Personnage da roman ùHAmadis de Gaule
riLLUSTlE SBRVANTB. m>
femme t c^fe us sais que penaey do oeU; U tmxi qvm yoQft sftQhieB , œtdamâ , que Tomas a éerit «ur ce rp^iaUe 4e Torge des oQupleU qui me mettent la puce i^ roreille, $t ipe fQQt «f eira qu'il est amaupeui de Co^taaRjitFTr Toyona lea Qoupleta, f i^po^dil la femme, et je vous dirai oe qu'il en doit âtrQ. -^ >Ia a'eo doute pas, répliqua le mari; puisque voua êtes poëte, yon^ en aurez bien Tito devii^é I&sena. t- Je ne suis pas poëte, ra» partit 1«^ femme; mais tous savez bien quej^ai Tesprit ëveilU, et que je sais réciter en latin las quatre ûraisona.Tr- Voua ferii^ mieux de les réciter en espagnol , reprit rbôtelier; car Totice oncle la curé vovia a déjà dit que vous disiez mille balivernfts quand vous priions Dieu en latin, et que vous ne priiez rien du tout, rra Ofitta Itèûhe vient du parquois de sa nièoe, répondit la femme : elle est envieuse de me voir tenir au bout des doifts mes heures en latin, et me promener tout h travers Qomme àasxa une vigne vendangée. — Qu'il en soit QommQ il voua plaira, répliqua Tbôte; mais éçQ^t^z, voiei Iqi op\ipl§ta :
Q\^ï tyoïive le boiijipur 4'*ift0^rî celui qui pe Uit. Qvd trippiphe de Sç^ rigueur? la ponstauce. Qui parvient k sçs joies? l'u^^stinatiOR, I)e cette manière, je pourrais §spérer vine heureuse victoire , pi, dans cette entreprise, mon âme se tait, reste constante et s'gbstine.
Avec quoi se i^ourrit l'amour? ^vec la faveur. Avec quoi diminue sa violence? avec IMnjure. Au contraire, le dédain Paccroît ou VafftUblit. De là, il paraît clairement que mon amour sera immortel, puisque la ei^uçe de mon mal ne me fait injure ni ne me favorise. '
Celui qui désespère, qn^eapèrett-il? une mort entière. Mais quelle mort remédie au mal? celle qui i^'e^t qu'$L luoitjé. Alorsi, \\ ser^ hqp. jfle lUQUrifi Ui^leu^ vaut sPuQ'Hr' Ça^ ou dit communémeut, et aette "v^rjt^ dQit être ^doise, qu'après l'orftge furieuiç le calme reparçi^-.
Déçouvrirai-je nja passioji? dans Pocçasion. Mais si j^ n'en trouve jamais? si, elle se trouver^,. I4 iport viendra en atteixdautj non, élève |i tel degr^ ta foi et ton espérance, que, les connaissant, Gos^an^a change tes pleurs en rire. '
»- Ya^t^il autre ebosef 4it Vbâtesse. «-««Non, répondit le mari; mais que vous semble de oes vers! -^ La première chose à faire, reprit^elle, e*est de s^assurar s'ils sont de Tqmas. — Il B*y a nul douta à cela, répliqua le mari; car récriture du compte de l'orge et celle des couplets est absolument la même, sans qu'on puisse le nier. -^-Ëeouteq, mari, dit l'hôtesse , à ce que je vois, bien que les couplets nomment Qoatanza ; ce qui peut faire penser qu'ils ont été faits pour elle , cependant nous as ponvona Pafftrmer en toute vérité eommo
si nous avions vu Tomas les écrire; et, d'ailleurs, il y a d'autres Gostanza que la u6tre dans le monde. Mais, quand même ce serait pour celle-ci , il ne dit rien là qui la déshonore, et ne lui demande rien qu'elle ait à refuser. Soyons sur nos gardes, et prévenons la petite fille. S'il est amoureux d'elle*, bien sûr qu'il lui fera d'autres couplets, et qu'il tâchera de les lui donner. — Ne vaudrait-il pas mieux , dit le mari , nous délivrer de ces embarras , et le renvoyer de la maison? — Cest dans votre main, répondit l'hôtesse; mais, en vérité, suivant ce que vous dites vous-même , ce garçon sert de telle sorte , qu'il y aurait conscience à le mettre dehors pour un si frivole motif. -^ Vous avez raison , dit le mari; ayons l'oail ouvert, comme vous dites , et le temps nous apprendra ce qu'il faut faire. »
Une fois d'accord sur ce point, l'hôtdier alla remettre le livre où il l'avait pris. De son côté, Tomas revint tout empressé chercher son registre, et, l'ayant trouvé, pour n'aroir plus à craindre de nouvelles alarmes, il transcrivit les couplets, déchira les feuilles où ils étaient écrits, et résolut de s'aventurer A découvrir ses vœux à Gostanza, dès qu'une occasion s'offrirait. Mais, comme la jeune fille était toujours montée sur les étriers de sa réserve et de sa vertu, elle ne donnait à personne le temps de la regarder, à plus forte raison d'entrer en conversation avec elle ; et, comme il y avait d'ordinaire dans l'auberge tant de gens réunis et tant d'yeux ouverts, la difficulté de lui parler s'augmentait encore, ce qui désespérait le pauvre amoureux.
Mais pourtant, ce jour-là, Gostanza s'étant montrée avec un. bonnet qui lui enveloppait les joues, et ayant répondu à quelqu'un qui lui demandait pourquoi elle avait mis cette coiffe, qu'elle souffrait d'un grand mal de dents, Tomas, à qui ses désirs aiguisaient l'esprit, s'avisa sur-le-champ de ce qu'il avait à faire, c Mademoiselle Gostanza, dit-il, je vous donnerai par écrit une oraison telle, qu'après l'avoir récitée deux fois, elle vous ôtera la douleur comme avec la main. — Bien obligée, répondit Gostanza, et je dirai cette oraison, car je sais lire. — G'est sous la condition, reprit Tomas, que vous ne la montrerez à personne, car je l'estime beaucoup, et il ne faudrait pas que, pour être sue de plusieurs, elle perdit de son prix. -* Je vous promets, Tomas, reprit Gostanza, que je ne la communiquerai à personne. Mais donnez-la-moi vite, car la douleur me tourmente beaucoup. — Je vais la transcrire de
mémoire, répondit Tomas, et sur-le-champ je vous la doq.nerai. »
Tels furent les premiers propos qu'échangèrent Tomas et Gostanza en tout le temps qui s'était écoulé depuis qu'il était à la maison, c'est-à-dire depuis plus de yingt-quatre jours. Tomas se retira, écrivit l'oraison, et trouva moyen de la donner à Gostanza sans que personne le vît. Gelle-ci, avec un grand plaisir et une dévotion plus grande encore, entra dans une chambre où elle était seule, ouvrit le papier, et vit qu'il était ainsi conçu :
c Dame de mon âme, je suis un gentilhomme natif de Burgos. Si je survis à mon père, j'hériterai d'un majorât de six mille ducats de rente. Au bruit de votre beauté, dont bien des langues s'occupent, j'ai quitté ma patrie, j'ai changé d'habit, et, dans le costume où vous me voyez, je suis venu me mettre au service de votre maître. Si vous vouliez devenir le mien, parles moyens qui conviendraient le mieux à votre honnêteté, voyez quelles preuves vous exigez de moi pour être convaincue que je dis la vérité. Une fois que vous le serez, et si c'est votre bon plaisir, je deviendrai votre époux, et je me tiendrai pour le plus heureux des hommes. A présent, je ne vous demande qu'une chose, c'est que vous ne repoussiez pas dans la rue des pensées aussi tendres et aussi pures que les miennes. Si votre maître sait cela et ne croit pas à ma sincérité, il m'exilera de votre présence, ce qui sera la même chose que de me condamner à la mort. Laissez-moi, mademoiselle, laissezmoi vous voir jusqu'à ce que vous me croyiez, considérant qne celui-là ne mérite point le rigoureux châtiment de ne plus vous voir, qui n'a commis d'autre faute que de vous^fdorer. Avec les yeux vous pouvez me répondre, en cachette de tous ceux qui sont sans cesse fixés sur vous : car les vôtres sont tels, qu'ils tuent par leur colère et qu'ils ress^iseitent par leur compassion. >
Pendant le temps que Tomas s'imagina que Gostanza avait été lire son billet, le cœur lui battit sans relâche, craignant et et espérant, soit l'arrêt de sa mort, soit la confirmation de sa vie. Gostanza parut sur ces entrefaites, si belle, quoique ayant le visage à demi voilé, que, si ses traits eussent pu recevoir de quelque accident un nouvel éclat, on aurait pu dire que l'émotion d'avoir vu dans le papier de Tomas une chose si différente de ce qu'elle pensait y voir avait accru sa beauté. Elle approcha, tenant à la main ce papier, qu'elle avait mis en
359 ti'tttiUSÎftÊ SËRVAîï1!Ë»
piécë^s, et dit & Tomàii, qui pouvait à peine se soutenir : i Vthté Tomas, cette oraisoii que tu m'as donnée parait plutôt Un Éot-^ tilége et Une ti'onipét-ie qu'utië sainte priêire ; je lie teuz dono ni la croire Ui 6n faire udage^ et pout telfei je l'ai déchifée^ afln qu'elle ne soit vue d'aucune pefâofiné plu* d^ëdulè (|ûé moi. Apprends d'àuli'eë oràisdns ^los titiléH; e&f po^ téllè^* d, il e!st iiupossible qu'elle té sefté à Hè;i. f
Cela dit, elle reiiti*a auprès dé »à ïnaiti^esâe, et Tôtb^ feêià tout l^tut)ëfàii, mais un peU eoûsûlë uëàntnbins, éU toyAnf (|Ué dans le cœur seul de Costanza demeurait dépUâê lé Isectèt de ses rœut, et pensant qUe, puisqu'elle ne l*af ail paih rëtëlé à son nlàître, il Ue courait pa& du lùoiàs le 1*154110 d'être ehasâd de la maison. Il lui sembla d'ailleurs ^u'éii f&isatt le premier pas dans àon entreprise il slvait aplani àei moniagûe§ d'ôb» stades : ôar àUx ehosés importante^ et dé sûcôêft douteUx, c'est dans les commencements qu'est la plus ^r&ndé ftifflôUlté. ■
Fendant que 6ela âe passait à l'auberge, l'Aéturien é'ôeeupàit à acheter son âne au màrehé: Yainement il en troatèi plUftiëurë; aucun ne le dâtî&fit, bien qu'tm Bohémien eût fait ioué sdi ef^* forts pour lui bn gliséer un qUe faisait t>lutôt Cheminer le tif» argent qu'on lui atait jeté dans les oreilles què sà ptùpré légè« reté. Si Cet ftne contentait par l'allure, il déplairait par Ift forme t CÀr il était fort petit, et n'avait ni lu taille tii là foroë que voulait Ldpe, qui oherohait une monture boûné à le porter par-dessUs le marehë, que les cruches fussent Vides on pleinëë; En ce moment, un jeuûe homme s'approcha dé lui et lui dit à l'oreille \ c Galant; si vous cherche^ une béte commode pôttf le mét^r de porteur d'eau, j'ai un ftné ici près, dans Un prë| qui n'a pas son pareil dans la ville ; et je VoUs conseillé dé Wà rien acheter des Bohémiens i car, bien que léUrè bêtes séfù^ bletit bonnes et saines, elles sont toutes faussas, toutes reiû« plies de tares et de défauts. 81 vous VoUlett aeheter celle qui vous convient, venez avec moi, et bouche close. «
L'Asturien le crut, et lui dit de le msner où était éet Ane, dont il faisait un si ^rand éloge. Ils s'en allèrent toUs fléut, bras dessus bras dessous, jusqu'au jardin du Roi, où ils trou*' vêrent, à l'ombre d'une a^uda', plusieurs porteurs d'eiu, dont
4. Nom d'unte machine liydraulîque fort simptc) pour ilrer i*eàu defe rî- Tiéi-el et afroâéP \èi cbàmps. G'eât tinè granâe rôuê Ùxéh {)4r lion HileU BUr deut fbru pûiers } elle tôurbë Au ckoC du cùiitihi et lafiùe i'eati dab» Utt rlierfeirt
t'ILLiTSTRË BERtAITTÈ.. »t
les ftnes paissaient dans une prairie Toisiae. Le Tendeur mûa* ira soii â&e; ranimai était tel qu'il donna dans l'œil à l'Astu^ riën^ et tous (»ùx qui se tronyaient là le yantèrent oomme uH âne vigontettx, grand mafcheur et maiigeur outre mesurai Zi'affairi s'arrangea, et^ sans antre garantie ni information, les autres porteurs d'eau se faisant médiateurs et courtier^, Lops donnA seise ducats pour l'âne^ ayëc tous les acbessoires du métier \ il paya royalement^ eu beaux éeus d'of . Les autres lui firent oompliment de son achat et de son eiltrée dans la métlcri lui assurant qu'il avait acheté un Ane qui pdttait bon« héur ! ear le hiattre qui le cédait, sans s'ôtre eàtropié ni tué à la peine, Avait gagné atsc lui^ en moins d'Un an^ après Avoir Técu hondrablement lui et l'âne, déuk paires d^habita, et de plus oes seiaé diioatof avec letfquols il pensait retourner dans, son pajrs) où l'on Atail arrangé son mariage avôo l'une de Ses arrière'-oousinesi
Outre les cdurtiéi*s de Tâne, il j avait là quatre poHeUrs d'eau qui jouaient à la prime * ^ étendus par terre^ ajanl le gAson pour table et leurs manteaux poUr tapiSt L'AsIurîen se mit à les regarder, et vit qu'ils ne jouaient pàA eft perteuré d'eau^ mais en acchidiacres ; car chacun d'eux avait devant lui plus de deux cents rëaux en monnaies de ouivre et d'argent. Un coup arriva où ils jouaient tous leur reste» et^ si l'un d'eui n'eût donné partie à un autre, il faisait table rase^ Finalement^ deut d'entre eux perdirent à ce coup tout leur argent, et s'en allèrent. Alors le vendeur de l'âne s^écria que, s'il y avait un quatrième^ il jouerait volontiers, mais qu'il n'aimait pas à jouer trois. L'AstUfien, qui était, oomme on dit, de pâte de sudre, reprit aussitôt qu'il ferait le quatriémAi Les joueurs s'assirentj la chose marcha de bonne façon, et^ voulaht jouet* l'argent plutôt que le temps, Lope eut bientôt perdu six écuA' qu'il avait dans sa pdche. Se voyant sans une olx>le, il dit que, si l'on voulait jouer l'Ane, 11 le jouerait volontierA. L'offre fut acceptée) et il pUUta un quartier de l'âne, disant qu'il voulait le jouer par quartiers! La ehance tourna si inal qu'en quatre doups consécutifs il perdit les quatre quartiers de l'âne, qui furent gagnés pâroelui même qui le lui avait vendu.
