‹ Les nouvelles de Miguel de Cervantes SaavedraChapitre 39 sur 53 · Al/erez , premier grade d'officier · texte numérisé non relu

Al/erez , premier grade d'officier

LB MâRIA&B trompeur. 890

je n'ai pas la moindre ressource pour les alléger seulement. Mais comme je ne suis guère en état de faire de longues conversations dans la rue , que Votre Grâce m'excuse ; un autre jour, ^Yeç plus de commodité , je vous conterai mes aventures, qui sont les plus nouvelles et les plus étranges que Votre ôrâce ait ouï conter en tous les jours de sa vie. — Ce ne sera pas ainsi i dit le licencié. Je veux que vous veniez à mon logis, et là nous ferons pénitence ensemble. La olîa* est bonne pour les malades, et, bien qu'elle ne soit commandée que pour deux, un pâté fera l'afifaire de mon valet ; et môme , si la' convalescence le permet , quelcmes tranches de jambon nous mettront en appétit , et surfout la bonne volonté avec laquelle je vous offre mon ordinaire , non cette fois , mais toutes celles qu'il plaira à Votre Grâce de l'accepter. »

Campuzano remercia le licencié, et accepta l'invitation. Ils plièrent à San-Llorente entendre la messe ; puis Peralta mena chez lui son convive , lui donna le dîner promis, lui réitéra ses offres , et lui demanda , ^ la fin du repas , de conter ces aventuras qu'il lui avait fait sonner si haut. Campuzano ne se fit pas prier ; au contraire , il commença sur-le-cliamp de la sorte : ' - . .

« Votre Grâce se souviendra bien, seigneur licencié Peralta,

que je ni'étais fait caniarad'e, dans cette ville, avec le capitaine

Pedro de Herrera, qui est nqaintenant en Flandre? — Oui , je

m'en souyien§ fort bien , Répondit Peralta. — Eh bien I reprit

Capapu^anQ , i^n jour quQ nous venions de dtner dans cette

auberge de la Solana, pu nous logeons, il y entra deu^ femmes J-. — *.-n- 'x .-__• jj..- A^- T» — se mit à

une fenêmanté

vrîp, je ne pus venir à bout de l'y décider, ce qui enflamma davantage le jiésir que j'avajs de la voir. Pour accroître encore mon enyie. soit hasard, soit adresse, U dame tira une inain fort blanche, garnie dé fort belles bagues, l^oi, i^étàîs alors d'uuQ élégance merveilleuse, portant au pou cette grosse chaîne que Votre GrâcQ a dû me connaître , le chapeau chargé de plumas et de galons , l'habit de couleurs mêlées suivant la

i. Pot-au-ieu composé de plusieurs espèces de viandes et de légtimes.

mode militaire , enfin si galant et de si bel air aux yeux de ma folie, que je croyais devoir enflammer toutes les femmes à perte de vue. Néanmoins, je la suppliai de se découvrir. Alors elle me répondit : c Ne soyez pas importun ; j'ai une maison ; faites-moi suivre par un page, et, bien que je sois plus femme de bien que ne promet cette réponse, toutefois, pour Toir si votre esprit répond à votre bonne mine , je serai ravie que vous me rendiez visite. > Je lui baisai les mains pour la grande faveur qu'elle m'accordait, et lui promis en retour des monts d'or. Le capitaine acheva de causer ; les deux dames s'en allèrent ; mon domestique les suivit. Le capitaine me dit que ce que lui voulait la dame , c'était de porter des lettres en Flandre à un autre capitaine, qu'elle disait être son cousin, mais qu'iljsavait bien n'être autre chose que son galant. Pour moi, je restai embrasé par les mains de neige que j'avais vues , et mort d'amour pour le yisage que je désirais voir. Aussi, dès le lendemain , je me fis mener par mon valet, et l'on m'accorda la libre pratique.

