‹ Les nouvelles de Miguel de Cervantes SaavedraChapitre 50 sur 53 · Descendant des anciens Mores , devenu chrétien · texte numérisé non relu

Descendant des anciens Mores , devenu chrétien

Tie que je menais, mais pour celui que je trouvais à connattre la vie de mon maître, et , par elle, celle de tous les Morisques qui vivent en Espagne *. Oh ! combien et que d'étranges choses je pourrais te conter, ami Scipion, sur cette canaille morisque, si je ne craignais de ne pouvoir en venir à bout en moins de quinze jours I et même, s'il fallait entrer dans les particularités, je n'aurais pas fini en deux mbis. Mais cependant il faut que je t'en dise quelque chose ; ainsi , écddte donc en général ce que je yis et remarquai en particulier de ces braves gens. Ce sera un miracle si, parmi cette foule, il s'en trouve un qui croie sincèrement à la sainte loi chrétienne. Tout leur but est de battre monnaie et de garder l'argent monnayé ; pour l'acquérir, ils travaillent et ne mangent pas. Dès qu'un réal entre en leur pouvoir , s'il est seulement double, ils le condamnent à la prison perpétuelle et à une éternelle obscurité ; de façon que, gagnant toujours et ne dépensant jamais, ils rassemblent et amassant la plus grande partie de l'argent qui circule en Espagne. Ils sont sa tirelire, son ver rongeur, ses pies et ses belettes ; ils ramassent tout, cachent tout et dévorent tout. Il faut observer qu'ils sont nombreux, que chaque jour ils gagnent et enfouissent peu ou beaucoup, et qu'une fièvre lente consume la vie aussi bien qu'une fièvre maligne. De plus, comme leur nombre s*accroit sans cesse, celui des enfouisseurs s'accroît aussi, et ils croîtront de la sorte à l'infini, ainsi que le démontre l'expérience. Parmi eux, il n'y a point de chasteté ; ni les hommes ni les femmes n'entrent au couvent. Tous se marient, tous multiplient , car la vie sobre augmente les causes de la population ; d'ailleurs, la guerre ne les décime point, ni aucun exercice trop fatigant. Ils nous volent en toute sûreté, et, avec les produits de nos biens qu'ils nous revendent, ils deviennent riches. Us n'ont point de valets, parce que tous le sont d'euxmêmes. Us ne dépensent' rien pour fadre étudier leurs enfants, car leur science n'est pas autre que celle de nous voler. Des douze fils de Jacob qui entrèrent en Egypte, il en sortit, à ce que j'ai ouï dire, lorsque Moïse les tira de cet esclavage, six cent mille hommes, sans compter les femmes et les enfants. De là , l'on peut inférer à quel point multiplieront les femmes de ceux-ci, sans comparaison beaucoup plus nombreuses. SCIPION. — L'on a cherché un remède pour tous les maux que

4. Geryantës écrivit celte nouyelle ayant rezpnlsion générale des Morisques, qui eut lieu de 4640 à 46U.

tu viens d'indiquer et d'esquisser à grands traits; encore ceux que tu n'as pas dit sont-ils plus nombreux et plus grands que ceux-là. Jusqu'à présent on n'a pas trouvé ce remède convenable ; mais l'Ëtat a des gardiens vigilants et sages, lesquels, considérant que l'Espagne nourrit et renferme dans son sein autant de vipères que de Morisques, avec l'aide de Dieu trouveront à ce mal immense une prompte et certaine issue *. Poursuis, maintenant.

BERGANZA. — Gomme mon maître était fort ladre , ainsi que le sont tous ceux de sa race, il me nourrissait avec du pain de maïs , et quelques bribes de zahinas *, ses mets ordinaires. Mais cette misère m'aida à gagner le ciel par un moyen fort étrange, comme tu vas l'entendre.

Chaque matin , le jour, en se levant, trouvait assis au pied de l'un des nombreux grenadiers qu'il y avait dans le jardin^ un jeune homme, qui semblait étudiant, vêtu de bayette, non si noire et si laineuse qu'elle ne parût plutôt brune et tondue. Il s'occupait à écrire dans un cahier, et de temps en temps il se frappait le front avec la main , ou se mordait les ongles en regardant le ciel ; d'autres fois , il tombait dans une telle rêverie , ' qu'il ne remuait plus ni pied ni main , ni même les paupières , tant son extase était profonde. Une fois , je m'approchai très-près de lui, sans qu'il m'aperçût; je l'entendis murmurer quelque chose entre ses dents , et , au bout d'une longue pause, il jeta un grand cri : c Vive le Seigneur I s'écria-t-il , c'est la meilleure octave que j'aie faite en tous les jours de ma vie. > Et écrivant en toute hâte dans son cahier, il témoignait une joie extrême. Tout cela me fit comprendre que le malheureux était poëte. Je lui fis mes caresses ordinaires, pour l'assurer de ma douceur ; je me couchai ensuite à ses pieds, et lui, tranquille sur mon compte, continua à suivre ses pensées , à se gratter la tête, à tomber en extase et à écrire ce qu'il avait pensé. Sur ses entrefaites, entra dans le jardin un autre jeune homme , de bonne mine et de bel équipage ,

' i. Cervantes se fait ici Técho des injustes préjugés populaires qui, au grand détriment de l'Espagne, amenèrent la complète expulsion des Morisques (voir mon Histoire des Arabes et des Mores d'Espagne^ 1. 1, chap. vii). Dans la seconde partie du Don Quichotte, publiée après leur expulsion, il se montre plus tolérant et plus charitable envers cette race infortunée.

