‹ Les nouvelles de Miguel de Cervantes SaavedraChapitre 49 sur 53 · Utt gainiatt / jea de mots fur le nosi He eUea · texte numérisé non relu

Utt gainiatt / jea de mots fur le nosi He eUea

BGIFION HT BERGAN2â. kkf

âit*il,-ét a?eo agilité et gtatilleise défaites les saute que Toue avez faits ; mais il faut que ce soit eti Tboimetir et à la dévo» Uovl de la fameuse sorcière qu'il y eut, dil^on, dans ce pays, t A p^ne eut-il prononcé ces mots que la dimtrice de rii6{Â^ toi) qui étsdt une vieille d'au moins soixante ans, éleva la voix et s'écria.: < Maraud, charlatan, fils de coquine, il tL*j a poiut loi de sorcière. Si tu dis cela pour la Camacha, elle a déjà payé son péché, et Dieu sait oii elle est. Si tu le dis pour moi, méchant bouffon^ je ne suis pas sorcière, et ne Tai pas été de toute ma vie; et si j'ai eu la réputatioa de rétre, giâce à de faoE' 'témoins, et grâce au bon plaisir d'un juge étourdi et mal informé, tout k monde sait la vie que je mène main* tenant en péiûtenoe, non des sorc^leries qu^ je n'ai pas faites, mais de bien d'amtres péehés que j'ai ooikouis comme une péeheresse* Ainsi donc, mauvais plaisant et mauvais tainbouri^ néur, sottes vite de l'bâ{Htal; sinon ^ je jure Dieu que: je voua ferai sortir plus vite qu'au pae« s Gela dit, la vieille com^ Dtença à jeter des eris perçants, à acoabler inon maître d'une tdié gvèla d'injures, qu'il resta tout ooufus et tout effrayé, ï^nalement,. elle ne permit pas que la représentation aUât idus loin. Mou maître he fut pas trêscfâohé de la scène ^ de la défense, ^car il garda l'argent en poohei et remit à un autre jour, dans un autre hôpital^ 6e qui restait à faire dans celiû- 0i. I^ gens a'eu allèreut, maudissant la vieille, ajoutant au nom de sorcière • celui de cousine du diable, et au nom du vieUle celui de barbue. Cependant nous demeurâmes oetté nuit daus l'hôpital, et la vieille, m^ayaut rettcontré seul daàis la cour d'euti^ée^me dit aveo doueeur : < JBsIrce toi, mon fila lIo^aûelT est-ee toi, par hasard,, mon fils? > Je levai la tétOv et me toà$ à Texaminer» Venant cela^ elle s'en vint à moi, les larmes aux yeux, me jeta les bms autour du cou, et si je Peuftie laiftsëe faire, elle me* baisait sur la bouehe; mais àedé« goi(tt ' me p9xt, et je me détournais .

- sgipion; '*»*' Tst as bien fait ; car ee^ n'est pas xuk plaisir^ a^est uu suppMee de baiser une yieidlè, tn d'eU êtr« baiséi

- ttEROAVZfiu -^.Ce qu» je. vais te conter, j'aurais dû te le dire a» commencetnent de àion récit; nous aurions évité, de dette luattière, rétounemeiit que nous avons éprouvé eu nous trou^ vaut douée de la parole; :car il faut que tu saches que- la ^ille me dit t c Mon fils Montiél, viens derrièj*e moi, tu ap-» X^readras eu est ma chsmbre, et fhis eu sorte qae nous uous ireuvioue edtl« uuit uu tète^-i^tète^ .pour cekk, je laisserai la

porte ouyerte, et sache que j*ai beaucoiip de choses à te direi tant sur ta vie que pour ton profit. > Je baissai la tête, en signe d'obéissance, ce qui la confirma tout à fait, comme elle me rayoua depuis, dans la croyance que j'étais bien le chien Montiel qu'elle cherchait. Je restai tout iiïterdit, en attendant que la nuit vînt, pour voir où aboutirait ce mystère ou pro* digë qui faisait que la vieille m'avait parlé ; et, comme déjà je l'avais entendu nommer sorcière, j'attendais de sa vue et de son entretien des choses merveilleuses. Enfin, le moment arriva de me rencontrer avec elle dans sa chambre^ qui était étroite, basse, obscure, éclairée seulement par une pràte lampe de terre. La vieille en atUsa la mèche, s'assit sur on ço£F^et, me prit auprès d'elle, et, sans me dire un mot» m'em» brassa de nouveau, et moi j'eus soin de nouveau qu'elle ne me baisât point. Les premiers mois qu'elle m'adressa furent oeux-ci : c J'avais toujours espéré en là bonté du oiel qu'a* vant que ces yeux se fermassent, je te verraia, mon fils; et, maintenant que je t'ai vu, que la mort vienne et m'emporte de cette pesante vie. Il faut que tu saches, mon fils, que dans cette ville a vécu la plus fameuse sorcière qu'il y eut jamais au monde ; on l'appelait la Gamacha de Montilla. Elle fut si supérieure en son métier, que les ârichthée, les Circé, les Médée, de qui sont remplis les livres d'histoire, à oe que j'ai oui dire, n'approchèrent point d'elle. Elle formait des nuages, quand elle le voulait, pour en couvrir là surface du soleil; et, dès qu'elle en prenait l'envie, le ciel le plus aombte redeve« nait serein. En uu instant, elle amenait les hommes de loinr taines régions; eUe réparait merveilleusement la faute des jeunes filles qui avaient mis quelque négligence à garder leur pureté ; eUe couvrait les actions des veuves de manière qu'elles pussent être honnêtement déshonnêtes; elle dëmariait l^s femmes mariées , et mariait celles qu'il lui plaisait de pourvoir; en décembre, elle avait des roses fraîches. dans son jar* din ; en janvier, elle faisait la moisson ; faire venir du cresson dans un pétrin était un jeu pour elle, aussi bien que de montrer dans un miroir, ou sur l'ongle d'un enfant nouveauné, les vivants et les morts qu'on lui demandait de montrer» Elle eut la réputation de convertir les hommes en animaux, et l'on dit même qu'elle se servit, six années durant, d'un sar oristain sous la forme d'un âne, en toute réalfté, chose telle que je n'ai jamais pu comprendre comment elle se fait. Ëffeor tivement, quant aux antiques mag^cieunea^uiQOAT^rtiaeaieii^

