‹ Les nouvelles de Miguel de Cervantes SaavedraChapitre 44 sur 53 · Le mot estplai dur ea wpegnol · texte numérisé non relu

Le mot estplai dur ea wpegnol

SCIPION BT BERGANZA. 427

scmôK. ^^ Tu as raison , tt je confessa ma faata ; mais je ▼eux que tu me la pardonnes , comme je t'en ai pardonné tant d'antres. Jetons notre bonnet en l'air, oomme disent les petite garçons, et ne médisons plus du proohaindésomnais. Continué ton histoire; tu l'as laissée à la pompeuse façon avec laquelle les fils du marchand ton maître allaient au oollége de la oom« pagnie de Jésus.

BSROÂN^» ••* C'est à lui que je me reoommande en tout événement. Bien que se priver de médire me semble fort difficile , je pense user d'un remède dont usait, k ce que j'ai ouï dire , un grand jureur, lequel, repentant de sa mautaîse habitude, chaque fois qu'il jurait depuis son repentir, se pin« çait le bras ou baisait la terre en peine de sa faute. Malgré tout cela il jurait encore» Ainsi donc, chaque fois que je viole* rai le précepte que tu m'as donné de ne pas médire, et l'in* tention que j'ai de ne pas le faire , je me mordrai le bout de la langue, de façon qu'il m'en cuise, et que je me rappelle ma faute pour n'y plus retomber.

Bcipum. -^ Tel est ce remède , que, si tu en uses , j'espère bien une chose t c'est que tu te mordras tant de fois qu'à la fin tu resteras sans langue , et dès lors dans l'impossibilité de médire darantage.

BERGAirKA. -*** Du moios, je ferai de mon côté toutes mes diligences; que le oiel fasse le reste. Je dis donc qu'un jour les enfants de mon maître laissèrent un cahier dans la cour, où je me trouvais en ce moment; et, comme j'étais appris à porter le panier du boucher, mon premier maître, j'empoignai le vadê fiMoum, et je suivis les jeunes gens , avec l'intention de ne pas le lâcher jusqu'au collège. Tout m'arriya oomme je le désirais* Mes maîtres , qui me virent venir avec le vaik fMcutn à la gueule , délicatement porté par les cordons, oom^ mandèrent à un page de me l'ôter ; mais je ne voulus pas y eonsentir, et je ne lâchai prise qu'après être entré dans la classe, chose qui fit rire tous les étudiants. Je m'approchai de l'aîné de mes maîtres, et lui remis avec beaucoup de civilité le cahier dans les mains ; puis j'allai m'aocroupir à la porte de la classe , regardant en face le maître qui occupait la chaire. Je ne sais quel charme a la vertu : car, bien que je ne puisse la comprendre ni peu ni beaucoup , je pris Bientôt plaisir h voir avec quel amour , quelle sollicitude et quelle adresse ces bons pères enseignaient ces jeunes enfantSi redressant les ten« dres tiges de leur jeunesse, pour qu'elles ne vinssent pas à se

tordre et à dévier du chemin delà vertu, qu'ils leur montraient en môme temps que celui des belles-lettres. J'observai comme i]s grondaient leurs élèves avec douceur, comme ils les châtiaient avec miséricorde , comme ils les exhortaient avec de bons exemples , comme ils les excitaient avec des prix , comme ils leur distribuaient le travail avec sagesse, enfin comme ils leur peignaient la laideur des vices et la beauté des vertus , pour que haïssant ceux-là, chérissant celle-ci, ils atteignissent 1q but pour lequel ils furent créés.

sciPiON. — Tu aa bien raison Berganza : car j'ai ouï dire de ces bons pères qu'en fait d'hommes capables de mener les affaires publiques, il n'y en a pas d'aussi sages dans le monde entier, et qu'en fait de guideis dans le chemin du ciel , peu de gens les valent. Ce sont des miroirs où se réfléchissent l'honnêteté, la doctrine catholique, la prudence singulière, et finalement l'humilité profonde, base sur qui s'élève tout l'édifice de la félicité future*.