2. Plante originaire des Indes , dont les grains servent à faire une sorte de pain ou de bouillie.

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tenant à la main des papiers où il lisait de temps en temps. Il arriva où était l'autre , et lui dit : c Avez-vous fini la première joum^'? Je Tiens de rachever, répondit le poëte^ et le plus gaillardement qu'il se puisse imaginer. — De quelle manière ? demancla le second. — Voici comment , répondit le premier : Sa Sainteté le pape entre sur la scène, revêtu de ses habits pontificaux, avec douze cardinaux, tous habillés de violet, parce qu'àTépoque de Thistoire que représente ma comédie , c'était le temps de mutatio capparum , pendant lequel les cardinaux ne s'hstbillent pas de rouge, mais de violet. Ainsi donc , il convient de toutes manières , pour garder la coavenance et la propriété, que mes cardinaux paraissent en violet : c'est un point très-important dans ma comédie. A coup sûr, on n'y aurait pas fait attention ; aussi fait-on mille sottises et mille impertinences. Moi, je ne puis pas m'étre trompé , car f ai lu tout le Cérémonial r(main, seulement pour être sûr delà couleur de ces habits. — Mais', répliqua l'autre , où diable voulez-vous que mon autor* ait des habits violets pour douze cardinaux? — Eh bieni s'il m'en aie seulement un, répondit le poëte, je lui donnerai ma comédie comme je vole. Jour de ma vie I faut^il perdre une apparition si grandiose? Imaginez un peu d'ici quel effet fera sur un théâtre un souverain pontife avec douze graves cardinaux , et les autres officiers de cortège qu'ils doivent nécessairement meper à leur suite! Vive Dieu I ce sera l'un des plus grands et des plus magnifiques spectacles qu'on ait vus en comédie, sans en excepter le bouquet de Darajal > Ici j'achevai de comprendre que l'un était poëte et l'autre comédien. Le comédien conseilla au poëte de retrancher quelque chose de ses cardinaux, s'il ce voulait mettre le directeur dans l'impossibilité de jouer la comédie, c Qu'on me rende grâce, répondit le poëte, de ce que je n'ai pas mis tout le conclave qui se trouvait présent à l'acte mémorable que j'ai voulu , dans mon heureuse comédie, rappeler à la mémoire des gens. » Le comédien se mit à rire, et laissa Vautre dans son occupation pour retourner à la sienne, qui était d'apprendre un rôle danà une pièce nouvelle. Le poëte , après avoir écrit quelques strophes de sa magnifique comédie, tira de sa poche, avec beaucoup de lenteur et de sangfroid , quelques bribes de pain et une vingtaine de grains de

i, Jornada, acte de comédie.» — 2. Directeur d'une troupe de comédie. Ce mot vient d'auto, représentation, acte public, et non du latin wêcior.

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raisin sec ; il me semble du moins que je n'en comptai pas davantage, et je suis même en doute s'il s'en trouvait autant, puisqu'il y avait, parmi les grains de raisin, certaines miettes durcies qui en augmentaient le volume. Il souffla dessus, pour écarter les miettes , puis mangea un à un tous les grains , et même jusqu'aux grappes, car je ne lui en vis jeter aucune. Il aurait voulu en faire l'assaisonnement des bribes de pain, qui, frottées avec la doublure violette* de sapocbe, paraissaient moisies ; mais elles étaient si dures de caractère que, bien qu'il essayât de les attendrir en les promenant mainte et mainte fois dans sa bouche, il ne put jamais les tirer.de leur entêtement. Tout cela tourna à mon profit, car il me les jeta, en di« sant : c Tiens, tiens, attrape, et grand bien te fassent-ils! — Voyez un peul dis-je à part moi, quel nectar et quelle ambroisie me donne ce poëte , ces mets divins dont ils disent que se nourrissent là-haut dans le ciel les dieux et leur Apollon ! » Enfin, le plus souvent, grande est la misère des poëtes; mais plus grande était ma nécessité, puisqu'elle m'obligeait à man« ger ce qu'il rejetait.

Tant que dura la composition de sa comédie, il ne manqua pas de venir au jardin , et les bribes de pain sec ne me man-' quèrent pas non plus, car il m'en donnait ma part avec beaucoup de libéralité. Ensuite nous allions au réservoir, où, moi en baissant la tête , et lui avec une écuelle, nous étanchions notre soif comme des princes souverains. Mais enfin le poëte disparut et la faim revint de plus belle, tellement que je résolus d'abandonner le Morisque, et d'entrer dans la ville pour y chercher fortune , ce que trouve toujours celui qui déménage. A l'entrée de la ville, j'aperçus mon poëte qui sortait du fameux monastère de San-Geronimo. Dès qu'il me vit, il vint à moi les bras ouverts , et moi j'allai à lui , témoignant une grande joie de l'avoir trouvé. Aussitôt il se mit à tirer de sa poche des morceaux de pain, plus tendres que ceux qu'il avait coutume de porter au jardin du Morisque, et à les jetei^ sous mes dents , sans les passer d'abord sous les siennes : faveur qui satisfit ma faim et ma sensualité. De manger ce pain tendre et d'avoir vu mon poëte sortir du couvent , je conçus le soupçon que sa muse , comme beaucoup d'autres , tendait la main en cachette*. Il s'achemina vers la ville, et je le suivis avec l'intention de le prendre pour maître, s'il y consentait, ima-

