna sa reconnaissance du mieux qu'elle sut le faire , et essaya de reposer un peu pour laisser dormir le gentilhomme. Mais celui-ci ne put se 'calmer un moment ; au contraire , il commença à se tourner et se retourner dans son lit , et à soupirer de manière que Téodosia se vit obligée de lui demander ce qu'il avait, ajoutant que, si c'était quelque tourment auquel elle pût porter remède, elle le ferait avec autant de bonne volonté qu'il lui en avait montré à elle-même, c Bien que vous soyez , madame , répondit le gentilhomme, la cause du trouble que vous avez remarqué , ce n'est' pas vous qui pouvez y porter remède : car, si c'était vous, je n'aurais plus aucune peine. » Téodosia ne put comprendre ce que signifiaient ces propos confus ; mais elle soupçonna néanmoins qu'il était tourmenté de quelque passion amoureuse , et pensa même qu'elle en était l'objet. On pouvait effectivement le soupçonner et le penser : car l'arrangement de la chambre, la solitude , l'obscurité , outre qu'il savait qu'elle était femme , pouvaient bien avoir éveillé chez lui quelque mauvaise pensée. Dans cette crainte , elle s'habilla en grande hâte et en grand silence , ceignit son épée et sa dague , et , de cette manière , assise sur son lit, elle attendit le jour, qui, à peu de temps de là, annonça sa venue par la lumière qui entrait à travers les fentes nombreuses qu'ont toujours les chambres' d'auberge»

Le gentilhomme avait fait la même chose que Tëodosia, et, dès qu'il vit l'appartement éclairé des premiers rayons du jour, il sauta du lit en disant : « Levez- vous, madame Téodosia; je veux vous accompagner dans votre expédition, et vous garder à mon côté , jusqu'à ce que vous ayez au vôtre , comme légitime époux, Marco-Antonio, ou jusqu'à ce que lui ou moi perdions la vie. Tous verrez alors quelle bonne volonté , quel devoir de vous servir m'a imposé votre disgrâce. » Gela dit, il ouvrit les fenêtres et les portes de l'appartement.

Téodosia désirait vivement la clarté du jour, pour voir quelle taille et quel aspect avait celui qui s'était toute la nuit entretenu avec elle ; mais, quand elle l'eut regardé et reconnu, elle aurait voulu que le soleil ne se fût jamais montré , et que ses yeux se fussent fermés dans une nuit perpétuelle: car, à peine le gentilhomme, qui désirait aussi la voir, eut -il tourné les yeux pour la Regarder, qu'elle reconnut que c'était son frère, dont elle avait ime si grande frayeur. A sa vue , elle perdit presque celle de ses 'yeux; elle resta immobile, minette et le visage décoloré. Mais trouvant des forces dans son effroi , et de la présence d'esprit dans le danger, elle tira sa dague , la prit par la pointe, et alla se mettre à genoux devant son frère, en lui disant d'une voix troublée : « Tiens , cher frère et seigneur, prends ce fer pour me punir et satisfaire ton courroux ; car, pour une aussi grande faute que celle que j'ai commise, il est juste qu'aucune miséricorde ne me protège. Je confesse mon péché, et ne veux pas chercher d'excuse dans mon repentir. Tout ce que je te demande, c'est que le châtiment se borne à m'ôter la vie , et qu'il n'aille pas jusqu'à m'ôter l'honneur. Bien que je lui aie fait courir un manifeste péril en fuyant la maison de mes parents , cependant il pourra rester intact, si le châtiment que tu m'infligeras reste secret »

Son frère la regardait fixement, et, quoique la conduite lélégère et déréglée de sa sœur l'excitât à la vengeance , les paroles si tendres et sji pénétrantes par lesquelles elle avouait sa faute l'adoucirent de telle sorte et émurent tellement ses entrailles , qu'avec un visage serein et un geste de paix , il la releva de terre ; après quoi, il la consola du mieux qu'il lui fut possible, lui disant, entre autres propos, que, ne trouvant pas de châtiment égal à sa folie, il le suspendait quant à présent ; qu'ainsi, pour ce motif, et parce qu'il lui semblait que la fortune n'avait pas encore fermé complètement les portes au remède à sa disgrAoe, il aimait mieux chercher à se le procu-

rer par tous les moyens possibles , que de tirer yengeance de l^outrage qui rejaillissait sur lui.

Ces paroles rendirent à Téodosia ses esprits éperdus ; la couleur lui revint au visage, et elle sentit renaître ses espérances évanouies. Don Rafaël (ainsi s'appelait son frère) ne voulut pas discourir davantage sur son aventure. Il lui dit seulement de changer son nom de Téodosia en celui de Téodoro, et qu'ils allaient sur-le-<ïhamp retourner ensemble à Salamanque pour y chercher Marco-Antonio, c Toutefois, ajouta-t-il, je suppose bien qu'il n'y est pas : car, étant mon camarade , il m'aurait parlé sans doute ; mais il se pourrait que l'outrage qu'il m'a fait l'eût rendu muet à mon égard , et lui eût ôté Tenyie de me rendre visite. »

Le nouveau Téodoro s'en remit à tout ce que voulut son frère, et, sur ces entrefaites, entra Thôtelier, auquel ils commandèrent de leur donner quelque chose à déjeuner, disant qu'ils voulaient partir aussitôt.

Tandis que le palefrenier sellait les montures, et qu'on apportait le déjeuner, entra dans l'auberge un hidalgo en habits de voyage , que don Rafaël reconnut aussitôt. Il n'était pas moins connu de Téodoro, qui, pour n'être point vu, n'osa pas sortir de sa chambre. Après s'être embrassés , don Rafaël demanda au nouveau venu quelles nouvelles il y avait au pays. L'autre répondit qu'il venait du port de Santa-Maria , où il avait laissé quatre galères prêtes à mettre à la voile pour Naples , et que , sur l'une d'elles , il avait vu s^embarquer Marco-Antonio Adorno , le fils de don Léonardo Adorno. Cette nouvelle réjouit beaucoup le frère de Téodosia , auquel il parut que , puisqu'il recevait si à l'improviste des nouvelles de ce qu'il lui importait tant de savoir, c'était signe que l'aventure aurait une heureuse fin. Il pria son ami de changer contre le cheval de son père, de lui bien connu, la mule que montait celui-ci, lui disant, non pas qu'il venait de Salamanque, mais qu'il y allait, et qu'il ne voulait pas emmener un si bon cheval pour une si longue route. L'autre, qui était courtois et de ses amis , accepta^ l'échange, et se chargea de ramener le cheval au père de Rafaël. Us déjeunèrent ensemble , et Téodoro seul de son côté. Quand le moment fut venu de se mettre en che* min , l'ami prit la route de Gazalla , où il avait un riche héritage. Rafaël ne partit point avec lui, ayant dit, pour éviter de lui faire compagnie , qu'il était obligé de retourner le jour même à Séville. Dès qu'il le vit partir, les montures étant

prêtes, le compte fait et Thôte payé, lui et sa sœur, après avoir dit adieu, sortirent de Tauberge, laissant tous ceux qui s'y trouvaient dans l'admiration de leur bonne mine : car, pour un homme, don Rafaël n'avait pas moins de grâce, de tour-* nure et de belles façons, que sa sœur d'élégance et de beauté.

A peine éloignés, don Rafaël raconta à sa sœur les nouvelles qu'il avait reçues de Marco-Antonio. « Il me semble, ajoutat-il, qu'il faut prendre en toute diligence le chemin de Barcelone , où ont l'habitude de s'arrêter quelques jours les galères qui vont en Italie ou qui reviennent en Espagne. Si elles ne sont pas arrivées, nous pourrons les attendre, et là, sans aucun doute, nous trouverons Marco-Antonio. :» Sa sœur lui répondit de faire tout ce qui lui semblerait bon , puisqu'elle n'avait plus d'autre volonté que la sienne. Don Rafaël dit au garçon muletier qu'il menait avec lui de prendre patience , parce qu'il lui convenait d'aller jusqu'à Barcelone ; mais il lui promit un salaire à sa convenance , pendant tout le temps qu'ils feraient route ensemble. Le garçon , qui était des plus joyeux du métier, et qui connaissait déjà la libéralité de don Rafaël, répondit qu'il l'accompagnerait et le servirait jusqu'au bout du monde.

Don Rafaël demanda de plus à sa sœur combien d'argent elle emportait. Elle répondit qu'elle ne l'avait pas compté, que tout ce qu'elle savait , c'est qu'elle avait mis la main sept ou huit fois dans le secrétaire de son père, et qu'elle l'avait chaque fois retirée pleine d'écus d'or. D'après ce compte , don Rafaël calcula qu'elle pouvait avoir emporté cinq cents écus ; et avec deux cents autres qu'il avait dans sa bourse, ainsi qu'une chaîne d'or qu'il portait au cou , il lui sembla qu'il pouvait commodément faire le trajet, étant persuadé d'ailleurs qu'il trouverait Marco-Antonio à Barcelone.

Dans cet espoir, ils se mirent à cheminer en toute hâte , sans faire halte un seul jour ; et, sans nul encombre, sans nul obstacle, ils arrivèrent à deux lieues d'un bourg qui est à neuf lieues de Barcelone , et qu'on appelle Igualada. Ils avaient appris en chemin qu'un gentilhomme, qui se rendait à Rome en qualité d'ambassadeur, se trouvait à Barcelone , attendant les galères qui n'étaient point encore arrivées. Cette nouvelle leur causa une grande satisfaction, et ils s'acheminèrent tout joyeux jusqu'à l'entrée d'un petit bois qui se trouvait sur la route, duquel ils virent tout à coup sortir un homme qui courait à toutes jambes et regardait derrière lui avec épouvante.

igs LES DEUX JEUNES FILLES.