Quand le gagnant se leva pour tepreûdre sa bote, l'Asturieû fit observer qu'il aVait seulement joué les quatre qu&rtiers do l'âne, mais que, pdur la tjuëtie, il fallait la lui reiidre, et qu'en*
4 * Atioien Jftu de eaïAèft, fptUm appelait «aisi la fwénoia.
36a L4LLUSTRE SERTANTE.
suite on pourrait emmener l'animal. Cette réclamation de la queue fît rire tout le monde , et il ^ eut des gens de loi qui furent d'avis qu'il n'avait pas raison dans l'objet de sa demande, disant que, lorsqu'on vend un mouton ou toute autre espèce de bétail, on n'en ôte point la queue, qui doit forcément suivre le sort de l'un des quartiers de derrière. Â cela Lope répondit : c Les moutons de Berbérie ont ordinairement cinq quartiers, et le cinquième, c'est la queue. Quand ces moutons se coupent à la boucherie, la queue vaut autant que tout autre quartier. Que la queue aille avec la bête qui se vend vivante et que l'on ne découpe point, je l'accorde ; mais la mienne n'a pas été vendue, elle a été jouée, et jamais mon intention ne fut de jouer la queue. Qu'on me la rende donc sur4e*>champ , avec toutes ses circonstances et dépendances, c'est-à-dire en la faisant partir de l'extrémité, de la cervelle, puis en descendant le long de l'épine du dos , et en finissant aux derniers poils du bouquet. — Accordez -moi, dit l'un des assistants, qu'il en soit comme vous dites, et qu'on vous la donne comme vous la demandez, puis asseyez* vous près de ce qui restera de l'âne. -<- Eh bien l c'est cela même , répliqua Lope : qu'on me rende ma queue; sinon, je jure Dieu qu'on«n'emmènera pas l'âne, fût-il réclamé par autant de porteurs d'eau qu'il y en a dans le monde. Et que ceux qui sont ici ne s'imaginent pas que, pour être si nombreux, ils pourront me faire quelque tridkierie. Je suis homme à savoir très-bien m'approcher d'un autre homme , et à lui mettre deux pieds de dague dans le ventre, sans qu'il sache de qui, ni d'où, ni comment cela lui est venu. De plus, je ne veux pas qu'on me paye la queue au prorata du reste du corps ; je veux qu'on me la donne en substance et en réalité, et qu'on la découpe de l'âne, comme je l'ai dit. >
Le gagnant et ses camarades pensèrent qu'il ne fallait pas mener cet affaire par force, jugeant que l'ABturien avait trop de résolution pour se laisser faire violence. Gelui-oi, en efTet* étant accoutumé à la vie des madragues , où l'on s'exerce à toute espèce de dangers, de bravades, de jurements étranges et de vociférations , fît sauter son chapeau , l'enfonça sur sa tête, saisit un poignard qu'il portait sous son mantelet, et se mit en telle posture, qu'il répandit la crainte et le respect dans toute cette aquatique compagnie. Finalement, un des porteurs d'eau, qui paraissait plus sensé et plus réfléchi, leur proposa de jouer la queue contre un quartier de l'âne» à une quinola
on à deux passes. Us y consentirent. Lope gagna la quinola; l'autre se piqua, joua un autre quartier, et, au bout de trois coups, resta sans âne. 11 youlut ensuite jouer Targent; Lope ne voulait pas ; mais tous les autres le pressèrent tant qu'il fut contraint de céder. Alors il fit, comme on dit, le voyage du fiancé , laissant l'autre sans un seul maravédi en poche. Le perdant en prit tant de chagrin qu^il se jeta tout de son long , et commença à se cogner la tête par terre. Lope , en homme bien né, libéral et compatissant, le fit relever et lui rendit tout l'argent qu'il lui avait gagné, jusqu'aux seize ducats de l'âne, et même il partagea ses propres écus entre les assistants. Cette surprenante générosité les confondit tous, et , si l'on eût été à l'époque et dans les circonstances de Tamerlan, ils l'eussent proclamé roi des porteurs d'eau.
Ce fut au milieu d'un immense cortège que Lope revint à la ville, où il conta son aventure à Tomas, et Tomas lui fit part également de son heureux prélude. Bientôt il n'y eut pas une taverne, un cabaret, une assemblée de polissons où l'on ne sût l'histoire de l'âne joué et regagné par sa queue , ainsi que la crânerie et la libéralité de l'Asturien. Mais , comme la mauvaise béte qu'on appelle le vulgaire est communément méchante, médisante et maugréante, elle eut bientôt oublié la libéralité , le courage et les belles qualités du grand Lope , pour ne se souvenir que de la queue. Aussi ne fut-il pas deux jours *à vendre de l'eau par la ville , qu'il se vit montrer au doigt par une foule de gens qui disaient : c Voilà le porteur d'eau à la queue. » Les petits polissons entendirent ce mot ; ils apprirent l'histoire, et Lope ne paraissait pas à l'entrée d'une rue, qu'on lui criait de tous côtés , l'un d'ici , l'autre de là : c Asturien, apporte la queue; apporte la queue, Asturien. » Lope , qui se vit attaquer par tant de langues et par tant de cris , crut prudent de se taire , espérant que dans un silence obstiné se noierait une telle insolence. Mais ce fut tout au rebours; plus il se taisait, plus les polissons criaient fort. 11 essaya donc de changer sa patience en colère, et, sautant à bas de son âne, il tomba à coups de trique au milieu des polissons. Ce fut encore affiner la poudre et y mettre le feu ; ce fut de nouveau couper les têtes à l'hydre : car, au lieu d'une qu'il ôtait en rossant quelques gamins , il en naissait aussitôt non pas sept, mais sept cents, qui, avec plus d'instances qu'auparavant, demandaient et redemandaient la queue. Finalement, il résolut de se retirer dans une auberge, où il avait pris logis
LbS NOUVBLLBS DB GERVAnTÈS. 16
âea ujiiLUSfRE servante.
loin de celle de son camarade, pour fuir la Arguello, et d!j rester jusqu'à ce que l'iuflueuce de cette mauYaise planète eût passé, et que les polissons eussent oublié cette méchante demande de la queue dont ils le poursuivaient.
Six jours s'écoulèrent sans qu'il sortît de la maison , si ce n'est une nuit, pour aller voir Tomas et lui demander l'état de ses affaires. Celui-ci lui conta que, depuis qu'il avait donné le billet à Constanza, il n'avait plus trouvé moyen de lui adresser une seule parole; qu'il lui semblait momie qu'elle montrait encore plus de réserve qu'auparavant ; qu'une fois cependant ayant trouvé l'occasion de s'approcher d'elle pour lui parler , elle s'en était aperçue et lui avait dit, avant qu'il fût proche : < Tomas, rien ne me fait mal aujourd'hui; je n'ai donc besoin ni de tes paroles ni de tes prières. Gontente*toi que je ne t'accuse pas devant l'Inquisition, et ne te fatigue pas davantage. » < Mais ce peu de mots, ajouta Tomas, elle les dit sans aucune colère dans le regard, ni aucune aigreur dans la voix, qui pût témoigner de sa rigueur. > Lope lui conta, de son côté, l'embarras où le mettaient les polissons des rues en lui demandant la queue , parce qu'il avait demandé celle de son âne, qui lui avait procuré cette fameuse revanche.' Tomas lui conseilla de ne plus sortir de la maison , au moins monté sur l'âne, et, s'il sortait, de §'en aller par les rues solitaires et détournées, ajoutant que, si cela ne suffisait point, il n'avait qu'à laisser le métier, dernier moyen de mettre fin à une poursuite si peu honorable. Lope lui demanda si la Galicienne était revenue à la charge. Tomas répondit que non, mais qu'elle ne manquait pas d'essayer de le séduire en lui faisant cadeau de ce qu'elle volait dans la cuisine des hôtes du logis. Sur cela, Lope regagna son auberge, bien résolu à n'en pas sortir de six autres jours, du moins avec son âne.
Il était environ onze heures du soir, quand tout à coup, et sans qu'on y pensât, on vit entrer dans l'auberge plusieurs porte-verges de la justice, avec le corrégidor à leur tête. L'hôtelier se troubla, et les hôtes aussi ; car, de même que les comètes, lorsqu'elles se montrent, répandent toujours la crainte de disgrâces et d'infortunes, de même la justice, lorsqu'elle envahit à rimproviste une maison, jette l'inquiétude et l'effroi même dans les consciences innocentes. Le corrégidor entra dans la salle de la maison et fit appeler l'hôtelier , qui vint tout tremblant voir ce que voulait le seigneur corrégidor. Dès que celui-ci Taperçut, il prit un air grave et lui demanda:
R Est-ce TOUS qui êtes Thôtelier? — Oui, seigneur, répondit Tautre, pour ce que Votre Grâce voudra me commander. » Le corrégidor fit aussitôt sortir tous ceux qui se trouvaient dans la salle, ordonnant qu'on le laissât seul avec l'aubergiste. On obéit, et, quand ils furent restés seuls, le corrégidor dit à rhôtelier : c Hôtelier, quels gens de service avez-vous dans votre auberge? — Seigneur, lui répondit Thôte, j'ai deux servantes galiciennes, une femme de charge et un garçon qui tient le compte de l'orge et de la paille que je fournis. — Pas plus? reprit le corrégidor. — Non, seigneur, reprit l'hôtelier. — Eh bien 1 dites-moi donc, hôtelier, 3'écria le corrégidor, où est une jeune fille qui sert, à ce qu'on dit, dans cette maison, et si belle que, par toute la ville, on l'appelle l'illustre écureuse? On est même allé jusqu'à me dire que mon fils don Periquito est son amoureux, et qu'il ne se passe point de nuit qu'il ns lui donne de la musique. — Seigneur, répondit l'àôte, il est bien vrai que cette écureuse illustre dont on parle est dans cette maison ; mais elle n'est pas ma servante, et ne manque jamais de l'être. — Je n'entends rien à ce que que vous dites, hôtelier, reprit le corrégidor, que cette fille e&t et n'est pas votre servante. — J'ai pourtant bien dit, répliqua l'hôtelier, et, si Votre Grâce me le permet, je lui dirai ce qu'il y a là-dessous, chose que je n'ai jamais dite à personne. — Je veux d'abord voir l'écureuse, dit le corrégidor, avant de rien savoir. Faites-la venir ici. »
L'hôtelier ^ntr'ouvrit la porte de la salle, et dit à haute voix : c Femme 1 ehl femme 1 envoyez ici Gostanza. :» Quand rhôtesse entendit que le corrégidor faisait appeler Gostanza, pleine de trouble, elle commença à se tordre les mains : « Ah! malheureuse que je suis ! s'écnait-elle. Le corrégidor en veut à Gostanza, et en tête-à-tête ! il faut qu'un grand malheur soit arrivé, car la beauté de cette petite fille jette un charme sur tous les hommes. » Gostanza, qui l'entendait, lui dit aussitôt : c Madame, ne vous désolez pas; j'irai voir ce que veut le seigneur corrégidor, et, si quelque malheur est arrivé, que Votre Grâce soit bien sûre que la faute n'en sera point à moi. » Surle-champ, et sans attendre qu'on l'appelât une seconde fois, elle pdt une bougie allumée sur un chandelier d'argent, et, avec plus de pudeur que de crainte, elle se rendit auprès du corrégidor.
Dès que le corrégidor la vit , il envoya l'hôtelier fermer la porte de la salle. Gela fait, il se leva, prit le chandelier que
tenait Gostanza, et, lui portant la lumière au visage, il se mit à Texaminer attentivement du haut en bas. Gomme Gostanza était émue, son teint s'était coloré ; elle était si belle et si pudique , que le corrégidor crut qu'il considérait la beauté d'un ange descendu sur la terre. Quand il l'eut bien regardée : « Hôtelier, dit-il, ce bijou n'est pas fait pour la vile encbâssure d'une auberge, et -désormais je dirai que mon fils Periquito est un garçon d'esprit, puisqu'il a si bien placé ses pensées amoureuses. Je dis aussi, jeune fille, qu'on peut et qu'on doit vous appeler non-seulement illustre, mais illustrissime*. Toutefois ces titres ne devraient pas tomber sur le nom d'écureuse, mais plutôt sur celui de duchesse. — Elle n'est pas écureuse, seigneur, s'écria l'hôte, et ne sert à autre chose dans la maison qu'à tenir les clefs de l'argenterie ; car j'en ai quelques pièces, par la bonté de Dieu, dont se servent les hôtes de qualité qui descendent dans ce logis. — Avec tout cela, reprit le corrégidor, je dis, hôtelier, qu'il n'est ni décent ni convenable que cette jeune fille soit dans une auberge. Est-ce que, par hasard, elle est votre parente ? — Ni ma parente ni ma servante, répondit l'hôtelier , et , si Votre G-râce veut savoir qui elle est, dès que la petite sera partie, Yotre Grâce entendra des choses qui lui feront plaisir, et ne Tétonneront pas moins. — Très-volontiers, dit le corrégidor. Que Gostanza se retire donc, et qu'elle attende de moi tout ce qu'elle pourrait attendre de son propre père; car sa décence et sa beauté obligent tous ceux qui 1^ voient à lui offrir leurs services. » Gostanza ne répondit pas un mot; mais, faisant au corrégidor une humble et profonde révérence, elle sortit de la salle et alla retrouver sa maîtresse, qui l'attendait les bras ouverts pour savoir d'elle ce que lui voulait le corrégidor. Elle lui rapporta ce qui venait de se passer, et comment son maître était resté avec le corrégidor pour lui conter certaines choses qu'il n'avait pas voulu qu'on entendît. L'hôtesse ne se tranquillisa pas complètement, et continua à réciter des prières jusqu'à ce que lô corrégidor fût parti, et qu'elle vît son mari revenir en liberté. Gelui-ci, pendant qu'il resta auprès du corrégidor, lui parla de la sorte :
c II y a aujourd'hui, seigneur, d'après mon compte, quinze ans, un mois et quatre jours, qu'une dame descendit dans cette auberge, en habit de pèlerine, portée sur une litière et
4 . Appellation attachée i certains titres et à certains emplois.
