‹ Les nouvelles de Miguel de Cervantes SaavedraChapitre 40 sur 53 · DIALOGUE · texte numérisé non relu

DIALOGUE

BNTRB

SGIPION ET BERGANZA,

CHIENS DE l'hôpital DE LA RÉSURRECTION.

SGIPION. — Ami Berganza, laissons cette nuit l'hôpital sous la garde de la confiance, et retirons-nous dans cette solitude, sur ces vieux tapis de jonc, où nous pourrons jouir, sans être entendus, de cette grâce inouïe que le ciel nous a faite à tous deux en même temps.

BERGANZA. — Frère Scipion, je Ventends parler, et je sais que je te parle , et pourtant je ne puis le croire , car il me semble qu'en parlant nous violons les lois de la nature.

SGIPION. — C'est bien vrai, Berganza , et ce miracle devient encore plus grand en ce que non-seulement nous parlons, mais en ce que nous parlons sensément, comme si nous étions doués de raison , tandis que nous en somnles complètement privés; car la différence qu'il y a de la brute à l'homme, c'est que l'homme est un animal raisonnable, et la brute un animal sans raison.

BERGANZA. — Tout cc quo tu dis, Scipion, je l'entends. Mais que tu le dises et que je l'entende , cela me cause un nouvel étonnement , une nouvelle admiration. A la vérité , dans le cours de ma vie, j'ai entendu maintes fois parler de nos grandes prérogatives , tellement que quelques-uns ont voulu reconnaître en nous un instinct naturel, si vif, si subtil, si ingénieux en plusieurs choses , qu'il témoigne clairement qae peu s'en faut que nous ne montrions avoir un je ne sais qaoi d'intelligence, capable de raisonnement.

SGIPION ET BERGANZA. <413

sciPiON. — Ce que j*ai beaucoup entendu louer et vanter ea nous , c'est notre grande mémoire , notre reconnaissance et notre fidélité, au point qu'on a l'habitude de nous peindre pour le symbole de l'attachement. Ainsi tu auras vu , si tu as fait attention à cela, que, sur les* tombeaux d'albâtre, où sont représentées d'habitude les figares de ceux qu'ils renferment, quand ce sont un mari et une femme, on place à leurs pieds une figure de chien, pour signifier qu'ils se sont gardé durant leur vie une affection et une fidélité inviolables. ' BERGANZA. — Je sais bien , en effet , qu'il y a eu des chiens si reconnaissants, qu'ils se sont jetés avec le cadavre de leurs maîtres dans la môme sépulture. D'autres sont restés sur les tombeaux où étaient enfermés leurs maîtres, sans les quitter et sans manger, jusqu'à ce qu'ils eussent perdu la vie. Je sais aussi qu'après l'éléphant, le chien a la première place pour sembler avoir de l'intelligence , puis le cheval , puis le singe ensuite.

SCIPION. — Cela est vrai ; mais tu confesseras que tu n'as vu ni ouï dire qu'éléphant, chien, cheval ou gaenon ait jamais parlé. De là je conclus que ce don de la parole qui nous est venu tout à coup rentre dans la classe de ces choses qu'on appelle prodiges, lesquels, à ce qu'enseigne l'expérience, annoncent, quand ils se montrent, qu'une grande calamité menace les humains.

BERGANZA. — De Cette façon, je n'aurai pas grand'peine à tenir pour signe de prodige ce que j'entendis, ces jours passés, dire à un étudiant, en passant par Alcala de Henarès.

SCIPION. — Que lui as-tu donc entendu dire ?

BERGANZA. — Quo , sur ciuq mille étudiants qui fréquentaient cette année lés cours de l'université, deux mille étudiaient la médecine.

SCIPION. — Eh bien ! qu'est-ce que tu conclus de cela?

berganza/ — Je conclus, ou que ces deux mille médecins devront avoir des malades à visiter , ce qui serait une vraie plaie, un malheur publia, ou qu'ils devront mourir de faim.