c Je trouvai une maison fort bien montée , et une femme d'environ trente ans, que je reconnus aux mains ; elle n'était pas merveilleusement belle , mais assez cependant pour donner de l'amour une fois qu'on l'entretenait, car elle avait un son de voix si doux et si suave qu'il entrait par les oreilles jusqu'à l'âme. J'eus avec elle de longs dialogues amoureux ; je fis le beau, le glorieux, le fanfaron; j'offris, je promis, je ne négligeai nulle des démonstrations qui me parurent nécessaires pour me faire aimer d'elle ; mais, comme la dame était habituée à entendre de semblables propos et à recevoir de plus grandes promesses , elle semblait les écouter attentivement plutôt que leur accorder aucun crédit. Finalement , pendant quatre jours que je continuai à lui rendre visite , nos entretiens se passèrent en fleurs , comme on dit , sans que je pusse en recueillir le fruit que je désirais. Durant le temps de mes visites, je trouvai toujours la maison parfaitement Ûbre , et n'y rencontrai nulle vision de feints parents ou d'amis trop véritables : la dame avait, pour la servir, une fille plus futée qu'innocente. A la fin , menant mes amours en militaire qui est toujours à la veille de décamper, je pressai si bien Mme dona Estefania de Caïcedo (tel est le nom de celle qui m'a mis en cet état) qu'elle me répondit : c Seigneur enseigne Campuzano, ce serait de ma part une grande simplicité de vouloir me vendre pour sainte à Votre Grâce. Pécheresse je fus, et pé-

cheresse je suis encore; mais non, pourtant, de façon que les voisins me déchirent, et que les éloignés entendent parler de moi. Ni de mes père et mère, ni d'aucun autre parent, je n'ai reçu aucun héritage ; cependant le mobilier de ma maison yaut bien au petit pied deux mille cinq cents écus ; et cela, en objets qui , portés à Tencan , ne tarderaient pas plus à se convertir en argent qu'à se mettre aux enchères. Avec cette fortune , je cherche un mari à qui appartenir et à qui rendre obéissance. Je lui promets , en môme temps que la réforme de ma vie, Une incroyable sollicitude à le servir et à le bien traiter : car aucun prince n'a de cuisinier plus raffiné que moi, et qui sache mieux donner le dernier exquis à ses ragoûts , que je ne le donne, quand je me fais gouvernante et veux m'en mêler. Je sais être majordome dans le ménage , servante à la cuisine , et dame au salon. En effet, je sais commander et me faire obéir; je ne laisse rien perdre, et j'économise beaucoup ; un réal ne vaut pas moins , mais beaucoup plus au contraire, quand il se dépense par mon ordre ; le linge blanc que j'ai, en grand nombre et fort bon , ne vient pas des boutiques de lingères : ce sont ces dix doigts et ceux de ma servante qui l'ont filé, et, si on l'eût pu tisser à la maison, on l'y aurait tissé. Je fais de moi ces éloges , parce qu'ils ne donnent pas lieu à blâme , quand c'est la nécessité qui oblige à les faire. Finalement, je veux dire que je cherche un mari qui me protège, me commande et m'honore , et non un galant qui me serve et m'injurie. Si Votre Grâce veut bien accepter le parti qui lui est offert , me voici , au fait et au prendre , soumise à tout ce qu'il vous plaira d'ordonner, sans me mettre en vente :*car se remettre aux langues des courtiers de mariage , c'est absolument la même chose, et, pour tout arranger, il n'y a rien de mieux que les parties elles-mêmes. »

c Moi, qui avais alors le jugement, non dans la tête, mais sous les jarrets, ébloui par l'idée de plaisirs plus grands que l'imagination ne pouvait les peindre , et par la vue de cette quantité d'effets que je contemplais déjà convertis en bon argent comptant, sans faire plus de réflxion que ne m'en permettait la joie qui m'avait mis des menottes à Tintelligence, je répondis que j'étais heureux, fortuné, privilégié, puisque le ciel m'avait donné, comme par miracle, une telle compagne pour la faire maîtresse de ma volonté et de ma fortune. J'ajoutai que cette fortune n'était pas si peu de chose qu'elle ne valût, avec cette chaîne que je portais au cou, quelques

40t LB MARIAGE TROMPEUR.