BERGANZA. — Tout est commc tu le dis ; mais revenons à mon histoire. Mes maîtres s'amusèrent à me faire porter toujours le vademecum , ce que j'exécutais de fort bonne grâce. Gela me faisait passer une vie de roi, et meilleure encore , car elle était tranquille et sans soucis , parce que les étudiants se mirent à jouer avec moi. De mon côté je m'apprivoisai si bien avec eux, qu'ils me mettaient la main dans la gueule, et que les plus petits me montaient sur le dos. Us jetaient leurs bonnets ou leurs chapeaux, et je les leur rapportais proprement, avec de grandes marques d'allégresse. Ils se mirent à me donner à manger tant qu'ils pouvaient, et ils se divertissaient beaucoup de voir que; quand ils me donnaient des noix ou des noisettes, je les cassais comme un singe , laissant la coque et mangeant la chair. Il y eut tel d'entre eux qui , pour éprouver mon talent , m'apporta dans un mouchoir une grande quantité de salade, que je mangeai comme si j'eusse été une personne. C'était pendant l'hiver, alors qu'on se régale à Séville de pains mollets et de gâteaux au beurre , et j'en étais si bien servi que plus de deux AnUmios * furent vendus ou mis en

4 . Inondée en 4 540 par l'approbation du pape Paul III, la compagnie de Jésus était encore biea nouvelle à Tépoque où écrivait Cervantes. Elle avait ^ à peine un demi-siècle d'existence. Le portrait qa*il trace des Jésuites eut

"T% . bientôt cessé d'élre ressemblant.

2. On appelait ainsi les grammaint latines d* Antonio de Lehrija.

gage pour me faire déjeuner. En un mot, je menais une vie d'étudiant, mais sans faim et sans gale, ce qui est tout ce qu'on peut dire de plus pour indiquer qu'elle était bonne : car , si la g^le et la faim n'étaient pas si inséparables des étudiants, il n'y aurait pas de vie plus agréable et plus réjouissante. En effet, la vertu et le plaisir y font assaut, et la jeunesse se passe en apprenant et en s'amusant. De ce bonheur et de cette quiétude vint m'arracher une certaine. dame qu'on appelle, ce me semble , Raison d'État , qu'il ne faut écouter que quand beaucoup ' d'autres raisons parlent pour elle. Le cas est que ces messieurs les professeurs trouvèrent que les élèves passaient },

la demi-heure qui s'écoule d'une leçon à l'autre, non à repasser leurs leçons, mais à s'amuser avec moi. Aussi ordonnèren^ils à mes maîtres de ne plus m'amener à la classe. Ceux-ci obéirent , on me ramena à la maison, et l'on me remit à l'ancienne garde ; et, sans que le vieux seigneur se rappelât la grâce qu'il m'avait accordée d'être libre de jour et de nuit, je revins livrer mon cou à la chaîne et mon corps à un vieux tapis de jonc qu'on me mit derrière la porte. Hélas I amiScipion, situ savais quelle dure chose c'est à souffrir que de passer d'un état heureux à une situation malheureuse 1 Tiens, quand les misères et les afflictions sont profondes et continuelles , ou elles finissent vite avec la mort, ou leur continuité même en fait une sorte d'habitude qui , au milieu de leur plus grande rigueur, sert à les soulager. Mais lorsque d'un sort triste et malheureux on arrive tout à coup, sans y penser, à un autre sort, heureux, prospère et plein de joie; puis que, bientôt après, on retombe dans le premier sort, dans les premières peines et les premiers tourments, c'est une douleur si cruelle, que, si elle n'ôte pas la vie, c'est pour la tourmenter davantage en la prolongeant. Enfin , je fus remis à ma ration de soupe de chien , et aux os que me jetait une négresse de la maison; encore ces os étaient-ils dîmes par deux gros chats mouchetés , auxquels il était facile , étant libres et légers, de me prendre tout ce qui sortait du district de ma chaîne. Maintenant, frère Scipion , que le ciel t'accorde tout le bien que tu désires» pourvu que, sans te fâcher, tu me laisses philosopher un peu : car, si je manquais de dire les choses qui me reviennent à présent à la mémoire , de celles qui me vinrent alors à l'esprit , il me semble que mon histoire ne serait ni complète ni d'aucune utilité.

SCIPION. — Prends garde, Berganza, que cette envie de

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philosopher (pie tu dis te venir ne soit une tentation da diable. En effet, la médiaanoe n'a pas de meilleur voile pour pallier et couvrir sa malignité que Topinion qu'a le médisant que tout ee qu'il dit sont des sentenoes de philosoplie ^ que mor«ére est reprendre, et découvrir les défauts d'autrui, aèla bien entendu* Il n'y a pas une vie de médisant, si tu Texamines avee soin, que tu ne trouves pleine de vioes et d^ezcès^ Cela su, philosophe maintenant tant qu'il Ce plaira.