accompagnée de quatre valets à cheval, de deux duègnes et d'une femme de chambre, qui venaîent*dans une voiture. Elle amenait aussi deux mulets de bât, couverts de riches caparaçons armoriés et chargés, Tun d'un lit superbe, l'autre d'ustensiles de cuisine. Finalement, son équipage était considérable, et la pèlerine montrait assez qu'elle était une grande dame. Bien que son âge parût être de quarante ans à peu près, elle ne semblait pas moins d'une beauté parfaite. Elle arrivait malade, pâle, et si fatiguée, qu'elle ordonna qu'on lui préparât sur-le-champ son lit. Ce fut dans cette salle même que ses gens le dressèrent. Ils me demandèrent quel était le médecin le plus en. réputation dans la ville; je répondis que c'était le docteur de la Fuente. On alla le quérir, et il vint aussitôt. La dame causa secrètement avec lui de sa maladie, et le résultat de leur entretien fut que le médecin commanda qu'on lui fît son lit dans une autre pièce, où elle ne pût entendre aucun bruit. Aussitôt on la transporta dans un appartement qui est ici dessus, séparé des autres, et ayant les commodités que demandait le docteur. Aucun des domestiques n'entrait auprès de leur maîtresse; elle n'était servie que par les deux duègnes et la camériste. Ma femme et moi nous demandâmes aux domestiques qui était cette dame , comment elle s'appelait, d'où elle venait, où elle allait, si elle était mariée, veuve ou fille, et pour quel motif elle portait cet habit de pèlerine. A toutes ces questions, que nous leur fîmes bien des fois, aucun d'eux ne répondit autre chose, sinon que cette pèlerine était une dame noble et riche de la GastlÛe- Vieille, qu'elle était veuve, qu'elle n'avait point d'enfants qui dussent hériter d'elle, et qu'étant depuis quelques mois malade d'hydropisie, elle avait fait vœu d'aller en pèlerinage à Notre-Dame de Guadalupe, vœu pour lequel elle portait cet habit. Quant à dire son nom, ils avaient ordre de l'appeler seulement la dame pèlerine.
c Voilà tout ce que nous sûmes alors. Mais, au bout de trois jours que la dame pèlerine avait passés dans la maison, se trouvant malade, une des duègnes vint nous appeler de sa part, ma femme et moi. Nous allâmes voir ce qu'elle voulait, et alors, les portes fermées, mais devant ses femmes; et les larmes aux yeux, elle nous dit, je crois, ces propres paroles :
c Mes bons seigneurs, le ciel m'est témoin que je me trouve sans ma faute dans la pénible et critique situation dont je vais vous faire part. Je suis enceinte, et si près de l'enfante-
ment, que déjà je ressens les premières douleurs. Aucun des domestiques qui m'accon\pagnent ne connaît mon malheur et mon besoin pressant. Quant à mes femmes , je n'ai ni pu ni Youlu les leur caclier. Pour fuir les regards malicieux des gens de mon pays, et pour que l'heure actuelle ne m'y surprît pas, j'ai fait vœu d'aller à Notre-Dame de Guadalupe. C'est elle qui a permis, sans doute, que l'accouchement se fit dans votre maison. A tous il appartient maintenant de m'aider et de me secourir avec la discrétion que mérite celle qui remet son honneur entre vos mains. Si la récompense de la grâce que TOUS me ferez, car c'est ainsi que je veux la nommer, ne répond point à la grandeur du bienfait que j'attends, elle suffira du moins à faire connaître l'étendue de ma reconnaissance ; et je veux que ces deux cents écus d'or, que renferme cette bourse, vous donnent une marque de ma bonne volonté.» Prenant alors sous l'oreiller du lit une bourse en point d'or et de soie verte, elle la mit dans les mains de ma femme, laquelle, comme une niaise et sans regarder ce qu'elle faisait, car elle écoutait, tout étonnée, la pèlerine, prit la bourse sans lui répondre un mot de remercîment et de politesse. Je me rappelle lui avoir dit que rien de tout cela n'était nécessaire, et que nous n'étions pas des gens qui fissions le bien plutôt par intérêt que par charité, quand l'occasion s'en présentait. Elle poursuivit dors : c II faut, mes amis, que vous cherchiez vite, et bien vite, un endroit où porter l'enfant que je mettrai au monde, en voyant aussi quels mensonges on peut dire à la personne à qui vous le confierez. Ce sera, quant à présent, dans la ville; mais je veux que plus tard on mène cet enfant dans un village. Pour ce qu'il faudra faire ensuke, si Dieu daigne m'éclairer et me faire accomplir mon vœu, vous le saurez à mon retour de Guadalupe ; le temps m'aura permis de réfléchir et de choisir ce qui me sera le plus convenable. D'une sage-femme, je n'ai ni besoin ni envie; d'autres accouchements plus honorables que j'ai eus m'assurent qu'avec la seule aide de ces femmes je surmonterai les embarras de celui-ci, et j^éviterai ainsi de donner un témoin de plus à ma triste aventure. > £n finissant de parler, la désolée pèlerine commença à répandre des larmes abondantes; ma femme, un peu revenue de son saisissement, essaya de la calmer par les bonnes raisons qu'elle lui adressa.
c Finalement , je sortis aussitôt pour chercher où porter l'enfant qui naîtrait, à quelque heure que ce fût ; puis, entre
minuit et une heure de cette même nuit, lorsque Jbous les gens de la maison étaient plongés dans le sommeil, la bonne dame mit au jour une fille, la plus belle qu'eussent encore vue mes yeux, et qui est celle-là même que Totre Grâce vient de voir ^ rinstant. La mère ne poussa pas une plainte pendant Tenfan* tement, et la fille naquit sans pleurer ; tout le monde gardait un meryeilleux silence , tel qu'il convenait pour le secret de cet étrange événement. La dame resta encore six jours au lit, et chaque jour le médecin venait la visiter. Mais elle ne lui avait pas déclaré d'où procédait sa maladie , et jamais elle no prit les remèdes qui lui furent ordonnés, voulant seulement tromper ses domestiques par les visites du médecin. C'est ce qu'elle me dit elle-même, lorsqu'elle se vit hors de danger, et, huit jours après , elle se leva avec la même enflure, ou du moins une pareille à celle qu'elle avait en se mettant au lit. Elle accomplit son pèlerinage, et revint au bout de vingt jours presque entièrement guérie, parce qu'elle diminuait peu à peu l'artifice qui, depuis ses couches, la faisait paraître hydropique. Quand elle revint , l'enfant avait été mis en nourrice , par mes soins , et sous le nom de ma nièce , dans un village à deux lieues d'ici. Au baptême , on lui donna le prénom de Costanza, parce qu'ainsi l'avait ordonné sa mère, laquelle, contente de ce que j'avais fait, me donna, au moment de partir, une chaîne en or que j'ai conservée jusqu'à présent. Elle en ôta six tronçons, qu'apporterait, dit-elle, la personne qui viendrait chercher l'enfant. Elle découpa aussi une feuille de parchemin blanc en dents de loup , comme si l'on croisait les mains et qu'on écrivit quelque chose sur les doigts, de façon que,4es doigts étant croisés, on pût lire, et que, les mains étant séparées, la phrase fût inintelligible , puisque les lettres seraient séparées aussi ; je veux dire que l'une des deux moitiés du parchemin doit donner le sens à l'autre» qu'en les réunissant on peut lire les paroles écrites , et' qu'en les séparant cela devient impossible, à moins de deviner la moitié manquante. Presque toute la chaîne resta en mon. pouvoir, et j'ai jusqu'à présent conservé ces divers objets, bien qu'elle m'eût dit que, dans le cours de deux ans, elle enverrait prendre sa fille, qu'elle me chargea d'élever, non suivant sa naissance, mais comme on a accoutumé d'élever une paysanne. Elle me chargea également, si, par quelque événement imprévu, elle ne pouvait envoyer chercher sa fille avant ce terme , de ne jamais lui dire , bien qu'elle grandît et prît de l'intelligence,
de quelle manière elle était venue au mondes La dame me demanda enfin de Texcuser si elle ne me disait ni son nom^ ni sa qualité , ajoutant -qu'elle réservait ces confidences pour une occasion plus importante. Enfin, après m'avoir donné quatre cents autres écus d'or, après avoir embrassé ma femme avec des larmes d'attendrissement, elle partit , nous laissant dans l'admiration de son esprit, de sa beauté, de son courage et de sa prudence. Gostanza fut élevée deux ans dans le village ; ensuite je la ramenai chez moi, et toujours je l'ai gardée en habit de paysanne , comme sa mère me l'avait recommandé. Voilà quinze ans, un mois et quatre jours , que j'attends qu'on vienne la chercher, et tant de retard m'a enlevé l'espérance de voir enfin cette venue. Si, dans l'année où nous sommes , personne ne se présente, je suis résolu à l'adopter pour fille et à lui laisser tout mon bien, qui vaut, Dieu soit béni I plus de six mille ducats.
c n me reste maintenant, seigneur corrégidor, à dire à Votre Grâce, s'il est possible que j'en vienne à bout, toutes les qualités et toutes les vertus de notre petite Gostanza. D'abord, et c'est le principal , elle est très-dévote à Notre-Dame ; elle se confesse et communie chaque mois ; elle sait lire et écrire ; aucune femme à Tolède ne fait mieux le réseau; elle chante au chœur comme un ange ; quant à être honnête, personne ne l'égale, et quant à être belle , Votre Grâce vient de la voir. Le seigneur don Pedro, fils de Votre Grâce, ne lui a parlé de sa vie : il est vrai que, de temps en temps, il lui donne quelques sérénades ; mais elle ne les écoute point. Bien des seigneurs^ et des plus titrés, sont descendus dans cette auberge, et, pour se' rassasier dé la voir, ont suspendu plusieurs jours leur voyage. Mais je sais bien qu'aucun d'eux ne pourra se flatter avec vérité qu'elle lui ait donné l'occasion de se faire dire une parole , seule pu en compagnie. Telle est , seigneur , la véritable histoire de l'illustre écureuse, qui n'écure pas; je vous l'ai dite en toute sincérité. )»
L'hôtelier se tut, et le corrégidor resta fort longtemps sans lui adresser un mot, tant il était surpris de l'aventure que cet homme lui avait contée. Enfin , il lui dit d'apporter la chaîne et le parchemin, qu'il voulait les voir. L'hôtelier alla les chercher sur-le-champ, et, quand il les eut apportés, le corrégidor vit qu'il avait dit vrai. La chaîne était formée de plusieurs tronçons et admirablement travaillée ; sur le parchemin étaient écrites , l'une auprès de l'autre, et séparées par
les intervalles que devait remplir l'autre moitié , les* lettres suivantes : c, c, e, t, e, i, n, v, r, f, 6, e. En lisant ces lettres, le corrégidor vit qu'il était nécessaire qu'elles fussent réunies à celles de l'autre moitié du parchemin pour qu'on pût entendre ce qu'elles voulaient dire. Il trouva fort ingénieux ce moyen de reconnaissance, et jugea très-riche la dame pèlerine qui avait laissé une telle chaîne en présent à l'hôtelier. Quoique ayant le projet de tirer de cette auberge la charmante jeune fille dès qu'il aurait choisi un couvent où la conduire, il se contenta d'emporter pour lors le parchemin; mais il chargea l'hôtelier, si jamais on venait chercher Costanza , de l'en avertir, et de lui faire connaître quelle était la personne qui venait la réclamer, avant de remettre à cette personne la chaîne qu'il laissait entre ses mains. Gela fait, il partit, aussi émerveillé de ce récit et de l'histoire de l'illustre écureuse que de son incomparable beauté. Tout le temps que passa l'hôte avec le corrégidor, et celui pendant lequel Costanza fut enfermée près d'eux quand ils l'eurent appelée, Tomas demeura oomme hors de lui, l'âme combattue de mille pensées diverses, «ans qu'il pût en rencontrer une de son goût. Mais, lorsqu'il vit que le corrégidor s'en allait et que Costanza restait à la maison, son esprit se ranima, et son sang, qui semblait arrêté, reprit elifin son cours. Il n'osa pas toutefois demander à l'hôtelier ce que voulait le corrégidor, et l'hôtelier ne le dit à personne, si ce n'est à sa femme, à qui cela fit aussi recouvrer les sens et rendre grâce à Dieu qui l'avait délivrée d'une si grande alarme.