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dit-on, les hommes en bétes, ceux qui en sarent le plus long disent que oe n'était pas autre chose, sinon que, par leur grande beauté et leurs tendres caresses, elles attirai<mt les hommes et se faisaient aimer d'eux ; puis qu'elles les assu*» jettissaient à ce point que , se servant d'eux en tout ce qui leur plaisait, ils finissaient par sembler de vraies bétea. Mais en toi, mon fils, Texpérience me démontre le contraire; car je sais que tu es une personne raisonnable, et je te vois sous la forme d'un chien, à moins que celé ne se fasse par cette science qu'on appelle tropeliay qui fait Toir une chose pour une autre. Quoi qu'il en soit, ce qui m'afflige, c'est que ni moi, ni ta mère, qui ayons été disciples de la bonne Gama« dia, nous n'ayons jamais pu parvenir à en savoir autant qu'elle ; non par manque d'esprit, d'habileté ou de courage, car nous en avions plus qu'il n'en fallait, mais parce qu'elle avait encore plus de malice ; elle ne voulut jamais nous enseigner les grandes choses, qu'elle réservait pour elle seule. Ta m^re, mon fils, s'appelait la Montiela; après la Camacha, oe fut la plus fameuse. Moi, je m'appelle la Caiiizarès, si ce n'est aussi savante que les deux autres, au moins ayant aussi bonne envie d'apprendre qu'aucune d'elles. 11 est vrai que, pour le courage qu'avait ta mère de faire un cerne, d'y entrer, et de s'y enfermer avec une légion de diables, la Camacha elle-même ne la surpassait point. J'ai toujours été un peu poltronne, et je me contentais d'en conjurer une demi-légion. Mais, soit dit sans les offenser, quant à confectionner les onctions avec lesquelles nous nous oignons, nous autres sorcières, je ne le cédais à aucune des deux, et ne le cède à aucune de celles qui suivent aujourd'hui nos règles* Sache, mon fils, qu'ayant vu et voyant que ma vie, qui court sur les ailes du temps, va bientôt finir, j'ai voulu laisser tous les vices de la magie, où j'étais ensevelie depuis longues années; il ne m'est resté que la curiosité d'être sorcière ', vice bien difficile à abandonner. Ta mère a fait de même; elle s'est corrigée de bien des vices ; elle a fait beaucoup de bonnes œuvres en cette vie; mais à la fin elle est morte sorcière. Et oe n'est d'aucune maladie qu'elle est morte, mais du chagrin que lui a causé la Camacha, sa maltresse, qui lui portait envie de ce

4 . Nous ii*avoiit qa'nti mot en fhmçaiB pour ?cmdre heehieera, lorcière tiitant drs ■ortiiégMy et bm/a^ sorcière aUant an tabbat. G'eat de eeUe der- Bière eapèce qa'il eat ki quMlioii

%$0 DIALOaUB DBS OHIfiN»

^'alle ftllait bientôt en saToir anse! lesg qu'elle ^ au poof quelque autre quertile de jalousie dont je n^ai jamaie pfu lé^ rifier le motif. Ta mère étant enceinte ^ et Theure de Taoeeu* ehement étant Tenue, ce fut la Gamacfaa qtiifut sa aage^ femme ; elle reçut dans ses bras ce que ta mère mit au suMadei et lui montra qu'elle était accouchée de deux petit» MeluBé Dès qu'elle les vit s c Voici une aetion noire, s'éùriar^eU^ ; voiei un tbur infime; Mais sois tranquille» sœur Hj^tiela^ je sois ton amie, et je cacherai oet acconchemenlt Oooupe-toi de te guérir, et sois assurée que ce mtdheur restera «i^seT^i dans le silence. N'aie aucun souci de Uéyénement, car je n'ignore pas, tu le eais, que depuis bien kngtaBaps tu n'at de felalions qu'avec Rodriguez, le oroeheteUr, ton bon ami. Ainel dono oet accouchement de chiens doit venir d'ailleurs^ et ren* ferme quelque mystère. >