SCIPION. — Quoi qu'il en soit, prodige ou non, il est de fait que nous avons la parole. Quand le ciel ordonne qu'une chose arrive , il n'y a ni diligence , ni sagesse humaine qui puisse l'empêcher. Ainsi, ne nous mettons pas à disputer sur le comment ou le pourquoi nous parlons. Il vaut bien mieux prendre à la volée ce bon jour, ou cette bonne nuit. Puisque nous sommes si bien couchés sur ces tapis de jonc, et que nous ne savons pas combien durera notre bonheur, sachons du moins

^ér

4H DIALOGUE DES CHISNS

\» mettra i profit, et parlons ta^t que la nuit durera» sans

J»erm6ttrQ au aommeU de ooa» rogaer ce plaisir, de moi $i oogtempa désiré.

BEBUANZA, -« Et de moi , je t'assure : car , depuis que j'ai la force de ronger un os, j'ai le désir de parler ^ pour dire des choses qu'il me {allait déposer dans ma mémoire , où , d'être trop vieilles et trop nombreuses, elles se moisissaient ou s'oubliaient. Mais à présent que, sans 7 penser, je me vois enrichi de ce don divin de la parole , je pense en profiter et en jouir le plus que je pourrai, me donnant bAte à dire tout ce qui me Tiendra dans la tôte, quand même ce serait sans suite , sans liaison, à tort et à travers; car je ne sais quand on viendra me redemander ce bien, qui m'est seulement prêté. >^ . sciPïON. y Yoloi comment il faut faire, ami Berganza. Cette ^ nuit tu me conteras ta vie , et les événements par où tu as passé pour arriver au point où tu te trouves à présent, SI demain soir nous sommes encore doués de la parole, je te conterai la mienne, H vaut mieux employer le temps \ raconter sa propre vie qu'à chercher à savoir celle d'autrui«

BERGANZA, — Toujours je t'ai tenu, Scipign , pour avoir du sens et pour être mon ami; maintenant plus que jamais : car tu veux, comme ami, me dire tes aventures et connaître les miennes , et , comme doué de sens , tu as partagé le temps où nous pourrons réciproquement nous les confier, Mais assuretoi d'abord que personne ne nous écoute.

SCIPIGN. •— Personne, à oe crue je crois. Il 7 a bien, ici près, un soldat qui prend des suées; mais, à cette heure, il sera plus occupé de dormir que d'écouter personne.

BERGA^ZA. •— £b bien I puis(;(ue je peux parler en toute assu* rance, écoute donc. Si ce que je viendrai à te dire te fatigue, ou reprends-moi, ou fais-moi taire,

SCIPIGN. -^ parle jusqu'à ce aue le jour vienne, ou jusqu'à ce c[u'on nous dérange. Je t'écouterai de bon cœur et sans t'interrompre, à moins que je ne le croie nécessaire»

BERGANZA, — • 11 me Semble aue la première fois que j'ai vu le soleil, ce fut à Se ville, et a Tabattoir , qui est hors de la porte de la Viande, d'où j'imaginerais , n'était ce que je dirai plus tard, que mes parents durent être des dogues, de ceu9 qu'élèvent les exécuteurs de ce lieu de confusion, auxquels on donne le nom de bouchors ', Le premier que je connus pour

\ , J\fer^. Ce B'eit pM pféoiifoi^ai k mal de koinikm% mi \m o^m

SCIPION ET BEROANZA, ^ il5 ,

mattrd fut un oertaia Nicolas le Gamua, garçon robuate, trapu et Qolériqua, cgmi^a le soat toaa oeux qui exercent la«bou^ cberie, 0% Nicolas m'apprenait , à moi et 4 d'autrea jeûnai ohiensi à attaquer les taureaux» en compagnie de vieux dof uee, et à les saisir par les QreUlaa« Je devins , avec une faoilité singulière, un aigle dans ce métier,