Le lendemain, à une heure de l'après-midi, on vit entrer dans l'auberge, avec quatre hommes à cheval, deux vieux gentilshommes de vénérable aspect; un des valets de pied qui les suivaient demanda d'abord si c'était l'auberge du Sevillano^ et, après la réponse affirmative qu'il reçut, tous entrèrent dans la cour du logis. Les quatre cavaliers mirent pied à terre et allèrent tenir Tétrier aux deux vieillards , d'où l'on connut que ces derniers étaient les seigneurs de tous les autres. Costanza sortit de la maison avec sa gentillesse, sa grâce accoutumée , pour voir les nouveaux hôtes, et, dès que l'un des vieillards l'eut aperçue , il dit à l'autre : c Je crois , seigneur don Juan , que nous avons trouvé tout ce que nous venions chercher ici. c Tomas, qui accourut pour donner la ration aux montures, reconnut à l'instant deux valets de son père , et presque aussitôt son père lui-même, ainsi que celui de Garriazo : c'é-
taient les deux vieillards à qui tous les autres portaient respect. Étonné d'abord de leur arrivée, il imagina qu'ils allaient sans doute chercher aux Madragues Garriazo et lui, ayant p^ être avertis que c'était là et non en Flandre qu'on les trou« veraît. Mais il n'osa pas se faire connattre en un tel équipage; au contraire, et à tout risque, il passa devant eux, la main sur le visage, et alla trouver Gostanza. Un heureux hasard permit qu'il la rencontrât seule; aussitôt, se hâtant et d'une voix troublée, dans la crainte qu'elle ne le laissât point
Earler : < Gostanza , lui dit-il, l'un de ces deux vieux gentilsommes qui viennent d'arriver à présent est mon père ; c'est celui que tu entendras nommer don Juan de Avendano. Informe-toi près de ses gens s'il n'a pas un fils appelé don Tomas de Avenda&o ; je suis ce Ûls. De là tu poufras t'assurer aisément que je t'ai dit la vérité en ce qui touche la qualité de ma personne, et que je te la dirai de même en ce qui touche les promesses que je t'ai faites. Maintenant, reste avec Dieu ; car, jusqu'à ce qu'ils soient partis, je ne pense pas rentrer en cette maison. » Gostanza ne répondit rien, et Tomas, d'ailleurs, n'attendit pas qu'elle lui répondît; retournant sur ses pas, le visage caché, comme il était venu, il alla raconter à Garriazo comment leurs pères venaient d'arriver dans l'auberge. L'hôtelier appela Tomas pour qu'il vînt donner de l'orge ; mais, le valet ne paraissant point, le maître la donna lui-même. Alors un des deux vieillards prit à part une des deux servantes galiciennes, et lui demanda comment s'appelait cette belle jeune fille qu'ils avaient vue^ et si elle était fille ou parente de l'hôte ou de l'hôtesse : c La petite fille s'appelle Gostanza, répondit la Galicienne; elle n'est pas plus parente de l'hôte que de l'hôtesse, et je ne sais qui elle est. Tout ce que je puis dire, c'est que (la peste l'étouffé I ), je ne sais ce qu'elle a , mais à aucune de nous autres servantes, qui sommes en cette maison, elle ne laisse placer son mot; et pourtant, en vérité, nous avons les t(aiU de nos visages comme Dieu nous les a posés. Il n'arrive pas un voyageur qu'il ne demande aussitôt : c Où est la belle?- » et qui ne dise : c Elle est jolie ; elle a bon air; par ma foi, elle n'est pas mal; mauvaise affaire pour les plus huppées ; que la Fortune ne m'en envoie pas de plus Ijaide ; » tandis qu'à nous personne ne dit seulement : c Que faites-vons là, diables, ou femmes, ou ce que vous êtest — A ce compte, reprit le gentilhomme , cette jeune fille doit se laisser courtiser et ehiffonner par les hôtes? -^ Oui-da, rrfpHqua la Gali-
cienne, tenez-lui voir le pied à la ferrure; elle. est joliment faite pour ça, Venfant! Pardieu, seigneur, si elle Yodait seu» lement se laisser regarder, elle nagerait dans Tor; mais elle est plus revôche qu'un hérisson. C'est une sainte nitouche, ça se nourrit d'at;a Maria; c'est toute la journée à coudre ou à dire ses patenôtres, et ma maîtresse dit qu'elle a un cilice collé aux chairs. Je voudrais avoir un million de rente, le jour où elle fera des miracles. »
Ravi de ce qu'il venait d'entendre dire à la Galicienne, et sans attendre qu'on lui ôtât ses éperons , le gentilhomme ap« pela l'hôtelier ; puis, le prenant a part dans une salle, il lui dît : c Je viens, seigneur hôte, vous enlever un bijou qui m'ap« partient, et qui est depuis quelques années en votre pouvoir^ Pour vous l'enlever, je vous apporte mille écus d'or, et ces tronçons de chaîne et ce parchemin. » Cela dit, il tira de sa poche les six anneaux de la chaîne qu'avait Thôtelier, lequel reconnut aussi le parchemin, et s'écria , tout joyeux de l'offre des mille écus : c Seigneur, le bijou que vous voulez me reprendre est dans cette maison ; mais ce qui n'y est plus, ce sont la chaîne et le parchemin avec lesquels doit se faire l'épreuve de la vérité que Votre Grâce cherche à découvrir, & ce que j'imagine. Je vous supplie donc de prendre patience, car je reviens à l'instant. » Aussitôt l'hôtelier alla prévenir le corrégidor de ce qui se passait, et lui conter comment deux gentilshommes étaient arrivés à son auberge , venant chercher Gostanza. Le corrégidor achevait de dîner; dans le désir qu'il avait de voir la un de cette histoire, il monta sur-le-champ à cheval, et se rendit à l'auberge du Sevillano, portant avec lui le parche» min et l'échantillon.
A peine eut-il apergu les deut gentilshommes que , les bras ouverts , il courut embrasser l'un d'eux en disant : c £h 1 bon Dieu, quelle heureuse venue, seigneur don Juan de AvendaîLo, mon cousin et seigneur I » Le gentilhomme l'embrassa de même et répondit : a: Sans doute, seigneur cousin, ma venue sera heureuse, puisque je vous vois, et avec la bonne santé que je vous souhaite toujours, Embrassez, cousin, embrassez ce gentilhomme, c'est le seigneur don Diego de Carriazo , mon intime ami. — Je connais déjà le seigneur don Diego, répliqua le corrégidor, et suis son humble serviteur. > Après que ceux-ci se furent embrassés et eurent échangé d'affectueuses politesses, ils entrèrent tou^ trois dans une salle où ils restèrent seuls avec l'hôte , lequel s'était muni de la chaîne et leur dit : < Le
seigneur corrégidor sait déjà ce que vient faire Votre Grâce, seigneur don Diego de Catriazo. Que Votre Grâce présente donc les tronçons qui manquent à cette chatne , puis le seigneur corrégidor présentera le parchemin qui est en son pouvoir, et nous ferons réprouve que j'attends depuis tant d'années. — En ce cas , répondit don Diego , il devient inutile que je rende compte encore une fois au seigneur corrégidor de l'objet de notre arrivée en ce pays, puisque par vous , seigneur hôte, il en est instruit déjà. — J'en sais de lui quelque chose, reprit le corrégidor, mais il me reste beaucoup à savoir. Quant au parchemin, le voici. » Don Diego présenta le sien, et, réunissant les deux moitiés , on en fit une feuille complète. Aux lettres que portait celui de l'hôte , qui étaient , comme on l'a dit, c, c, e, f, 6, t, n, v, r, t, &, e, répondaient celles-ci sur l'autre parchemin : e , t , s , I , « , ^ , 6 , ^ , t , a , ^ Toutes ensemble elles formaient ces mots : Ceci est le signe véritable. On rapprocha aussitôt les tronçons de la chatne, qui se rapportèrent également.
c Voilà qui est fait, dit le corrégidor; reste à savoir maintenant, si cela est possible, quels sont les parents de cette charmante enfant. — Le père, répondit don Diego, c'est moi qui le suis; la mère n'existe plus; il suffit de dire qu'elle fut d'une si haute naissance que j'aurais pu ôtre , sans déroger, son serviteur. Mais afin que , tout en cachant son nom, sa renommée ne soit pas obscurcie , et qu'on ne l'accuse point de ce qui semble, de sa part, erreur manifeste et faute reconnue, il faut savoir que la mère de cette enfant, étant veuve d'un illustre gentilhomme , se retira dans un de ses villages, et là, dans la retraite et l'honnêteté la plus grande , elle passait une vie paisible au milieu de ses gens et de ses vassaux. Le sort ordonna qu'un jour, étant à la chasse sur les confins de ses propriétés, je voulus lui rendre visite. Il était l'heure delà sieste quand j'arrivai à son alcazar', car c'est ainsi qu'on peut appeler la grande maison qu'elle habitait. Je laissai mon cheval aux mains de mon domestique, puis je montai, sans rencontrer personne, jusqu'à la chambre où elle faisait la sieste, couchée sur une estrade noire. Elle était extrêmement belle ; le silence, la solitude, l'occasion, éveillèrent en moi un désir plus audacieux qu'honnête, et, sans m'arrêter à de sages réflexions, je fermai la porte derrière moi , je m'approchai d'elle, je l'éveillai , et la
1 . Mot arabe {al-kasr), conservé dans Tetpagnol » et qui yent dire palais.
tenant fortement pressée dans mes bras, je lui dis : c Que Votre Grâce, madame, ne s'avise pas de crier; les cris que vous feriez publieraient votre déshonneur. Personne ne m*a vu entrer dans cet appartement : car le sort, qui m'offre le bonheur de vous posséder, a versé le sommeil sur tous vos gens. Quand même ils accourraient à votre voix , ils ne pourraient que m'ôter la vie; ce serait dans vos bras mêmes, et ma mort ne vous rendrait pas votre réputation perdue. > Finalement, je la possédai malgré elle , et seulement par violence. Fatiguée et troublée, elle ne put ou ne voulut pas m'adresser une parole, .et moi, la laissant presque inanimée, je revins sur mes pas pour sortir par où j'étais entré, et je gagnai le village d'un de mes amis, qui était à deux lieues du sien. Cette dame changea de résidence, et, sans que je l'eusse jamais revue ni que j'eusse tenté de la revoir, deux années se passèrent , au bout desquelles j'appris qu'elle était morte. Maintenant, il y a vingt jours environ qu'avec les plus pressantes instances, et en m'écrivant qu'il s'agissait d'une chose où il allait de ma satisfaction et de mon honneur, un majordome de cette dame m'envoya appeler. J'allai voir ce qu'il me voulait, bien éloigné de deviner ce qu'il avait à me dire. Je le trouvai à l'article de la mort, et, pour abréger ce récit, il me conta en peu de mots comment, à Tépoque où mourut sa maîtresse, elle lui avait révélé tout ce qui s'était passé entre elle et moi , comment elle était devenue enceinte des suites de cette violence , comment, pour cacher son état, elle était allée en pèlerinage à Notre-Dame de Guadalupe , et comment enfin elle était accouchée dans cette maison-ci d'une fille qui devait se nommer Gostanza. U me remit les marques avec lesquelles je la retrouverais , et' ce sont celles que vous avez vues , la chaîne et le parchemin. Il me remit également trente mille écus d'or, que sa maîtresse avait laissés pour marier sa fille. Il ajouta que, s'il ne m'avait pas livré cette somme à la mort de sa maltresse , ni déclaré alors ce qu'ell^ avait confié h son attachement et à sa discrétion , c'avait été par un calcul d'avarice et afin de pouvoir tirer parti de l'argent; maïs qu'étant près d'aller rendre ses comptes à Dieu, il voulait, pour la décharge de sa conscience, me remettre l'argent, et me faire connaître où et comment je pourrais retrouver ma fille. Je reçus la somme et les marques, et, dès que j'eus rendu compte de ces événements au seigneur don Juan de Avendano, nous prîmes ensemble la route de cette ville. »
Don Diego en était arrivé là de son récit, quand on enten« dit crier à haute voix, à la porte de la rue : « £hl eh ! dites à Tomas Pedro, le garçon à Torge, qu'on vient d'arrêter son ami TAsturien, et qu'il aille le retrouver à la prison. > A ces mots à*arréter et de prison, le corrégidor dit qu'on fît entrer le prisonnier et Talgnazil qui l'emmenait. On avertit Talguazll que le corrégidor, qui se trouvait là, lui ordonnait d'amener le prisonnier, ce qui fut fait aussitôt. L'Asturien parut avec les mâchoires toutes baignées de sang, et fort mal accoutré, mais fort bien empoigné par l'alguazil. Dès qu'il entra dans la salle, il reconnut son père et celui d'Avendano. Il se troubla, et pour n'être pas reconnu lui-même, faisant semblant d'essuyer avec un mouchoir le sang qui coulait de sa bouche, il se couvrit le visage. Le corrégidor demanda ce qu'avait fait ce garçon, pour qu'on l'amenât si maltraité. L'alguazil répondit que ce garçon était un porteur d'eau, à qui les polissons criaient dans les rues : c Apporte la queue, Asturien ; Astu* rien, apporte la queue ; « et il conta succinctement d'où venait qu'on lui demandait cette queue, ce qui fit beaucoup rire toute la compagnie. L'alguazil ajouta : c Ayant paru à la porte d'Alcantara, où. les polissons des rues le poursuivaient à outrance en lui demandant la queue,rA8turien est descendu de son âne, et tombant sur la troupe, il en à attrapé un, qu'il a laissé demi-mort sous les coups de bâton. Quand j'ai voulu l'arrêter, il a fait résistance, et c'est pour cela qu'il est si maltraité. » Le corrégidor ordonna qu'il se découvrit Je visage, et, comme il s'obstinait à vouloir le cacher, l'alguazil s'approcha et lui ôta le mouchoir des mains. A l'instant son père le reconnut, et s'écria plein d'émotion : c Mon fils don Diego, comment te trouves-tu en cet état? Quel équipage est-ce là? n'as-tu pas «ncore oublié tes escapades? » Garriazo plia les genoux et alla tomber aux pieds de son père , qui , les larmes aux yeux, le tint longtemps embrassé. Don Juan de Avendano, sachant que don Tomas, son fils, était parti avec don Diego, demanda de ses nouvelles à celui-ci, qui répondît que don Tomas de Avendano était le garçon qui distribuait l'prge et la paille dans cette auberge,
A cette réponse de l'Asturien, les assistants furent de plus belle saisis d'admiration, et le corrégidor ordonna à l'hôtelier de lui amener aussitôt le garçon à l'orge, c Je crois qu'il n'est pas à la maison, répliqua l'hôte ; mais je vais le chercher; » et il sortit à cet effet. Don Diego demanda alors à Carriazo
d*où Tenaient ces métamorphoses, et qui les avait poussés à se faire, lui porteur d'eau, et don Tomas valet d'auberge. Car* riazo répondit qu'il ne pouvait satisfaire à ces questions devant tant de monde, et qu'il répondrait en tête-à-tête. Toma9 Pedro avait été se cacher dans sa chambre, pour voir de là, sans être vu, ce que faisaient son père et celui de son ami. Il était fort inquiet de l'arrivée du corrégidor et du mouvement qu'on se donnait par toute la maison. Des gens ne manquèrent pas de dire à l'hôte en quel endroit il était caché. L'hôtelier monta, et plus de force que de gré le fit descendre. Encore Tomas n'y aurait-il pas consenti, si le corrégidor lui-môme ne se fût avancé dans la cour et ne l'eût appelé par son nom pour lui dire : « Que Votre Grâce descende, seigneur parent ; vous ne trouverez ici à vous attendre ni ours ni lions. * Tomas descendit, et les yeux baissés, humble, plein de soumission, il vint se mettre à genoux devant son père, qui l'embrassa avec une joie extrême, à la façon de celle que ressentit le père de l'Enfant prodigue en recouvrant son fils perdu. En ce moment arriva un carrosse du corrégidor, qui venait le chercher, car une si grande fête ne lui permettait pas de s'en retourner à cheval. Il fit appeler Gostanza, et l'ayant prise par la main, il la présenta à son père, en lui disant : c Recevez ce bijou, seigneur don Diego, et estimez-le pour le plus précieux qu'il vous soit possible de désirer; et vous, belle demoiselle, baisez la main à votre père, et rendez grâce à Dieu, qui, par un événement si honorable, vous- a- tirée, pour vous élever à une haute condition, de la bassesse de votre état, s Gostanza, qui ne savait et n'imaginait point ce qui venait de lui arriver, troublée, saisie et tremblante, ne sut faire autre chose que âe jeter aux pieds de son père, et, lui prenant les mains, elle se mit à les lui baiser tendrement, en les baignant des larmes abondantes qui coulaient de ses beaux yeux.