BERQANZA. — ^ Ttt poux être tranquille, Soipion ; je ns médi«> nd pas davantage, puisque je me le suis promis. Le cas eet done que, comme j'étais tout le jour oisif, et que l'oisiveté est mère des réflexions, je me mis à repasser dans ma mémoire quelques morceaux de latin qui m'y étaient restés, de tous oeux que j'avais ent^dus quand j'allais au collège avec mes maîtres. Grâce à ees phrases , je me trouvai plus avancé en intelligence, et je résolus, comme si j*avais su parler, de m'en ifervir dans les occasions qui s^olMralent; toutefois, d'une manière bien différente de oelle dont s'en servent ^^ ques ignorants. Il y a de bons Espagnols * qui, dans les conversations, lâchent de temps en temps quelque bout de latin, bref et sentencieux, faisant croire à -ceux qui ne l'entendent pas qu'ils sont de grands latinistes, quand ils savent à peine décliner un nom et conjuguer un verbe.

sciFiON. ^ C'est un moindre mal, à mon avis, que celui que commettent d'autres gens qui savent véritablement le latin, lesquels sont si malavisés, qu'en parlant à un cordonnier ou à un tailleur, ils versent du latin comme de l'eau.

BiSRGAMZA. — De Cela nous pouvens tirer la eonséquenee que eelui-Ià pèche autant en parlant le latin à eeui qui ne le savent pas, que celui qui le parle sans le savoir*

SGiPioN. — Eh bien I tu peux encore observer uâe chose : e*est qu'il y a des gens pour qui être latinistet ne les empêche pas d'être ânes.

BËRaANZA. <^ Qui en doute t la raison en est claire. Lorsque, au temps des Komains, tout le monde parlait le latin *« comme langue maternelle, il Éfest bien trouvé parmi eux quelque imbécile que parler latin n'empêchait pas d'êlre unebète.

sciPtoN. — !^our savoir se taire en espagnol et parler tn la* tin, il faut dn tact et de l'esprit, Mre Bergansa.

I. L'original dit romanàstaê, ceux qui parlent h» r^mtméà ce taDgtte Vulgaire.

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BËRGANZÀ. «^ Cela est vrai; car on peut aussi bien dire une sottise en latin qu'en espagnol. J'ai vu des lettrés fort sots , des grammairiens fort lourds et des Espagnols tout unis, rayés et bariolés de latin, capables d'ennuyer le monde du matin au soir.

SCIPION. ^ Laissons eela, et eemmenoe par débiter tes sen* tences de philosophie.

BERGANZA. — EUes sout dltes \ oe sont eeUes que tu viens d'entendre.

sciPioM. <^ Lesquelles?

BBRGANZA. ^ Celles à propos du latin et de Pespagnol, que j'ai commencées et que tu viens de finir. !^

scipton. ^ Quoi donc! médire, tu appelles eela philosopher t ainsi vont les choses. Canonise, Berganta, canonise la mau* dite plaie de la médisance ; donnez-lui le nom que tu voudras. À son tour, elle nous donnera celui de cyniques, qui veut dire chiens détracteurs. Par ta vie, tais*toi, et continue ton his* toire.

BERGANZA. -^ Gomment puis^^je la continuer, si je me tais f

SGiFioN. — Je veux dire que tu la continues toute droite et tout unie, sans la faire ressembler à un polype, taiit tu lui ajoutes de bras.

BERGANZA. -^ Parle avec justesse : on ne dit pas les bras, mais les queuçs du polype *.

SCIPION. —» Voilà Terreur de celui qui a dit que ce n*est pas un vice d'appeler les choses par leurs noms propres; comme s'il ne valait pas mieux, puisqu'il faut absolument qu'elles soient nommées, les exprimer par des détours et des circou'locutions qui tempèrent le dégoût quQ causent leurs non\3 mêmes : les honnêtes paroles prouvent l'honnêteté de celui qui les prononce ou qui les écrit.

BERGANZA. — Je vcux tc croirc, et je reviens. Ma mauvaise étoile, non contente de m'avoir arraché à mes études et k la vie si commode et si joyeuse que j'y menais, non contente dé m'âvoîr enchaîné derrière une porte, et d'avoir troqué la libéralité des étudiants contre la parcimonie de la. négresse, vou* ** lut encore .me troubler dans la situation où j'avais fini pat trouver du calme et du repos. Tiens, Scîpion, sois certain; sois assuré, conune je le suis moi-même, que les malheurs

4 . Dans roriginal, Scipion dit eolat^ au ^eu ÔJd rabot de^iUfo^ «xpiçeM^on proverbiale.