Rafaël l'arrêta et lui dit : c Pourquoi fuyez-vous, brave homme? et que vous est-il arrivé qui vous cause tant de frayeur et vous rende si léger ? — Eh I ne voulez-vous pas que je coure vite et que j'aie peur, répondit l'homme , si j'ai échappé par miracle à une troupe de bandits qui occupent ce bois? — Tant pis, s'écria le garçon muletier, tant pis, vive Dieu I Des bandits à cette heure ! par mon saint patron , ils nous laisseront nus comme la main. — Ne vous affligez pas , frère , reprit l'homme ; les bandits sont déjà partis , laissant attachés aux arbres de ce bois plus de trente passagers qu'ils ont mis en chemise. Ils n'ont laissé qu'un homme libre pour qu'il détachât les autres , après qu'ils auraient franchi une petite, col- ^line. C'est le signal qu'ils lui ont donné. — S'il en est ainsi, reprit Cal vête (ainsi se nommait le garçon muletier), nous pouvons passer en assurance , car à l'endroit où les bandits font leur coup , ils ne reviennent pas de quelques jours. Je puis en parler savamment , comme quelqu'un qui est tombé deux fois dans leurs mains, et qui connaît sur le bout du doigt leurs mœurs et leurs habitudes. — Gela est vrai , :» ajouta l'homme.

Après avoir entendu cette conversation , don Rafaël résolut de marcher en, avant. Au bout d'un court trajet, ils tombèrent, lui et sa sœur, au milieu des gens attachés , dont le nombre passait quarante, et que déliait l'un après l'autre celui que les bandits avaient mis en liberté. C'était un étrange spectacle à voir : les uns entièrement nus, les autres couverts des habits déguenillés des bandits ; les uns pleurant d'être volés , les autres riant de voir le singulier accoutrement de leurs voisins ; celui-ci racontait par le menu tout ce qu'on lui emportait ; celui-là disait qu'il regrettait plus une boîte à*agnus rapportée de Rome que les choses infinies qui lui étaient prises. Finalement , on n'entendait de tous côtés que les plaintes et les gémissements des malheureux dépouillés. Les deux frères regardaient tout cela, non sans une vive douleur, et rendaient grâces au ciel de ce qu'il les eût délivrés d'un péril si grand et si voisin. Ce qui leur causa le plus de compassion, surtout à Téodoro, ce fat de voir attaché au tronc d'un chêne un jeune garçon d'environ seize ans , n'ayant que sa chemise et des chausses de toile, mais si beau de visage qu'il invitait et forçait tout le monde à le regarder.

Téodoro mit pied à terre pour le détacher, et le jeune homme le remercia courtoisement de ce service. Afin de le rendre plus

complet, Téodoro demanda à Galvète , le garçon muletier, de lui prêter son manteau jusqu'à ce qu'ils pussent , au premier village, en acheter un autre pour ce gentil enfant. Galvète le donna, et Téodoro en couvrit le jeune homme, en lui demandant d'où il était, d'où il venait, et où il pensait aller. Le jeune homme répondit , devant Rafaël qui se trouvait présent, qu'il était d'Andalousie, et d'un pays que les deux frères reconnurent au seul nom pour n'être distant du leur que de trois lieues. Il ajouta qu'il venait de Séville , et que son dessein était de passer en Italie, pour courir fortune dans le métier des armes , comme avaient coutume de faire beaucoup d'autres Espagnols; mais que le sort s'était montré cruel à son égard en lui faisant rencontrer ces bandits, qui lui emportaient une bonne somme d'argent et des habits tels qu'il n'en retrouverait pas d'aussi bons pour trois cents écus ; que cependant il pensait poursuivre sa route, parce qu'il ne venait pas d'une race où la première mésaventure dût geler l'ardeur d'un généreux dessein. .

Les expressions choisies du jeune homme, jointes à cette circonstance qu'il était né si près- de leur pays, et surtout à la lettre de recommandation que lui donnait sa beauté, excitèrent chez les deux frères, la bonne intention de lui prêter faveur en tout ce qu'ils pourraient. Après avoir distribué quelque argent entre ceux qui leur semblaient en avoir le plus besoin, surtout entre des moines et des prêtres, qui étaient au nombre d'au moins huit, ils firent monter le jeune homme sur la mule de Galvète, et, sans s'arrêter davantage, ils arrivèrent en peu d'heures à Igualada. Là, ils apprirent que les galères étaient arrivées la veille à Barcelonej et qu'elles partiraient sous deux jours, si même le peu de sécurité de la rade ne les y forçait plus tôt. Ges nouvelles les firent lever le lendemain avant le soleil, bien qu'ils n'eussent pas dormi toute la nuit, du moins les deux frères, qui l'avaient passée dans une agitation imprévue. Leur trouble venait de ce qu'étant à table, où s'était assis avec eux le jeune homme qu'ils avaient détaché , Téodoro avait tenu constamment les yeux sur son visage, et, l'examinant avec curiosité, il s'était aperçu que leur convive avait les oreilles percées. Gette circonstance, et une sorte de honte qu'il avait dans le regard, fît soupçonner à Téodoro que c'était une femme. Il attendit la fin du souper pour éclaircir son doute sans témoins. Après le repas, don Rafaël demanda au jeune homme de qui il était fils,

ajoutant qu'il oonnalssait toutes les personnes de qualité qui habitaient son pays, si c'était bien l'endroit qu'il avait nommé. A cela, le jeune homme répondit qu'il était fils de don Enrique de Gardenas, gentilhomme bien connu, c Je connais fort bien , en effet , don Enrique de Gardenas, reprit don Rafaël, mais je sais aussi et je suis sûr qu'il n'a point d'enfant. Mais si vous avez fait cette réponse pour ne pas découvrir qui sont vos parents, n'importe, je ne vous en ferai plus la question. — Il est vrai, répliqua le jeune inconnu, que don Enrique n'a point d'enfant ; mais il a des neveux, fils d'un de ses frères appelé don Sancho. — Gelui-ci, reprit don Rafaël, n'a pas de fils non plus. Il n'a qu'une fille, et encore dit^on. que c'est une des plus belles personnes qu'il y ait dans toute l'Andalousie. Mais je ne le sais que par ouï-dire ; car, quoique j'aie été bien des fois dans son pays, je ne l'ai jamais vue. — Tout ce que vous dites, seigneur, est la vérité^ repartit le jeune homme ; don Sancho n'a qu'une fille, mais moins belle que ne la fait sa réputation. Si je vous ai dit que j'étais fils de don Euriquê, c'était, seigneur, pour que vous me crussiez de noble naissance ; mais je ne le suis point : je suis fils d'un majordome de don Sancho, qui le sert depuis longues années. Je suis né dans sa maison, et, pour certains sujets de mécontentement que j'ai donnés à mon père, j'ai voulu, comme je vous l'ai dit, après lui avoir pris une assez forte somme, m'en aller en Italie et suivre la carrière des armes, par laquelle, à ce que j'ai vu, peuvent devenir illustres même les hommes d'obscure extraction. »

Toutes ces explications et la manière dont elles étaient données ne faisaient que confirmer Téodoro dans ses doutes. Quand le souper fut fini et le couvert enlevé, tandis que don Rafaël se déshabillait, Téodoro, après lui avoir communiqué ce qu'il soupçonnait, après lui avoir demandé son avis et sa permission, prit le jeune homme à part, sur le balcon d'une large fenêtre qui donnait sur la rue. Là, tous deux appuyés sur la rampe, Téodoro lui parla de la sorte :

« Je voudrais, seigneur Francisco (c'est le nom qu'il s'était donné), vous avoir rendu tant de services que vous ne pussiez plus rien me refuser de ce que je pourrais ou voudrais vous demander ; mais le peu de temps passé depuis que nous nous connaissons ne me l'a point permis. Peut-être que, dans l'avenir, vous reconnaîtrez ce que mérite mon désir, et, s'il ne vous plaît pas de satisfaire à celui que je vous témoigne,

je n'en serai pas moins votre serviteur, comme je l'étais avant de vous le découvrir. Sachez que, bien que je sois aussi jeune que vous, j'ai plus d'expérience des choses de ce monde que n'en promet ma jeunesse : car cette expérience m'a fait soupçonner que vous n'êtes pas homme, comme l'indique votre costume, mais femme, et femme aussi bien née que- l'annonce hautement votre beauté, peut-être aussi malheureuse que le fait entendre ce changement de costume, car jamais de telles transformations n'arrivent pour le bien de celui qui les fait. Si ce que je soupçonne est la vérité, dites-le-moi ; je vous jure, foi de gentilhomme, de vous aider et servir en tout ce qui me sera possible. Que vous soyez femme, vous ne pouvez persister à le nier : car les trous dont vos oreilles sont percées laissent voir cette vérité bien clairement; et vous avez été bien étourdie de ne les avoir pas bouchés avec de la cire couleur de chair : car il pouvait arriver qu'une autre personne, aussi curieuse et moins réservée que moi, mît au grand jour ce que vous saviez si mal cacher. N'hésitez point à me dire qui vous êtes, dans la persuasion que je vous offre mon assistance, et que je vous promets le secret autant que vous voudrez qu'il soit gardé. :»

Le jeune homme avait écouté très-attentivement tout ce que lui disait Téodoro ; quand il vit que celui-ci se taisait, . avant de lui répondre un mot, il lui prit les mains, les approcha de ses lèvres, les lui baisa de forcé, et les baigna même de larmes abondantes qui coulaient de ses beaux yeux. Cette étrange affliction en éveilla une si vive dans l'âme de Téodoro, qu'il ne put s'empêcher de mêler ses larmes aux siennes. C'est la condition propre et naturelle des femmes de qualité de s'attendrir sur les peines et la douleur des autres. Après avoir, non sans difficulté, retiré sa main des lèvres du jeune homme, elle prêta toute son attention à ce qu'il allait lui répondre. Celui-ci, poussant un gémissement profond, entrecoupé de soupirs, lui dit enfin :

c Je ne veux ni ne puis nier davantage, seigneur, que votre soupçon ne soit fondé. Oui, je suis femme, et la plus malheureuse que les femmes aient mise au monde. Puisque les services que vous m'avez rendus et les offres que vous me faites m'obligent à vous obéir en tout ce qu'il vous plaira de m'ordonner, écoutez; je vous dirai qui je suis, si le récit de malheurs étrangers ne vous importune pas. — Que j'y sois condamné pour toujours, reprit Téodpro, si le plaisir de les

fi02 LES DEUX JEUNES FIMiES.