autres joyaux qui étaient à la maison et des nippes de soldat dont je me déferais, plus de deux mille ducats, lesquels, joints aux deux mille cinq cents, formaient \^ne somme su£&sante pour nous permettre d'aller viyre di^ns un village dont j'étais natif et où j'avais quelques arpepts de terre : biens tels qu'en 7 ajoutant l'intérêt de nos fonds, ^\ en vendant les fruits à la bonne époque, ils pouvaient nous donner une vie joyeuse et tranquille. Enfin, dès oette fois, nous oonvinmes de nous marier, et Qbaoun se mit en mesure de produire l'in** formation requise; puis, en trois jours de fête qui vinrent l'un après l'autre à propos d'une solennité, on publia les bans, et le quatrième jour nous fîmes la noce. Les témoins du rnsf? riage étaient deux de mes amis, et un jeune garçon qu'elle, dit être son cousin, auquel j'offris une affection de parent en termes fort civils, comn^e toutes les paroles que j'avais jusqu^alors adressées à ma nouvelle épouse, dans une intention si maligne et si ti^attresse que je.n'en veux rien dire : car enfin, bien que je conte des vérités, ce ne sont pas des vérités de confession, dont il ne faille rien omettre.

f Mon domestique porta ma malle de l'auberge k h 9iaisQi| de ma femme. J'y «nfermai devant elle ma ^nagnifiqup qbaîae ; je lui en montrai trois ou quatre autres, sinon de môme grandeur, au moins de plus élégante façon , ainsi que trois ou quatre ^ourdalous * de diverses espèces : je lui ns passer en revue mes pippes, mes parures et mes plumes, et je lui remis pour la dépense du ménago jusqu'à quatre cents réaux que je^ possédais. Pendant six jours je mangeai, comme ou dit, le pain de la nooe, prenant mes ébats cbéz ma femme de la même façon que le gendre gueux cbez le beau-père riche. Je foulai de précieux tapis, je chiffonnai des draps de toUe de Hollande, je m'éclairai avec des chandeliers d'argent; je dér« jeûnais au lit, je me levais à on^e heures, je dînais k ipidi, et à deux hpures je faisais la sieste sur l'estrade. 6ona£ste*i fania et sa servante me traitaient comme un s^int <^9m ^ châsse, et mon valet, que j'avais touJQurs çpnpu paresseux e^ lourdaud, était devenu un chevreuil. Si dq^a Àstefania ^'élQi* gnait un moment de mon e^té, on la trouvait à la cuisine, tout en^pressée à commander des rsgQÛtâ qui fussent k m9 guise et m'avivassent l'appétit* Mes chemises, mes cols, mes

4 . CintUlot, On appelï^it ainsi cet garnilarefl en galons d'or ou 9Q pierrei précieutea q^'oo portait autoqrde |a forme du chapeap.

£B MARIAGE TROMPEUR. àOa

mouohoirs, étaient autant de parterses de fleurs, tant ils sentaient bon , baignés par l'eau des Anges et par la fleur d'orange dont on les inondait.

c Ces jours-là se passèrent en volant, comme se passent les années que le temps emporte, pendant lesquels, me voyant si bien servi et si bien choyé, je changeais en bon vouloir la mauvaise intention avec laquelle j'avais compiencé cette af« faire. Au bout de ce temps, un beau matin que j'étais encore au lit avec do&a EsteCania, on frappe à grands coups à la porte de la rue. La servante met le nés à la fenêtre, et se re^f tirant aussitôt t c Qu'elle soit la bienvenue ! s'éQrie-t-el)e« Mais Voiyez ' un peu comme elle est arrivée plus vite qu'elle ne récrivait l'autre jour. — Qui est donc arrivé, petite fille? lui demandai-je.*- Qui? répondit-elle; eh! c'est Mme dofta Glementa Bueso ; avec elle vient le seigneur don Lope Melen* dez de Almendarez, et deux nouveaux domestiques, et Horti-* gosa, la duigne qu'elle avait emmenée. —-Cours, fille, et ôuvre-lèur vite, s^écria sur*le-champ dofiaEstefania; et vous, seigneur, je vous en prie par mon amour, ne vous trouble^ pas, ne vous mettez pas en colère, et ne répondez à rien de ce qu'on'pourrait dire contre moi. — Gomment 1 répUquai-rje ; qui donc pourrait dire, moi présent, quelque chose qui lOttS offense ? Dites-moi qui sont ces ^ens, car il me semble que leur arrivée vous a troublée vous-même. — Je n'ai pas le temps de vous répondre, me dit dofta Estefania; sachez seulement que tout ce qui peut se passer ici est simulé , et qu'il s'agit d'un certain projet, d^une certaine affaire concertée quQ je vous expliquerai plus tard. •

