MASSE FORCE
ou Matière pure. ou Energie.
Il faut encore le rappeler, ce mot force s'éloigne beaucoup comme sens de celui qu'on lui donne en mécanique depuis Galilée, lorsqu'on parle à'une force, le mot force là, n'est que l'expression d'un simple rapport, d'un taux, et non pas le nom d'une entité. Les géomètres mécaniciens devraient dire en ce cas une pulsion conformément au génie de nos langues modernes et à la véritable nature des choses.
Les difficultés sont très grandes lorsqu'il s'agit de bien fixer les signes les plus généraux du langage, parce qu'il s'agit alors de rigoureusement déterminer les rapports véritables des choses. Les meilleurs traités spéciaux n'y suffisent pas encore ; sans quoi la métaphysique scientifique serait déjà faite. La présente note résume un chapitre de cette science indéfiniment
je dirais : deux substances, d'après les définitions les plus claires données par les métaphysiciens de tous les temps. Le mot de substance e^^i devenu, je le sais, passible de proscription par des philosophes d'une ou de plusieurs écoles contemporaines. Je le prends ici au st-ns, non du philosophe Spinoza, mais de sa définition : Substantia est qiiod per se est... (il ajoute inutilement et faussement oel per se concipitur).
Une substance est donc quelque chose qui est, qui est par soimême, et non pas un simple rapport entre d'autres choses, e[.qui est ou nous parait impérissable à jamais. Ce quelque chose nous ne l'avons jamais vu, nous ne saurions le voir jamais, — qui pourrait même imaginer de la masse pure, de la force pure ! — nous savons cependant que nous ne pouvons douter de son existence. Toutes les expériences des sciences physiques proclament hautement cette existence, sans laquelle il nous serait impossible de rien comprendre des faits généraux de la nature, ni d'édifier sur ces faits la moindre théorie.
Les idéalistes n'admettent point de telles substances dans le monde extérieur, ce monde pour eux n^existant pas, et Kant crée pour les accepter en son monde extérieur (qui est intérieur) et afin qu'on ne les lui oppose pas, cette bizarre expression de substances-phénomènes ; mais des matérialistes se qualifiant philosophes naturalistes ou réalistes ne peuvent s'empêcher de les accueiUir comme substances tout court, imposées qu'elles sont comme telles par l'induction scientifique la moins contestable.
Aussi, au fond, ne les repoussent-ils pas, et si le mot démodé leur déplaît, je ne saurais qu'y faire, celui d'essences, (choses en soi mais non par soi) a trop d'extension et ne les contenteraient pas davantage. Le mot de réalités, je l'ai montré plus haut, et celui de choses sont beaucoup trop vagues, et trop peu aptes à être précisés.
perfectible, je crois, assez peu contestable, et dont l'imporlance pratique peu apparente aux ref2;ards distraits de certains esprits, paraîtra ce qu'elle est aux attentifs, savants ou philosophes. Encore uu mot sur ces deux derniers termes différentiels, à propos toujours de cette grande question de la langue. Un savant peut, en quelque mesure, ne pas être précisément un philosophe. Tout prétendu philosophe qui n'est pas dans une large mesure, un savant, à qui rien d'essentiel des sciences n'est étranger, n'arrivera jamais qu'à la confusion des idées et des termes. Le vrai savant est au vrai philosophe ce que le bon prosateur est au bon poète et tous ont pour mission commune de bien faire et de conserver soit les langues spéciales, soit la langue Ciimmune. expression, à tel moment donné, de l'ensemble du développement intellectuel, des peuples qui la parlent et l'écrivent.
Aucun de ces philosophes, jusqu'à présent que je sache, n'a pourtant dégagé de la science les précédentes différenciations, au profit de la Philosophie — j'évite ici de nommer la « métaphysique » bien que nous y soyions en plein, M. Buchner, à cet égard, se montre particulièrement vaporeux, indécis et confus. Je n'entreprendrai pas de faire la critique par le menu de ses phrases inconsistantes. 11 semble accorder une grande valeur surtout à cet apophtegme antique qu'il attribue à Vogt et qui est d'Aristote ou de son école : Pas de force sans matière, pas de matièt'e sa7îs force / comme si cette vérité d'induction tendait le moins du monde à démontrer l'hypothèse matérialiste. Qu'est-ce donc que cela veut dire, dans la pensée des deux auteurs naturalistes, Vogt et Biichner : serait-ce que force et matière sont une seule et même chose ?
L'une des raisons pour lesquelles les livres des matérialistes plaisent au peuple — ou pour mieux dire au vulyaire — c'est que le vulgaire croit s'y instruire, et qu'il s'y peut instruire réellement un peu, certains résultats de la science y étant souvent exposés sous prétexte de preuves. Ajoutons que ces résultats y sont dépouillés de tout l'appareil scientifique, indispensable à toute véritable instruction, mais difficile à s'assimiler aux personnes manquant soit des aptitudes nécessaires, soit de la culture initiale indispensable.