Pendant que cela se passait, le corrégidor avait vivement pressé son cousin don Juan pour que toute la compagnie le suivit à sa maison, et, bien que don Juan refusât d'ahord, les instances du corrégidor furent telles qu'il fallut céder. Ils entrèrent donc tous dans le carrosse. Mais, lorsque le corrégidor dit à Costanza de s'y placer aussi, le cœur manqua à la pauvre fille. Elle et l'hôtesse se jetèrent dans les bras l'une de l'autre, et commencèrent à sangloter si amèrement, que leur affliction déchirait l'âme à tous ceux qui en étaient témoins. L'hÔ- * tesse disait : c Gomment est-ce possible, fille de mon cœur ?tu
376 LILLUSTRE SERVANTE.
t'en vas et tu me laisses ? Ah 1 comment as-tu le courage d*a«bandonner cette mère qui t'a élevée avec tant d'amour? :» Gostanza pleurait, et lui répondait par d'aussi tendres expressions. Enfin le corrégidor, attendri, ordonna que l'hôtesse entrât aussi dans le carrosse et ne se séparât point de sa fille , puisque c'était une fille pour elle, jusqu'à son départ de Tolède. L'hôtesse et tous les autres se mirent donc dans le carrosse, et gagnèrent la maison du corrégidor, où ils furent bien accueillis par sa femme, qui était une dame de haute qualité. Ils s'assirent à une table somptueuse, et après le repas Garriazo raconta à son père comment, par amour pour Gostanza, don Tomas s'était mis au service dans cette auberge, ajoutant qu'il se sentait si vivement épris d'elle, que, sans avoir découvert qu'elle fût aussi noble qu'ette était, étant fille d'un tel père, il l'aurait épousée dans son état d'écureuse. La femme du corrégidor habilla aussitôt Gostanza avec les vêtements d'une fille qu'elle avait, de même âge et de même taille. Si Gostanza avait paru belle sous ses habits de paysanne, sous des habits de cour elle parut un objet céleste. Ge costume lui allait si bien qu'il faisait croire que, dès sa naissance, elle avait été dame, et s'était servie des plus riches vêtements que la mode autorise. Toutefois, parmi tant de gens joyeux, il ne put manquer de s'en trouver un triste : ce fut don Pedro, le fils du corrégidor, qui comprit aussitôt que Gostanza ne serait point à liti. Effectivement, le corrégidor convint avec don Diego de Garriazo et don Juan de Avendano que don Tomas épouserait Gostanza, à qui son père donnerait les trente mille écus que sa mère lui avait laissés. Ils convinrent aussi que le porteur d'eau, don Diego de Garriazo, se marierait avec la fille du corrégidor, et don Pedro, le fils du corrégidor, avec une fille de don Juan de Avendano, pour qui son père promettait d'obtenir une dispense de parenté.
De cette façon, ils se trouvèrent tous contents, joyeux et satisfaits. La nouvelle de ces mariages et de l'heureuse fortune de la servante illustre se répandit promptement par la ville, et une multitude de gens accouraient voir Gostanza dans son nouveau costume, sous lequel, comme on l'a dit, elle se montrait si parfaitement dame. On vit le garçon à l'orge, Pedro Tomas, changé en don Tomas de Avendano et vêtu en grand seigneur ; on remarqua aussi que Lope l'Asturien était devenu très-élégant cavalier depuis qu'il avait changé d'habit et laissé là l'âne et les paniers à cruches. Gependant, même au
milieu de sa magnificence, quand il passait dans la rue, il ne manquait pas de mauvais plaisants pour lui demander la queue* Ils restèrent tous un mois à Tolède, au bout duquel don Diego de Garriazo retourna à Burgos avec sa femme et son père, et Gostanza avec son mari don Tomas, accompagnés du fils du corrégidor, qui voulut aller rendre visite à sa parente, bientôt son épouse. L'hôtelier de Tauberge du S^villano se trouva riche avec les mille écus reçus en présent et la quantité de bijoux que Gostanza donna à sa maîtresse : car c'est de ce nom qu'elle appelait toujours celle qui l'avait élevée.
Gette histoire de l'illustre servante fournit aux poëtes du Tage doré l'occasion d'exercer leurs plumes à célébrer la beauté sans pareille çle Gostanza, laquelle vit encore en compagnie de son fidèle garçon d'auberge, aussi bien que Garriazo avec trois fils, qui, sans avoir pris les façons du père, sans se rappeler s'il y a des madragues au monde, sont tous aujourd'hui étudiants à Salamanque. Quant à leur père, à peine aperçoit-il quelque âne de porteur d'eau, que celui qu'il eut à Tolède lui revient en mémoire, et qu'il craint de voir un beau jour, quand il y pensera le moins, reparaître dans quelque satire, le : c Apporte la queue, Asturien; Asturien, apporte la queue. »
Par une nuit des plus chaudes de Tété, un vieil hidalgo ve* nait de se récréer sur les bords du fleuve, à Tolède, avec sa femme, un fils très-jeune, une fille de seize ans et une servante. La nuit était claire, bien qu'il fût onze heures, le chemin solitaire et leur marche lente, pour ne pas payer par U fatigue du retour les plaisirs qu'on prend à Tolède sur les rives du Tage ou dans la vallée. Comptant sur lu sécurité que promettent la justice active et les habitudes paisibles de la population de cette cité, le bon gentilhomme revenait avec sou honnête famille, bien éloigné de croire qu'il pût leur arriver aucun désastre. Mais, comme la plupart des malheurs viennent sans qu'on les prévoie, contre tout leur sentiment de confiance et de paix, ils en éprouvèrent un qui troubla leur divertissement du jour, et leur donna de quoi pleurer bien des années. Vingt-deux environ pouvait en avoir un jeune gentilhomme de cette ville, auquel la richesse, la haute naissance, les penchants vicieux, la trop grande indépendance et les mauvaises compagnies, faisaient faire des actions indignes de sa qualité, et donnaient une hardiesse qui le faisait passer pour impudent. Or, ce gentilhomme, dont, par égard, nous cachons quant à présent le vrai nom, pour lui donner celui de Rodolphe, descendait avec quatre autres de ses amis, tous jeunes, évaporés et insolents, la pente que montait l'hidalgo. Les deux escadrons se rencontrèrent , celui des brebis avec celui des loups, et, pleins d'une hardiesse grossière, Rodolphe et ses camarades, s'étant caché la figure, regardèrent effrontément sous le nez la mère, la fille et la servante. Le vieillard irrité leur reprocha en termes amers une telle audace ; eux répondirent par des grimaces et des quolibets , et , sans s'oublier davantage, passèrent leur chemin. Mais la grande beauté du visage qu'avait regardé Rodolphe (et c'était celui
de la fille de Thidalgo, qui s'appelait, à ce qu'on prétend, Léocadie, se fixa si bien dans sa mémoire, qu'elle subjugua sa volonté et éveilla chez lui le désir de posséder cette fille, en dépit de tous les inconvénients qui pouvaient en résulter. En un instant, il communiqua cette pensée à ses camarades ; en un autre instant, ceux-ci résolurent de retourner sur leurs pas et d'enlever la jeune personne pour faire plaisir à Rodolphe : car les riches qui se font prodigues trouvent toujours quelqu'un pour canoniser leurs sottises et appeler leurs vices des vertus. Aussi, concevoir ce mauvais dessein, le communiquer, l'approuver, se résoudre à enlever Léocadie, et l'enlever en effet, tout cela se fit presque à la fois.
Ils se mirent leurs mouchoirs sur le visage ; et , revenant sur leurs pas, l'épée à la main, ils eurent atteint bientôt ceux qui n'avaient point encore fini de rendre grâce à Dieu de ce qu'il les avait tirés des mains de ces impertinents. Rodolphe s'élança sur Léocadie, et, la prenant dans ses bras, se mit à fuir avec elle. La pauvre enfant n'eut pas la force de se défendre ; l'effroi lui ôta la voix pour se plaindre, et même la lumière des yeux : car, évanouie, sans connaissance, elle ne put voir ni qui l'emportait, ni où on l'emportait. Le père appela au secours, la mère poussa des sanglots, le petit frère pleura, la servante s'égratigna le visage ; mais les cris ne furent point entendus, les sanglots ni les pleurs n'excitèrent aucune compassion, et les égratignures ne servirent à rien, car tout cela se perdait par la solitude du lieu, le silence de la nuit et les entrailles sans pitié des malfaiteurs.
Finalement, les uns s'en allèrent tout joyeux, les autres restèrent désolés. Rodolphe arriva jusque chez lui sans nul encombre, et les parents de Léocadie regagnèrent leur maison pleins de douleur et de désespoir. Aveugles, puisqu'ils étaient privés des yeux de leur fille, qui étaient la lumière de leurs yeux ; solitaires, puisque Léocadie était leur douce et agréable société ; incertains s'il serait bon d'informer la justice de son malheur, et craignant d'être, en le publiant, le principal instrument de son déshonneur, ils se voyaient dans un grand besoin de faveur et d'appui, comme des hidalgos pauvres, et ne savaient de quoi se plaindre, si ce n'est de leur funeste étoile.
Rodolphe, cependant, usant de prudence et de ruse, avait emmené jusqu'en sa maison, jusqu'en sa chambre, Léocadie, à laquelle, bien qu'il se fClt aperçu qu'elle était évanouie quand
il remportait, il avait couvert les yeux avec un mouchoir, pour qu'elle ne vtt pas les rues par où il était passé, ni la maison et la chambre où elle se trouvait. Là, sans être vu de personne, parce qu'il avait un appartement séparé dans là maison de son père qui vivait encore, et qu'il en avait aussi la clef (grande imprudence des parents qui veulent tenir leurs enfants ranges), là, avant que Léocadie fût revenue de son évanouissement, Rodolphe avait assouvi son d^sir. Privé de la lumière de Tiiitelligence, il déroba dans Tobscurité le plus riche bijou de Léocadie. Gomme les péchés des sens ne tendent d'ordinaire pas plus loin que leur satisfaction brutale, Rodolphe aurait voulu se débarrasser sur-le-champ de Léocadie, et il lui vint à l'esprit de la mettre dans la rue, évanouie comme elle l'était. Mais, au moment d'exécuter ce dessein, il s'aperçut qu'elle reprenait connaissance. Elle disait : c Où est-ce que je suis, malheureuse ? Pourquoi cette obscurité? quelles ténèbres m'environnent? Suis- je dans les limbes de mon innocence , ou dans l'enfer de mes fautes? Jésus ! qui m'approche, qui me touche? Moi, dans un litl Moi, blessée 1 M'entends-tu, ma bonne mère? M'entends-tu, mon père chéri? Ahl malheur àmoil je vois bien que mes parents ne m'entendent plus, et que mes ennemis sont à mes côtés. Je serais trop heureuse que cette obscurité durât toujours, sans que mes yeux revissent jamais la lumière du monde, et que cet endroit où je suis, quel qu'il fût, servit de sépulture à mon honneur; car le déshonneur ignoré vaut mieux que l'honneur mis en doute par l'opinion des gens. Je me rappelle à présent (plût à Dieu que je ne m'en fusse jamais souvenue 1) que je marchais tout à l'heure en compagnie de mes parents ; je me rappelle qu'on m'a surprise, attaquée, entraînée ; j'imagine et je vois bien qu'il ne faut plus que je sois vue de personne. 0 toi, qui que tu sois, qui es ici près de moi (eu parlant ainsi elle serrait fortement les mains de Rodolphe), si ton âme est accessible à quelque espèce de prière, je t'en supplie,' puisque tu as triomphé de ma vertu, triomphe également de ma vie. Ote-lamoi sur-le-champ ; il ne faut pas la conserver quand on a perdu l'honneur. Regarde : la cruauté dont tu viens d'user à mon égard en m'outrageant s'effacera par la pitié dont tu feras preuve en me tuant, et tu seras tout à la fois cruel et compatissant. >
Ces propos de Léocadie jetèrent Rodolphe dans une grande confusion. Jeune et de peu d'expérience, il ne savait ni que
dire ni que faire. Son silence étonnait de plus en plus Léocadie, qui essayait de s'assurer avec les mains si Têtre qui se trouvait auprès d'elle était un fantôme, une ombre. Cependant, comme elle touchait un corps, et se rappelait la violence qu'on lui avait faite lorsqu'elle revenait avec ses parents, elle reconnaissait toute la réalité de son malheur. Dans cette pensée, elle rattacha le fil des propos qu''avaient interrompus ses sou* pirs et ses sanglots, a Audacieux jeune homme, lui dit*elle, car tes actions font assez voir que tu as peu d'âge, je te pardonùe l'offense que tu m'as faite, pourvu seulement que tu me promettes, que tu me jures, qu'ainsi que tu l'as cachée dans cette obscurité, tu la cacheras dans un perpétuel silencQ sans en rien dire à personne. Je te demande un bien faible dédommagement pour un si grand outrage ; mais, pour moi, c'est le plus grand que je puisse te demander, et que tu veuilles, toi, m'accorder. Prends garde que je n'ai jamais vu ton visage, et que je ne veux pas le voir : car, bien que me rappelant mon offense, je ne veux pas me rappeler mon offenseur, ni garder dans ma mémoire l'image de l'auteur de mes maux. C'est entre moi et le ciel que se passeront mes plaintes, et je ne veux pas les faire entendre au monde, qui ne juge pas des choses selon qu'elles arrivent, mais selon l'opinion qu'il s'en forme. Je ne sais comment je puis te dire ces vérités, qui ne s'apprennent d'ordinaire que par l'expérience d'une foule de cas et par le cours de longues années, tandis que mon âge n'atteint pas dix-sept ans ; ce qui me fait comprendre que la douleur peut aussi bien délier la langue que la lier aux affligés, lesquels exagèrent quelquefois leurs maux pour qu'on y croie, et d'autrefois les taisent, crainte de n'y pas trouver remède. De quelque manière que je fasse, que je parle ou me taise, j'espère te porter à mj9 croire ou à me soulager : car, à ne pas me croire, il y aurait ignorance ; à ne pas me soulager, impossibilité de trouver aucun soulagement. Je ne veux pas me désespérer, puisqu'il te coûtera peu de m'en donner un. Le voici : n'attends pas, n'espère pas que le temps calme jamais le juste courroux qui m'anime contre toi, et n'essaye point d'amasser les outrages. Moins tu abuseras de moi, puisque déjà tu en as abusé, et moins s'enflammeront tes coupables désirs. Suppose que tu m'as offensée par accident, sans réflexion. Moi, je supposerai que je ne suis pas venue au monde, ou que, si j'y suis venue, c'a été pour être malheureuse. Metsxxioi sur-le-champ dans la rue, ou du moins près de la cathé-
Sda LA FORCE DU SANG.