apprendre n'égale pas la peine de savoir qu'ils sont les vôtres; car je les ressens déjà comme s'ils étaient les miens propres. :» En parlant ainsi, Téodoro le serra de nouveau dans ses bras, lui répéta ses offres sincères, et le jeune homme, un peu calmé, s'exprima de la sorte :

c En ce qui touche ma patrie, je vous ai dit la vérité ; en ce qui touche mes parents, je ne vous Tai point dite. Ce n'est pas don Enrique qui est mon père, il n'est que mon oncle ; c'est son frère don Sancho. Je suis cette fille infortunée de don Sancho, si célèbre par sa beauté, au dire de votre frère, mais dont la réputation trompeuse se reconnaît au peu d'attraits que je possède. Mon nom est Léocadie. Quant au motif de mon changement de costume, vous allez l'apprendre :

c A deux lieues de mon pays est une autre bourgade, des plus riches et des plus nobles de l'Andalousie. Là demeure un gentilhomme de haute naissance, qui tire son origine de la noble et ancienne famille des Adomo de G-énes. Ce gentilhomme a un fils, et, si la renommée ne ment pas dans ses louanges comme dans les miennes, il est certainement un des plus beaux cavaliers qui se puissent souhaiter. Celui-ci, tant à cause du voisinage des deux bourgs que parce qu'il est, comme mon père, très- adonné au plaisir de la chasse, venait . quelquefois dans notre maison, et y passait cinq ou six jours, bien que mon père et lui en restassent la plus grande partie, et même des nuits entières, dans la campagne. C'est de là que prit occasion la fortune, ou l'amour, ou mon imprudence, pour me précipiter du faîte de mes honnêtes pensées à la bassesse 'de la situation où je me vois réduite. Après avoir regardé, plus qu'il n'était permis à une fille bien élevée, les grâces de corps et d'esprit que possédait Marco-Antonio, considérant la noblesse de sa race et la grande quantité des biens, qu'on appelle de fortune, dont son père est comblé, il me sembla que, si je l'obtenais pour époux, c'était toute la félicité que pouvait embrasser mon désir. Dans cette pensée, je commençai à le regarder avec plus d'attention, et ce fut sans doute avec moins d'attention sur moi-môme, car jii vint à s'apercevoir que je le regardais. Le traître n'eut pas besoin d'une autre issue pour pénétrer dans le secret de mon cœur, et me dérober les plus précieux trésors de l'âme. Mais je ne sais pourquoi je^me mets à vous conter, seigneur, tous les menus détails de mes amours, puisqu'ils ont si peu d'importance ; mieux vaut vous dire en une seule fois ce qu'en bien

des fois et bien des soins il finit par obtenir de moi. Ce fut qu'ayant reçu sa foi et sa parole d'être mon époux, donnée sous les serments à mes yeux les plus solennels et les plus chrétiens, je consentis à ce qu'il disposât de moi suivant sa Yolonté. Mais cependant, non satisfaite encore de ses serments et de ses promesses, dans la crainte que le vent ne les emportât, je les lui fis écrire sur une cédule, qu'il me donna signée de son nom, tellement circonstanciée et si fortement conçue, qu'elle dut me satisfaire. Une fois en possession de la cédule, je préparai tout pour qu'il vînt, une nuit, de son pays au mien, et qu'il entrât par le mur d'un jardin dans ma chambre, où il pourrait sans alarme cueillir le fruit à lui seul réservé. Cette nuit vint enfin, cette nuit par moi tant souhaitée.... 1

Jusqu'à ce moment, Téodoro avait écouté en silence. Il tenait son âme attachée aux paroles de Léocadie, qui, par chacune d'elles, lui perçait le cœur, surtout quand il entendit nommer Marco-Antonio, qu'il vit la ravissante beauté de Léocadie et qu'il considéra les grandes qualités dont elle était douée , ainsi que la rare discrétion dont elle donnait bien la preuve par la manière de conter son histoire. Mais quand il l'entendit prononcer ces mots : c Enfin vint la nuit par moi tant souhaitée, 1 il perdit toute patience, et, sans pouvoir se contenir, il l'interrompit brusquement : «£h bient s'écria- t-il , que fitil quand arriva cette heureuse nuit? eut-il le bonheur d'entrer? fûtes-vous à lui? confirma-t-il de nouveau la cédule? se bornat-il à obtenir de vous ce que vous disiez être à lui? votre père sut-il l'aventure ? Enfin, où aboutirent de si honnêtes débuts ? — Hélas I répondit Léocadie, ils aboutirent à m' amener dans l'état où vous me voyez : car nous ne fûmes pas l'un à l'autre, et il ne vint pas même au rendez-vous convenu. »

Cette répotise laissa respirer Téodosia, et rappela ses esprits qui commençaient à l'abandonner, combattus et pressés par la rage contagieuse de la jalousie, qui pénétrait peu à peu jusqu'à la moelle de ses os pour prendre d'elle entière possession. Toutefois elle n'en fut pas si pleinement délivrée , qu'elle pût entendre sans trouble et sans effroi ce que Léocadie avait encore à dire. Celle-ci continua de la sorte : « Non-seulement il ne vint point ; mais , au bout de huit jours , j'appris d'une manière certaine qu'il s'était enfui de son pays , après avoir enlevé de chez ses parents une demoiselle de la même ville, appelée Téodosia, fiUe d'un homme ^de qualité, qu'on disait

d'une beauté parfaite et d'un esprit rare. Gomme elle appartenait à de si nobles parents, renlèyementsesut dans mon pays, et le bruit en parvint l)ientôt à mes oreilles. Avec lui m'atteignit la froide et poignante lance de la jalousie, qui me traversa le cœur, et m'alluma dans l'âme un feu si dévorant qu'il mit mon honneur en cendres, qu'il consuma ma bonne renommée, qu'il dessécha ma patience et détruisit ma raison. Infortunée que je suis! je me figurai aussitôt, dans mon imagination, Téodosia plus belle que le soleil , plus spirituelle que l'esprit même, et surtout plus heureuse que moi, qui n'ai point de bonheur. Je relus aussitôt le texte de la cédule ; je la trouvai formelle et valable, et ne pouvant manquer au témoignage qu'elle rendait. Mais , bien que tout mon espoir s'y réfugiât comme dans un sanctuaire, en songeant à la dangereuse compagnie que Marco- Antonio emmenait avec lui, je perdis les dernières lueurs de l'espérance. Je maltraitai mon visage, j'arrachai mes cheveux, je maudis mon sort ; et ce qui me causait le plus d'ennui, c'était de ne pouvoir faire ces sacrifices à toute heure, à cause de la présence obligée de mon père. Enfin, pour achever de me plaindre sans obstacle, ou, ce qui est plus sûr, pour achever de vivre , je résolus de fuir la maison de mes parents \ et comme on dirait que, pour mettre en œuvre une coupable pensée , l'occasion s'offre d'elle-même et les difficultés s'aplanissent, je dérobai sans aucune crainte les habits à un page de mon père , et à mon père une grande somme d'argent ; puis , une nuit, couverte par l'obscurité, je quittai la maison , et, cheminant quelques lieues à pied, j'arrivai à une ville qu'on appelle Osuna; je m'y pourvus d'une voiture, et deux jours après je gagnai Se ville, ce qui était arriver à toute la sécurité possible pour n'être pas découverte par ceux même qui m'auraient cherchée. Là, j'achetai d'autres habits, ainsi qu'une mule, et, faisant route avec quelques gentilshommes qui se rendaient en toute hâte à Barcelone, pour ne pas perdre l'occasion des galères qui passaient en Italie , je parvins jusqu'à l'endroit où m'arriva, hier, ce que vous savez. Les bandits m'ont enlevé tout ce que je portais, et, entre autres choses, le bijou qui soutenait ma santé et allégeait la charge de mes peines, la cédule de Marco-Antonio. Je pensais me rendre avec elle en Italie, trouver Marco- Antonio , la lui présenter pour témoignage de son manque de foi, pour gage de mon extrême fidélité , et faire en sorte qu'il accomplît sa promesse. Mais en même temps j'ai considéré que celui-là pourrait faci-

lement nier les paroles écrites sur le papier, qui nie les obligations qu'il doit avoir gravées dansFâme. 11 est clair que, s'il est accompagné de la sans pareille Téodosia , il ne voudra pas même regarder Tinfortunée Léocadie. Et pourtant ^ je pense mourir ou me présenter devant eux, pour que ma vue trouble leurs tranquilles plaisirs. Que cette ennemie de mon repos en pense pas jouir si paisiblement de ce qui m'appartient; je la chercherai, je la trouverai, et, si je puis, je lui ôterai la vie.

— Mais quelle est la faute de Téodosia , interrompit Téodoro, si peut-être elle fut trompée par Marco-Antonio, comme vous-même l'avez été ? — Cela ne peut être , reprit Léocadie, puisqu'il l'a emmenée avec lui. Quand deux personnes qui s'aiment sont ensemble, quelle tromperie peut-il y avoir? aucune assurément; ils sont satisfaits, puisqu'ils' sont ensemble, fussent-ils, comme on dit, dans les déserts de la Libye ou dans les solitudes glacées de la Scythie. Elle est à lui, sans doute, en quelque part qu'ils soient ; elle seule doit payer ce que j'aurai souflfert jusqu'à ce que je la trouve.