. 4 . AlUiit recèToir la soupe d'aumône à la porte des couvents.

ginant que des restes de son palais pourrait s'alimenter ma cabane. Il n'y a pas , en effet, de plus grande et de plus riche bourse que la charité, dont les mains libérales ne sont jamais pauvres. Aussi ne suis-je pas d'accord avec le proverbe qui dit : c Le dur donne plus que le nu. > Gomme si le dur et Tavare donnaient quelque chose , ainsi que fait le libéral dépouillé, qui donne au moins la bonne intention quand il n'a rien de plus. De fil en aiguille, nous arrivâmes à la maison d'un autor de comédie , qui s'appelait , je m'en souviens , Angulo le Mauvais , pour le distinguer d'un autre Angulo , non pas auteur , mais acteur , le plus comique , le plus amusant qu'eussent alors et qu'ont aujourd'hui les salles de spectacle. Toute la compagnie s'assembla pour entendre la comédie de mon maître , car je tenais déjà le poëte pour tel. A la moitié de la première journée , les comédiens commencèrent à s'en aller, un à un, deux à deux, et tous disparurent, excepté l'aueor et moi, qui servions d'auditeurs. La comédie était telle, que, bien que je fusse un âne en fait de poésie , il me sembla que Satan lui-même l'avait composée pour la perte et la damnation du poëte, lequel commençait à avaler sa salive, en voyant la solitude où l'avait laissé l'auditoire. Et ce n'était pas sans raison si un secret pressentiment lui annonçait la disgrâce dont il était menacé. Tous les comédiens , qui étaient plus de douze , revinrent bientôt , empoignèrent mon poëte sans dire un seul mot ; et si l'autor, priant et menaçant, n'eût iùterposé son autorité, sans nul doute ils le faisaient sauter sur la couverture. Je restai stupéfait de l'aventure , l'autor désappointé, les comédiens joyeux et le poëte de mauvaise humeur. Celuici, avec une admirable patience, bien que le visage un peu de travers , prit sa comédie , et la remit dans son sein en murmurant tout bas : c U ne faut pas semer des perles devant les pourceaux. > Cela dit, il s'en alla fort paisiblement.

Moi, de honte et de dépit , je ne pus ni ne voulus le suivre; et je' fis bien : car l'autor me combla tellement de^ caresses , qu'elles m'obligèrent à rester avec lui. En moins d'un mois, je devins grand joueur d'intermèdes et grand acteur de pantomime. On me mit un frein de lisières, et on m'apprit à m'élancer sur le théâtre contre ceux qu'on m'indiquait, de façon que les intermèdes , qui finissent pour la plupart en coups de bâton, finissaient, dans la troupe de mon maître, en gestes et en cris pour m'exciter; alors j'attaquais et je bousculais tout le monde , ce qui donnait à rire aux ignorants et bon profit à

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mon maître. 0 Scîpion , qui pourrait te conter tout ce que je vis dans cette troupe de comédiens, et dans deux autres où je servis ? Mais, comme il est impossible de réduire ce sujet à une narration succincte , je suis forcé de le laisser pour un autre jour, si toutefois un autre jour arrive où nous puissions nous entretenir. Tu vois .combien ma causerie a été longue , combien j'ai eu d'aventures diverses, combien j'ai fait de voyages , combien j'ai servi de maîtres. Eh bien 1 tout ce que tu as entendu n'est rien absolument en comparaison de ce que je pourrais te conter sur ce que j'ai vu, observé et vérifié dans ces gens-là : leur vie , leurs coutumes , leurs manières d'être , leurs occupations , leur travail et leur oisiveté , leur ignorance et leur esprit naturel , ainsi qu'une foule d'autres choses, les unes bonnes à dire à l'oreille, les autres à proclamer en public , et toutes à conserver dans la mémoire pour désabuser bien des gens qui s'amourachent de beautés artiv ficielles et adorent de fausses divinités.

sciPioN. — J'aperçois fort bien, Berganza, le large champ qui s'offrait pour étendre ton histoire ; mais je suis d'avis que tu laisses ce sujet pour un récit particulier, et pour un moment de repos sans alarmes.