SGIFION. «^ Je ne m'en étonne point, Berganza. Comme faire la mal vient de notre fonds naturel, on apprand sans peine k mal faire,

nsnoANZA. — Que te dirai-je, frère Scipion, de ce que j'at Yu dans cet abattoir , et des choses monstrueuses qui s'y pas*sent ? D'abord, suppose à l'avanoe que tous ceux qui y travail>lent, du plus petit au plus grand, sont des gens deconsdenoe large , des gens dénaturés , sans ftme , ne craignant ni le roi '-i ni la justice , et vivant presque tous en concubinage. Ce sont -^ de vrais oiseaux de proie se nourrissant de chair. Ils s'entre^ ^ tiennent, eux et leurs maîtresses, aveo ce qu41s volent. Tous les matins des jours gras, l'abattoir est rempli, avant le point du jour , de petites femmes et de petits garçons, tous aveo des sacs, qu'ils apportent vides et qu'ils remportent pleins de morceaux de viande. On ne tue pas une bote que ces gens n'en prélèvent la dlme et les prémices sur le plus savoureux et le plus appétissant. Comme à Se ville il n'y a point d'entrepr»» neur ehargé des approvisionnements de viande ; chacun peut amener le bétail qui lui pi ait , et les animaux qu'on tue en premier lieu tantôt sont de la première viande , tantôt de la moins taxée. Avec cet arrangement , il y a toujours grande abondance^ Les maîtres se recommandent aux braves gens dont je viens de parler , non pour qu'ils ne les volent pas , œ serait impossible t mais pour qu'ils se modèrent sur les tranches qu'ils escroquent aux bétes abattues, car ils les élaguent et les recèpent comme si c'étaient des* saules et des treilles^ Mais ce qui m'étonnait le plus et me semblait le pire , c'était de voir que ces bouchers vous tuent un homme avec la môme facilité qu'une vache. Pour un rien , un enfantillage , ils vous enfoncent une lame de coutelas dans le ventre d'une perr< sonne , comme s'ils saignaient un taureau* C'est un miracle s'il se passe un jour sans querelles % sans blessures et quel* quefois sans meurtres. Tous se piquent de bravoure , tous

de mépris qu'on applique aux gens de cetle profession « e( qui n'a point 4e corrélatif en firançais.

416 DIALOGUE DES GHIBNS

font les fanfarons , et souvent mdme de plus vilains métiers; Il n'y en a pas un qui n'ait son ange gardien sur la place San- Francisco*, gagné par des filets et des langues de bœuf. Finalement, j'ai ouï dire à un homme d'esprit qu'il y avait trois choses à Séville que le roi avait à eonquérir : la rue de la Gaza , la Costanilla*, et l'abattoir.

sapiON. — Si , pour peindre la condition des maîtres que tu as eus et les défauts inhérents à leurs métiers , tu es chaque fois , ami Berganza, aussi long que celle-ci, il faudra demander au ciel qu'il nous accorde la parole tout au moins pour un an ; et je crains qu'au train où tu vas , tu n'arrives pas à la moitié de ton histoire. Je veux te faire observer une chose i dont tu feras à ton tour l'expérience quand je te conterai les \ événements de ma vie : c'est que, parmi les histoires, les unes renferment la grâce en elles-mêmes , les autres dans la manière de les conter. Je veux dire qu'il y en a quelques-unes qui , bien que racontées sans préambule et sans ornement, r font plaisir à entendre . Il en est d'autres qu'il faut revêtir de paroles , et qui, avec des gestes du visage et de la main, avec des inflexions de voix, de rien se font quelque chose; qui enfin, de fades et pâles, deviennent agréables et piquantes. N'oublie pas cet avertissement pour le mettre à profit dans ce qui te reste à dire.

BERGANZA. — G'ost cc quo je ferai , si je le puis , et si l'extrême tentation que j'ai de parler me laisse y prendre garde. Il me semble plutôt que je ne pourrai qu'à grande peine me retenir la main.

SGiPiON. — Retiens plutôt ta langue ; c'est d'elle que viennent les plus grands maux de la vie humaine.

BERGANZA. — Je dls douc que mon maitre m'apprit à porter un panier dans la gueule , et à le défendre contre quiconque voudrait me l'enlever. Il m'apprit aussi la demeure de sa bonne amie. De cette façon , l'on évita les voyages de sa servante à l'abattoir , car je portais le matin à la beUe ce qu'il avait volé la nuit. Un jour qu'entre diien et loup j'allais diligemment lui porter la ration , je m'entendis appeler par mon nom d'une fenêtre; je levai les yeux', et vis une jeune fille, belle au dernier point. Je m'arrêtai un moment; elle descendit à la

4 . G*e8t-à-4ire un protecteur partti les bas-officien de joitice, escnbanot^ algàaùles et corehetes.

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