« Nous restâmes fort étonnées , ta mère et moi,, oar je me trouvai présente à toute l'étrange aventure. La Gamâcha s'en fht, emportant les deux petite chiens; moi^ je restai pottf donner mes soins à. ta mère, qui ne pouvait croire ce qui lui était arrivé* Quand la. Gamaeha se vit près de mourir^ ^ qu'elle fut à sa dernière heure, elle appela ta mère, et lui ^t qu'elle avait changé ses enfants en chiens, à oauae de certain motif de fâcherie qu'elle lui avait donné ; mais qu'elle ne s'en mit point en peine , et qu'ils reviendraient à leur être véri«* table quand ils y penseraient le moins; que cependant cela né pourrait être avant qu'ils eussent vu de leurs propres yeux ce qui suit t

t Ils recouvreront leur forme véritable quand ils verrimt^ dans un rapide ehangement, abattre les superbes élevés et relever les humbles abattus, par une main assez pidesante pour le faire* s

« Voilà ce que dit à ta mère la Gamaeha au moment de sa mort* Ta mère mit cela par écrit, et l'apprit par oosûr^ Moi^ je le gravai aussi dans ma mémoire, pour le cas où le tenape viendrait de pouvoir le dire à quelqu'un de vous deux* Bt afin de pouvoir vous connaître^ j'appelle par le nom de ta mère tous les chiens que je vois de ta couleur^ non que je p«ue que les chiens doivent savoir oe nom, mais pour voir s'ila répondraient , étant appelés d'un nom si différent de celui des autres ohiens. Ge soir, voyant que tu faisais tant de ehoses , et qu'on t'appelait le chien savant, voyant aussi que tu savais levé la tête quand je t'appelais dans la eotir< jeme enis'tea*

SCIPION BT BEROANZA. k&l

glné que tu es le fils de la Montiela) et c'est avec un grand plaisir que je t'instruis de tes aventures et de la façon dont tu recouvreras ta forme première. Cette fagon » je voudrais bien

Su'elle fût aussi facile que celle dont parle Apulée dans VAné *orj et qui oonsistait seulement à manger une rose { mais celle qui te concerne est fondée sur les actions d'autrui , et non sur ta diligence^ Ce que tu dois faite, mon fils, c'est te recommander à Dieu dans le fond <ie ton cœur, et ce que je m veux pas appeler prophéties, mais divinations, attends-toi à ce qu'elles arrivent promptement et heureusement. Puisqua la bonne Camacha les a faites , elles s'accompliront sans nul doute ; toi et ton frère, s'il est vivant, vous vous verrez tels que vous désirez devenir. Ce qui m'afflige , c'est d'être si près de ma fin que je n'aurai pas le temps de voir cela. Bien des fois j'ai voulu demander à mon bouc quelle issue aurait votre histoire ; je n'ai pas osé, parce que jamais il ne répond direo* tement aux questions qui lui sont faites , mais par des propos détournés et qui ont plusieurs sens. Ainsi donc i à ce bouc , notre maître et seigneur, il n'y a rien à demander , car il mêle à une vérité mille mensonges; et ce que j'ai conclu de ses réponses, c'est qu'il ne sait rien de l'avenir avec certitude, mais seulement par conjectures. Cependant il nous tient si bien abusées, nous autres sorcières, que, malgré les mille tours qu'il nous joue, nous ne pouvons l'abandonner. Nous allons le voir très-loin d'ici, dans une vaste plaine, où se réu* nissent une infinité de gens, sorciers ou sorcières. Là, il nous donne à manger des mets acres et sans goût^ et il se passe d'autres choses, qu'en mon âme et conscience je n'ose pas raconter, tant elles sont sales et dégoûtantes, ne voulant pas offenser tes chastes oreilles. Il 7 a des gens qui croient que ^ous allons à ces festins par l'imagination, où le démon nous représente les images de toutes les chose» que nous racontons ensuite comme no^s étant arrivées. D'autres disent , au con* traire, que nous y allons véritablement en corps et en âme* Je tiens , quant à moi , que oes deux opinions sont véritables , car nous ne savons pas au juste quand nous allons de l'unv ou de l'autre manière* £n effet , tout oe qui se passe dans notre imagination s'y montre avec tant de foroe etd'intensitét qu'il n'y a nulle différence avec Ce que nous voyons réelle» ment. Messieurs les inquisiteurs ont fait des expériences à oe «njet sur quelques-unes d'entre nous qu'ils tenaient en prison, «t je orois qu'ils, ont trouvé vrai oe que je dis. le voudrais