BERGANZA. — J'y consous; écoute. J'arrivai, avec une troupe de comédiens , à cette ville de Valladolid , où , dans un intermède , on me fit une blessure qui me conduisit presque à ma dernière heure. Je ne pus pas me venger alors, parce que j'étais attaché, et depuis je ne voulus pas le faire de sang-froid, car la vengeance préméditée annonce mauvais cœur et cruauté. A la fin, ce métier me fatigua, non pour la peine qu'il donne, mais parce que j'y voyais des choses qui exigeaient à la fois une réforme et un châtiment , et, comme il m'était plus facile d'en avoir le regret que d'y porter remède, je résolus de ne plus les voir , et , comme on dit*, de prendre asile en un lieu saint, aiusi que font ceux qui laissent les vices quand ils ne peuvent plus les pratiquer , bien que , toutefois , mieux vaut tard que jamais. Je dis donc que, te voyant une nuit porter la lanterne devant le bon chrétien Mahudès , je considérai que tu vivais content dans ta sainte occupation, et, plein d'une pieuse envie, je voulus suivre tes traces. Dans cette louable intention, je me mis à marcher devant Mahudès, qui me prit bientôt pour ton compagnon, et m'amena à cet hôpital. Ce qui m'y est arrivé n'est pas de si mince importance qu'il ne faille du temps pour' le conter, principalement ce que j'ouïs dire à quatre malades

que le sort et le besoin avaient conduits à ce même hôpital, et réunis ensemble dans quatre lits jumeaux. Excuse-moi :car l'histoire , qui est courte, ne permet pas de retard et vient ici comme au moule.

sciPiON. — ^^Ëh bien 1 je t'excuse ; mais achève : car, à ce que je crois, le jour ne doit pas être loin.

BERGANZA. — Dans les quatre lits' qui sont au bout de cette infirmerie se trouvaient, dans Tun, un alchimiste, dans le second un poëte, dans le troisième un mathématicien, et dans le dernier un de ceux qu'on appelle arbitristas *.

SCIPION. T- En effet, je me rappelle avoir vu ces braves gens.

BERGANZA. — Or douc , pendant une sieste de Tété passé , les fenêtres étant fermées et moi prenant l'air sous le lit de l'un d'eux, le poëte commença à se plaindre douloureusement de son sort, et le mathématicien lui ayant demandé de quoi il se plaignait : c De ma mauvaise étoile , » répondit-il ; puis il continua de la sorte : c Eh comment I n'ai-je pas raison de me plaindre ? Après avoir gardé le précepte donné par Horace, dans sa poétique, de ne point publier mon œuvre à moins qu'il ne se soit écoulé dix ans depuis sa composition, j'en ai une qui m'a coûté vingt ans de travail et douze ans de stage, grandiose par le sujet , admirable et neuve par l'invention , sublime par la poésie , amusante par les épisodes , merveilleuse par la division : car le commencement répond au milieu et à la fin , de manière à ce qu'ils constituent ensemble un poëme élevé, sonore , héroïque , exquis et substantiel ; avec tout cela , cependant, je ne puis trouver un prince à qui la dédier I J'entends un prince qui soit intelligent , libéral et magnanime. 0 âge misérable, 6 siècle dépravé I— De quoi traite le livre ? demanda l'alchimiste, -r- Il traite , répondit le poëte , de ce qu'a oublié d'écrire l'archevêque Turpin sur le roi ^rtus d'Angleterre, avec un autre supplément sur l'histoire de la conquête du saint Grial*, tout cela en vers héroïques , partie en octaves , partie en

4 . Arhitrios est le Dom qu'on donnait aux voies et moyens, aux expédients en maliëre de finances, et arbitristas^ aux gens qui les proposaient. La suite fera mieux comprendre le vrai sens de ce mot, qui n'a point d'équivalent en français.

2.. Le saint Grial ou saint Graal est le plat où Joseph d*Arimathie rieçut le sang du Sauveur, quand on le descendit de la croix. La conquête de ce plat, par le roi Artus et les chevaliers de la Tahle-Ronde, est le sujet d'un livre de chevalerie écrit en latin, dans le zu* siècle, et traduit depuis en espagnol.

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vers libres, mais toujours à la façon dactyléenne, je yeux dire en dactyles ' de noms substantifs, sans admettre aucun verbe. — Quant à moi , reprit Talchimiste , je m'entends fort peu en poésie ; je ne saurais donc sentir convenablement Tinfortune dont se plaint Votre Grâce : mais, fût-elle encore plus grandet elle n'égalerait pas la mienne , puisque , pour manquer d'un instrument ou d'un grand seigneur qui me favorise et me fournisse les ustensiles qu'exige la science de l'alchimie, je ne suis pas maintenant à nager dans l'or , plus riche que les Midas , les Crassus et les Grésus. — Est-ce que Votre Grâce, seigneur alchimiste , dit alors le mathématicien, est parvenue à tirer de l'argent des autres métaux ? — Pas encore jusqu'à présent , répondit l'alchimiste ; mais je sais qu'à coup sûr on en tire , et il ne me manque pas deux mois pour arriver à trouver la pierre philosophale , avec laquelle on peut convertir les pierres en argent et en or. — Vos Grâces ont fait de leurs infortunes un triste tableau , reprit le mathématicien ; mais enfin l'un a un livre à dédier, et l'autre est en puissance prochaine de trouver la pierre philosophale. Mais que diraisje de mon malheur , tellement unique qu'on ne peut le comparer à rien ? Il 7 a vingt-4eux ans que je poursuis le point fixe : ici je le laisse, là je le reprends ; et, quand il me semble qu'enfin je l'ai saisi et qu'il ne peut plus m'échapper d'aucune façon , tout à coup je me trouve si loin de lui , que'j'en suis tout stupéfait. La même chose m'arrive avec la quadrature du cercle ; je suis arrivé si près de la trouver, que je ne sais et ne peux savoir comment je ne l'ai pas déjà dans la poche. Aussi ma peine est-elle semblable à celle de Tantale , qui est près du fruit et meurt de faim , qui touche à l'eau et meurt de soif. Par moments, je pense rencontrer la conjoncture de la vérité, et par moments, je me trouve si loin d'elle, que je recommence à gravip la montagne que je venais de descendre avec toute la charge de mon travail sûr les épaules, comme un autre Sisyphe.