drale; de là, je saurai bien retourner à la maison. Mais tu me jureras aussi de ne pas me suivre, de ne pas connaître ma demeure, de ne pas me demander le nom de mes parents, ni le mien, ni celui d'aucune personne de ma famille, qui, si elle était au<si riche que noble, n'aurait pas souffert en moi un. si grand malheur. Réponds à cela; et, si tu crains que je ne te reconnaisse à la parole, sache qu'hormis mon père et mon confesseur, je n'ai parlé à nul homme en ma vie, et j'en ai peu eutendu parler au milieu de cette foule que je puisse reconnaître au son de voix. »
La réponse que fit Rodolphe aux discrets propos de la triste Léocadie fut de la serrer dans ses bras, en faisant mine de Youlo'ir donner un nouveau cours, pour lui, à sa passion, pour «ille, à son déshonneur. Au sentiment de cette violence, Léocadie, trouvant plus de forces que n'en promettait son jeune Âge, se défendit avec les, pieds, avec les mains, avec les dents, avec la parole : c Figure-toi bien, s'écria«t-elle, traître, homme dénaturé, que les dépouilles que tu as emportées de moi sont celles que tu ppuvais emporter d'un tronc d'arbre, d'une colonne inanimée, et qu'une telle victoire ne peut tourner qu'à ton infamie. Mais celle que tu prétends maintenant, tu ne l'obtiendras qu'avec ma mort. Ëvanouie, tu m'as foulée aux pieds ; mais, à présent que j'ai repris courage, tu pourras plutôt me tuer que me vaincre. Si maintenant, revenue à moi, je me rendais sans résistance à ton abominable passion, tu pourrais imaginer que je feignais d'être évanouie, quand tu as eu l'audace d'attenter à mon honneur. >
Finalement, Léocadie fit une résistance si vive, si opiniâtre, que les forces et les désirs de Rodolphe finirent par céder ; et, comme l'insolence dont il s'était rendu coupable n'avait d'autre origine qu'un transport libertin, duqu^el ne naît jamais le véritable et durable amour, au lieu du transport qui passe, reste, sinon le repentir, au moins une faible envie de persister. Rodolphe donc, découragé et refroidi, laissa Léocadie, sans lui dire un seul mot, dans son lit, où il l'avait déposée, et fermant la chambre, il alla retrouver ses camarades pour s'entendre avec eux sur ce qu'il devait faire. Léocadie s'aperçut qu'elle restait seule et enfermée, et, se levant du lit, elle parcourut tout l'appartement, tâtant les murailles avec les mains pour voir si, elle trouverait une porte par où sortir, ou une fenêtre par où se jeter. Elle rencontra la porte, mais bien fermée, puis une fenêtre qu'elle parvint à ouvrir, et par
où péaétra la lumière de la lune, si claire, que Léocadie put distinguer les couleurs des tentures damassées qui ornaient l'appartemenjt. Elle vit que le lit était doré, et d'une si riche parure y qu'il semblait plutôt la couche d'un prince que d'un simple gentilhomme. Elle compta les chaises et les bureaux; elle nota bien dans quelle partie se trouvait la porte, et, quoiqu'elle vit plusieurs tableaux pendus aux murailles, elle ne put point parvenir à discerner les peintures qu'ils renfermaient. La fenêtre était grande et garnie d'un fort grillage de fer ; elle donnait sur un jardin également clos d'un haut mur : obstacles qui empêchèrent Léocadie de se jeter, comme elle le voulait, dans la rue. Tout ce qu'elle vit, tout ce qu'elle remarqua de l'étendue et des riches ornements de cette chambre à coucher, lui fit comprendre que le maître d'un tel appartement devait être noble et riche, et non comme le premier gentilhomme venu, mais d'une façon peu commune. Sur un bureau qui était près de la fenêtre, elle vit un petit crucifix tout en argent, qu'elle prit et cacha dans la manche de sa robe, non par dévotion ni par vol, mais poussée d'un sage et adroit dessein. Cela fait, elle ferma la fenêtre, et revint se jeter sur le lit, pour y attendre quelle fin aurait le triste commencemei^t de son aventure.
Une demi-heure ne s'était pas encore écoulée, qu'elle entendit ouvrir la porte de la chambre, et qu'une personne s'approcha d'elle. Sans dire un mot, cette personne lui banda les yeux, la prit par le bras, l'emmena hors de la chambre, et referma la porte. C'était Rodolphe, qui, bien qu'il fût sorti pour chercher ses camarades, ne voulut pas les rencontrer, pensaut qu'il ne lui convenait pas de faire des témoins de ce qui lui était arrivé avec cette jeune fille. Au contraire, il résolut de leur dire que , repentant de cette mauvaise aotion, et touché de ses larmes, il l'avait laissée au milieu du chemin. Dans cçtte résolution, il se hâta de revenir pour mener Léocadie près de la cathédrale, comme elle le lui avait denaandé, avant que le jour parût et l'obligeât à la garder dans sa chambre jusqu'à la nuit suivante, temps pendant lequel il ne voulait pas essayer de nouveau ses forces, et craignait d'être découvert, il la conduisit jusqu'à la place qu'on appelle de YAyuntamienio, et là, d'une voix contrefaite, parlant une langue moitié portugaise et moitié castillane, il lui dit qu'elle pouvait sûrement gagner sa maison, car elle ne serait suivie de personne ; puis, avant qu'elle eût eu le temps de s'ôter le
bandeau des yeux, il s'était enfui de manière à ne pouvoir être YU.
Léocadie resta seule ; elle s'ôta le mouchoir des yeux, reconnut l'endroit où on l'avait laissée, regarda de toutes parts, ne vit personne; mais, dans la crainte qu'on ne la suivtt de loin, elle s'arrêtait à chaque pas, en se dirigeant vers sa demeure, qui n'était pas fort loin de là; et même, pour dérouter les espions, si par hasard on l'eût suivie, elle entra d'abord dans une maison qu'elle trouva ouverte. Un peu de temps après , elle gagna la sienne , où elle trouva ses parents accablés de douleur, ne s'étant point couchés et n'ayant pas même la pensée de prendre du repos. Quand ils la virent, ils coururent à elle les bras ouverts, et la reçurent avec les larmes aux yeux. Pleine de trouble et d'effroi, Léocadie prit ses parents à part, et leur rendit compte brièvement de sa déplorable aventure, de toutes les circonstances qui l'avaient accompagnée, ajoutant qu'elle ignorait tout à fait quel était son ravisseur, l'infâme qui l'avait déshonorée. Elle raconta tout ce qu'elle avait vu sur le théâtre où s'était jouée la tragédie de son infortune : la fenêtre, le grillage, le jardin, les bureaux, le lit, les tentures de^amas; puis, à la fin, elle leur montra le crucifix qu'elle avait apporté. Devant cette sainte image, les larmes coulèrent de nouveau; on fit des imprécations, on demanda vengeance, on souhaita de miraculeux châtiments. Léocadie reprit ensuite que, bien qu'elle ne désirât point connaître son offenseur, si ses parents trouvaient bon de le connaître, ils le pourraient au moyem de cette image, en faisant annoncer par les sacristains, dans les chaires de toutes les paroisses de la ville, que celui qui avait perdu ce crucifix le retrouverait au pouvoir du religieux qui serait désigné; qu'ainsi, en connaissant le maître de l'image, on connaîtrait la maison et même la personne de son ennemi. 9 Tu aurais bien fait, ma fille, répliqua le père, si la malignité générale ne s'opposait à ta discrète prévoyance. Il est clair qu'aujourd'hui on remarquera que ce crucifix manque dans l'appartement dont tu parles, et que son maître ne doutera pas que la personne qui s'y trouvait avec lui ne l'ait emporté ; mais s'il vient à savoir que cette image est entre les mains de quelque religieux, cela pourra plutôt servir à ce qu'il sache qui l'a remise au dépositaire, qu'à faire découvrir celui qui l'a perdue : car il pourrait se faire qu'un autre vînt la chercher, à qui le véritable maître en aurait donné les enseignes; en ce cas,
nous serions plus embarrassés, plus indécis que bien informés, quand bien même nous userions du même artifice que nous soupçonnons, en faisant remettre le crucifix au religieux par une tieroe personne. Ge que tu as à faire, ma fille, c'est de ' le garder et de te recommander à lui ; puisqu'il a été témoin de ta disgrâce, il permettra qu'il y ait un juge qui se charge de te rendre justice ; prends garde , ma fille , qu'une once de déshonneur public fait plus de mal que dix livres d'infamie secrète ; et, puisque tu peux vivre honorée en public aux yeux de Dieu, ne te chagrine point d'être déshonorée en secret à tes yeux. Le véritable déshonneur est dans le péché, et le véritable honneur dans la vertu; ce n'est que par la parole, par le désir ou par l'action qu'on offense Dieu , et , puisque tu ne l'as offensé ni en parole, ni en pensée, ni en action, tiens-toi pour honorable, et moi, je te tiendrai pour telle, sans te re-. garder jamais autrement que comme ton véritable père. »
Ge fut par ces sages et prudents propos que le père de Léocadiela consola, et sa mère, l'embrassant de nouveau, s'efforça de la consoler ^ttssi. La pauvre fille gémit, pleura, et se résigna, comme on dit, à se couvrir la tête, à vivre dans la retraite sous l'aile de ses parents, dans une condition honnête autant que pauvre.
Gependant Rodolphe, de retour chez lui , s'aperçut que le crucifix manquait. Il devina bien qui pouvait l'avoir emporté ; mais il ne s'en inquiéta guère , trop riche pour faire attention à cette perte. Ses parents ne lui en demandèrent pas compte davantage, lorsque , à trois jours de là , partant pour l'Italie , il fit remise à une camériste de sa mère de tout ce qu'il laissait dans son appartement. Il y avait longtemps que Rodolphe avait résolu de passer en Italie, et son père , qui avait voyagé dans cette contrée , lui persuadait d'y aller à son tour, disant que ce n'était pas assez d'être gentilhomme dans sa patrie , et qu'il fallait encore l'être dans les pays étrangers. Par ces rai-* sons et par d'autres , Rodolphe se soumit à la volonté de son père, qui lui donna de fortes lettres de crédit pour Barcelone, Gênes ^ Rome et Naples. Le jeune homme, avec deux de ses camarades, se mit aussitôt en route, alléché par ce qu'il avait ouï dire à plusieurs mihtaires de l'abondance des auberges de France et d'Italie, et de la liberté dont jouissent les Espagnols dans leurs logements. Il trouvait fort agréables à Toreille ces mots : Ecce H buonipolastri, pkùmi, presuto e salciciey et autres de, même espèce que les soldats se rappellent quand ils re«
Les Nouvelles de Cervantes. 17
3S6 tA FORCÉ bÛ SÀNÔ.
viennent de ces pays dans le nôtre , et qu'ils passent pat la ndisère et les incommodités des hôtelleries d'Espagne. Finalendetit il partit ; se souvenant aussi peu de son aventure avec Léocadie, que si elle ne lui fût jamais arfiVéô.
Léocadie, pehdàiit ce temps , passait chôz ses pkfentd Une vie aussi retirée que possible , sans sé laissei* toi): d'aticùne pBirsônne , craigtiaht que sa mésaventure ne se lût sûr son ffont. Mais, au bout de quel<tuès mois , elle Se vit obligée de faire pat force ce qu'elle avait feit jusque-là dé son jileiïl gré. Elle trit qu'il lui convenait dé vivre tout à fait tetiréé fet cachée, car elle se sentit enceinte : événement qui rftihenU dàUs ses yeux les larmes que le temps avait un peu SééhéeS , qui lui fit de nouveau frapper l'air de ses ëôupirs et de seé lla*^ ndentations , sans que toute la tendresse et la ràisoU de sa bonne mère pussent parvenir à la consoler. Le téthps Courût) amena le moment des couches , et , âvfec un si grand ifayStére qu'on n'osa pas môme sé fier à une sa*e-femmô, dont àa mère Usurpa l'emploi , elle ihit au monde uU petit gatçott, des plus beaux qui sé puissent imaginer. Avec autant de prudence et de mystère qu'il était né, on le porta à un village , bû il fut nourri et soigné quatre ans, au bout desquels, et Sous le nom de neveu, son grand-père le ramena chez lui , où il fut élevé , sinon dans la richesse, au moins dans la vertu. L'eUfant, au* quel on donna le nom de Luis , parce que c'était celui de son grand-père , était de beau visage , d'humeur douce , d'esprit éveillé , et, dans toutes les actions qu'il pouvait faire en cet âge si tendre, il montrait qu'il devait le jour à quelt^ue hoble père. Sa grâce, sa beauté, son esprit, touchèrent tellement le cœuf du vieillard et de sa femme , qu'ils finirent par tenir à bonheur le ihalheur de leur fille, puisqu'elle leur avait donné un tel petit-fils. Quand il passait dans la rue, des milliers de bénédictions pîeù Valent sur lui : les uns bénissaieht sa beauté, d'autres la mère qui l'avait mis au monde , ceux* cl le père qui l'avait engendré, ceux-là toute la famille qui TéleVait si bien. AU milieu des applaudissements de cent qui lé coiinàîssaient, et de ceux qui ne le connaissaient point, l'enfant jparvint à l'âge dé Sept ans; il savait déjà lire le latiti et Tespagnol , et il écrivait d'une main courante et bien ifôrmée : car l'intention de ses parents était û^ le faire savant et vertueux, puisqu'ils ne pouvâiettt le fàil* riche; comme sî la licîence et k vertu n'étaient pas les richesses sur qUi les voleurs n'oilt atHfctine prise, pas plus que ce qu'on appelle la fortune.