— n serait possible que vous fussiez dans l'erreur, repartit Téodosia; je connais très-bien celle que vous dites votre ennemie, et je sais, d'après sa naissance, sa conduite et sa vie retirée, qu'elle ne se hasarderait jamais à fuir la maison de ses parents , ni à céder à la volonté de Marco-Ântonio ; mais cela fût-il , ne vous connaissant pas , et ne sachant rien de ce qui s'était passé entre vous et lai , elle ne vous a fait aucune offense. Or, où l'offense manque, la vengeance est mal placée. — De conduite sage et de vie retirée, reprit Léocadie, il ne faut point me parler : car j'étais aussi recluse, aussi honnête que puisse l'être aucune fille, et cependant j'ai fait ce que vous venez d'entendre. Qu'il l'ait enlevée, il n'y a nul doute ; qu'elle ne m'ait point offensée, je le confesse, regardant la chose sans passion. Mais le tourment que m'a fait souffrir la jalousie me la repr^ sente incessamment comme une épée que je porte au travers des entrailles. Il n'est pas étonnant que j'essaye d'en arracher cet instrument de douleur, et que je veuille le mettre en pièces. Il y a d'ailleurs de la prudence à éloigner de nous les choses qui nous nuisent, et c'est un sentiment naturel que haïr celles qui nous font du mal ou qui nous privent du bien.

— Qu'il en soit comme vous le dites, madame Léocadie, répondit Téodosia; je vois bien, puisque la passion qui vous agite ne vous laisse pas faire de plus de raisonnables discours, qu'il n'est pas temps encore de vous adresser de salutaires conseils.

* De moi, je puis vous répéter ce que je vous ai déjà dit, que je vous aiderai et favoriserai en tout ce qui sera juste et possible. De mon frère, je vous en promets autant, parce que sou caractère et sa noblesse ne lui laisseraient point faire autre chose. Nous nous rendons en Italie; s'il vous plaît d'y venir avec nous, déjà vous connaissez à peu près comment vous serez en notre compagnie. Ce que je vous demande, c'est la permission de dire à mon frère ce que je sais dé votre condition et de vos aventures, pour qu'il vous traite avec les égards et le respect qui vous sont dus , et pour qu'il s'engage , comme il est juste, à veiller sur vous. Dans tous les cas, il me semble qu'il ne convient pas que vnus changiez de costume. S'il y a moyen dans ce pays, je vous achèterai demain matin les meilleurs habits qui se trouveront, et qui vous iront le mieux* Quant au reste de vos projets , laissez faire le temps ; ^'est on grand maître pour trouver remède aux cas les plus désespérés. :»

Léocadie remercia tendrement Téodosia, qu'elle croyait être

Téodoro, de toutes ses offres de service. Elle lui permit de dire

à son frère tout ce qu'il voudrait , et le supplia de ne point

l'abandonner, puisqu'il voyait à combien de périls elle serait

exposée si elle était reconnue pour femme.

Gela dit , ils prirent congé l'un de l'autre, et allèrent se coucher, Téodoro dans la chambre de son frère , et Léocadie dans une autre qui était à côté. Don Rafaël ne s'était point encore endormi , attendant le retour de sa sœur pour savoir ce qui s'était passé entre elle et le jeune homme qu'elle pensait être femme. Dès qu'elle entra, avant de la laisser mettre au lit, il le lui demanda. Celle-ci alors lui rapporta mot pour mot tout ce que lui avait conté Léocadie, de qui elle était fille , ses amours, la cédule de Marco-Antonio et le projet qu'elle nourrissait. Don Rafaël s'étonna, et dit à sa sœur : « Si elle est ce qu'elle dit, je puis vous assurer, sœur, que c'est une des principales femmes de qualité de son pays, et une des plus nobles dames de toute l'Andalousie. Son père est bien connu du nôtre, et la renommée de sa beauté répond bien à ce que nous en voyons sur son visage. Ce que je conclus de tout cela , c'est que nous devons agir avec prudence, de manière qu'elle ne parle point avant nous à Marco-Antonio. Cette cédule qu'il lui a faite, à ce qu'elle dit, me donne quelque souci, bien qu'elle l'ait perdue. Mais calmez-vous et couchez-vous, sœur; nous chercherons remède à toute chose, i

Téodosia obéit à son frère, quant à se coucher; mais quant à se calmer, ce ne fut pas en son pouvoir : car déjà la furieuse fièvre de la jalousie s'était emparée de son âme. Oh I comme elle se représentait dans son imagination, et bien plus grandes qu'elles n'étaient, la beauté de Léocadie et la déloyauté de Marco-Antonio ! Combien de fois elle lisait ou croyait lire la cédule qu'il lui avait donnée I Que de paroles et de formules elle y ajoutait pour la rendre plus positive et plus valable I Combien de fois cessa- t-elle de croire qu'elle fût perdue ! et combien d'autres fois imagina-t-elle que, sans ce papier, et sans se rappeler la promesse qui l'engageait à elle, Marco-Antonio remplirait celle qu'il avait faite à sa rivale 1

C'est ainsi qu'elle passa la plus grande partie de la nuit, sans fermer l'œil; et don Rafaël, son frère, ne la passa point d'une façon plus tranquille. £n effet, dès qu'il eut ouï dire qui était Léocadie , son cœur fut embrasé d'amour pour elle, comme si, de longue main, il l'eût intimement connue. C'est le privilège de la beauté d'allumer en un instant le désir de qui la regarde et l'apprécie. Si elle promet, si elle laisse en* trevoir quelque moyen d'être possédée, elle enflamme avec une puissance invincible l'âme de qui la contemple, de la même manière et avec la même facilité que la poudre sèche et préparée s'enflamme à la moindre étincelle qui la touche. Don Rafaël ne se la représentait point attachée, à l'arbre, ]ei en méchant habit d'homme, mais avec ses vêtements de femme, dans la maison de ses parents, de race noble et riche comme l'étaient ceux-ci ;^ il n'arrêtait et ne voulait point arrêter sa pensée sur la cause qui la lui avait fait connaître ; il désirait que le jour parût afin de continuer son voyage et de chercher Marco-Antonio , moins encore pour en faire l'époux de sa sœur que pour l'empêcher d'être l'époux de Léocadie. L'amour et la jalousie le possédaient déjà de telle sorte, qu'il aurait consenti volontiers à voir sa sœur privée de la réparation qu'elle poursuivait, et Marco-Antonio privé de vie, à condition de ne pas perdre l'espérance de j^osséder Léocadie. Cette espérance lui promettait déjà un heureux dénoûment à ses désirs , soit par le moyen de la force, soit par celui des présents et des assiduités-; puisque le temps et l'occasion ne lui manqueraient ni pour l'un ni pour l'autre. Dans la pensée de ce résultat, qu'il se pron^ettait à lui-môme , il se calma quelque peu. Bientôt après, le jour se laissa voir, et les lits furent quittés. Don Ra^l, appelant alors l'hôtelier, lui de-

manda s^il était possible, dans ce village, d'babiller un page que les bandits avaient dépouillé.^ L*hôtelier répondit qu'il avait justement à vendre un fort bon babit. Il l'apporta, et rbabit se trouva bien aller à Léocadie. Don Rafaël le paya, et la jeune fille le mit aussitôt ; puis elle ceignit une épée et une dague avec tant de grâce et de résolution, que, dans ce costume même, elle ravit tous les sens de don Rafaël , et redoubla la jalousie chez Téodosia. Cal vête sella les mules, et, à huit heures du matin, ils partirent tous pour Barcelone, sans vouloir monter pour cette fois au fameux monastère de Mont* serrât, laissant cette visite pour Tépoque où il plairait à Dieu qu'ils revinssent plus paisiblement dans leur patrie.

On ne saurait facilement conter quelles pensées agitaient le frère et la sœur, et avec quels sentiments opposés ils regardaient Léocadie : don Rafaël lui souhaitant la vie, Téodosia, la mort; tous deux pleins de jalousie et de passion; Téodosia cherchant des défauts à lui reprocher, pour ne pas voir évanouir toute son espérance ; don Rafaël lui trouvant des perfections nouvelles, qui, de minute en minute, Tobligeaient à Taimer davantage. Toutefois, ils n'en hâtèrent pas moins leur voyage* de façon qu'ils arrivèrent à Barcelone un peu avant le coucher du soleil. Ils admirèrent la magnifique situation de la ville, qu'ils estimèrent pour la fleur des belles cités du monde, pour l'honneur de l'Espagne, l'effroi des ennemis voisins ou éloignés, les délices de ses habitants, le refuge des étrangers, l'école de la noblesse, le modèle de la loyauté, et la réunion de tout ce que peuvent désirer d'une ville grande, fameuse, riche et bien située, la curiosité et le bon goût.

£n entrant à Barcelone, ils entendirent un grand tapage, et virent courir une foule de monde en grand émoi. Ayant demandé la cause de ce bruit et de ce mouvement, on leur répondit que les gens des galères qui étaient dans la rade s'étaient soulevés et pris de querelle avec ceux de la ville. À cette nouvelle , don Rafaël voulut aller voir ce qui se passait, bien que Galvète cherchât k l'en dissuader, lui disant qu'il n'était pas raisonnable de s'engager dans un si manifeste péril, et qu'il savait bien ce qu'en rapportaient ceux qui se mêlaient, à ces querelles, fort communes dans cette ville, quand il j arrivait des galères. Le bon conseil de Galvète ne put retenir don Rafaël , et tous furent obligés de le suivre.

