I . Espèce de noblesse parmi les servilenrs des grands
prison ; le Breton se mît à pleurer ; ému de pîtîé, le greffier intervint, et à force de prières fit réduire la peine à cent réaux. Le Breton demanda des hauts-de-chausses de peau de buffle, qu'il avait mis sur une chaise au pied du lit, où il avait l'argent pour payer sa liberté ; mais les chausses ne se trouvèrent point, et ne pouvaient se trouver non plus. En effet, dès que j'étais entré dans Fappartement, il m'arriva aux narines une odeur de lard qui me consola singulièrement. Je cherchai le morceau avec l'odorat, et le trouvai dans un gousset des hauts-de-chausses ; j'y trouvai, dis^-je, un gros morceau de jambon. Pour le tirer de là, et le savourer sans bruit, j'emportai les hauts-de-chausses dans la rue, et là, je me bourrai de jambon tout à mon aise. Quand je revins à l'appartement, je trouvai que le Breton jetait les hauts cris, disant dans son langage adultère et bâtard, mais qu'on entendait pourtant, qu'on lui rendît ses chausses, où il avait cinquante escuti d'or en or. Le greffier s'imagina que la Colindrès ou les recors les lui avaient volés; Talguazil eut la même idée ; il les prit à part, mais personne ne convint de la chose, et tous se donnaient au diable. Voyant ce qui se passait, je retournai dans la rue pour chercher les hauts-dechausses et les rapporter, car je me souciais fort peu de l'argent ; mais je ne trouvai rien : déjà quelque heureux passant les avait emportés. Quand l'alguazil vit que le Breton n'avait point d'argent pour payer son tour de passe-passe, il se désespérait^ et il pensa tirer de l'hôtesse ce qui manquait au Breton. Ul'appela; elle vint à demi nue, et quand elle entendit les cris et les plaintes du Breton, quan3 elle vit la Golindrès nue et éplorée, l'alguazil en colère, le greffier furieux, et les recors dévalisant tout ce qu'ils trouvaient dans la chambre, le jeu lui déplut. L'alguazil lui ordonna de s'habiller et de le suivre en prison, puisqu'elle recevait chez elle dés hommes et des femmes de mauvaise vie. Alors ce fut bien autre chose ; alors s'augmentèrent et les cris et la confusion, car l'hôtesse leur dit : c Seigneur alguazil et seigneur greffier, ppiût de manigance avec moi, car j'entrevois la couture; point de farces et point de bravades, fermez la bouche, et allez avec Dieu. Sinon, par le signe de la croix, je jette mon bonnet par-dessus les moulins, et je tire au grand jour toute la kyrielle de cette histoire. Oh f je connais bien la dame Golindrès, et je sais qu'il y a plusieurs mois que le seigneur alguazil lui sert de couvercle; qu'on ne m'en fasse pas- dire
davantage, mais qu'on rende l'argent à ce seigneur, et restons tous bons amis. Je suis une honnête femme, et j'ai un Qiari qui a ses lettres de noblesse avec leur pataraffê et leurs crochets de plomb, Dieu soit loué; et je fais mon métier proprement, sans préjudice d'autrui, ni de moi-même. l*ai mon tarif cloué de façon que tout le monde le voie, et pas de contes avec moi, car je sais, par DiôUt m*épousseter la poussière. Aht je suis bonne, vraiment, pour faire entrer des femmes avec mes hôtes ; ils ont la clef de leurs chambres, et je ne suis pas un linge ' pour voir h travers sept murailles, » Mes maîtres furent bien étonnéâ d^entendre la harangue de Phôtesse, et de voir comme elle lisait couramment leur histoire ; mais pourtant, voyant aussi qu'ils n'avaient personne^ si ce n'est elle, de qui tirer de Targent, ils s'oplniâtraient à vouloir la mener en prison. Elle se plaignait au ciel de l'abominable injustice qu'on lui faisait, tandis que son mari était absent, et qu'elle était femme d'un si noble hidalgo ; le Breton mugissait pour ses cinquante escuti; les recors juraient Dieu qu'ils n'avaient pas vu ses hauts-de-<;hausses ; le greffier pressait tout bas 1 alguazil de chercher dans les habits de la CoHndrès, soupçonnant qu'elle avait les cinquante escuH,, car c'était son usage de visiter les ppches et les cachettes.de ceux qui se laissaient prendre à ses appas ; mais elle disait que le Breton était ivre, et qu'au sujet de l'argent, il en avait menti. Enfin, tout était confusion, tapage, jurements, sans qu'il y eût moyen d'y mettre le holà, si au même Instant ne fût entré dans la chambre le lieutenant de Yassistente*, qui, venant visiter cette auberge, fut amené par les cris à l'endroit de la mêlée. 11 demanda la cause de ce vacarme ; Thôtesse la lui conta par le menu. Elle lui dit qui était la nymphe CoHndrès, laquelle s'était enfin vêtue; elle révéla sa publique liaison avec l'alguazll ; elle dévoila toutes ses ruses et ses façons de voler ; elle se disculpa elle-même, affirmant que jamais femme de mauvaise vie n'était entrée avec son consentement dans sa maison ; elle se canonisa comme une sainte et son knari comme un bienheureux ; elle cria à une servante d'aller en courant chercher dans un coffre les lettres de noblesse de son mari, pour que le seigneur lieutenant les vtt, et qu'il reconnût que la femme d'un mari si honorable ne pouvait rien faire de mal, ajoutant que, si elle faisait ce métier de tenir
4 . Un lynii. •* 2. On appelle aixui le conrésidor de SéviUe.