bien, mon fils, me corriger de ce pëchë. Pour cela, f ai fait tous les efforts possibles. J'ai embrassé l'état d'hospitalière ; je soigne les pauyres; quelques-uns meurent, qui me don* nent la vie par ce qu'ils me lèguent , ou par ce qui reste caché entre leurs guenilles , car j'ai grand soin de bien éplucher leurs vêtements ; je prie peu et en public ; je médis beaucoup et en secret ; il me convient mieux d'être bypocrite que pécheresse déclarée; les apparences de mes bonnes œuvres présentes effacent de la mémoire des gens qui me oonnaissent les mauvaises actions passées. En effet, la feinte sainteté ne fait de mal à personne, si ce n'est à celui qui la simule. Ecoute, mon fils Montiel , voici le conseil que je te donne : < Sois bon en tout ce que tu pourras ; mais , si tu dois être méchant, tâche de ne pas le paraître en tout ce que tu pourras. > Sorcière je suis, et ne te le nie point ; sorcière aussi fut ta mère , car je ne peux te le nier davantage ; mais les bonnes apparences que nous gardions l'une et l'autre pouvaient nous donner crédit dans le monde entier. Trois jours avant qu'elle mourût, nous avions été toutes deux dans un vallon des Pyrénées assister à une*grande ronde ; et cependant , quand elle expira , ce fut avec tant de calme et de repjos , que , si l'on excepte quelques grimaces qu'elle fit un quart d'heure avant de rendre l'âme , on aurait dit qu'elle était couchée sur un lit de fleurs. Elle avait pourtant ses deux enfants sur le cœur,, et jamais elle ne voulut, même à l'article de la mort, pardonner à la Gamacha, tant elle était ferme et obstinée dans ses volontés. Je lui fermai les yeux , et l'accompagnai jusqu'à la sépulture , où je la laissai pour ne plus la revoir. Toutefois , je n'ai pas perdu l'espérance de la voir encore avant de mourir , car on dit dans le pays que quelques personnes l'ont vue se promener par les cimetières et les croisières de routes sous différentes figures. Peut-être quelque jour la renoontrerai-je , et je lui demanderai si elle m'ordonne de faire quelque chose pour le soulagement de sa conscience. »

Chacune des choses que me disait la vieille , à la louange de celle qu'elle appelait ma mère , était un coup de lance qui me traversait le cœur. J'aurais voulu mé jeter sur elle et la mettre en pièces avec mes dents. Si je ne le fis point, oe fut de crainte que la mort ne la surprit eu si piteux état. Finalement, elle me dit que, cette nuit même, elle pensait s'oîudre pour aller à un de ses festins d'habitude, et que, lorsqu'elle aérait là, elle pensait questionner son mattre sur ce qui de*

vait m'arriyer. Saurais voulu lui demander quelles étaient ces onctions dont elle parlait. Il parait qu'elle lut ce désir dans mes yeux , car elle répondit à mon intention comme si je lui eusse fait une question formelle, c Cet onguent, me dit-elle, avec lequel les sorcières se frictionnent, est composé de jus d'herbes extrêmement froids, mais non, comme dit le vulgaire , du sang des enfants que nous étouffons. Ici , tu vas peut-être me demander quel plaisir ou quel profit tire le démon de nous faire tuer de pauvres petites créatures, puisqu'il sait qu'étant baptisées , elles vont , innocentes qu'elles sont et sans péché , droit au ciel , tandis qu'il éprouve une peine particulière pour chaque âme chrétienne qui lui échappe. A cela je ne pourrai te répondre autre chose, sinon ce que dit le proverbe : c Tel se crève les deux yeux pour que son ennemi s'en crève un. » C'est aussi à cause du chagrin qu'il donne aux parents des enfants qu'il fait tuer , chagrin le plus grand qui se puisse concevoir. Ce qui lui importe surtout , c'est de nous faire commettre à chaque pas un si cruel et si atroce péché. Tout cela , Dieu le permet pour nos fautes , car j*ai vu par expérience que, sans sa permission, le diable ne peut faire mal à une fourmi. Cela est si vrai que, l'ayant un jour prié de ravager une vigne d'un de mes ennemis , il me répondit qu'il ne pouvait pas seulement toucher à une feuille, parce que Dieu ne le voulait pas. De là tu pourras conclure, quand tu seras homme, que tous les malheurs qui viennent aux gens , aux royaumes , aux cités , aux villages , les morts subites, les naufrages, les chutes, enfin tous les maux qu'on appelle par accident, viennent de la main du Très-Haut, et de son expresse volonté. Quant aux maux qu'on appelle par faute, ils viennent de nous-mêmes et n'ont pas d'autre cause. Dieu est impeccable : d'où il résulte que nous sommes les auteurs du péché, que nous le formons dans l'intention, dans la parole, dans l'action, Dieu le permettant pour nos péchés, comme je l'ai déjà dit. Maintenant, mon fils, tu vas demander, si par hasard tu m'entends, qui m'a faite théologienne ; et peut^tre ajouteras-tu tout bas : « Au diable la vieille coquine ! Pourquoi ne cesse-t-elle pas d'être sorcière, puisqu'elle en sait tant , et pourquoi ne retourne-t-elle pas à Dieu , puisqu'elle sait qu'il est plutôt prêt à pardonner les péchés qu'à les permettre? i A cela je te réponds, comme si tu me l'avais demandé , que l'habitude du vice se change en nature ; que celui d'être sorcière se convertit en chair et en sang, et qu'au

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milieu de mon ardeur, qui est brûlante, il amène un froid qui gèle Tâme et y engourdit jusqu'à la foi. De là natt pour elle un oubli de soi-même ; de là vient qu'elle ne se rappelle ni les craintes dont Dieu la menace, ni la béatitude àr laquelle 11 la convie. En effet, comme c'est un péché de la chair, il faut bien qu'il a$30upisse tous les sens , qu'il les ravisse çt les absorbe, saiis les laisser faire leur office comme ih U doivent. Aussi l'âme restant inutile , lâche, abattue, elle ne peut pas même élever son attention jusqu'à former quelque bonne pensée ; et demeurant enfoncée dans le profond abîme de sa misère , elle ne veut pas élever sa main vers celle de Dieu , qui lai tend la sienne, par sa seule miséricorde, pour qu'elle puisse se relever. J'ai une de ces âmes que je vient de te peindre. Je vois tout, je comprends tout; mais, coinme le plaisir des sens m'a mis des menottes à 1^ volonté i j'fti toujours été et serai toujours mauvaise.