En arrivant à la marine, ils virent un grand nombre d'épées hors de leurs fourreaux, et une foule de gens qui se frappaient

d'estoc et de taille sans nulle compassion. Malgré cela, et sans mettre pied à terre, ils s'approchèrent si près, qu'ils voyaient distinctement Ye yisage de ceux qui combattaient, car le soleil n'était pas encore caché. Les gens qui accouraient de la ville étaient en nombre infini, et fort nombreux aussi ceux qui débarquaient des galères, bien que leur commandant, qui était un gentilhomme de Valence, appelé don Pedro Yique , menaçât de la poupe de sa galère capitane ceux qui s'étaient embarqués dans les esquifs pour aller secourir leurs camarades. Mais, voyant que ses cris ni ses menaces ne faisaient rien, il fit tourner les proues des galères du côté de la ville, et tirer un coup de canon sans boulet, pour indiquer que , si on ne s'éloignait pas, le second coup ne serait pas à poudre. Cependant don Rafaël regardait attentivement la cruelle et opiniâtre mêlée ; il aper^t et remarqua que^ parmi ceux qui se signalaient davantage du côté des galères, se conduisait bravement un jeune homme d'environ vingt-deux ans , vêtu d'habits verts , avec un chapeau de la même couleur, ornée d'un riche bourdalou qui semblait de diamants. L'adresse avec laquelle combattait le jeune homme et l'élégance de son costume attiraieat les yeux de tous ceux qui regardaient la bataille; et de telle façon le regardèrent les yeux de Léocadie et de Téodosia, que toutes deux s'écrièrent en même temps : c Sainte Vierge I ou la vue me manque, ou cet homme habillé de vert est Marco-Ântonio.» En disant cela, elles sautèrent précipitamment de leurs mules, et mettant au poing leurs épées et leurs dagues, elles se jetèrent intrépidement* au milieu de la foule, et se placèrent, l'une à droite, l'autre à gauche, aux côtés de Marco- Antonio ^ qui était effectivement le jeune homme en habits verts. Ne craignez rien, seigneur Marco-Antonio, s'écria Léocadie en se plaçant auprès de lui , v^us avez quelqu'un à votre côté qui vous fera un bouclier de sa propre vie pour défendre la vôtre. — Qui en doute ? repartit Téodosia ; ne suis-je point ici? »

Don Rafaël, qui vit ces actions et entendit ces paroles, les suivit et se rangea de leur parti. Quant à Marco-Antonio, 'oc* cupé à parer et à porter des coups, il ne prit point garde aux propos que lui avaient adressés les deux femmes ; au contraire, échauffé par le combat, il faisait des choses qui semblaient incroyables. Mais, comme les gens de la ville augmentaient de nombre à chaque instant, force fut à ceux des galères de se retirer jusqu'à se mettre dans l'eau. Marco- Antonio reculait de mauvais gré, et au même pas que lui reculaient à ses

côtés les deux vaillantes et nouvelles Bradamante et Marphise, ou Hippolyte et Penthésilée.

Eace moment accourut un gentilhomme catalan, de l'illustre famille des Gardona, monté sur un puissant cheval, et, se jetant au milieu des deux partis, il faisait retirer ceux de la ville, qui lui portaient respect en le reconnaissant ; mais quelquesuns d'eux jetaient de loin des pierres à ceux qui se réfugiaient dans Teau. Un malheureux hasard voulut qu'une de ces pierres atteignît Marco-Antonio à la tempe avec tant de violence, qu'eUe le renversa dans l'eau, où il était entré jusqu'aux genoux. A peine Léocadie le vit-elle chanceler , qu'elle le saisit par le corps et le retint dans ses bras, tandis que Téodosia faisait de même. Don Rafaël était alors un peu écarté, cherchant à se défendre d'une pluie de pierres qui tombait sur lui, et voulant accourir à l'aide de sa bien-aimée , ainsi que de sa sœur et de son beau-frère, lorsque le gentilhomme catalan se jeta au-devant de lui. « Calmez-vous, seigneur, lui dit-il, par votre devoir de bon soldat, et faites-moi la grâce de vous mettre à mon côté; je vous délivrerai de l'insolence- de cette foule ameutée. — Ah! seigneur, répondit don Rafaël, laissezmoi passer, car je vois en péril extrême les objets que j'aime le plus en ce monde. » Le gentilhomme lui fit passage; mais don Rafaël n'arriva point assez vite pour qu'on n'eût déjà recueilli dans l'esquif de la galère capitane Marco-Antonio et Léocadie, qui le tenait toujours enlacé dans ses bras. Vainement Téodosia avait voulu s'embarquer avec eux ; soit excès de fatigue, soit peine d'avoir vu Marco«Antonio blessé ou de voir que sa plus grande ennemie l'accompagnait, elle n'eut pas la force de monter dans l'esquif, et sans doute elle serait tombée dans l'eau, évanouie, si son frère ne fût arrivé assez à temps pour la secourir. Quant à lui , qui avait aussi reconnu Marco-Antonio , il ne sentit pas moins de douleur en voyant Léocadie s'en aller avec lui, que n'en avait éprouvé sa sœur.

Le gentilhomme catalan, attiré par la bonne mine de don Rafaël et de sa sœur qu'il prenait pour un homme, les appela de la rive, et les pria de s'en venir avec lui. Eux, cédant à la nécessité et à la crainte que les gens de la ville, non pacifiés encore, ne leur fissent quelque outrage ou un mauvais parti, durent accepter roffre qui leur était faite. Le gentilhomme mit pied à terre, et, les prenant à son côté, il passa, l'épée nue à la main, à travers la foule agitée, priant et obtenant qu'on lui fît passage. Don Rafaël regarda de tous

côtés pour voir s'il apercevrait Galvète avec les mules ; mais il ne le vit point, parce que ce garçon, dès que ses maîtres eurent mis pied à terre, rassembla ses bétes, et gagna une auberge où il avait coutume de descendre.

Le gentilhomme arriva à sa maison, qui était une des principales de la ville , et demanda alors à don Rafaël sur quelle galère il était venu, c Sur aucune, répliqua celui-ci; car j'arrivais dans la ville à l'instant même où commençait la dispute, et, pour avoir reconnu au milieu de la mêlée le gentil-» homme qu'on a emporté dans l'esquif, blessé du coup de pierre, je me suis jeté dans ce péril ; mais je vous supplie» seigneur, de faire en sorte qu'on ramène à terre le blessé : il y va de mon bonheur et de ma- vie. — Très-volontiers, reprit le gentilhomme,, et je suis sûr de me le faire remettre par le général, qui est homm'e de qualité et mon parent. » Fuis, sans attendre davantage, il retourna à la galère, et trouva qu'on pansait Marco- Antonio. Sa blessure était dangereuse, car elle était à la tempe gauche, et le chirurgien déclarait qu'il y avait danger de la vie. Le gentilhomme obtint du général de la flotte qu'on lui confiât le blessé pour qu'il le fît soigner à terre, et on l'emmena , déposé avec de grandes précautions dans l'esquif, sans que Léocadie l'eût quitté, car elle s'embarqua auprès de lui comme à la poursuite du nord de sa boussole d'espérance. Dès qu'ils eurent touché terre , le gentilhomme fit amener de sa maison une chaise à porteurs pour y conduire le blessé, et, pendant que cela se passait, don Rafaël avait envoyé chercher Galvète, qui était à l'auberge, en grand souci de savoir ce qu'étaient devenus ses maîtres. Quand il apprit qu'ils se portaient bien, il se réjouit de tout son cœur et vint retrouver don.Rafaël.

' £n ce moment, arriva le maître de la maison, suivi de Marco-Ântonio et de Léocadie, et il logea tout le monde chez lui avec beaucoup d'affabilité et de magnificence. Il fil aussitôt appeler un fameux chirurgien de la ville, pour qu'il pansât une seconde fois Marco-Antonio. Mais celui-ci étant venu ne voulut faire de pansement que le lendemain , disant que les chirurgiens des armées et des flottes sont toujours très-expérimentés, à cause du grand nombre de blessés qui leur passent par les mains. Ce qu'il ordonna, ce fut qu'on mît Marco-Antonio dans une chambre bien close , où on le laissât reposer. Dans ce moment, le chirurgien des galères arriva, et rendit compte à celui de la ville, tant de la blessure elle-même, que

de la manière dont il l'avait pansée, et du danger de "mort qu'à son avis courait le blessé. Cette relation acheva de convaincre le chirurgien, de la ville que le pansement avait été bien fait, et en même temps lui fit exagérer le péril de Marco-Antonio. Leur conversation fut entendue de Léocadie et de Téodosia, avec autant d'affliction que si elles eussent entendu leur sentence de mort ; mais , pour ne pas laisser voir, leur douleur, eUes la réprimèrent et se turent. Quant à Léocadie, elle résolut de faire sans délai ce qui lui semblait nécessaire à la satisfaction de son honneur. Dès que les chirurgiens furent partis, elle entra dans la chambre de Marco- Antonio, et devant le maître de la maison, don Rafaël, Téodosia et quelques antres personnes, elle s'approcha du chevet du blessé, et, le prenant par la main, lui parla en ces termes :

c Yous n'êtes pas, seigneur Marco- Antonio Adomo , dans une situation où Ton puisse ni où l'on doive employer avec vous beaucoup de paroles. Ainsi, je voudrais seulement que vous en entendissiez quelques-unes qui conviennent, sinon à la santé de votre corps, au moins au salut de votre âme. Mais, pour que je vous les dise, il faut que vous m'en donniez la permission, et que vous m'assuriez que vous êtes en état de les entendre. Il ne serait pas juste qu'ayant toujours tâché, dès le premier moment où je vous ai connu, de ne point m' écarter de ce qui vous faisait plaisir, en ce moment, que je crois le dernier, je je fusse pour vous une cause de chagrin. »

Ces propos firent ouvrir les yeux à Marco-Antonio ; il les fixa attentivement sur Léocadie, et l'ayant presque reconnue, plutôt par le timbre de la voix que par les traits, il lui répondit d'une voix faible et dolente : c Dites, seigneur, 'ce qu'il vous plaira ; je ne suis pas si près de ma fin que je ne puisse vous écouter, et cette voix ne m'est pas si désagréable qu'il me soit pénible de l'entendre. >