. Un jour, il arriya que l'enfant, allant porter une commission de sa grand'mère à* une de ses parentes , viht à passer par une rue où se faisait une course de cavaliers. Il se mit a regarder, et, pour prendre une meilleure place , il ti^aversà la rue au momeûi àh. il ne pouvait éviter d'être feiiversé par un cheval que son cavalier ne put retenir dans la fougue de sa course. Le cheval passa par-dessus l'enfant et le laissa comme mort, étendu par terre, et perdant beaucoup de sang d^une blessure à la tête. A peine cet accident venait-il d'arriver, qu'un vieux gentilhomme, qui était à regarder la course, se jeta de cheval avec une promptitude inouïe^ et bourut à l'enfant. ïl Pôta des bras d'un homme qui l'avait relevé, le prit dans les siens, et, sans se mettre en peine ni de ses cheveux blancs, ni de son rang, qui était très-élevé , il gagna à grands pas sa denieure, ordonnant ài^ses valets de le laisser, et d'aller chercher un chirurgien pour panser l*ehfànt. Plusieurs gentilshommes le suivirent, touchés du malheur d'iiil si bel enfant, car le bruit courut bien vite aue le petit garçon renversé était Luisito, neveu de tel gentilhomihe , désignant son grand-père. Ce bruit., passant dé bouche en bouche , arriva jusqu'aux oreilles de ses parents et de celle qu'on ne savait pas sa mère , lesquels , une fois qu'ils furent assurés de l'événement, hors d'eux-mêmes et comme des gens qui oni perdu l'esprit , sortirent à la recherche de leur bien-aimé. Le gentilhomme qui l'avait emporté était si connu et de si haute naissance, que bien des gens qu'ils rencontrèrent daûs la tue leur indiqu(^.rent sa maison ; ils y arrivèrent au moment où l'enfant était déjà entre les mains du chirurgien. Les maîtres de la maison, c'est-à-dire le gentilhomme et sa femme, prié'' rent ceux qu'ils pensèrent être les parents du petit garçon de ne point pleurer et de ne point élever la voix pour se plaindre^ puisque cela hé pourrait lui faire aucun bien. Le chirurgien , qui ^tait rènoinmé , après l'avoir pansé avec beaucoub de soin et 4'adreà6e , déclara que la blessure n'était |^àâ aussi mortelle qu'elle lui avait paru dès l'abord. Au milieu du pânsèment, Luis revint a lui, car il était resté juàque-là sails connaissance; il se réjouit en voyant son oncle, sa tante et sa cousine, lesquels lui demandèrent éh pleurant comment il se trouvait, c Bien portant, répohdit-il ; siilôîl que le corps et la tête me font grand mal. > Le médèclii ordbnnâ au'on ne lui parlât point, et qu^on le laissât repôseh bh obéit , et Son grànd-père commença à remercie^ )ô i^eigueulr de la maison
de la grande charité dont il avait usé envers son neveu, c Vous n'avez aucun remercîment à me faire , répondit le gentilhomme, car je dois vous apprendre qu'en voyant cet enfant tombé et foulé aux pieds, je crus voir le visage de mon propre -fils, que j'aime tendrement. C'est ce qui m*a décidé à te prendre dans mes bras et à l'apporter à cette maison, où il restera tant que durera sa convalescence , recevant tous les soins nécessaires et possibles. > La femme du gentilhomme, qui était une noble dame , tint le même langage et fit même de plus amples promesses.
Le grand-père et sa femme demeurèrent fort surpris d'une telle charité ; mais la jeune mère fut bien autrement surprise : car, ayant un peu calmé le trouble de son âme aux bonnes nouvelles du chirurgien , elle regarda attentivement la chambre où était son fils, et reconnut clairement, à mille indices, que c'était celle où avait fini son honneur et commencé son infortune. Bien que l'appartement ne fût plus orné des tentures de damas qu'il y avait alors, elle en reconnut toute la disposition ,' et vit la fenêtre grillée qui s'ouvrait sur le jardin. Comme cette fenêtre était fermée à cause du blessé, elle demanda si la vue n'en donnait pas sur quelque jardin, et on lui répondit que oui. Mais ce qui la frappa le plus, c'est que c'était le même lit, qu'elle regardait comme la tombe de son sépulcre. D'ailleurs, le même bureau, sur lequel était alors placée l'image du Christ qu'elle avait emportée, se trouvait à la même place. Une chose enfin acheva de convertir ses doutes en certitude, je veux dire les escaliers qu'il y avait de cette chambre à la rue, et qu'avec une prudence adroite elle avait eu soin de compter, lorsqu'on l'emmenait de l'appartement, les yeux bandés. Cette fois, en retournant chez elle, lorsqu'elle laissa son fils, elle les compta de nouveau, et en trouva le nombre parfaitement juste. Le rapprochement de ces divers indices ne lui laissa plus de doute sur l'exactitude de l'idée qu'ils avaient fait naître, et dont elle rendit un compte fidèle à sa mère. Celle-ci, en femme bien avisée, s'informa si le gentilhomme chez qui son petit-fils était alité, avait eu ou avait encore quelque fils. Elle découvrit que le jeune homme auquel nous donnons le nom de Rodolphe était son fils effectivement, et qu'il se trouvait en Italie; mais en mesurant le temps écoulé depuis qu'il avait, à ce qu'on lui dit, quitté l'Espagne, elle trouva précisément les sept ans qui formaient l'âge de son petit-fils. Elle informa
son mari de tout cela, et tous deux, ainsi que leur fille, résolurent d'attendre d'abord ce que Dieu ferait du blessé. Au bout de quinze jours, l'enfant était hors de danger, et il se le^a au bout d'un mois. Pendant tout ce temps , il fut visité chaque jour par sa mère et sa grand'mère, et choyé par les maîtres de la maison comme s'il eût été leur propre enfaiit. Quelquefois, en causant avec Léocadîe , doîia Estefania (ainsi s'appelait la femme du gentilhomme) lui disait que cet enfant ressemblait jtellement à son fils, qui était en Italie, qu'elle fie le regardait pas une seule fois sans qu'elle crût avoir ce fils devant les yeux.
De ce propos souvent répété, Léocadie prit occasion, Un jour qu'elle se trouvait seule avec la dame, de lui dire ce qu'elle avait résolu, d'accord avec ses parents. Ce fut à peu près en ces termes qu'elle lui parla : c Le jour, madame, où mes parents apprirent tout à coup que leur neveu était grièvement blessé, ils crurent que le ciel leur était fermé et que le monde entier s'était écroulé sur eux ; ils pensèrent avoir perdu la lumière de leurs yeux et le bâton de leur vieillesse, en perdant ce neveu qu'ils aiment d'un amour si passionné , . qu'il surpasse de beaucoup celui qu'ont pour leurs enfants la plupart des pères. Mais, comme on a coutume de dire que, quand Dieu donne la plaie , il donne la médecine , l'enfant a trouvé la sienne dans cette maison, et moi j'y ai trouvé l'impression de certains souvenirs que je n'oublierai jamais tant que ma vie durera. Je suis noble, madame, car mes parents le sont, et tous mes ancêtres l'ont été, lesquels , dans la médiocrité des biens de la fortune, ont toujours dignement soutenu leur honneur, en quelques lieux qu'ils aient vécu. » Surprise à ces propos, dona Estefania écoutait Léocadie et ne pouvait croire, bien qu'elle le vit, que tant de sens et d'aplomb pût s'allier à un âge si tendre, car elle ne lui donnait pas plus de vingt ans. Sans lui répliquer un mot, sans l'interrompre, elle attendit que la jeune femme eût achevé tout ce qu'elle voulut lui dire, ce qui n'était autre chose que de lui conter l'attentat de son . fils et son propre déshonneur, comment, elle fut enlevée, coipment on lui banda les yeux, comment on l'amena dans cette chambre, et à quelles enseignes elle avait reconnu que c'était bien la même qu'elle soupçonnait. Pour dernière preuve, elle tira de son sein le crucifix qu'elle avait emporté. « 0 toi, Seigneur, lui dit>elle, qui fus témoin de la violence qu'on m'a faite, sois juge de la répara-
fipn qu'on doit me faire. Je t'ai pris sur ce bureau, dans Iç d^sçein de te rappeler çans cesse mon injure, non pour t'en ^fiipand^r yengeaAce, ce n'est pas ce que je sollicite, maîç pour te prier ^e m'enypyer quelque consolation qui m'aide à porter mon malheur en patience. Cet enfant , madame., sur qui vous ayez ^PHisé les trésors de votre chanté , est véritablement votre petit*-fils. C'a été par la permission du ciel qu'iju cheval l'a renversé, pour qu'on l'apporte à votre maison, et que j'y trouve moi, comme j'espère l'y trouver, sinon le remède qui conviendrait le mieux à mon infortune, au mpins un moyen de la supporter. » En achevant ces mots , et serrant le crucifix contre sa poitrine, elle tomba évanouie dans les bras d'Estefania. Celle-ci, comme femme de sang noble, chez qui la compassion et la miséricorde sont aussi naturelles 0[ue la durpté chez l'homme , eut à peine vu Vévanouissement de Léocadie, qu'elle colla spn visage au sien, l'inondant de tan^ de larmes qu'il né fut p^s besoin de jeter d'autre eau h la figpre de Léocadie pour qu'elle reprtt connaissance.
Tandis qu'elles étaient toutes deux en cet état, le gentilhomme, mari d'Estefania, vint à entrer, tenant le petit Luisito par la main. Quand il vit les pleurs de sa femme et Tévanouissement de Léocadie, il demanda en toute hâte qu'on lui eu dtt la causé. L'enfaht embrassait sa mèrej comme sa cousine, et sa grand'mère, comme sa bienfaitrioe, et leur demandait aussi ce qu'elles avaient à pleurer, c II y a de grandes choses à, vous dire, seigneui^, répondit Estefania k son mari, qui seront résumées en vous disant de bien vous persuader que cette femme évanouie est voire allé , et cet en'fant votre petit-fils. La vérité que je vous dis, c'est cette jeune fille q^i me l'a dite , et ce qui la confirme , c'est le visage de cet enfant , dans lequel nous avons vu tous deui celui dé notre fils. — Si vous ne vous expliquez pas davan<« is^ge, madame, répliqua le gentilhomme , je ne vous entends point. »
£n ce momei^t, Léocadie revint à elle, et tenant toujours le crucifix embrassé, elle semblait vouloir se fondre en pleurs, ce qui tenait le gentilhomme dans une extrême perplexité, de laquelle \l ne sortit que lorsque sa femme lui eut conté ce qu'elle ay^it appris elle-même de Léocadie. Lui, par une divine permission du ciel, fut aussitôt convaincu, comme si de nombreux et véridiques témoins lui eussent donné'd'irrécusa-
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ble« preuves. Il aonsola et embrassa LéoQadU, il couvrit son petit-fils de baisers, et, le jour même, sa femme et lui d^ pôcbdrent un courrier à Naples pour informer $on fils qu'il «ût à revenir sur-le-champ , parce qu'ils avaiept arrêté son mariage avec une femme d'une incomparable beauté , et qui lui convenait sous tous les rapports. Ils ne permirent plu9 que l4éocadie et eon fils retournassent chez leurs patents, lesquels, ravis de l'heureux succès de la démarche de leur fille, fiU rendaient à Dieu des grâces infinies.
Le courrier arriva à Naples, et Rodolphe, empressé de poa^ séder une aussi belle femme que son père lui peignait être sa fiancée , partit deux jours après avoir reçu la lettre. Il profita de l'occasion que lui offraient quatre galères prêtes à revenir en Bspagne, et s'y embarqua avec les deux camarades qui ne Ta* valent point encore quitté. Une heureuse traversée le con* duisit en douze jours à Barcelone , et 4e là, en sept jours, il se rendit par la poste à Tolède. Il entra ches sop père avec une si bonne mine, et dahs une si belle tenue, que Ua estrê* mes de la galanterie et de la bonne grâce semblaient ae réunir en lui. Ses parents se réjouirent de la bienvenue et de la belle santé de leur fils ; Léocadie «e troubla, elle qui le regardait d'un endroit caché , pour ne pas contrevenir au plan de coUf^ duite qu'avait tracé doua Estefania. Les camarades de EodoU phe auraient voulu s'en aller aussitôt chacun chez soi ; maia Estefania ne voulut pas y consentir, parce qu'elle avait besoin d'eux pour son dessein. La nuit était proche quand Rodolphe approcha, et, tandis qu'on préparait le souper, Estefania prit à parties deux compagnons de son fils, croyant qu'ils seraient sans aucun doute deux des trois amis qui accompagnaient Ro^ dolphe, au dire de Léocadie, la nuit qu'elle fut enlevée. Elle les supplia très-instamment de lui dire s'ils se rappelaient que son fils eût enlevé une femme , telle nuit de telle anuée, ajoutant que la découverte de la vérité sur ce point intéressait l'honneur de toute sa famille ; enfin, elle sut les prier ayeo tant d'ardeur, et les assurer de telle façon que l'aveu de cet enlèvement ne pouvait leur causer aucun préjudice, qu'ils crurent devoir confesser qu'il était vrai qu'une nuit d'été, la même qui leur était indiquée , allant tous deux et u^ autre ami avec Rodolphe, ils avaient enlevé une jeune fille, et que Rodolphe l'avait entraînée, tandis qu'eux retenaient les gêna de sa famille qui voulaient appeler h son secours. Ils ajou*tèrent que, le lendemain, Rodolphe leur dit qu'il l'avait ame^
née josqu'en sa maison , et qae c'était là toat ce qu'ils pouvaient répondre à ce qui leur était demandé.