c Mais laissons cela, et revenons à l'iaSàire des onctions» Elles sont si froides, je le répète, que, dès que nous en sommes flottées, elles nous privent de tous nos sens; nous restons étendues toutes nues par terre. Alors on dit que, dans notr^ imagination, $e passe tout ce qui nous paraît se passer vérita^ blement. D'autres fois, en achevant de nous oindre, il nous semble que nous changeons de forme, et que, transformées en coqs, en chouettes, en corbeaux, nous allons à l'endroit oh nous attend notre Seigneur. Là, nous reprenons notre première forme, et nous jouissons de délices que je me garderai bien de te dire, car elles sont telles que la mémoire se scandalise en se les rappelant, et que la langue évite de les conter. Ave^ tout cela^ je suis sorcière, et je cache mes nombreux défauts sous le manteau de l'hypocrisie. Il est vrai que, si quelquesuns m'estiment et m'honorent comme vertueuse^ il ne manque pas de beaucoup d'autres qui me disent à deux doigts de l'oreille le nom de fête que nous imprima dans la chair la furie d'un juge colérique, lequel, ayant affaire, dans les temps passés , avec ta mère et avec moi, déposa sa fureur dans les mains d'un bourreau, qui, n'étant pas suborné, us^ pleinement de sa puissance et de sa rigueur sur nos épaules* Mais c'est passé, et toutes les choses passent, les souvenirs s'effacent, les vies ne reviennent pas, les langues se fatiguent, les nouveaux événements font oublier les anciens, Je s^is sceup hospitalière; je donne des marques de charité chrétienne; mes onctions me donnent de bons moments; je ne suis pas

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si TieUle cme je ne puisse vivre encore une année, bien que j'en aie soixante-quinze: et, bien que je ne puisse jeûner à cause de Tâge , ni prier longtemps à cause des vertiges, ni faire des pèlerinages à cause de la faiblesse de mes jambes, ni donner l'aumône parce que je suis pauvre, ni penser à bien faire parce que j'aime à médire du prochain, ni faire le bien parce qu'il faudrait d'abord le penser et que mes pensées sont toujours mauvaises; néaàmoins, je sais que Dieu est plein de bonté et de miséricorde, et qu'il sait ce que je deviendrai. Cela suffit, et laissons là cet entretien qui m'attriste véritablement. Tiens, mon fils : tu me verras oindre et frictionner, Tous les chagrins sont bons ayec du pain, et le bonheur qui passe il faut le faire entrer, car pendant qu'on rit, on ne pleure pas. Je veux dire que, si les plaisirs que nous donne le démon sont faux et n'ont que l'apparence, cependant ils nous semblent des plaisirs, et les délices sont bien plus grandes en imagination qu'en réalité, quoique, pour les plaisirs véritables, il doi?e arriver le contraire. >

La vieille se leva en achevant cette longue harangue, et, prenant sa lampe à la main, elle entra dans une autre petite chambre encore plus étroite. Je la suivis, agité de mille pensées contraires, mais étonné de ce que je venais d'entendre et de ce que je m'attendais à voir. La Gailizarès pendit la lampe à la muraille, et se déshabilla en grande hâte jusqu'à la chemise; puis, tirant d'un coin un pot de terre vernissé, elle j mit la main, et, tout en murmurant entre ses dents, elle se frotta e;t se graissa des pieds & la tête, qu'elle avait isans coiffe. Avant qu'elle eût achevé de s'oindre, elle me dit que, soit que son corps restât dans la chambre privé de sentiment, soit qu'il en disparût, je ne devais ni m'affliger, ni manquer de 1 attendre jusqu'au matin, parce que je saurais alors les nouvelles de ce qui m'arriverait jusqu'à ce que je devinsse homme. fe répondis, en baissant la tête, que je n'y manquerais point. Ensuite, elle acheva ses onctions, et s'étendit par terre comme une morte. J'approchai ma gueule de sa bouche, et je vis qu'elle ne respirait ni peu ni beaucoup.

Maintenant , ami Scipion, je dois t'avouer une chose : c'est que j'éprouvai une grande peur quand jeme vis enfermé dans cet étroit cabinet, ayant devant moi cette figure que je vais essayer de te peindre. Elle était longue d'au moins sept pieds; ce n'était qu'une anatomie, un squelette, dont une peau noire, velue et tannée , couvrait les os. Avec le ventre, qui était de

