‹ Les nouvelles de Miguel de Cervantes SaavedraChapitre 51 sur 53 · Un peu moins de trois sous · texte numérisé non relu

Un peu moins de trois sous

m PAMPHLET LITTÉRAIRE.

port de Barcelone. Quand j'y fus? six jours après la bataille qui se livra entre les bons et les mauvais poètes. Pourquoi j'y fus ? afin de me trouver à cette bataille, puisque ma profession m'y obligeait.

CERVANTES. — A coup sûr, ,vous aurcz été bien reçus du seigneur Apollon.

PANCRACio. — Oui, vraiment; et pourtant nous le trouvâmes très-occupé , lui et mesdames les Piérides , labourant et semant de sel tout cet espace de champ où se donna la bataille. Je lui demandai pourquoi se faisait cette opération. Il me répondit : < De même que des dents du serpent de Gadmus étaient nés ies hommes armés; de. même t[U6 de chaque tête de l'hydre que tua Hercule eu naissaient sept autres, et que des gouttes de sang de la tête de Méduse toute la Libye s'était remplie de serpents ; de la même manière, du sang pourri des mauvais poëtes qui avaient été tués en cet endroit, commençaient à naître d'autres petits poëtereauz , gros comme des souris, qui prenaient le chemin de remplir toute la terre de cette mauvaise engeance. Cest pour cela qu'on laboure cette place et qu'on la sème de sel , comme si c'était la demeure d'un traître. »

Après avoir entendu cette réponse, j'ouvris sur-le-champ la lettre, et je vis qu'elle était ainsi conçue :

APOLLON l^ELPHIQUE

A Miguel de Cervantes Saavedra ,

Salut.

c Le seigneur Pancracio de Roncesvalles , porteur de la présente, vous dira, seigneur Miguel de Cervantes, à quoi il m'a trouvé occupé , le jour qu'il est venu me voir avec ses amis. Quant à moi , je dis que je suis très-fâché contre vous à cause de l'impolitesse que vous avez commise à mon égard, en partant de ce mont sans prendre congé de moi et de mes filles, sachant combien je vous suis attaché, et les Muses par conséquent. Mais si vous me donnez pour excuse que vous vous êtes laissé emporter par le désir de voir votre Mécène , le grand comte de Lemos , et les fameuses fêtes de Naples , j'accepte cette excuse, et je vous pardonne*.

I. Le comte Lemos, protecteur de Geryantès, était alors vice-roi de Naples.

e: Depuis Yotre départ d'ici , il m'est arrivé bien des disgrâces et je me suis vu en de grands embarras, surtout pour détruire et exterminer les petits poëtes qui naissent incessamment du sang des mauvais poëtes tués en cet endroit; mais enfin, grâce au ciel et à mon industrie, ce mal est déjà réparé.

c Je ne sais si c'est du bruit de la bataille, ou des vapeurs qu'exhalait la terre trempée du sang des ennemis , mais j'ai pris des maux de tête et des étourdissements , qui véritablement m'ont rendu imbécile ; je ne viens pas à bout d'écrire chose qui vaille. Ainsi donc , si vous voyez par là quelques poëtes , fussent-ils des plus fameux , écrire des impertinences et composer des œuvres sans valeur, ne les accusez ni ne les méprisez pas , mais pardonnez-leur : car enfin , si moi , qui suis le père et l'inventeur de la poésie, je délire et parais insensé , il n'est pas étonnant qu'ils le paraissent aussi.

c Je vous envoie des privilèges , ordonnances et avertissements touchant les poëtes. Faites-les garder et exécuter au pied de la lettre, car je vous donne à ce sujet mes pleins pouvoirs, tels que de droit.

c Parmi les poëtes qui vinrent ici avec le seigneur Pancracio de Roncesvalles , quelques-uns se sont plaints de ce qu'ils n'étaient pas portés sur la liste de ceux que Mercure conduisit en Espagne , et qu'ainsi vous n'aviez point parlé d'eux dans votre Voyage. Je leur ai dit que la faute était à moi , non à vous , mais que le remède à ce mal était fort simple, qu'ils n'avaient qu'à se rendre fameux par leurs œuvres, et qu'elles leur donneraient d'elles - mêmes un éclatant renom , sans ' qu'ils eussent besoin de mendier les louanges d'autrui.

c De main en main, s'il s'offre des occasions de messager, j'enverrai d'autres privilèges, et j'informerai de ce qui se passe sur ce mont. Faites de même, en m'informant de votre santé, et de celle de tous nos amis.

c Au fameux Vincent Espinel' vous ferez mes compliments, comme à l'un des plus anciens et des plus véritables amis que j'aie.

c Si don Francisco de Quevedo ' n'est pas encore parti pour

4 . Auteur du roman de Marcos de Obregon , célèbre, en outre , comme poëte et comme musicien, ami de Cervantes.

2. Autre poëte» trop connu pour qu'il soit besoin de rappeler ses titres à la célébrité.

aller en Sicile, où on Tattend, touchez-lui la main, et dites-lui qu'il ne manque pas de venir me voir, puisque nous serons si près. Quand il yint ici , son départ subit m'empôcha de lui parler.

c Si vous reneontrez par là quelqu'un des vingt transfuges qui ont passé au parti ennemi, ne leur dites rien , et ne les affligez pas ; ils doivent se trouver bien assez malheureux, puisqu'ils sont comme les démons, qui portent en eux-mêmes la peine et la honte, en quelque part qu'ils aillent.

c Prenez soin de votre santé, veillez sur vous, et gardez-vous de moi , principalement pendant la canicule. Bien que je sois vôtre ami , dans ces jours-là je ne me connais plus ; je ne re« . arde ni aux obligations ni aux attachements.

c Ayez pour ami le seigneur Pancracio de Roncesvalles-, et fréquentez-le. Puisqu'il est riche , peu vous importe qu'il soit mauvais poëte. Sur cela , que notre Seigneur vous garde 6omme il le peut , et comme je le désire. Du Parnasse , le 22 juillet , jour où je me chausse les éperons pour enfourcher la canicule, 1614.

c Votre serviteur , '

c Apollon Lttmineux. »

Quand j'eus fini de lire la lettre, je vis qu'un papier séparé contenait ce qui suit :

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