€ Je voulais répondre à cela, mais je n'en eus pas le temps^ Mme dolia Glementa Bueso entra dans la salle, vêtue en satin vert lustré, avec des franges d'or, un mantelet de même étoffé et ide même garniture, un chapeau à plumes vertes, blanches et rouges, orné d'une riche agrafe en or, et la moitié du vi-** sage cachée sous un voile de fine gaze. Derrière elle entra le seigneur don Lope Melendez dé Almendarez, vêtu d'un habit de voyage aussi riche qu'élégant. La duègne Hortigosa fut la première à prendre la parole, c Jésus F s'écria^t-elle; qu*est-oe que celât Le lit de Mme dofta Glementa est ocQupé* et par une occupation d'homme, encore 1 Je vois de beaux mi*racles en cette maison. Par ma foi, Mme dona Estefania uq s'est pas gênée; elle en a pris à cœur joie, confiante eu Tamir tié de madame. ^* Tu as bien raison, Hortigosa, repartit donti

kOk LE MARIAGE TROMPEUR.

Clementa ; mais c'est à moi la faute. Qu'on me reprenne jamais à me faire des amies qui ne savent Tétre que lorsqu'elles y trouvent leur compte! i A tous ces reproches, dona Ëstefania répondit : c Que Votre Grâce ne se fâche point, madame dona Clementa Bueso ; soyez sûre que tout ce que vous voyez dans cette maison ne se fait pas sans mystère. Quand vous en saurez la raison, je sais que vous me trouverez excusable et que vous n'aurez nul sujet de vous plaindre. >

c Cependant, j'avais mis mes chausses et mon pourpoint. Dofia Ëstefania me prit par la main , me conduisit dans une antre pièce, et là me dit que cette Clementa, son amie, voulait jouer un tour à ce don Lope, qui l'accompagnait et qu'elle désirait épouser ; que ce tour consistait à lui faire accroire qu'à elle appartenait la maison et tout ce qui s'y trouvait, et qu'elle allait lui en faire donation totale, c Le mariage conclu, ajoutât-elle, il lui importera peu que la tromperie s& découvre, tant elle se fie au gra^d amour qu'a pour elle don Lope ; ensuite elle me rendra ce qui m'appartient, et vraiment on ne saurait lui en vouloir, ni à elle, ni à nulle autre femme, de chercher à se procurer un bon mari, fût-ce au moyen de quelque espièglerie. » Je lui répondis que c'était un bien grand service d'amitié qu'elle allait rendre, et qu'elle y prît garde d'abord , parce qu'ensuite il faudrait peut-être avoir recours à la justice pour rentrer dans son bien. Mais elle me répliqua par tant de raisons, elle me représenta qu'elle avait tant d'obligations à doua Clementa, qui l'obligeaient envers elle à des choses de plus grande importance, que, bien à contre-cœur et avec des remords de conscience, je fus contraint de me rendre au désir de doua Ëstefania. Elle m'assurait d'ailleurs que la tromperie pourrait durer huit jours au plus, et que nous les passerions chez une autre de ses amies. Nous achevâmes de nous habiller, elle et moi ; puis , entrant prendre congé de Bfme dona Clementa Bueso et du seigneur don Lope Melendez de Almendarez, elle fit signe à mon domestique de charger le coffre sur son dos et de la suivre; moi, je la suivis aussi, sans prendre congé de personne.

« Dona Ëstefania s'arrêta devant la maison d'une de ses amies, et avant que nous y entrassions, elle fut un long espace de temps à causer avec elle, apr^s quoi une servante sortit, et, nous dit d'entrer, moi et mon valet. Elle nous conduisit à une petite chambre où se trouvaient deux lits, mais si près l'un de l'autre qu'ils semblaient n'en faire qu'un, car

