LE PETIT-FILS DE SANCHO PANZA
de runiversitë, ils lui feraient suivre les cours où tant de pau* yres diables ne peuvent pénétrer qu'en se faisant valets des étudiants riches. Ravi de joie à cette heureuse nouvelle, le petit paysan, dans reffusion de sa reconnaissance, ne put garder plus longtemps son secret, et, chemin faisant pour retourner à la ville, il conta à ses nouveaux maîtres qu'il était né dans le village d'Argamasilla de Alba, patrie du grand et à jamais célèbre hidalgo don Quichotte de la Manche, fleur et miroir de la chevalerie errante ; qu'il avait pour grand-père Téouyer non moins fameux de cet illustre chevalier, le Gandalin de cet autre Amadis, le gros, court, simple et jovial Sancho Panza. Il ajouta que sa mère était cette petite Sanchica qui sautait si légèrement devant le cheval du page de la duchesse, et qui mouillait ses jupes d'attendrissement en recevant les cadeaux de son père le gouverneur. Dame Thérèse, en dépit des fumées vaniteuses de son mari Técuyer, qui voulait faire leur fille au moins comtesse et l'envoyer à l'église en carrosse, l'avait, mieux avisée, mariée au fils de leur voisin, à ce Lope Tocho, garçon frais et joufflu, que la petite fille regardait d'assez bon <Bil.
Sancho Tocho (ainsi s'appelait le petit-fils de Sanôho Panza) n'eut pas besoin, pour prouver sa généalogie , d'exhiber aux étudiants son acte de baptême ou un certificat en bonne forme, signé de l'alcade et de Yescribano de son endroit. Dès que le babil lui vint avec la familiarité, il leur eut bientôt démontré qu'il était le digne rejeton de cette famille des Panza, dont le curé disait que chacun d'eux venait au monde avec un sac de proverbes dans le ventre, et n'avait plus qu'à ouvrir la bouche pour les verser comme la pluie.
Peu de jours après la rencontre du petit Sancho et leur retour à Salamanque, ses maîtres l'habillèrent d'une souqueipUe noire et le menèrent derrière eux aux cours de l'université. Peu de semaines ensuite, il donnait déjà les preuves d'uoe rare intelligence et d'une heureuse application. Tout entier à ses études, il servait pourtant ses maîtres avec tant de diligence et de ponctualité, qu'on eût dit qu'il n'avait d'autre occupation que leur service ; et, comme il les étonnait par son esprit autant qu'il leur plaisait par sa complaisance, Sancho cessa peu à peu d'être le serviteur de ses msdtres pour devenir leur conu pagnon.
Finalement, pendant huit années qu'il passa de la sorte avec eux, il acquit tant de renom dans l'université, par la solide et
brillante instruction qu'il y puisa, qu'il était estime de tout le monde, et montré pour modèle aux étudiants de haut et de bas étage. U apprit la théologie et la jurisprudence ; mais ce fut surtout dans les humanités et les belles-lettres qu'il se distingua. Sa mémoire était prodigieuse, et, comme elle s'enrichissait chaque jour par la culture de son esprit, on recherchait avec empressement son commerce et sa conversation. Enfin le temps arriva où ses maîtres cessèrent leurs études et retournèrent dans leur pays , qui était l'une des principales villes de l'Andalousie. Ils emmenèrent avec eux Sancho, qui passa quelque temps dans leur maison. Mais il était sans cesse tourmenté du désir de reprendre ses études et de revoir Sala-> manque,, dont le séjour plein de charmes est regretté de tous ceux qui l'ont connu. U demanda donc à ses maîtres la permission de retourner à l'université. Ceux-ci, non moins généreux que bienveillants, ajoutèrent à cette permission d'assez riches cadeaux pour qu'il pût, sans aucun secours, se maintenir honorablement au moins trois années.
Sancho prit congé d'eux, montrant dans ses paroles toute sa reconnaissance, et, monté sur une bonne mule, il sortît de Malaga, qui était le pays de ses maîtres. A la descente de la Zambra, sur le chemin d'Antequera , il fit rencontre d'un gentilhomme à cheval, vêtu d'un élégant habit de voyage et suivi de deux valets également montés. Les deux voyageurs se saluèrent, s'abordèrent, et, sachant l'un de l'autre qu'ils faisaient la même route, ils convinrent de cheminer ensemble. Tout en causant de choses et d'autres, Sancho fit bientôt briller son esprit cultivé, tandis que le gentilhomme montrait un caractère franc et jovial, n raconta à son compagnon de route qu'il était capitaine d'infanterie au service de Sa Majesté, et que son àlferez ' s'occupait à former la compagnie dans la province de Safamanque. Il vanta beaucoup l'état militaire et le pays où il allait l'exercer; il peignit avec enthousiasme la beauté -de Kaples, les amusements de Palerme, les festins de Milan; bref, il porta au ciel la vie libre du soldat et les délices de l'Italie, mais sans parler du froid ou du chaud des factions, de sentinelles, des dangers de l'assaut, des horreurs de la bataille, de la famine des sièges, de la destruction des ïnines, et de tous les autres inconvénients du métier. Finalement, il parla tant et si bien que les belles résolutions de notre Sancho