Téodosia donnait toute son attention à ce dialogue ; chaque parole que disait Léocadie était une flèche qui lui traversait le cœur, et en même temps l'âme de don Rafaël, qui l'écoutait avec la même perplexité. Léocadie poursuivit alors : c Si le coup que vous avez reçu à la tête, dit-elle, ou plutôt qui m'a frappée dans l'âme, ne vous a point enlevé de la mémoire, seigneur Marco-Antonio, l'image de celle que vous nommiez, il y a peu de temps, votre ciel et votre gloire, vous devez vous rappeler ce qu'est Léocadie , et quelle parole vous lui avez donnée, dans une cédule écrite et signée de votre main. Vous

n'avez pas oublié non plus la qualité de ses parents, sa repu* tation de modestie et de sagesse, et Tobligation où vous êtes à son égard, pour l'avoir fait consentir à tout ce qu'il vous a plu d'exiger d'elle^ Si cela n'est point sorti de votre souvenir, bien que vous me voyiez dans un costume si différent, vous reconnaîtrez sans peine que je suis cette Léocadie, qui, tremblant que de nouveaux accidents et de nouvelles occasions ne lui enlevassent ce qui est si justement à elle, dès qu'elle sut que vous aviez quitté votre pays, résolut, en passant par-dessus tous les inconvénients et les obstacles, de vous suivre sous ces habits , dans l'intention de vous chercher par toute la terre, jusqu'à ce qu'elle vous eût trouvé. Gela ne doit pas vous surprendre, si vous avez éprouvé quelquefois jusqu'où va la puissance d'un amour véritable , et la fureur d'une femme trompée. J'ai souffert quelques peines et quelques fatigues dans l'exécution de mon dessein ; mais je les juge et lestions toutes pour les douceurs du repos, puisqu'on me faisant vous revoir, -elles m'ont procuré la satisfaction que je poursuivais : car, bien que vous soyez dans l'état où vous êtes, s'il plaît à Dieu de vous emmener de cette vie à une meilleure, pourvu qu'avant le départ vous fassiez ce que vous vous devez à vous-même , je me tiendrai pour plus qu'heureuse, vous promettant, comme je vous le promets, de mener une telle vie après votre mort, qu'il se passe bien peu de temps avant que je ne vous suive dans ce dernier et inévitable voyage. Je vous supplie donc, d'abord pour Dieu, vers qui se dirigent mes désirs et mes desseins, ensuite pour vous, qui devez beaucoup à votre sang et à votre nom, enfin pour moi, à qui vous devez plus qu'à nulle autre personne du monde, de me recevoir, ici et suiviechamp , pour votre légitime épouse , sans attendre que la justice fasse ce que vous commandent le devoir et la raison. >

Léocadie n'ajouta rien de plus , et , tant qu'elle parla, tout ceux qui se trouvaient dans l'appartement gardèrent un merveilleux silence, qu'ils ne troublèrent point ensuite, attendant la réponse de Marco- Antonio.

c Je ne puis, madame, dit-il, nier que je ne vous connaisse; votre voix et les traits de votre visage ne me le permettraient pas. Je ne puis nier davantage les grandes obligations que je vous ai, ni la haute qualité de vos parents, ni surtout l'incomparable pureté de votre conduite. Je n'ai point et n'aurai jamais mauvaise opinion de vous pour ce que vous avez fait en venant me chercher dans un costume si différent du vôtre. Au contraire,

je vous estime et vous estimerai au plus haut degré qu'il sak possible. Mais puisque mon étoile ennemie m'a conduit à ce moment que je crois , comme vous le dites , le dernier de ma vie, puisqu'en des moments si critiques les vérités se révèlent, je veux vous dire une vérité, qui, si elle ne vous est pas agréable à présent, pourra vous être bien profitable dans la suite. Je confesse , belle Léocadie , que je vous aimai et que vous m'aimâtes ; je confesse également que la cédule que je vous donnai fut écrite plutôt pour satisfaire votre désir que le mien : car, avant de la signer , il y avait bien des jours que j'avais livré ma volonté et mon âme à une autre demoiselle de ma propre ville, que vous connaissez bien , appelée Téodosia et fÛlé d'aussi nobles parents que les vôtres. Si je vous ai donné, à vous, une cédule signée de ma main, à elle je lui ai donné cette main, en ratifiant notre union devant de tels témoins et par dételles œuvres que je restai dans l'impossibilité absolue de m'engager à nulle autre personne au monde. Les amours que j'eus avec vous ne furent qu'un jeu et un passetemps ; je n'en obtins rien autre chose que les petites faveurs de galanterie que vous savez bien, lesquelles ne vous ont offensée et ne peuvent vous offenser en quoi que ce soit ; tandis que de Téodosia j'obtins la dernière faveur qu'elle pût m'accorder, et que je voulus qu'elle m'accordât, sous la promesse solennelle d'être son époux, comme je le suis. Si j'abandonnai elle et vous en même temps , vous incertaine et abusée , elle poursuivie de mille craintes et se croyant déshonorée, je le fis avec l'irréflexion et l'étourderie démon âge, pensant que toutes ces choses étaient de peu d'importance, et que je pouvais agir ainsi sans aucun scrupule. D'ailleurs d'autres pensées me vinrent alors, et me poussèrent à ce que je projetais d'exécuter, c'est-à-dire à me rendre en Italie , à y passer dans le métier des armes quelques années de ma jeunesse, puis à revenir voir ce que Dieu aurait fait de vous et de ma véritable épouse ; mais le ciel, prenant pitié de moi, a permis sans doute que je fusse mis dans l'état où vous me voyez, pour qu'en confessant ces vérités , nées de mes fautes nombreuses, je paye ma dette en cette vie, et pour qu'une fois détrompée, vous restiez libre de faire ce qui vous semblera bon. Si jamais Téodosia apprend ma fin prématurée, elle saura de vous, et de ceux qui sont présents ici, que j'ai tenu à la mort la parole que je lui avais donnée en la vie. Si, pendant le peu de temps qui m'en reste, je puis, ô Léocadie, vous servir en quelque chose, parles:

poiixyu que ce ne soit pas de yous prendre pour épouse, ce que je ne puis faire, je ne refuserai rien autre chose de ce qui me sera possible pour yous contenter, i

Tandis que Marco -Antonio répondait de la sorte, il avait la tête appuyée sur sa main et son coude ;. quand il eut fini, il laissa tomber son bras ayec tous les symptômes d'un évanouissement. Don Rafaël accourut aussitôt, et le serrant étroitement dans ses bras : c Revenez à vous, mon cher seigneur, lui dit-il, et embrassez votre ami, devenu votre frère, puisque vous voulez bien qu'il le soit ; reconnaissez don Rafaël, votre camarade, qui sera le véridique témoin de vos volontés et de la grâce que vous voulez faire à sa sœur en la recevant pour votre épouse. » Marco-Antonio revint à lui, et, reconnaissant aussitôt don Rafaël , il l'embrassa tendrement , la baisa au visage, et lui dit : c Maintenant, mon frère et seigneur , l'extrême joie que j'ai ressentie en vous voyant ne peut manquer d'amener un grand chagrin pour compensation, puisqu'on dit qu'après le plaisir vient la tristesse ; mais, quel que soit ce chagrin, je le tiendrai pour bienvenu en échange de la satisfaction que "j'ai eue à vous revoir. — Eh bien ! repartit don Rafaël, je veux vous la rendre plus douce et plus complète en vous présentant ce bijou , qui est votre épouse bien-aimée. » Cherchant Téodosia , il la trouva qui pleurait derrière tout le monde, agitée, éperdue et partagée entre la peine et la joie par ce qu'elle voyait et ce qu'elle entendait dire. Son frère la- prit par la main , et , sans faire aucune résistance , elle se laissa conduire où il voulut ; ce fut auprès de Marco-Antonio, qui la ' reconnut et la prit dans ses bras, versant avec elle de tendres et amoureuses larmes.

Tous les assistants étaient frappés de surprise à la vue d'un si étrange événement ; ils se regardaient les uns les autres, sans dire une parole, attendant quelle serait l'issue de tout cela. Mais la triste et désabusée Léocadie, qui vit dei ses propres yeux ce que faisait Marco- Antonio, qui vit celui qu'elle croyait être frère de don Rafaël dans les bras de celui qui était son époux, voyant à la fois ses espérances déçues et ses désirs anéantis, échappa aux regards de tous les assistants , qui les fixaient avec attention sur le malade embrassant le page , et sortit de l'appartement ; puis elle gagna précipitamment la rue, dans l'intention de s'en aller en désespérée par le monde, où personne ne la revît plus. Mais à peine était-eUe arrivée dans la rue, que don Rafaël s'aperçut de son absence ; et,

comme slTâme lui^ût manqué, il s'informa d'elle; mais personne ne put lui dire ce qu'elle était devenue. Sans attendre davantage, il sortit, plein de désespoir, pour la chercher, et courut d^aj^ord à l'auberge où oivlui dit qu'était descendu Gai- Tète, dans la crainte qu'elle n'y fût allée prendre une monture pour s'enfuir. Ne l'ayant point trouvée en cet endroit, il courait comme un fou par les rues, la cherchant de côté et d'autre ; puis , pensant tout à coup qu'elle pourrait être retournée vers les galères, il se rendit à la marine, et, un peu avant d'arriver sur la plage, il entendit que, de terre, on demandait à grands cris l'esquif de la t^pitane. C'était la belle Léocadie, qui, appréhendant quelque surprise et entendant des pas derrière elle, mit l'épée à la main, et attendit sur ses gardes l'arrivée de don Rafaël. Elle le reconnut aussitôt , et s'affligea de ce qu'il Teût rencontrée, surtout dans un endroit si solitaire : car elle s'était aperçue à plus d'un signe que don Rafaël n'était pas insensible à ses charmes, mais qu'au contraire il l'aimait tellemeiv^, qu'elle se serait trouvée bien heureuse d'être autant aimée de Marco-Antonio.