LE MARIAGE TROMPEUR. <i05

il n'y avait pas d'espace pour les séparer, et leurs draps se baisaient. Ëneilet, nous restâmes là six jours, pendant lesquels il ne se passa pas une heure que nous ne fussions en querelle, car je lui reprochais la sottise qu'elle avait faite en laissant ainsi sa maison et son bien, fût-ce à sa propre mère. J'allais, je venais, je me démenais si fort, qu'un jour dona Estefania étant sortie pour voir, disait-elle , où en était son affaire, notre hôtesse voulut savoir de moi pour quelle raison je la querellais si fort, et qu'est-ce qu'elle avait donc fait que je lui reprochais tant, en lui disant que c'était plutôt sottise parfaite que parfaite amitié. Moi, je lui contai toute l'histoire, et quand je vins à dire que je m'étais marié avec dona Estefania, et la dot qu'elle avait apportée, et la bêtise qu'elle avait faite de laisser sa maison et son avoir à dona Glementa, bien que ce fût avec la bonne intention d'attraper pour son amie un aussi noble mari que don Lope, l'hôtesse se mit à faire des signes de croix avec tant de hAte, et à répéter tant de fois : c Jésus, Jésus 1 la méchante femelle 1 > qu'elle me jeta dans un grand trouble. A la fin elle me dit : f Seigneur enseigne, je ne sais pas si j'agis contre ma conscience en vous découvrant des choses qui me la chargeraient aussi, j'imagine, si je TOUS les cachais; mais, à la grâce de Dieul qu'il en arrive ce qu'il voudra; vive la vérité et meure le mensonge 1 La vérité est que dona Glementa Bueso est la véritable maîtresse de la maison et du mobilier dont oh vous a fait donation dotale ; et mensonge, tout ce que vous a dit dona Estefania, Elle n'a ni maison, ni bien, ni mobilier, ni d'autre habit que celui qu'elle porte. Ce qui lui a procuré l'occasion et le temps de faire cette tromperie, c'est que dona Glementa est allée visiter quelques parents dans la ville de Plasencia, et de là faire une neuvaine à Notre-Dame de Guadalupe. Pendant son absence, elle a laissé doiia Estefania dans sa maison pour en prendre soin; car elles sont, en effet, fort bonnes amies. Mais, tout bien con^ sidéré, il n'y a pas de quoi tant accuser la pauvre dame, puis* qu'elle a su acquérir pour mari une personne telle que celle du seigneur enseigne. >

c Là finit le discours de l'hôtesse et commença mon déses«* poir. Et, sans aucun doute, je me serais désespéré, si mon ange gardien eût négligé seulement un petit brin de me secourir. Heureusement qu'il accourut me dire au cœur : c Prends garde que tu es chrétien, et que le plus grand péché des hommes, c'est celui de la rage du désespoir ; car

40« Le MAtltÀGË TtlOMPËXTH.

c'est un péché de démons. > Cette réflexion ou bonne inspiration me rendit quelque Courage, mais pas assez cependant pour m'empêcher de prendre ma cape et mon épée, de sortir de la maisoii, et de chercher do&a Sstélàniay dans l'intiention de faire %\xt elle un sanglant exemple. Msis lesoirt qui menait mes ^^iré§, je ne sais si mieui idu pis, Touliit que je ne trotl- Yasse dona Estefania en aucun des endroitu où je la cherehai. 3'allai à 8àti-L16re]ite ; je me recommandai à Kotre-Dame ; je m'assis sur un band , et le l^hàgHn. me donna un sommeil si pesant, que je ne me serais pas éveillé de sitôt ai Ton ne m'eût éveillé. Bourrelé de tristes pensées, j'allai ehes dona Çlementa ^ qde je trouvai parfaitement tranquille^ bomme maitresse. de sa maison. Je n'osai rien lui dire , parce que le sbigtieur don Lope se trouvait là. Je retournai chez mon hôtesse, qui me dit qu'elle avsit conté à doîLa Estefania comment j'avais appris toute sa trame et toute sa fourberie $ que celle*ci lui avait demandé quelle mine j'avais faite à semblable nouvelle \ qu'elle lui avait répondu que j'av^ fait fort mauvaise mine, et que j'étais sorti pour la chercher avec une mauvaise intention et une résolution pire encore ; elle me dit enfin que dona Estefania avait emporté tout ce que renfermait la malle, sans m'y laisser autre chose qu'Un habit de voyage. Ce fut alors bien une autre affaire ! ce fut alors que Dieu eut de nouveau pitié de moil J'allai voit mon coffre, et je le trouvai ouvert, o^mme une bière qui n'attend plus qu'un corps mort ; et ce devait être le mien» envérité^ si j'avais eu asses d'esprit pour sentir et apprécier une si énorme disgrâce»