cherchent et trouvent le malheureaz, se cachâtril dans les derniers recoins de la terre. Je dis cela, parce que la négresse de céans était amoureuse d'un nègre, esclave aussi dans la maison, lequel nègre couchait dans le vestibule qui est entre la porte de la rue et celle de la cour \ derrière laquelle j'étais attaché. Ils ne pouvaient se réunir que de nuit, et, pour cela faire, ils avaient volé ou contrefait les clefs. La plupart des nuits,'ma négresse descendait, et, me fermant la bouche avec un morceau de viande ou de fromage, elle ouvrait à son nègre, avec qui elle se donnait du bon temps , toujours à Taide de mon silence et aux dépens de ce qu'elle volait. Pendant quelques jours, les cadeaux de la négresse me corrompirent la conscience, car il me semblait qu'à moins de cette ressource, ^les flancs allaient se rétrécir, et que je deviendrais, de mâtin, lévrier. Mais enfin, ramené par mon bon naturel, je voulus répondre à ce que mon maître devait attendre de moi, puisque je recevais ses gages et mangeais son pain, comme le doivent faire, non-seulement les honnêtes chiens qui sont connus pour leur reconnaissance, mais encore tous ceux qui servent.

sciPioN. — Quant à ceci, Berganza, je veux que cela passe pour philosophie, car ce sont des propos qui réunissent à la bonne vérité la bonne intelligence. Et poursuis, sans trop donner de corde, pour ne pas dire de quene, à ton hbtoire.

BERGANZA. — Je voux d'abord te demander, si par hasard tu le sais, qu'est-ce que veut dire philosophie? Bien que je la nomme, je ne sais pas ce que c'est; seulement je m'imagine que c'est une bonne chose.

sciPioN. — Je te le dirai brièvement. Ce nom se compose de deux mots grecs, philos et sophia; philos veut dire amour, et sophiay science. Ainsi donc philosophie signifie amour de la science, et philosophe, amateur de la science.

BERGANZA. — Tu OS bien savant, Scipion. Qui diable t'a appris des mots grecs ?

SCIPION. — A ton tour, Berganza, tu es bien simple de faire cas de semblables choses. C'est ce que savent les petits enfants à l'école. Il 7 a d'ailleurs dés gens qui se donnent aussi Fair de savoir le grec, en l'ignorant, comme le latin, sans le savoir.

BERGANZA. — C'cst précisément ce que je dis. Mais je vou- I • A Séville, on appelle ce yestibule zaguan.

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drais qu'on mit ces geus^Ià bous le pressoir, comme font les Portugais à l'égaré des Nègres de Guinée *, et qu'à tour de bras on exprimât le jus de ce qu'ils sarent, afin qu'ils cessent de tromper le monde ayec les oripeaux de leur» chausses trouées et de leur latin en lambeaux*

SGIPION. — C'est à présent, Berganza, que tu peux te mordre la langue, et que je peux me la broyer aussi, car. tout ce que nous disons est autant de médisance.

BERGANZà. -— Oui; maîs je ne suis pas obligé de faire comme fit, à ce que j'ai ouï dire, un certain Corondas, Tjrien, lequel rendît une loi qui défendait que personne entrât en armes dans la municipalité de sa ville, sous peine de la vie. Un au* tre jour, il entra, par mégarde, au conseil, l'épée au côté. On l'en fit apercevoir; et lui, se rappelant la peine qu'il. avait portée, il tira son épée du fourreau, et s'en perça la. poitrine : de sorte qu'il fut le premier qui rendit et qui viola la loi, et le premier qui encourut la peine. Ce que j'ai dit, ce n'était pas rendre une loi, mais promettre que j^e nie mordrais la langue, s'il m'arrivait de médire. Or, à présent, les choses ne vont pas avec la rigueur inflexible de l'antiquité. Aujourd'hui on fait une loi, demain on l'enfreint, et peut-être convient-il qu'il en soit ainsi. Quelqu'un promet à cette heure de se cor<> riger de ses vices, et le moment d'après il tombe dans de plus grandes fautes. Autre chose est approuver la discipline, autre chose s'y soumettre ; et, effectivement, du dit au fait, il y a grand trajet'. Que le diable se morde la langue; moi, je ne veux pas me la mordre, ni faire des finesses sur ce bout de tapis, où je ne suis vu de personne qui puisse louer mon honorable résolution.

SGIPION. — De cette manière, Berganza, si tu étais homme, tu serais un hypocrite, et toutes les bonnes œuvres que tu ferais ne seraient qu'apparentes, feintes et fausses, couvertes seulement du manteau de la vertu, et dans l'unique but d'être loué, comme font tous- les hypocrites?

BERGANZA. — Je ne sais trop ce que je ferais alors; ce que je sais, c'est qu'à présent je ne veux pas me mordre la langue, quand il me reste tant de choses à dire, que je ne sais ni quand ni comment je pourrai en venir à bout; surtout avec

4 . Alluftion aui tortureft qu*on taîBail souCTrir i ce» malheureux pour leur «rracher Taveu de quelque Taule.

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