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basane, ^lle se faisait une espèce de tablier qui lui descendait jusqu'au milieu des cuisses. Ses mamelles ressemblaient à deux vessies de bœuf sècbes et racornies. Ses lèvres étaient noirâtres, ses dents usées, son nez crocbu et écrasé, ses yeux hors des orbites, sa tête échevelée, ses joues creuses, sa gorge étroite et sa poitrine enfoncée. Finalement, elle était maigre et laide comme le démon. Je me mis à l'examiner attentivement, et bientôt la peur commença à me galoper, en considérant rhorrible vision qu'offrait son corps, et l'occupation plus horrible de son âme. Je voulus la mordre, pour voir si elle reviendrait à soi ; mais je ne vis pas une partie de son corps où le dégoût ne m'empêchât de porter la dent. Néanmoins je l'empoignai par un jarret, et je la tirai, en la traînant jusque dans la cour, sans qu'elle donnât la moindre marque de sentiment. Là, quand j'aperçus le ciel, et que je me vis en lieu spacieux, ma peur se dissipa, ou du moins se cah '( de telle sorte, que j'eus le courage d'attendre où aboutiraien Valler et le retour de cette méchante femelle, et ce qu'elle ine monterait de mes aventures. Cependant, je me demandais à moi-même : c Qui a fait cette mauvaise vieille si entendue et si mauvaise? D'où sait-elle ce que sont les maux par accident et les maux par faute t Pourquoi parle-t-elle tant de Dieu et agit-elle tant selon le diable? Comment pèche-t-elle si bien par malice qu'elle ne s*excuse point par ignorance? i La nuit se passa dans ces réflexions, et le jour vint, qui nous trouva tous les deux dans le milieu de la cour, elle toujours sans connaissance, et moi près d'elle, accroupi sur mes talons, observant attentivement son effroyable carcasse. Les gens de l'hôpital parurent, et, voyant cet étrange tableau, les uns disaient : c La bienheureuse Canizarès vient de mourir ; voyez comme la pénitence l'avait maigrie et défigurée. » D'autres, mieux avisés, lui tatèrent le pouls, virent qu'il battait encore et qu'elle n'était pas morte , d'où ils conclurent qu'elle était tombée eu extase et transportée au ciel par la force de sa vertu. Il y en eut d'autres qui dirent : c Cette vieille coquine doit être sorcière ; elle se sera sans doute frottée d'onctions, car jamais les saints n'ont des extases si déshonnêtes, et jusqu'à présent, parmi ceux qui la connaissent , elle a plutôt le renom d'une sorcière que d'une sainte. » Des gens curieux s'avisèrent de lui planter des épingles dans les chairs, des pieds à la tête, sans que la dormeuse s^éveillât, ce qu'elle ne fit qu'à sept heures du matin. Quand elle se sentit criblée d'épingles, mordue aux jarrets,

meurtrie par le trajet sur les pierres, hors de sa chambre, et à la vue de tant d'yeux qui la regardaient , elle crut , et crut a;7ec raison, que j'étais l'auteur de son déshonneur. Alors elle se jeta sur moi, m'empoigna des deux mains à la gorge, et cherchant à m'étouffer : « G-redin, disait-elle, ingrat, ignorant et malicieux, est-ce là le payement que méritent les services que j'ai rendus à ta mère et ceux que je pensais te rendre? » Moi, qui me vis en danger de perdre la vie sous les griffes de cette harpie féroce, je me dégageai, et, la saisissant par les longs pans de son ventre, je la secouai et la traînai par toute la cour. Elle jetait des cris perçants pour qu'on la délivrât des dents de ce malin esprit. A ces propos de la méchante vieille, • la plupart des spectateurs crurent que j'étais quelque démon, de ceux qui ont une perpétuelle rancune contre les bons chrétiens. Les uns accouraient pour me jeter de l'eau bénite ; les autres, n'osant s'approcher pour m'ouvrir la gueule, criaient qu'il fallait m'exorciser. La vieille grognait, moi je serrais les dents ; la confusion devenait plus forte, et mon maître, qui était accouru au bruit , se désespérait de m'entendre appeler démon. D'autres , qui ne comprenaient rien aux exorcismes, arrivèrent avec trois ou quatre bâtons, et commencèrent à me houspiller les reins. La plaisanterie me sembla cuisante; je lâchai la vieille, en trois sauts j'enfilai la rue, et en vingt autres je sortis de la ville, poursuivi par une multitude de petits garçons qui s'en allaient criant de toutes leurs forces : c Gare I gare I le chien savant est enragé, i D'autres disaient : c II n'est pas enragé, mais c'est un démon sous la figure d'un chien. » Au milieu de ce tapage, je me sauvai du pays à toutes jambes, suivi d'un grand nom]3re de gens qui crurent , sans aucun doute, que j'étais un démon, tant par les choses qu'ils m'avaient vu faire que par les paroles qu'avait dites la vieille en sortant de son sommeil maudit. Je mis tant de hâte à fuir et à m'échapper de leurs yeux, qu'ils durent croire que j'avais disparu comme un démon. En six heures, je fis douze lieues de chemin, et j'arrivai à un campement' de Bohémiens, qui était dans une plaine près de Grenade. Là, je me refis un peu, parce que plusieurs Bohémiens me reconnurent pour le chien savant. Ils m'accueillirent, non sans une grande joie, et me cachèrent dans un souterrain, pour que je ne fusse pas trouvé si l'on venait à ma recherche, et dans l'intention, à ce que je sus depuis, 'de gagner leur vie avec moi, comme le faisait mon maître le tambour. Je restai vingt jours avec eux, et

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pendant ce temps j'étudiai bien à fond leur vie et leurs mœurs, si curieuses qu'il faut que je te les conte.