L'aveu des deux amis suffisait pour effacer tous les doutes qui pouvaient s'offrir en pareil cas. Aussi, Estefania se décida-t-elle à mener à fin son bienveillant projet. Voici comment elle s'j prit. Peu de temps avant qu'on se mtt à table pour souper, elle entra dans un appartement , seule avec Rodolphe, et lui mettant un portrait dans les mains : c Je veux, mon fils Rodolphe, lui dit>elle; te donner un excellent souper en te faisant voir ton épouse ; voici son portrait, parfaitement ressemblant. Mais je veux te faire observer que ce qui lui manque en beauté, elle le regagne en vertu; elle est noble, spirituelle et passablement riche. Puisque ton père et moi nous te l'avons choisie, sois bien assuré qu'elle est celle qui te convient. > Rodolphe régarda très- attentivement le portrait, et dit : c Si les peintres qui, d'habitude, sont prodigues de beauté pour les visages qu'ils peignent, ne l'ont pas été moins pour celui-là, je crois, en vérité, que l'original doit être la laideur même. En bonne foi, ma mère et maîtresse, s'il est juste et convenable que les fils obéissent à leurs parents en tout ce que ceux-ci leur commandent , il est encore plus convenable et plus juste que les parents donnent à leurs fils le parti qui soit le plus de leur goût, et, puisque le mariage est un nœud que la mort seule détache , il est bon que les deux lacets soient égaux et fabriqués de même fil. La vertu,' la noblesse, l'esprit, les biens de la fortune, peuvent assurément réjouir l'intelligence de celui qui les reçoit en partage avec son épouse. Mais que la laideur de celle-ci réjouisse les yeux de son époux, c'est ce qui me semble impossible ; je suis jeune , mais pourtant il ne m'échappe pas qu'avec le sacrement du mariage peut fort bien s'allier le juste et légitime plaisir dont jouissent les époux. Si ce plaisir manque, le mariage boite, et ne répond plus à la seconde intention qui le fait rechercher. Eh bien 1 penser qu'un visage laid, qu'on a devant les yeux à toute heure, dans la chambre, à table et au lit, peut donner du plaisir, c'est, je le répète, une chose impossible. Par votre vie, mabonne mère, donnez-moi une compagne qui me plaise et ne me répugne pas, afin que, sans gauchir à droite ou à gauche, également et dans le droit chemin, nous portions ensemble le joug où le ciel nous aura attachés. Si cette dame est noble, spirituelle et riche , comme le dit Votre 6rftce, elle ne manquera pas d'un époux qui soit d'autre humeur
que moi. Il y en a qui recherchent la noblesse, d^autresTesprit, d'autres Tardent et d'autres la beauté. C'est de ces derniers que je suis : car enfin, pour la noblesse, grâce au ciel, à mes ancêtres et à mes parents, j'en reçois assez par héritage ;' pour l'esprit, pourvu qu'une femme ne soit pas niaise, sotte et imbécile, il suffit qu'elle ne soit ni assez subtile pour faire la précieuse, ni assez béte pour n'être bonne à rien ; quant aux richesses, celles de mes parents ne me font pas craindre non plus de devenir jamais pauvre. C'est la beauté que je cherche , c'est elle que je veux , sans autre dot que l'honnêteté et les bonnes mœurs. Si mon épouse en est pourvue, je servirai Dieu de bonne grâce, et je donnerai à mes parents une heureuse vieillesse. >
La mère de Rodolphe fut enchantée de sa réponse, reconnaissant par là qu'il entrait parfaitement dans ses vues. Elle lui répliqua qu'elle ferait en sorte de le marier suivant son désir, et qu'il ne se mît pas en peine, puisqu'il était facile de rompre les arrangements de mariage faits avec la dame du portrait. Rodolphe l'en remercia cordialement , et , comme il était l'heure du souper, ils allèrent se mettre à table. Quand le père et la mère s'j furent assis , avec Rodolphe et ses deux camarades, Estefania s'écria négligemment : « Ah I pécheresse que je suis I comme je traite bien mon hôtesse ! courez vite , vous , dit-elle à un domestique, et allez dire à madame donaLéocadie que, sans écouter ses scrupules de bienséance, elle vienne faire honneur à cette table, puisque tous ceux qui s'y trouvent sont mes enfants et ses serviteurs. > Tout cela était un plan formé par elle, et Léocadie, de son côté, était bien avertie de ce qu'elle avait à faire.
Léocadie ne tarda pas longtemps à paraître et à donner tout à coup le plus bel échantillon d'elle-même que pût donner jamais la beauté naturelle et parée. Comme on était en hiver, elle était vêtue d'une longue robe de velours noir, parsemée de boutons d'or et de perles , avec la ceinture et le collier de diamants. Ses propres cheveux , qui étaient longs et châtains, lui servaient de parure de tête ; mais l'arrangement des tresses et des boucles , et l'éclat des diamants dont elles étaient entremêlées , éblouissaient les yeux qui les regardaient. Léocadie était d'une taille élégante et noble ; elle conduisait son fils par la main*, et devant elle marchaient deux caméristes qui l'éclairaiént avec deux bougies sur deux chandeliers d'argent. Tous les convives se levèrent pour s'incliner à son aspect.
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comme si c'eût été quelque être céleste qui leur apparaissait miraculeusement. Ils fur^t si frappés et restèrent si stupéfaits en ' la voyant , qu'aucun d'eux ne trouva un mot à lui dire, liéocadîe, avec une grâce charmante et des manières aflbbles, fit la révérence à tout le monde ; puis Estefania, l'ayant prisé par la main , la fit asseoir à côté d'elle, en face de Rodbfplie. L'enfant fut placé près de son grand-père. Rodolphe, qui re« gardait de pliis près l'incomparable beauté de Léocadle^* se disait tout bas : c Ah ! si celle que ma mère m^a choisie pour épouse avait la moitié des charmes de celle-ci, je me tiendrais pour le plus heureux des hommes. Sainte Vierge \ que vols-je là? est-ce, par hasard, quelque ange descendu sûr terre? » Tandis qu'il se parlait ainsi , l'image de la belle hôtesse allait peu à peu, en passant par ses yeux, prendre possession de son flme. Pour Léocadie, voyant également si près d'elle celui qu'elle aimait déjà plus que la prunelle de ses yeux qui le regardaient de temps en temps en cachette, elle coihmença, pendant qu^on servait le souper, à repasser dans son Imagination tout ce qui lui était arrivé avec Rodolphe. Elle sentit défaillir dans son âme l'espoir qu'EstelTanla lui avait donné dfe devenir son épouse , et, craignant que sa mauvaise étoile np répondit point aux promesses de cette bonne mère , elle consî. dérait avec ^effroi combien elle était près d'être heureuse ou malheureuse pour toujours. Cette réflexion fut si vive, et le combat de ses pensées si violent, aue son cq^ur se serra, qu'elle perdit couleur et se sentit couvrir d'une sueur froide ; enfin, iipe défaillance complète lui fit baisser la tète sur la poitrine d'Estefania, qui, la voyant ainsi, la reçut toute troublée dans ses bras. Tous les convives s'alarmèrent et, quittant la table accoururent lui porter secours, ^ais celui qui ipontra le plus de douleur et d'empressemei^t, ce iut kodolphe, qui, pour arriver plus vite, se heurta et tomba d'eux foi^. On avait beau ]a délacer et lui jeter de l'eau sur le visage, Léocadjè ne revenait point à elle ; au contraire, sa poitrine oppressée et son poul^, si faible qu'on ne le sentait point, donnaient des indices certains de sa mort, tellepient que les valets et les servantes delà maison , comme gens plus inconsidérés . se mirent à jeter les hauts cris, et à répandre qu'elle était morte. Ces amèrç^ nouvelles arrivèrent aux orpilles des parents de Léocadie, qu'Estefania tenait cachés pour une plus joveuse occasion. Rompant l'ordre qu'Estefania leur avait trace , eux , et le curé de la paroisse qui les accompagnait, se précipitèrent dans la salle.
La ourë s'approoka en bâie pour voir si la moribonde donnait quelques signes de repentir de ses péchés, afin de l'en absoadrei ^lais où il pensait trouver une personne évanouie, il en trouTi| deux , car I^odolphe était tombé le visage sur le sein de Léo^ eadie. Sa mare l'avait fait approeher d'elle, eomme d'une chose qui devait lui appartenir ; qiais quand elle vit qu'il était aussi sans connaissance, elle fut sur le point de la perdre également; et l'iiurait perdue , si elle né se fût aperçue que Rodolphe re^ venait à lui , tout honteux qu'on l'eût vu se livrer à un tel excès d'atteadrissement. Mais *a mère, comme si ell§ eût deviné ce qù'^roùvait son fils : c Ne rougis pas, paon fils, lui dit^lle, dps témoignages de douleur que tu as donhés ; mais rougis plutôt de ceux que tu ne donnerais pas en apprenant ce que JQ ne veux point te tenir plus longtemps secret, bien que je pen* Basse le laisser pour une conjoncture plus gaie. Sache dons, fils de mon âme, que cette daqie évanouie, que je tiens dao^ mes bras, est ta véritable épouse ; je l'appelle véritable, carton père et moi te l'avons choisie , et celle du portrait esï biusse. »
Ouand Rodolphe entendit cela, emporté parson ardent amouv^ et délivré par le nom d'époux de totis les obstacl0s que pouvait lui opposer la bienséance, il s'élança sur le visage de Léooadie, et, oôUant ses lèvres à celles de la mourante, il semblait atten* dre que son âme s'échappât pour la reeueillir dans la sienne. Mais enfin, lorsque les larmes de tout le monde s'augmentaient avec la compassion, et les lamentations avec la douleur, Jors* que le père et la mère de Léocadie s'arrachaient la barbe et les cheveux, lorsque les cris de son enfant perçaient le ciel, Léocadie reprit connaissanèe et, en revenant à elle, fit revenir le contentement et la joie , qui s'étaient enfuis du cœur de tous les assistants. Léocadie, se trouvant entre les bras de Rodolphe, voulait s'en débarrasser par une honnête violence. Mais il lui dit : c Non, madame , non ; il n'est pas bien que vous fassiez effort pour vous éloigner des bras de celui qui vous a dans l'ânie. 1 A ce propos, Léocadie acheva de recouvrer ses esprits, et Estèfania acheva de renoncer à son premier dessein. Bile dit au'curé de marier aussitôt son fils aveo Léocadie. Le prêtre obéit, car cette aventure étant arrivée dans un temps où il suffisait pour la validité du mariage de la volonté des contractants , rien ne l'empêchait de conclure la cérémonie des épousailles. Cela fait, qu'une autre jji^vw^ q«>an. {^»tre «spiit plus 4élipat quç le mien se charge de peindre mlégr^sfi poiversQUe 4e tous çeu^ nui
s'y trouvèrent présents : les caresses que les parente deLéocadie firent à Rodolphe ; les grAces qu'ils rendirent au ciel et aux parents de leur gendre ; les offres et les politesses mutuelles ; enfin, Tétonnement des camarades de Rodolphe, qui Tirent si brusquement, et la nuit même de son retour, faire une si belle noce, étonnement qui redoubla quand ils apprirent, en l'entendant raconter par Estefania en présence de tout le monde» que Léocadie était cette môme jeune fille que son fils avait enlevée en leur compagnie. Rodolphe ne fut pas moins surpris qu'eux, et, pour s'assurer davantage de cette vérité, il pria Léo* cadie de fournir quelque preuve qui lui donnAt la certitude d'une chose dont il ne doutait cependant pas , puisqu'il sup* posait que ses parents l'auraient bien vérifiée. Elle répondit : c Lorsque je revins à moi d'un autre évanouissement, je me trouvai dans vos bras, seigneur , et déshonorée ; mais je n'ai point à regretter ce malheur, puisqu'on sortant de l'évanouis* sèment que je viens d'avoir, je me suis de nouveau trouvée dans les bras du même homme qu'alors , mais ayant recouvré l'honneur. Si ce témoignage ne suffit pas, j'en appelle à celui de ce crucifix, que personne autre que moi n'a pu vous voler, s'il est vrai qu'au matin vous vous soyez aperçu qu'il maa* quait, et si c'est bien le même que tient à présent ma dame '. — Vous êtes celle de mon âme, s'écria Rodolphe, et vous le serez toutes les années que Dieu m'accordera. > Il la serra de nouveau dans ses bras , et tous deux reçurent de nouveau les compliments et les bénédictions de chacun.
Le souper fut servi , et l'on fit entrer des musiciens qui avaient été prévenus. Rodolphe se vit lui-même dans le miroir du visage de son fils; les deux grands-pères et les deux grand'mères pleurèrent de joie , et il ne resta pas dans toute la maison un coin que ne visitassent l'allégresse et le conten* tement. Bien que la nuit vint en volant de ses ailes légères et noires , il semblait à Rodolphe qu'elle cheminait, non avec des ailes , mais avec des béquilles , tant il désirait se trouver seul avec sa chère épouse. L'heure attendue vint enfin, car il n'y en a point qui n'arrive. Tout le monde alla se coucher, et la maison entière resta ensevelie dans le silence, où ne restera pas du moins la vérité de cette histoire : c'est à quoi ne consentiraient point les nombreux enfants et l'illustre des-
4 . Mi senora. L\)n a déjà fait remarquer qoe nous avons bien le mot seigneur, mais que noua n'avons pas son féminin.
cendant que laissèrent les fortunés époux à Tolède, où ils viyent encore , après avoir joui, pendant de longues et heureuses années , d'eux-mêmes et de leurs enfants et petits- enfants : tout cela par la permission du ciel , et par la force du sang que vit répandu à terre Tillustre et chrétien grand-père du petit Luisito.
De rhôpital de la Résurrection , qui est hors de la porte del Campo , à Yalladolid , sortait un militaire , qui , faisant de son épée un bftton , les jambes maigres et le yisage blôme , montrait clairement que , quoique le temps ne fût pas trèscbaud , il devait avoir sué en vingt jours toute l'humeur qu'il avait peut-être prise en- vingt minutes. Il marchait en branlant et se donnant des crocs-çn-jambe , comme un convalescent. Au passage de la porte pour entrer dans la ville , il vit venir à sa rencontre un de ses amis , qu'il n'avait pas vu depuis plus de six mois» lequel, faisant des signes de croix, comme s'il eût aperçu quelque mauvaise vision , s'approcha et lui dit : c Qu'est-ce que cela, seigneur enseigne' Campuzano ? Est-il possible que Votre GrAce soit dans ce pays ? Aussi vrai que je suis moi , je vous croyais en Flandre, plutôt croijsant la pique là-bas que traînant ici l'épée. Quelle pAleur, quelle maigreur est-ce là ? > Gampuzano répondit gravement ; c A savoir si je suis ou non dans ce pays, seigneur licencié Peralta , m'y voir répond suffisamment. Aux autres questions je n'ai rien à répondre , si ce n'est que je sors de cet hôpital, où j'ai sué quatorze charges de tumeurs napolitaines que m'avait mises sur Je dos une femme que j'ai prise pour mienne', bien à tort. — Ainsi donc , Votre Grâce s'est mariée? repartit Peralta. — Oui, seigneur, répliqua Gampuzano. — Ge sera par amour, reprit Peralta, et de tels mariages entraînent toujours après eux la saisie du repentir.— Je ne saurais dire si ce fut un mariage d'amour, répondit l'enseigne, mais je puis bien affirmer que ce fut un mariage de douleurs ; car il m'en causa tant, de corps et d'âme , que celles du corps me coûtent quarante frictions sudorifiques pour les calmer, et quant à celles de l'âme »