Jusqu'alors Varhitrista avait gardé le silence ; il le rompit en cet endroit, et dit : c Quatre plaignants, tels qu'ils pourraient se plaindre môme du Grand-Turc, sont réunis par la pauvreté dans cet hôpital. Au diable les offices et les métiers qui ne donnent ni plaisir ni pain à ceux qui les exercent I

4 . Esdrujulos, mots d'aa moins trois syllabes , dont les deux dernières sont brèves.

Moi, seigneurs, je suis arhitristay et j'ai fourni à Sa Majesté, à diverses époques , de fort bons expédients , tous profitables pour elle et sans préjudice pour le royaume. Je viens maintenant de rédiger une pétition où je la supplie de me signaler une personne à qui je puisse confier un nouvel expédient que j'ai imaginé, tel qu'il doit la sortir complètement de tous ses embarras. Toutefois, ce qui est arrivé aux autres pétitions me fait craindre que celle-ci n'aille également aux oubliettes. Mais afin que Vos Grâces ne me tiennent pas pour un insensé, et bien que mon secret d'Ëtat devienne public dès ce moment, je veux le dire ; le voici : On n'a qu'à demander aux cortès que tous lejs vassaux de Sa Majesté, depuis l'âge de quatorze ans jusqu'à celui de soixante, soient tenus de jeûner une fois par mois, au pain et à l'eau, le jour qui sera choisi et désigné, et que toute la dépense qui se ferait ce jour-là en ragoûts de fruits, de viande et de poisson, en vin, œufs et légumes, soit réduite en argent pour être versée à Sa Majesté, sans lui en souffler une obole, sous charge de serment. De cette manière, au bout de vingt ans, le roi se trouvera à l'abri de toute escroquerie et au niveau de ses affairés. En effet, si l'on établit le compte, comme je l'ai moi-même établi, il y a bien en Espagne au moins trois millions de personnes de cet âge, en outre des malades, des plus vieux et des plus jeunes, et chacune d'elles ne manquera pas de dépenser, en comptant la chose au plus bas, un réal et demi par |our ; mais je veux bien que ce ne soit qu'un réal , et cela ne peut être moins, mangeât-elle des racines de 'pissenlit. Or, semble-t-il à Vos Grâces que ce serait une misère que d'avoir chaque mois trois millions de réaux comme passés au crible ? D'ailleurs, cela tournerait plutôt au profit qu'au préjudice des jeûneurs : car, par ce jeûne, ils se rendraient agréables au ciel et serviraient leur roi; tel même pourrait, en jeûnant, faire une chose utile à sa santé. Voilà l'expédient , net de frais et de droits, et l'on pourrait en faire la perception par paroisses, sans entremise de commissaires qui ruinent l'Ëtat. ;d Tous se mirent à rire de l'expédient et de son inventeur, et lui-même rit de ses sottises. Quant à moi, j'étais fort surpris de les avoir entendus , et de voir que , pour la plupart , les gens de semblable humeur venaient mourir à l'hôpital.

sciPiON. — Tu as raison, Berganza; vois s'il te reste quelque chose à dire.

BERGANZA. — Deui choses Seulement , avec lesquelles je terminerai ma causerie , car il me semble que le jour commence à poindre. Une nuit que j'allais avec mon maître demander l'aumône chez le corrégidor de cette ville, qui est un gentilhomme très-noble et encore plus chrétien, nous le trouvâmes seul. Je crus devoir prendre occasion de cette circonstance pour lui donner certains avis, que j'avais recueillis d'un vieillard malade dans cet hôpital , sur le moyen de remédier à la perdition des filles vagabondes, qui, pour ne pas servir, se jettent dans le vice, et si profondément, qu'elles peuplent les hôpitaux des gens, perdus qui les suivent : plaie intolérable, qui exige un remède prompt et efficace. Voulant donc le lui dire, j'élevai la voix, pensant que j'avais le don de la parole ; , mais , au lieu de prononcer des mots suivis et distincts, j^aboyai avec tant de hâte et sur un ton si ^haut, que le corrégidor impatienté appela ses gens pour qu'on me chassât de la salle à coups de bâton. Un laquais, qui accourut à la voix de son seigneur (mieux eût valu qu'il fût sourd en ce moment), saisit une carafe de cuivre qu'il trouva sous sa main, et me la lança si rudement sur les côtes, que je garde encore à présent les reliques de ce coup.

SCIPION. — Et tu te plains de cela, Berganza?

BERGANZA. — Gommeutl n'ai-je pas raison de me plaindre, si j'en souffre encore , comme je te l'ai dit , et s'il me semble que ma bonne intention ne méritait pas un tel châtiment ?