SciPiON. — Avant de continuer , Berganza , il est bon que nous revenions sur ce que t'a dit la sorcière et que nous vérifiions s'il peut y avoir quelque chose de vrai dans l'énorme mensonge auquel tu ajoutes confiance. Prends-y garde, Berganza , il y aurait une grande folie à croire que la Gamacha changeât les hommes en bêtes, et que le sacristain l'eût servie sous la forme d'un âne autant d'années qu'on dit qu'il fut à son service. Toutes ces choses et celles qui leur ressemblent sont autant de prestiges, de visions mensongères et d'appa- • rences forgées par le démon. Et si maintenant il nous semble que nous jouissons de quelque entendement et de quelque raison, puisque nous parlons, étant réellement chiens ou nous trouvant sous cette figure , nous avons déjà dit que c'est un cas prodigieux, inouï, tel que, bien que nous le touchions de la main, nous ne pouvons y ajouter foi jusqu'à ce que l'événement nous démontre ce qu'il convient d'en croire. Yeuz-tu t'en assurer davantage ? Considère en quelles choses vaines, en quelles conditions niaises et absurdes la Camacha dit que consistait notre retour à l'état d'hommes. Ces promesses, qui doivent te paraître des prophéties, ne sont que des paroles de contes de vieilles femmes , comme ceux du Cheval sans tête ou de la Baguette de vertus, avec lesquels on s'amuse au coin du feu pendant les longues nuits d'hiver. Si c'était autre chose, ces prophéties seraient accomplies déjà; à moins que leurs paroles ne doivent se prendre dans un sens qui s'appelle, à ce que j'ai ouï dire, allégorique , lequel sens ne signifie pas ce qu'indique la lettre, mais une autre chose, qui, bien que différente, lui ressemble d'une certaine façon. Or donc, dire : c Ils reprendront leur forme véritable, quand ils verront, dans un rapide changement, abattre les superbes élevés et relever les humbles abattus, par une main assez puissante pour le faire; » cela me semble signifier , dans le sens que j'ai dit , que nous recouvrerons notre forme quand nous verrons que ceux qui étaient hier au faîte de la fortune sont aujourd'hui renversés et foulés aux pieds du malheur, et méprisés par ceux qui les estimaient le plus ; de môme, quand nous verrons que d'autres , qui tout à l'heure n'avaient à faire dans le monde qu'à augmenter le nombre des vivants, sont à présent emportés si haut par le bonheur que nous les perdons de vue ; et si d'abord ils n'apparaissaient pas , tant ils étaient petits et cachés , maintenant

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nous ne pouvons plus les apercevoir , tant ils sont grands et élevés. Si c'est en cela qu'eût consisté notre retour à la forme que tu dis, nous l'aurions déjà vu, et nous le voyons à chaque pas ; d*où j'imagine que ce n'est pas dans le sens allégorique , mais dans le sens littéral, qu'il faut prendre les vers de la Gamâcha. Or, ce n'est pas davantage en cela que consiste le remède à notre métamorphose : car maintes fois nous avons vu ce que disent ces vers, et nous n'en sommes pas moins chiens, comme tu vois. Ainsi donc, la Gamacha fut une moqueuse perfîde , la Ganizarès une fourbe artificieuse, la Montiela une sotte, malicieuse et perverse , soit dit sans l'offenser , si par hasard elle est notre mère à tous deux, ou la tienne au moins, car je ne veux pas l'avoir pour mère. Je dis donc que le « véritable sens est un jeu de quilles, où, par un rapide changement, on renverse celles qui sont en pied , et l'on relève celles qui sont tombées par terre ; et cela par la main de celui qui peut le faire. Vois un peu si, dans le cours de notre vie, nous aurons vu jouer aux quilles , et si , pour cela , nous nous sommes vus redevenir hommes, au cas que nous le soyons en effet.

BERGANZA. — Je dis que tu as raison, frère, et que tu esplus avisé qiie je ne pensais. De ce que tu as dit, je viens à penser et à croire que tout ce qui nous est arrivé et ce qui nous arrive à présent est un songe , et que nous sommes tout simplement des chiens. Mais que cela ne nous empêche point de jouir, aussi longtemps qu'il nous sera possible, de ce don de la parole que nous possédons, et du don plus excellent encore de Tintelligence humaine. Écoute-moi donc patiemment te conter ce qui m'arriva avec les Bohémiens qui m'avaient caché dans le souterrain.

SGIPION. — Je t'écoute très^volontiers , pour t'obliger à m'écouter à ton tour , quand je te conterai , si le ciel le permet, les aventures de ma vie. .

BERGANZA. — Gelloquo je menai avec les Bohémiens se passa, dans ce temps , à considérer leurs nombreuses malices, leurs ruses, leurs fourberies, les vols auxquels ils s'exercent, Bohémiens et Bohémiennes, presque depuis le moment où ils sortent du maillot et commencent à marcher. Tu vois bien la multitude de ces gens qui sont répandus à travers l'Espagne ? Eh bien I tous se connaissent, tous sont en relation les uns avec les autres. Us passent et transportent les vols de ceux-ci à ceux-là, et de ceux-là à ceux-ci. Ils accordent obéissance, mieux qu'à leur roi , à l'un d'eux qu'ils appellent comte , lequel, ainsi que tous ceux qui lui succèdent , a le surnom de Maldonado ; non