-* Ce fut hn grand malheur, en effet, interrompit en cet ea* droit le licencié Peralta , que dona Ëste&nia ait emporté tant déchaînes et tant de galons; car enfin, comme on dit, avec du pain tous les maux se sentent moins. -^ Oh I cette perte né m'a pas fait la moindre peine » répondit l'enseigne, car je pourrais dire aussi : don Simuàque a cru me tromper avec sa ille la borgne, et^ par Dieu^ je suis contrefait d'un côté. —Je ne sais à quel propos Votre Grâce peut dire cela, répliqua le licencié. ~ Le propos est. repartit l'enseigne, que tout ce paquet^ tout cet appareil de chaînes, de galons et de joyaul» pouvait valoir jusqu'à dix ou douze écus. — Cela n'est pas possible^ s'écria le licencié, car la chaîne qile le seigneur enseigna portait au cou semblait {peser plus de deux cents. dUcats. «*• Gda serait vrai , repartit renseigne^ si la réalité eût Irépondu à Tapparence. Mai», eommd tcftit œ qui reluit n'est pas o)r^ les

ckatôds, galons, bijoux et joyaux se contentaieat d'être en laiton. A la Térité, ils étaient si bien faits , que le feu seul ou ht pierre de touche pouvait découvrir leur malice. -^ De cette U^n\ reprit le licencié/ entre Votre Grâce et Mme doua Este* fània, là panie est à deux de jeu? -^ Si bien à deux dé jeu, répoiidit Teiisei^e, que nous pouvons battre les oartes et re'< ^mmënoer» Mmis le mal est^ éeigaeur licencié, qu'elle pourra se défaire de làes chaînes, tandis que moi je ne kné déferai ^às de la fausseté de son action, car enfin, quoiqu'il m'ett cuise , c'est mba objet. --^ Rendez grâce à Dieu , seigneur Campuzanoi reprit Petaltâ, de ce qu'elle fut un objet à pieds, dé ce qu'elle est partie^ et de ce que vous n'êtes pas obligé de courir après. ^ Gela est vrai^ r^ondit l'enseigne ; mm ea* fili, sans que je la cherche^ je la trouve toujours dan^ moA iiiMkgination ) et, en quelque part que je sois, j'ai toujours mbn affront présent* -^ Je ne sais que tous r^M^hdre , reprit Peralta, si ce n'est de vous rappeler oes deux vers de Pé<^ trarqùe t

Che chi prendé diletto di farfrode, Non s'ha di lameiitar s'altro l^ngaUnâ.

ce qui veut dire, en not^e langue, ^é csltii qtii j^^ehd plàisib & tromper autrui ne doit pas se plaiiidre quand il est trompé. •» Oh I je ne me plains pas d'elle, répliqua l'enseigne , mais je me plains moi-mëine ; car le coupable, to^t en recéhnais^ sant sa faute, n'en ressent pas tnoinâ 1& douleur dû châtîttaent. Je vois bien que j'ai voulu tromper et qu'on m'a trompé, feâr on m'a blessé de ines propres armes ; mais je ne puiii tellemeàt'conteiiir toon affliction que je ne me plaigne de moimême. Finalement, pour i*evenir à mon histoire, car on peut bien dôhner ce nom au redit de mes aventures, j'appris que doua Estefania s'était fait emmener par le cousin ^tii avait assisté à nos noces, et qui était dèili longtemps son bo ami à toute chance "et à tout événement, le ne voulus pas la chercher, érainte de trouver le mal i|Ui mé nian^ùlait. Je changeai de logis, et je Ch'&ngéâî dé poil ^eu de jours après, car voilà que les cils et les sourcils commencent à me tomber ; peu à peu les oheveux s'en vont aussi, et je reste chauve avant l'âge, ayant attrapé une maladie qu'bn appelle alopécie^ et, d'Un autre kmm plus clair, la pelade. Je me trouvai ce qui . s'hp^ellé Vont à MX tbndn , 6ilr )e «lavais ni barbe à peignes ni argent à dépenser. La maladi)^ !14 l3oli Mieittlik au paâ dé m%

tf*

misère , et,, comme la pauvreté fait taire le point d'honneur, comme elle envoie les uns à la potence, les autres à Thôpital, et qu'elle fait passer les autres sous les portes de leurs ennemis avec force prières et soumissions (ce qui est Tune des plus grandes misèr^Bs qui puissent arriver à un infortuné), pour ne pas dépenser à ma guérison les habits qui devaient me couvrir et me faire honneur en bonne santé, quand le temps arriva oà Ton donne des Motions sudorifiques à l'hôpital de la Résurrection, j'y entrai, et j'y pris quarante suées. On dit que j'en serai quitte, si je me soigne bien. J'ai une épée ; quant au reste, que Dieu se charge d'y remédier. >