SCIPION. — Ëcoute , Berganza ; personne ne doit se fourrer où on ne l'appelle point, ni voidoir faire le métier qui ne le regarde en aucun cas. Considère, d'ailleurs, que jamais le conseil du pauvre, si bon qu'il soit, ne fut accepté, et que le pauvre, dans son humble état, ne doit pas avoir la présomption de conseiller les grands et ceux qui pensent tout savoir. La sagesse dans le pauvre est comme assombrie ; le besoin et la misère sont les ombres et les nuages qui l'obscurcissent, et si, par hasard, elle se découvre, on la prend pour sottise, on la traite avec mépris.

BERGANZA. — Tu as raisou, et, devenu sage à mes dépens, je suivrai dorénavant tes conseils. J'entrai une autre nuit chez une dame de haut parage, laquelle tenait dans ses bras une petite chienne de manchon, si petite, qu'on aurait pu la cacher dans le sein. Quand cette chienne me vit, elle s'échappa des bras de sa maîtresse, et se jeta sur moi en aboyant, avec tant d'audace, qu'elle ne cessa qu'après m'avoir mordu à une

jambe. Je la regardai tout à la fois avec respect «t avec colère, et je me dis tout bas : c Ab 1 si je yous tenais dans la xue, mauvaise petite bête, ou je ne ferais pas cas de vous, ou je vous mettrais en pièces sous mes dents. » Je fis, à propos d'elle, Tobservation que jusqu'aux êtres lâches et sans cœur deviennent hardis et insolents quand ils sont favorisés, et qu'ils poussent Taudace jusqu'à s'attaquer à ceux qui valent mieux qu'eux.

sciPioN. — Un exemple et une preuve de la vérité que tu dis nous sont fournis par certains petits hommes de rien, qui, à l'ombre de leurs maîtres, se donnent le ton d'être insolents. Si, par hasard, la mort , ou tout autre accident de fortune; renverse l'arbre auquel ils s'appuient, aussitôt leur vraie valeur se montre au grand jour : car ils n'ont, en effet, d'autres mérites que ceux que leur prêtent leurs mattres et protecteurs. La vertu et l'intelligence sont toujours les mêmes, nues ou vêtues, seules ou accompagnées ; il est bien vrai qu'elles peuvent souffrir atteinte dans l'estime des gens , mais jamais dans la réalité positive de ce qu'elles méritent et de ce qu'elles valent. Sur cela, mettons fin à notre conversation, car la lumière qui pénètre par ces fentes montre que le jour est déjà bien avancé. La nuit qui vient, si l'on ne nous a point retiré ce grand bienfait de la parole, ce sera mon tour à te conter ma vie. ' BERGANZA. — ^Eh biou, soit, mais ne manque point de revenir au même endroit.

Finir la lecture du dialogue pour le licencié, et s'éveiller pour renseigne, ce fut l'affaire du même instant. Le licencié dit alors : c Bien que ce dialogue soit une fiction , et qu'il n'ait jamais eu lieu, il me semble si bien composé , que le seigneur enseigne peut continuer, et passer au second. — Cette opinion m'encouragera, répondit l'enseigne, et je vais me disposer à l'écrire, sans me mettre davantage en dispute avec Votre Grâce pour savoir si les chiens ont ou non parlé. — Seigneur enseigne , reprit le licencié , ne revenons plus à notre querelle : je comprends l'invention du dialogue et le sens qu'il cache; c'est assez. Allons maintenant à l'Espolon *■ récréer les yeux du corps, puisque je viens de récréer ceux de l'esprit.— Allons , » dit l'enseigne. Et ils s'en allèrent.

4 . Nom d'one promenade sar le bord de rArlanzon , A Yalladolid.

Le fragment qui suit n'est pas une Nouvelle; c'est un pamphlet littéraire. Cervantes avait écrit, sous le titre de Fbyage au Parnasse (Fiage al Pamaso)f un petit poëme en tercets, moitié louangeur, moitié satirique, où il mettait aux prises les bons et mauvais poètes de son temps, comme avait fait, avant lui, Gesare Caporali, en Italie; comme fit, après lui, Boileau parmi nous. Bien qu'on ait vu Cervantes le citer avec complaisance dans le Prologue de ses Nouvelles, ce poëme ne mérite pas d'être traduit. C'est un ouvrage faible , ^ comme tout ce qu'il écrivit en vers, et qui serait, d'ailleurs, sans intérêt à notre époque et dans notre pays. Mais Cervantes fit suivre ce Voyage au Parnasse d'un morceau en prose, plus piquant et plus curieux, qu'il appela La adjunta al Pamaso, Nous le croyons digne d'être reproduit, ne serait-ce que comme exemple des pamphlets littéraires de l'Espagne et du temps.