point parce qu'ils descendent de cette noble famille , mais parce qu'un page d'un gentilhomme de ce nom s'amouracha d'une Bohémienne, qui ne voulut pas répondre à son amour à moins^ qu'il ne se ftt Bohémien et ne la prit pour femme. Le page passa par ces conditions , et se fit si bien agréer des autres Bohémien^, qu'ils le choisirent pour seigneur et lui rendirent obéissance. Depuis lors, comme en signe de yasselage, ils lui remettent' une partie des vols qu'ils font , pour peu qu'ils aient de l'importance. Ils s'occupent, pour colorer leur oisivetéj à travailler le fer, faisant ainsi des instruments qui facilitent leurs vols. Aussi les verras-tu toujours porter à vendre dans les rues des tenailles, des vrilles , des marteaux ; et les femmes , des pelles et des trépieds. Celles-ci sont toutes accoucheuses, et en cela elles l'emportent sur les autres : car, sans peine ni secours, elles mettent leurs enfants au monde , et les lavent tout en naissant avec de l'eau froide. Depuis leur naissance jusqu'à leur mort, ils s'endurcissent et s'habituent à souffrir les inc]émenées et les rigueurs du ciel. Aussi verras-tu qu'ils sont tous agiles, robustes, voltigeurs, coureurs et danseurs. Ils se marient toujours entre eux, afin que leurs mauvaises mœurs ne viennent pas à être connues d'autres personnes. Les femmes sont soumises et respectueuses envers leurs maris , et il y en a bien peu qui les offensent avec d'autres hommes que ceux de leur race. Quand elles demandent l'aumône, elles l'arrachent plutôt par des tours d'adresse ou des bouffonneries que par des dé< votions, et, sous prétexte que personne n'a confiance en elles, elles ne servent pas , et restent dans la paresse. Rarement ou peut-être jamais, si j'ai bonne mémoire, je n'ai vu de Bohémienne agenouillée à Tautel pour communier, bien que je sois souvent entré dans les églises. Les pensées de ces gens ne s'exercent qu'à imaginer comment ils pourront tromper, où ils pourront voler. Ils se communiquent leurs vols, et la manière dont ils s'y prennent pour les commettre. Aussi arriva-t-il un jour qu'un Bohémien raconta à d'autres devant moi un tour de fripon qu'il avait joué une fois à un laboureur. Voici ce tour. Le Bohémien aVait un âne auquel on avait coupé la queue, et au tronçon, qui était sans poil, il avait ajusté une autre queue velue, qui semblait sa queue naturelle. Umena cet âne au marché, et' un laboureur le lui acheta pour dix ducats. Quand le Bohémien l'eut vendu et qu'il eut touché l'argent, il demanda à cet homme s'il voulait lui acheter un autre âne, frère de celui qu'il emmenait et tout aussi bon, qu'il le lui vendrait à plus bas

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prix. Le laboureur lui répondit d'aller chercher cet âne et de ramener, qu'il le lui achèterait sans doute, et qu'en attendant son retour, il conduirait l'âne acheté à son auberge. Le labou-r reur s'en alla, le Bohémien le suivit, et, soit d'une façon , soit de l'autre, le Bohémien eut l'adresse de voler au laboureur l'âne qu'iMui avait vendu. Aussitôt il lui ôta sa queue postiche, de façon que l'animal resta avec son tronçon pelé. Il changea le bât et le licou, ijb ne craignit pas d'aller chercher le laboureur pour le lui vendre. Il rencontra celui-ci avant qu'il se fût aperçu de la perte du premier âne, et, après quelque débat , le laboureur acheta le second. l\ alla , pour le payer , à son auberge , où la bête ne trouva plus la bête, et, bien qu'il le fût beaucoup, il soupçonna que lé Bohémien lui avait volé l'âne, de maûière qu'il ne voulait pas le payer. Le Bohémien recourut à des té« moins, et amena ceux qui avaient touché Ta/ca&akt * du premier baudet; lesquels jurèrent que le Bohémien avait vendu au laboureur un âne à longue queue et très-différent du second qu'il lui vendait. A tout cela se trouva présent un alguazil qui prit si bien le parti du Bohémien, que le laboureur fut obligé de payer l'âne deux fçis. J'entendis conter bien d'autres vols, et presque tous d'animaux, car c'est une science où ils sont gradués et qu'ils exercent le plus. Finalement c'est une mauvaise engeance, et, quoique plusieurs juges fort avisés leur aient fait la guerre, ils ne s'en corrigent pas davantage.

Au bout d'une vingtaine de jours , ils voulurent m'emmener à Murcie. Je passai par Grenade, où était arrivé déjàle capitaine dont mon ancien maître était tambour. Les Bohémiens , ayant appris cela, m'enfermèrent dans une chambre de l'auberge où ils demeuraient ; je les entendis en expliquer la cause. Le voyage qu'ils projetaient ne me plut pas, et je résolus de m'échapper ; ce que je fis en effet. M'étant sauvé de Grenade, je me réfugiai dans le jardin d'un Morisque*, lequel m'accueillit de très-bonne grâce ; et moi je restai de meilleure grâce encore, car il ihe sembla qu'il ne m'emploierait qu'à garder le jardin, métier beaucoup moins fatigant, à mon avis, que celui de garder un troupeau ; et comme il ne s'agissait pas de disputer sur le plus ou moins dusalaire,il nous fut facile, auMorisque de trouver un valet à qui commander, et à moi un maître à qui obéir.

Je restai avec lui plus d'un mois, non pour le plaisir de la

^ . Droit prélevé sur le prix des objets yendas.

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