Le licencié ofErit de nouveau ses services à l'enseigne, fort surpris des choses qu'avait contées celui-ci. c Pardieu, Votre Grâce s'étonne de peu, seigneur Peralta, dit l'enseigne; il me reste à vous conter d'autres aventures qui surpassent tout ce que l'imagination peut supposer, car elles sortent des bornes de la nature. Que Votre Grâce n'en veuille pas savoir davantage, sinon qu'elles sont de telle sorte que je tiens pour bien employées toutes mes disgrâces, puisqu'elles m'ont fait entrer à l'hôpital, où j'ai vu ce que je vais vous dire, ce qu'à présent ni jamais Votre Grâce ne voudra croire, et ce que <* personne au monde ne voudra croire. »

Tous ces préambules , tous ces éloges anticipés que faisait l'enseigne avant de raconter ce qu'il avait vu , enflammaient tellement la curiosité de Peralta, qu'avec non moins d'instances il le supplia de lui conter vite et vite les merveilles qui lui restaient à dire.

c Votre Grâce, dit l'enseigne, aura sans doute vu deux chiens qui vont de nuit, portant deux lanternes, avec les frères Gapacha , et qui les éclairent quand ils demandent l'aumône * ? — Oui, je les ai vus , répondit Peralta. — Sans doute aussi , reprit l'enseigne, vous aurez vu ou entendu dire ce qu'on raconte d'eux , à savoir que , si quelqu'un jette par la fenêtre une aumône qui tombe à terre , ils accourent aussitôt éclairer pour qu'on la cherche , et qu'ils s'arrêtent devant les fenêtres d'où l'on a coutume de leur jeter l'aumône. Quoiqu'ils

4 . Au dire de Cervantes lai-mème, on les appelait Its chieni de MahiuUt» Les frères de la Gapacha, qu'ils accompagnaient de nuit, portant cluteim deux lanternes aax bouts d'un Mton qu'ils tenaient dans la gueule, éu&ieni ainsi nommés, parce qu'ils demandaient Taumêne, pour l'hôpital, dans de petits paniers de jonc appelés ca/ac&(w.

montrent dans ce métier tant de douceur qu'ils semblent plutôt des agneaux que des chiens, ce sont de vrais lions à l'hôpital, où ils font la garde avec beaucoup de soin et de vigilance. — J'ai ouï dire, en effet, tout cela, répondit le licencié ; mais je ne puis ni ne dois en crier merveille. — Eh bieni ce que je vais vous dire d'eux à présent , reprit l'enseigne , va vous étonner , et, sans faire de signes de croix, sans alléguer que c'est impossible , il faut que Votre Grâce se résigne à le croire. C'est que j'ai entendu de mes oreilles, et presque vu de mes yeux ces deux chiens, dont l'un s'appelle Scipion et l'autre Berganza, se coucher derrière mon lit sur de vieux tapis de jonc, une nuit qui fut l'avant-dernière de mes suées. Au milieu de cette nuit , étant dans l'obscurité , les yeux bien ouverts pensant à mes aventures passées et à mes malheurs présents , j'entendis parler tout près de moi , et me mis à écouter avec une grande attention pour voir si je pourrais parvenir à connaître qui parlait et de quoi Ton parlait. Bientôt je découvris, par ce qu'ils disaient, quels étaient ceUx qui parlaient, et c'étaient les deux chiens Scipion et Berganza. »

A peine Campuzano eut-il achevé ces paroles, que le licencié se leva, c Halte-là, seigneur Campuzano, s'écria-t-il. Jusqu'à présent, j'étais en doute si je croirais ou non ce que Votre Grâce m'a raconté de son mariage; mais ce que vous me contez à présent, que vous avez entendu parler des chiens, me fait prendre le parti de ne rien croire du tout. Par l'amour de Dieu , seigneur enseigne , ne vous avisez pas de raconter à personne de semblables billevesées, à moins que ce ne soit à quelqu'un qui se pique d'être autant que moi votre ami. — 0ht n'allez pas me croire si ignorant, reprit Campuzano, que je ne sache très-bien qu'à moins d'un miracle, les animaux ne peuvent parler. Je n'ignore pas que si les sansonnets, les pies et les perroquets parlent, ce ne sont que des mots qu'ils apprennent-par cœur, et parce qu'ils ont la langue bien disposée pour les prononcer. Mais ce n'est pas une raison pour qu'ils puissent parler et répondre d'une manière sensée, comme ces deux chiens parlaient entre eux. Aussi , bien des fois, depuis que je les ai moi-même entendus, n'ai-je pas voulu ajouter foi à moi-même ; j'ai voulu tenir pour un rêve ce que réellement, étant bien éveillé, avec mes cinq sens, tels qu'il a plu à Notre- Seigneur de me les accorder, j'ai entendu, noté, retenu, et, finalement, écrit, sans qu'il y manque une parole pour le fond ni pour l'arrangement. Cela peut fournir un indice suffisant