Un matin que je sortais du couvent d'Atocha, je vis venir à ma rencontre un jeune homme qui 4)araissait avoir environ vingt-quatre ans, bien propret, bien attifé, faisant craquer la soie des pieds à la tête, mais avec un col à la wallonne si vaste, si empesé, qu'il me sembla que, pour le porter, il aurait fallu les épaules d'un autre Atlas. Ce col avait pour filles deux manchettes plates, lesquelles, commençant aux. poignets, montaient et grimpaient le long des os du bras, si haut qu'elles semblaient vouloir livrer assaut à la barbe. Je n'ai jamais vu de lierre aussi ambitieux de s'élever du pied de la muraille où il s'appuie jusqu'aux créneaux, que ces manchettes mettaient d'empressement à s'aller heurter contre les coudes. Finalement, telle était l'exorbitance du col et des manchettes, que dans le col se cachait, ou plutôt s'ensevelissait le visage, et dans les manchettes, les bras. Or donc, ce dit jeune homme

s'approcha de moi, et m'adressant la parole d'une voix grave et posée : « Êtes-vous par hasard , me dit-il, le seigneur Miguel de Cervantes Saavedra, celui qui est revenu, il y a peu de jours, du Parnasse ?» A cette question, je crois bien que je perdis couleur, car je pensai aussitôt et me dis à part i&oi : € Serait-ce quelqu'un des poëtes que j'ai mis ou omis de mettre dans mon Foyope? et viendrait-il à présent -me payer ce qu'il croit me devoir? » Cependant, faisant contre fortune bon cœur, je lui répondis : « Oui, seigneur, c'est moi-même ; qu'y a-t-il pour votre service? » Lui, entendant ces mots, ouvrit aussitôt les bras, me les jeta au cou, et sans doute il m'aurait baisé sur le front, si l'ampleur de son col ne l'en eût empêché. f Que Votre Grâce, me dit-il, seigneur Cervantes, me tienne pour son serviteur et son ami. Il y a bien longtemps que je vous suis attaché, tant par vos ouvrages que par la réputation de votre humeur douce et bienveillante. »

Quand j'entendis cela, je respirai, et mes esprits, qui s'étaient troublés quelque peu, se calmèrent promptement. Je l'embrassai aussi, en prenant grand soin de ne pas chififonner son col, et je lui dis : c Je ne connais pas Votre Grâce, si ce n'est pour la servir ; mais ce que j'en vois me fait assez deviner que vous êtes de grand esprit et de haute naissance : qualités qui obligent à tenir en vénération la personne qui les possède. 3» Nous échangeâmes encore d'autres politesses, et les compliments allèrent grand train. Enfin, de fil en aiguille, il me dit : c Vous saurez, seigneur Cervantes, que, par la grâce d'Apollon , je suis poëte, ou que du moins je souhaite le devenir. Mon nom est Pancracio de Roncesvalles '.

CERVANTES. — Je uo l'auTais jamais cru, si vous ne me l'eussiez dit de votre propre bouche.

PANCRACIO. — Et pourquoi ne l'auçiez-vous pas cru ?

CERVANTES. — Parce que c'est merveille que les poëtes soient aussi galamment parés que vous ; et la cause en est qu'étant d'un génie si altier, ci guindé, ils s'occupent plus des choses de l'esprit que de celles du corps.

PANCRACIO. — Moi, seigneur, je suis jeune, je suis riche et je suis amoureux. Ce sont des qualités qui détruisent en moi la nonchalance que me communique la poésie. En effet, la jeunesse me donne de l'ardeur et du feu, la richesse de quoi les montrer, et l'amour ne me laisse point paraître négligent.

4 De Ronceyaax.

CERVANTES. -— Yous avez fait les trois quarts du chemin pour arriver à être bon poëte.

PANCRAGio. — Comment cçla ?

CERVANTES. — Ayant la richesse et l'amour; car les enfantements de l'esprit d'un homme riche et amoureux sont l'effroi de l'avarice et l'aiguillon de la libéralité. Chez le poëte pauvre, au contraire, la moitié de ses divins enfantements, de ses divines pensées, sont emportée par les soins qu'exige la recherche de l'ordinaire soutien de la vie. Mais, dites-moi, je vous en conjure, de quel potage poétique faites-vous le plus d'usage ou le plus de cas ?

PANCRAGIO. — Je n'entends pas cette expression de potage poétique.

CERVANTES. — Je veui dire , à quel genre, de poésie ôtesvous le plus enclin? est-ce au lyrique, à l'héroïque ou au comique?

PANCRAcio. — Tout style me va et me convient. Néanmoins, c'est du comique que je m'occupe le plus.

CERVANTès. — En ce cas, vous aurez composé quelques comédies?

PANCRAGIO. — Beaucoup ; mais on n'en a représenté qu'une seule.

CERVANTES. — Plut-cUe ?

PANCRAGIO. — Au vulgaire, non.

CEicvANTÈs. — Et aux gens d'esprit?

PANCRAGIO. — Pas davantage»

CERVANTES. — La causo?

PANCRAGIO. — La cause, c'est qu'on lui reprochait d'avoir trop de longueur dans les dialogues, fort peu de pureté dans les vers, et nulle vigueur dans l'invention.

CERVANTES. — Ce sout là des défauts qui pourraient faire trouver mauvaises celles de Plante lui-même.

PANCRAGIO. — D'ailleurs , on ne put pas la juger convenablement, car on ne la laissa point achever, tant on la siffla. Cependant le directeur l'a redonnée le lendemain. Mais à quoi bon s'obstiner? à peine vint-il cinq personnes.

CERVANTES. — Groyez-moi, les comédies ont leurs bons et leurs mauvais jours, comme quelques jolies femmes, et leur succès ne dépend pas moins du bonheur que du talent. J'ai vu telle comédie lapidée à Madrid, qu'on a couronnée de lauriers à Tolède. Que cette première disgrâce ne vous empêche pas de continuer à en écrire; peut-être, quand vous y penserez le

476 PAMPHLET LITTËRAIRE.

moins, tomberez-Yoos sur quelqu'une qui vous donnera de la gloire et de Targent.