fiiéttM gvmtf o'Mki ]Mur iiéo«Milé, maïs qtte ÏÂett saTAÎt •elD]ii0» éU« en ayail à» peine, et si eUe n'aîmerait pas mieux atoir (pnoiqxkB revenu et du pain quotidien poor passer la vie» qna defiaire un tel métier. Ennuyé de son baTardage et de ses préleoliotts à la nol^lesse, le lieutenant lui dit enfin : c Sciur loueuse de lits, je veux bien croire que votre mari a ses lettres ém n^Uesse, puisque tous mfavoues qu'il est lûdalgo aubergiSte^ -**« Bt tfis^ionôrablemeni» répondit rbôtease. Quelle ne«> b&esse.y 9ti^ au monde, si pure qu'elle soit, qui n'ait quelque ebose à redifet •«- Ce que je vous dis, sœur, reprit le lieute» nanty o'est que vous vous babillies, car vous aUez me suivre en prison* 9 Cette neuvdile la fit jeter par t«rre; elle s'égrati«> fHa le visage, elle poussa des oris perçants; mais, malgré œla^ le lisutenantf sévère à T^ecès, les mena tous en prison, à savoir : le Breton, la Golindrès et rbètesae. Je sus depuis que le Breton perdit ses cinquante esciili, et qu'il fut de plus condamné aux dépens* L'bôtesse en paya tout autant pour sa part* Quant à lia Golindrès, on lui ouvrit la porte toute grande, 6t le Jour même qu'ello fut relâchée, elle pèoha un marinier qui paya pour le Breton, et par le même stratagème* Yois un peu, Seipion, quelle foule de résultats fâcbeut naquirent de ma gourmandise.
SciPioK. — > Tu ferais mieux de dire de la coquinerie de ton maître*
BEitaAiiaA* -^ Bh bisnl éooote, oar il portait ses coups plus loin enoore. Mais pourtant j'ai regret à mal parler de greffiers et d'alguazils.
BGtpioN* -^ Pourquoi T mal parler d'un n'est pas mal parler de tous* Il y a, certes, beaucoup de greffiers ' honnêtes, fidè* les, loyaux, aimant à rendre* service sans préjudice d'autrui. Gens sont pas tous qui entretiennent les procès, qui avisent la partie advsrse, qui prennent plus que leurs droits; ce ne sont pas tous qui font enquête et information de la conduite des gens pour en dresser des procédures, qui s'entendent avec le Juge pour mettre en omvre le proverbe : c Fais«moi la bàii>e et je te ferai le toupet. 1 Tous les alguazils non plus ne se mettent pas d'aceord avec les vagabonds et les filous; tous n'ont pas des maîtresses , comme celle de ton maître , pour leurs fourberies. Plusieurs sont nobles de nature et de noble caractère ; plusieurs ne sont ni brouillons, ni inso-
4 . JSscribanosy qui fésnlMeat Im feBCUoni 4s fît (lien 9t asaotairtf <
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lents, ni mal élevés, ni âripons, comme oeaxqui vont dans les auberges mesurer les épées des étrangers , et qui, s'ils les trouvent d'un efaeveu plus longues que Tordonnance ne le prescrit, ruinent ceux qui les portent '. Enfin, tous ne relâ* cbent pas aussi bien qu'ils arrêtent, se faisant au besoin juges et avocats.
ÏBEROANZA. -— Mon mattre visait plus baut et suivait un autre chemin. Il faisait )e brave, et se piquait d'opérer de fameuses arrestations. Pour cela, il soutenait sa réputation de bravoure, sans péril de sa personne, mais aux dépens de sa bourse. Un jour, à la porte de Xerez, il attaqua lui seul six fameux rufiens, sans que je pusse en rien l'aider, parce que j'avais la gueule prise dans une muselière qu'il me mettait le jour et qu'il m'ôtait la nuit. Je restai stupéfait de voir son au« dace, sa résolution et sa dextérité. Il entrait et sortait à travers les six épées des bravaches, comme si elles eussent été des baguettes d'osier. C'était merveille que de voir avec quelle légèreté il attaquait, les coups qu'il portait d'esioc et de taille, les revers, les parades, et l'œil au guet pour qu'on ne le prit point par derrière. Finalement, il resta dans mon opinion, et dans celle de tous ceux qui connurent la bataille, pour un nouveau Rodomont , car il avait mené ses ennemis depuis la porte de Xeres jusqu'aux marches du collège de Maître Rodrigo, à plus de cent pas de là. Il les laissa quand ils se furent enfermés, et revint cueillir les lauriers du combat. C'é" taient trois fourreaux qu'il alla aussitôt montrer au corrégidor, lequel , si je ne- me trompe, était alors le licencié Sarmiento de Yalladarès, célèbre par la destruction de la Sauceda*. On regardait mon maître dans les rues où il passait, en le montrant au doigt , comme si l'on eût dit : c Voilà le brave qui a osé combattre seul contre la fleur des crânes d'Andalousie. > Il passa le reste du jour à se promener par la ville pour se laisser voir, et la nuit nous prit au faubourg de Triana, dans une rue près du moulin à poudre. Après. avoir bien quêté, bien espionné, comme dit la chanson, si personne ne le voyait, il entra dans une maison, et moi derrière lui. Là, au milieu de la cour *, nous trouvâmes tous les crânes de la
4. Dans le temps où Cervantes écrivit cette nouvelle, un décret royal avait flxéla longueur des épées, et prohibait toutes celles qui dépassaient la marca,
s. La Saussaie , ancienne promenade.