Comment pourrais-je rapporter à présent tous les propos qu'adressa don Rafaël à Léocadie pour lui déclarer l'état de son âme ? Ils furent si longs et si passionnés que je n'ose point essayer de les redire. Mais, puisqu'il faut de toute nécessité en reproduire quelques-uns , voici , entre autres choses , le langage qu'il lui tint : c Si , avec le bonheur qui me manque , l'audace me manquait aussi, ô belle Léocadie, pour tous découvrir en ce moment les secrets de mon âme, il faudrait ensevelir dans un perpétuel oubli la plus ardente et la plus pure volonté qui soit née et qui puisse naître en uif cœur amoureux. Mais, pour ne pas faire cette offense à mon juste désir, je veux, madame, quoi qu'il m'en arrive, vous faire observer, si votre passion vous le permet, qu'en aucune chose Marco-Antonio ne l'emporte sur moi, si ce n'est dans le bonheur d'être aimé de TOUS. Mon sang est aussi noble que le sien, et, quant aux biens qu'on appelle de la fortune, je ne lui cède pas beaucoup. Pour ceux de la nature, il ne convient pas que je me loue moi-même, surtout si, à vos yeux, ceux que je possède ne sont de nulle estime. Je vous dis tout cela, ô femme qu'aveugle la passion, pour que vous saisissiez l'unique ressource que tous offre le sort dans le comble de votre disgrâce. Vous voyez bien que Marco-Antonio ne peut être à vous, puisque le ciel l'a donné à ma sœur ; et ce même ciel, qui aujourd'hui vous a enlevé

Marco-Ântonio, veut en revanche me donner à vous, moi qui ne désire plus d'autre bien en cette vie que celui d*être votre époux. Prenez garde que le bonheur frappe maintenant à la porte du malheur qui vous a jusqpi'à priésent poursuivie ; «t ne pensez pas que la témérité qae vous avez commise en courant après Marco-Antonio puisse être un motif pour que je ne vous estime pas autant que vous le mériteriez, si vous n'aviez jamais pris ce parti ; à l'heure où je me détermine, où je veux m'égaler à vous, en vous choisissant pour ma dame perpétuelle, à cette heure même j'oublierai, ou plutôt j'ai oublié déjà tout ce que j'ai su, tout ce que j'ai vu sur ce sujet. Je sais très-bien que la même violence qui m'a contraint d'une façon si brusque et si irrésistible à vous adorer, à me livrer à vous, cette même violence vous a conduite à l'état où vous êtes ; ainsi donc, il ne sera pas besoin de chercher d'excuse, là où il n'y eut aucune faute. »

A tout ce que lui disait don Rafaël , Léocadie gardait le silence ; seulement, de temps à autre, elle poussait de profonds soupirs, tirés du fond de ses entrailles. Don Rafaël eut la hardiesse de lui prendre une main, qu'elle n'eut pas la force de lui retirer, et, la couvrant de baisers, il lui disait : c Achevez, ô dame de mon âme* , achevez d'en prendre entièrement possession à la vue de ces cieux étoiles qui nous couvrent , de cette mer paisible qui nous écoute, de ces sables humides qui nous, soutiennent. Accordez-moi ce oui, qui convient certes autant à votre honneur qu'à mon contentement. Je vous répète que je suis gentilhomme , comme vous le savez , que je suis riche, et que je vous aime, ce que vous devez le plus estimer; j'ajoute qu'au lieu de vous trouver seule , en cet équipage si différent de celui qu'exige votre honneur, loin de la maison de vos parents et de votre famille, sans personne pour vous fournir ce qui vous est nécessaire, sans espérance d'obtenir ce que vous étiez venue chercher , vous pouvez retourner dans votre patrie sous le costume qui vous honore et qui vous appartient, accompagnée d'un époux égal à celui que vous aviez su choisir , riche , contente,, estimée, servie et louée même de tous ceux à qui viendra la connaissance des événements de notre histoire. S'il en est ainsi, et vous en convenez, je ne sais oa qui peut vous faire hésiter. Achevez donc, dis-je encore une fois»

4 . Le mot seiiora , ea espagnol, a plus de force que notre mot dame: il i&diq[ae une autorité» un commandement ; c*est le féminin de seigneur.

Lis NoavBLLBS db Gbrvamtès. 10

de me releyer de l'abîme de ma misère jusqu'au ciel du bonheur de vous mériter. En cela, vous travaillerez pour vousmême , et vous obéirez aux lois de la courtoisie et du bon discernement, en vous montrant à la fois reconnaissante et bien avisée.

— Allons donc I s'écria l'incertaine Léocadie ; puisque le ciel en ordonne ainsi , puisqu'il n'-est ni en mon pouvoir, ni en celui d'aucun être vivant, de s'opposer à ce qu'il a résolu, que sa volonté soit faite, et la vôtre aussi, mon seigneur I Ce même ciel sait bien avec quelle honte je viens de me rendre à votre volonté , non par faute de comprendre tout ce que je gagne en vous obéissant , mais parce que je crains qu'en cédant à votre désir, vous ne me regardiez avec des yeux autres que ceux qui peut-être vous 0][^t jusqu'à présent trompé. Mais, quoi qu'il arrive , à la fin ce nom .de femme légitime de don Rafaël de Yillavicencio ne se pourra plus perdre , et avec ce titre seul je vivrai contente. Si la conduite que vous me verrez tenir lorsque je vous appartiendrai mérite que vous m'apcordiez quelque estime , je rendrai grâces au ciel de m'avoir conduite à travers de si étranges détours et de si grands malheurs au bonheur d'être à vous. Donnez-moi , seigneur don Rafaël , donnez-moi la main ; voici la mienne que je vq.us donne ; et prenons à témoins ces objets que vous dites, le ciel, la mer, le rivage , et ce silence qui n'est interrompu que par mes soupirs et vos prières, i

Après cette réponse , elle se laissa donner un baiser, puis elle tendit la main à don Rafaël , qui lui donna la sienne , sans que ces nocturnes et nouvelles fiançailles fussent célébrées autrement que par les larmes que, en dépit des chagrins passés, la joie tirait de leurs yeux. Ils retournèrent aussitôt à la maison du gentilhomme , qui était dans un grand souci de leur absence , ainsi que Marco-Antonio et Téodosia , lesquels venaient d'être mariés par la main d'un prêtre : car, sur les instances de Téodosia, qui craignait que quelqpie accident fâcheux ne lui enlevât le bien qu'elle avait retrouvé , le gehtilhomme avait envoyé sur-le-champ chercher quelqu'un pour leur donner la bénédiction nuptiale. Aussi, lorsque don Rafaël et Léocadie rentrèrent, et que don Rafaël conta ce qui venait de lui arriver avec Léocadie , il augmenta la joie de ses hôtes comme s'ils eussent été ses proches parents. C'est une qualité propre à la noblesse catalane de savoir accueillir comme amis et favoriser les étrangers qui ont à réclamer d'elle quel-

ques services. Le prêtre , qui était encore présent , ordonna que Léocadie chsdpgeât de costume et reprît celui de son sexe. Le gentilhomme y pourvut avec empressement, en habillant les deux jeunes filles avec deux riches vêtements de sa femma^ qui était une dame de qualité, de la famille des GranoUeque, ancienne et fameuse dans ce royaume. Il fit avertir le chirur* gien , qui se désolait, en homme charitable , de ce qu'on fît tant parler le blessé, au lieu de le laisser seul; aussi la première chose qu'il commanda, en arrivant, ce fut qu'on gardât le silence autour de lui. Mais Dieu, qui en avait ordonné autrement, Dieu qui prend pour instrument de ses œuvres, quand il veut faire éclater quelque miracle à nos yeux, des moyens qu'ignoré la nature elle-même , voulut que la joie et l'agitation de Marco- Antonio eussent précisément pour effet d'améliorer son -état , de manière que le lendemain , lorsqu'on le pansa, on lé trouva hors de danger, et , quatorze jours après, il se leva assez bien portant pour pouvoir sans nulle inquiétude se mettre en chemin.

Il faut savoir que, durant le temps que Marco- Antonio garda le lit, il fit vœu, si Dieu le guérissait, d'aller en pèlerinage, à pied, jusqu'à Saint- Jacques de Gompostelle. Ce vœu fut répété pardon Rafaël, Léocadie, Téodosia^ et même Cal vête, le garçon muletier. C'est une œuvre pie fort peu à l'usage des gens de semblable métier; mais la bonté et l'affabilité qu'il ayait trouvées chez don Rafaël l'obligèrent à ne point le quitter qu'il lie fût de retour en son pays. Voyant que ses maîtres allaient faire la route à pied , comme des pèlerins , il envoya ses mules à Salamanque, avec ceUe qui appartenait à don Rafaël. Les occasions ne lui manquèrent point.

Enfin le jour du> départ arriva, et les voyageurs , munis de leurs pèlerines, de leurs bourdons , et de tout ce qui était nécessaire, prirent congé du libéral gentilhomme, qui leur avait fait si bon accueil et les avait comblés de tant de faveurs. Son nom était don Sancho de Gardona, illustre par le sang et par les qualités de sa personne. Ils promirent tous de garder, eux et leurs descendants, à^qui ils en laisseraient l'obligation, la mémoire des grâces singulières qu'ils avaient reçues de lui, afin d'en être au moins reconnaissants, s'ils ne pouvaient autrement les payer de retour. Don Sancho les embrassa tous, en leur disant que son humeur naturelle le portait à rendre ces services , ou d'autres qiû leur fussent agréables , à tous ceux qu'il connaissait ou qu'il imaginait être de nobles Cas-

tUlans'. Deux fois on répéta les embrassements; puis enfin, aTec une joie mêlée de quelque sentiment de tristesse, on se sépara.