PANGRACio. — De rargent.je ne fais aucun cas, et la renommée me tient plus au cœur que toute autre chose. C'est, en effet, un plaisir extrême et un résultat non moins important, que de voir sortir une foule de gens de la comédie, tous contents et satisfaits, tandis que Fauteur qui l'a composée se tient à la porte du théâtre, recevant de tout le monde des félicitations,

GERYANTÈs. — Cos joies out bien leurs mécomptes. Quelquefois la comédie est si mauyaîse, si détestable, que personne ne lève seulement les yeux pour regarder le poëte, tandis que lui ne s'arrête pas à quatre rues du théâtre, et ceux même qui l'ont jouée n'osent pas non plus lever les yeux, tant ils sont honteux et confus de s'être trompés, de l'avoir choisie pour bonne.

^ PANGRACIO. — Et vous , scigueur Cervantes , êtes-vous amateur de la scène? avez-vous composé quelques comédies?

CERVANTES. — Oui , plusieurs ; et , si elles n'étaient les miennes, je les trouverais dignes d'éloges, comme l'ont été Los Tratos de Argel^ La Numancia, La Graii Turquesca^ La Batalla navale La Jerusalen, La Amaranta 6 Ladel Mayo, El 809que amoroso, La ûriica y la bizarra Arsinda, et bien d'autres encore dont je ne me souviens plas. Mais celle que j'estime le plus, et dont je suis le plus fier, c'a été et c'est encore une comédie intitulée La Confusa, laquelle, soit dit avec la permission de toutes les comédies de cape et d*épée qu'on a jouées jusqu'à ce jour, peut bien occuper une place signalée comme bonne parmi les meilleures*.

PANCRAGio. — Et maintenant, en avez-vous quelques-unes?

CERVANTES. — J'en ai six, avec six intermèdes.

PANCRACio. — Eh bien, pourquoi né'les joue-t-onpas ?

CERVANTES. — Parco que les directeurs de théâtre ne me cherchent point, et que je ne vais pas non plus les chercher.

PANCRACIO. — - Us ne doivent pas savoir que vous avez ces comédies?

. CERVANTES. — Si Vraiment, ils le savent; mais comme ils ont leurs poètes attitrés, leurs poëtes commensaux, dont ils se

4. Cette pièce est perdue. X^elles qu'on a retrouvées, La Numaneia, Lot Tratos de Argel, et deux ou trois autres, sont loin, comme casait, de mériter l'éloge qu'en fait Cervantes.

trouvent bien, ils ne vont pas chercher de meilleur *)pain quB celui de froment. Toutefois, je pense faire imprimer les miennes, pour que l'on voie à loisir ce qui échappe ou ne s'entend point à la représentation. Les comédies ont leurs saisons et leurs temps, comme les chanteurs. »

Nous en arrivions là de notre conversation, lorsque Pancracio mit la main dans son sein , en tira une lettre avec son enveloppe , la baisa et me la remit. Je lus l'adresse , qui portait ces mots : c  Miguel de Cervantes Saavedra, dans la rue de Las Huertas^ en face de la maison où demeurait le prince de Maroc, à Madrid. Port: demi-réal, jeveuxdirel7maravédis*. »

Je me scandalisai du port, ainsi que de cette déclaration du c demi-réal, je veux dire 17 maravédis ; » et lui rendant la lettre, je lui dis : « Tandis que j'habitais Valladolid, on apporta à la maison une lettre pour moi, avec un réal de port. Ma nièce la reçut et la paya; que ne l'eût-elle jamais payée I Mais elle me donna pour excuse qu'elle m'avait souvent ouï dire qu'en trois èhoses il était bon de dépenser l'argent : à faire l'aumône, à payer le bon médecin, et à payer le port des lettres, soient-elles d'amis ou d'ennemis; car, si celles des amis avertissent , de celles des ennemis on peut tirer quelque indice de leurs pensées. On me la remit, et j'y trouvai un mauvais sonnet, fade, décoloré, sans grâce et sans finesse, qui disait du mal de Don Quichotte, Ce qui me fâcha, ce fut la perte au réal, et je fis dès lors le propos de ne plus recevoir de lettre avec un port à payer. Ainsi donc, si vous en voulez.un pour>. celle-ci, vous pouvez la reprendre, car je suis sûr qu'elle ne peut pas m'importer autant que le demi-réal qu'elle doit coûter, s

Le seigneur Roncesvalles se mit à rire de tout son cœur, et me dit : c Bien que poëte , je ne suis pas si misérable que je tienne à dix-sept maravédis. Prenez garde , seigneur Cervantes , que cette lettre n'est rien moins que d'Apollon lui-même. 11 l'écrivit, il rPj a pas vingt jours, sur le Parnasse, et me la donna pour que je vous la remisse. Lisez-la , je sais qu'elle vous fera plaisir.

— Je ferai ce que vous m'ordonnez, répondis-je ; mais avant de la lire, je voudrais que vous me fissiez une grâce, celle de me dire comment , quand et pourquoi vous avez été au Parnasse. » 11 me répondit : c Comment j'y fus? par mer, et sur une frégate que moi et dix autres poëtes frétâmes dans le

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