Les Nouvelles de CERVARTàs. 18

pour persuader et faire croire que je dis la véritë. Les choses

dont ils traitèrent étaient grayes, de diverses espèces, et pins

faites peut-être pour être discutées par de savants personnar

ges que pour sortir de gueules de chiens. Ainsi donc, puisque

je n'ai ^ les inventer de mon eru , en dépit de moi«-même et

de mon opinion, Je finis par croire que je ne révais p|is, çt

que les ehiens parlaient.^ Corps du soleil! s'écria le lie^oié,

est-ee que nous serions revenus au temps de Mavi-Castai^,

quand les oitrouilles parlaient, eu bien au tempe d'Esope, lor»*

que le eeq jasait avec le renard, et les bétes les unes avee les

autres I -^ Je serais Tune de ces bètes , el la pl«is grande de

toutes, répliqua l'enseigne, si je eroyais oe tempt^là yevenn.

Mais je ne le serais pas moins, si je refusais de croire à oe que

j'ai entendu, à oe que j'ai vu, à oe qae j'oserais jurer sous

serment) pour obliger à me croire l'incrédulité même. Mais

supposons que je me sois trompé, que ma réalité soit un senge,

et qu'il y ait folie de ma part à la soutenir , est--ee que Yolare

Orâoe, seigneur Peralta, ne serait pas bien aise de voif éorites

en dialogue les choses qu'ont dites oes chiens , ou qui que ee

ffttî — Pourvu , répliqua le lieeneié , que Votre Grâee ne se

fatigue pas à me faire accroire qu'elle a entendu parle» lès

chiens , j'entendrai de bon cœur oe disdogue; car, de ce qu'à

provient de l'esprit ingénieux du seigneur enseigne, je le juge

déjà fort bon. — Eh bien I il y a sur cela autre chose à dire,

reprit l'enseigne : c'est qu'étant fort attentif, ayant d'ailleurs

le jugement très-fin, très<^délicat , et la mémoire très- vide et

très-éveillée, grâce aux nombreux grains de raisin seo et

d'amandes que j'avais mangés , j'ai tout retenu par cœur , et

j^ai transcrit le lendemain presque les mêmes paroles que

j'avais entendues, sans chercher des fleurs de rhétorique pour

les parer, sans rien ôter et rien mettre pour rendre le récit

plus agréable. La conversation ne dura pas seulement une

nuit, mais deux nuits consécutivement. Je n'ai toutefois écrit

que la première, qui est la vie de Berganza; celle du camarade

Scipipn, qui fut racontée la seconde nuit, je pense l'éerire

quand je verrai que celle-là est crue, ou du moins qu'elle n'est

pas méprisée. J'ai le dialogue dans ma poche, et, si je l'ai mis

en forme de dialogue, c'est pour épargner les dit SeipUm , ré^

pondit Berganza^ qui ne font qu'allonger récriture. »

En disant cela, l'enseigne tira un cahier de son sein, et le mit dans les mains du licencié, qui le reçut en riant, comme prenant en plaisanterie tout ee qn'il avait entendu et tout ee

qu'il pensait lire, c Je vais dormir dans ce faateuil, dit l'enseigne , pendant que Votre Grâce lira, s'il lui plaît , ces rêves ou ces sottises, qui n'ont rien autre chose de bon, si ce n'est qu'on peut les laisser quand elles ennuient. — Faites à votre aise, répondit Peralta ; moi, je serai bientôt au bout de cette lecture. » L'enseigne s'étendit sur son siège , et le licencié ouvrit le cahier, m fOBini^iicemeiit dvi^uel il vit le titre suivant :

Page 1