Les voyageurs , cheminant avec les précautions qu'exigeait la délicatesse des deux nouvelles pèlerines, arrivèrent en trois jours au monastère de Montserrat ; puis , après y être restés trois autres jours, remplissant leurs devoirs de bons chrétiens catholiques, ils reprirent leur route avec la même lenteur, et, sans avoir éprouvé ni retard ni accident , ils arrivèrent à Saint-Jacques. Après y avoir accompli leur vœu avec toute la dévotion possible , ils ne voulurent point quitter leurs habits de pèlerins avant d'être rentrés chez eux. Ils approchèrent peu à peu de leurs demeures, sans fatigue et toujours satisfaits.- Mais, avant d'y arriver , et se trouvant déjà en vue du pays de Léocadie , qui n*était pas , comme on Ta dit , à plus d'une lieue de celui de Téodosia, du haut d'une colline, ils découvrirent les deux bourgs , sans pouvoir retenir leurs larmes , que fit couler la joie de les revoir, au moins pour les deux mariées , à qui cette vue rappela le souvenir des événements passés.

De l'endroit où ils s'étaieut arrêtés, on découvrait une longue vallée qui séparait les deux pays. Ils aperçurent , à l'ombre d'un olivier, un élégant cavalier, mont4 sur un puissant cheval, portant au bras gauche un écu d'une éclatante blancheur, et dans la main droite une longue et forte lance croisée. En regardant avec attention , ils virent arriver, à travers le bois d'olivier , deux autres cavaliers avec les mêmes armes et le même maintien. Pais, à peu de temps de là , ils les virent se réunir tous trois et se séparer de nouveau, après être restés quelques moments ensemble. L'un des derniers venus s'éloigna avec celui qui s'était trouvé le premier souç l'olivier, et tous deux, ayant pris du champ et donnant de l'éperon à leurs chevaux , s'attaquèrent l'un l'autre avec l'animosité de mortels ennemis. Us se portaient d'adroits et vigoureux coups de lance , tantôt évitant le choc et tantôt le parant, avec une telle dextérité, qu'ils se faisaient bien reconnaître pour maîtres

4 . Cervantèg a voula peut-être payer loi-même quelque dette de reconnaissance , dans cet éloge d'un gentilhomme catalan et de rhospitalilé que les étrangers trouvent à Barcelone. Il avait passé, fort jeune, dans cette ville, lorsqu'il suivit à Rome, en qualité de camérUte, le cardinal Acqnavira. "!

dans cet exercice. Le troisième les regardait sans bouger de place. Mais don Rafaël, ne pouvant se contenter de Toir de si loin cette Tire et singalièrs rencontre , descendit la colline en courant à toufea jambes , suivi de sa sœur et de aa femme. Il arriva bientOt près des combattants, à l'instant où tous doux étaient déjà légèrement blessés. L'un d'eux , qui avait eu sos chapeau jeté à terre, aiasi qu'un morion â''acier, ayant tonnié la tète, don Rafaël reconnut que c'était son père, et Marco- Antonio reconnut le sien dans l'autre cavalier. Pour Léocadie, qui regardait attentivement celui qui ne combattait point, elle reconnut aussi que c'était le père qui lui avait donné le jour. A cette vue, les quatre pèlerins demeurèrent stupéfaits , hors d'eux-mêmes. Mais, aussitôt que la surprise eut fait place à la réflexion, les deux beaux-frères s'élancèrent entre les combattants, leur disant k grands cris : t Arrêtez , cavaliers , arrêtez; ceux qui vous le demandent, qui vous en supplient , sont vos propres enfants. — Je suis Marco-Antonio , mon père et seigneur, s'écriait Marco-Antonio; c'est moi pour qui , à ce que j'imagine , vos vénérables cheveux blancs se sont exposés à un si imminent péril. Calmez c< ou tournez-la contre un autre eni en face doit être désarmais votre presque les mêmes expressions ( liera s'arrêtèrent en les entendu sidérer attentivement ceux qui 1 oant la tête, ils virent que don H avait mis pied à terre et serra

pensaient Atre un pèlerin. C'est que Léocadie , en efTet , s'était approchée de lui, et, se faisant connaître , eUe l'avait prié de séparer ceux qui se battaient en sa présence , après lui avoir brièvement raconté comment don Rafaël était son époux, et Marco-Antonio celui de TéodOsia. A ces nouvelles, son père était descendu de cheval, et la tenait embrassée, oomme on l'a dit. Mais, la quittant bientôt, il coumt mettre la paix entre les combattants, ce qui, du reste, n'était plus nécessaire : car ils avaient tous deux reconnu Jeurs fils, et ils étaient à terre, les pressant dans leurs bras et versant des larmes d'amour et de joie. Enfin ils se rassemblèrent tous, et les pères, regardant de nouveau leurs enfants , ne savaient ni que penser ni

qQB âira. Ils leur portaietit les muns sur le corps , pour voir , si ce n'ëtaieitt pas des êtres fantastiques , car leur arriTëe impréTue pouvait eu faire naître le soupçon. Hais , une fois détrompés, ils recommencèrent les embrassemeuts et les pleurs. En ce moment parurent dans le vallon une grande troupe de gens armés , à pied et à cheval , qui venaient défendre le gentilhomme de leur pays. Mais quand ils virent, en arrivaiit, les combattants dans les bras de ces pèlerins et les yeuzuteins de larmes , ils s'arrêtèrent étonnés , et restèrent ainsi en suspens jusqu'à ce que don Enrique leur eût brièvement rapporté ce que lui avait conté sa fille Léooadie. Alors ila allèrent tous embrasser les pèlsritas , avec de ai grandes marques de joie qu'on ne saurait les décrire. Don Rafaël raconta une se- "oonde fois à tout le monde , avec la brièveté qu'exigeait le temps, toute l'aventure de ses amours, et comment il revenait marié k Léocaijie , tandis que sa sœur ïéodosia l'était k Marco-Antonio : nouvelles qui , de nouveau , causèrent une nour^Ë aJlégresse. Ensuite ,. on prit parmi les chevaux des (eus venus au eeceuri «eux qui étaient nécessaires pour les cinq pèlerins, et Ton vésplut 4e se rendre au pays de Marco- Antonio t de faire chez lui toutes les noces. Cette oi titteuB ensemble, et quelques-uns de oeui es présenta à cette scène prirent les devants teureuses nouTelles aux parents et

Pendi Ufaël et Marco-Antonio apprirent

qa.ella était la cause de ce combat. Le père de Téodosia et oelui de Léscadje' avaient défié le père de Marco-Antonio, l'accusant d'avoir été «(«nplioe des perfidies de son fila. Ds étaient venus tous deux au rendei-vous, où, le trouvant seul, ils ne voulurent pas combattre avec l'avantage du nombre , mais bien un contre un , comme des gentilsbommes ; et leur combat eût fini par la mort de l'un ou de tous deux , sans l'arrivée de leurs enfants. Les quatre pèlerins rendirent grâce à Dieu de cet heureux déno&ment, et , le lendemain de leur arrivée, le père de Marco-Antonio fit célëbfer< avec unesplandide somptuosité, avec une magnificence roy-aJe, les noces de son fils et de Téodosia, ainsi que celles de don Rafaël et de Léocadie. Les deux nouveaux mariés vécurent de longues et heureuses années en compagnie de leurs épouses, laissant une illustre descendance, laquelle subsiste encore aujourd'jiui dans les deux bourgades , qui sont des plus riches de TAndalousie. Si on ne

les nomme point, c'est pour garder le respect dû aux jeunes filles, à qui peut-être des langues médisantes , ou sottement scrupuleuses, reprocheraient la légèreté de leur conduite et leur subit changement de costume. Ces gens-là , je les prie de ne point s'aventurer à blâmer de semblables libertés, avant d'avoir ramené sur etiz leurs regards , et de s'être demandé s'ils n'ont jamais été atteints de ce qu'on appelle les flèches de l'amour : car c'est une violence, si l'on peut employer ce mot, vraiment irrésistible , que le désir fait à la raison. Galvète, le garçon de mules , garda celle que don Rafaël avait envoyée à Salamanque , outre plusieurs autres présents qu'il reçut des époux, et les poëtes du temps eurent occasion d'employer leurs plumés en chantant la beauté et les aventures des deux jeunes filles, aussi hardies que vertueuses, qui font' le principal sujet de cet étrange récit.

DE SANGHO PANZA.

Par une matinée d'été, deux jeunes gentilshommes, étudiants à l'université de Salamanque, se promenant sur les bords du Termes, rencontrèrent un jeune garçon qui dormait sous un arbre. Il pouvait avoir une douzaine d'années, et por-* tait des habits de paysan. .Les étudiants le firent éveiller par un valet qui les avait suivis, et demandèrent à l'enfant d'où il venait, où il allait, ce qu'il faisait enfin à dormir tout seul dans cet endroit écarté. L'autre répondit, en se frottant les yeux, qu'il avait oublié le nom de son pays, et qu'il allaita Salamanque, un pied devant l'autre, couchant apx auberges que lui offraient les arbres du grand chemin, pour chercher un maître à servir, sous la seule condition qu'il le ftt étudier, c Sais-tu déjà lire? demanda l'un des gentilshommes. — Et même écrire, pour servir Votre Grâce, répondit le jeune paysan. — En ce cas, reprit l'autre étudiant, ce n'est point faute de mémoire que tu as oublié le nom de ton pays? — Faute de mémoire ou faute de volonté, repartit l'enfant, toujours est-il que personne ne saura le nom de mon pays ni celui de mes parents avant que je puisse leur faire honneur. — Et comment penses-tu leur faire honneur ? demanda le premier gentilhomnote. — Par mes études, répondit le petit voyageur, en me rendant savant et fameux : car j'ai toujours ouï dire à mon grand-père que c'est des hommes que se font les évéques. 1

La bonne mine de l'enfant, et la vivacité d'esprit dont ses répliques rendaient témoignage, plurent aux nobles étudiants ; ceux-ci, s'étant un moment consultés, lui annoncèrent qu'ils consentaient à le prendre à leur service, et que, suivant l'usage

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