Ceci pourrait paraître d'une importance très secondaire, si on n'avait à considérer que ce proprement dit vulgaire. Par malheur, et par suite de la façon dont est menée encore à notre époque l'éducation intellectuelle des hommes, il se trouve que de très hautes intelligences, des poètes, des orateurs, de grands artistes, de profonds érudits, des médecins, des naturalistes aussi, et surtout — hélas ! — tant d'esprits distingués se livrant aux études philosophiques, sont tout à fait comparables au vulgaire ignorant, pour tout ce qui regarde ces connaissances fondamentales, bien à tort jugées inutiles, ou seulement nécessaires aux spécialistes mathématiciens (1).
(1) C'est ici le lieu d'invoquer la subordination des sciences telle que Malebranche l'a si bien faite et dont Auguste Comte s'est cru, dans notre siècle, le premier auteur : mathématique, physique, biologie, véritable série où croissent, suivant l'expressioa de Liltré, la dépendance et la complexité.
C'est ainsi que des hommes de vive intelligence, de talent, de génie même, peuvent être séduits par les dires en apparence documentés de ces auteurs favorisés par les hasards de l'opinion et de la publicité, et par la sourde fermentation des erreurs anciennes, et dépourvus eux mêmes de génie, et même de véritable talent, et dont la sagacité ne dépasse guère... je dirai pour ne blesser aucune personne réelle, celle des célèbres Bouvard et Pécuchet ces infatigables cherchées.
M. Bûchner, dans le bat, non pas de démontrer ses énoncés, il lui faudrait supposer une naïveté dont on ne saurait le soupçonner, mais, plutôt pour persuader certains lecteurs médiocrement instruits, expose en une suite de chapitres des notions scientifiques incontestées et incontestables pour la plupart sur « l'immortalité » de la matière et de la force, sur l'universalité des lois naturelles, sur le ciel, etc. (i).
11 est vrai qu'il parsème son exposition de formules parfois surprenantes, soit par lui inventées, soit empruntées à divers auteurs. Je ne puis les citer toutes. En voici quelques-unes à reccueiilir :
En épigraphe (de Burmeister) : « Il est certain que l'apparition des corps animés sur la terre est une expression du fonctionnement de forces terrestres qui, dans les conditions données, ont DU PRODUIRE nécessairement ce qu'elles ont produit, n (!!!)
« Le carbone qui a été dans le bois, est impérissable car il est éternel et aussi indestructible que l'hydrogène et l'oxygène, etc. » 111 dit Vogt cité par Blïchner.
({ L'inertie, qui est une force négative, peut affecter successivement toutes les formes dynamiques » dit Biichner lui-même, chap. 1", p. 83, S'"'^ éd. française, 1876.
Parmi un grand nombre de faits scientifiques, accumulés sans aucun rapport formel avec la question traitée, sur le nombre et la petitesse des atomes, sur l'immensité de l'univers, etc., on
(1) Par malheur, M. Biicliaer ne choisit pas avec ua discernement impeccable les expressions de ces notioDs généralement admises. EL parmi les textes çà et là cités, il s'en trouve d'incorrects à divers égards. Loia d'en corriger les erreurs de faits ou les fautes verbales, les commentaires ajouté» par notre auteur ne font qu'aggraver les unes et les autres. Sa critique scientifique n'est pas plus experte que sa critique philosophique. Il en est toujours ainsi des écrivains dépourvus d'originalité véritable, et brillant, comme les corps opaques, d'une lumière empruntée, qu'ils réfléchissent plus ou moins bien, c'est-à-dire en l'altérant toujours quelque pne.
trouve ça et là des citations de niaiseries multiples émanant d'adversaires faciles à réfuter et que personne au monde ne songerait à défendre ; mais que dire de phrases empruntées à des « philosophes » donnés par M. lUichner comme des autorités : « Les lois de la nature, dit Vogt, sont des forces barbares, inflexibles ; elles ne connaissent ni morale ni bienveillance. »
Qu'est-ce que des forces barbares et sans bienveillance? Mauvaise littérature à faire sourire les moindres savants :
« 11 n'y a ni hasard, ni miracle ; il n'y a que des phénomènes régis par des lois. »
Ceci est du français de Jouvencel.
Pourquoi M. Biichner qui admet le hasard, et lui fait jouer un rôle, nous donne-l-il pour précieuse cette pensée où M. de Jouvencel nie ce même hasard à l'exemple de beaucoup des philosophes du temps passé et même du temps actuel ? Qu'est-ce que des phénomènes régis par des lois ? Sans doute, on lit partout des formules aussi incorrectes, passées même, si j'ose employer une expression très moderne, à l'état de clichés. Une telle façon de parler n'est en rien philosophique ni scientifique, et les idées sont obscures ou confuses dont l'expression est si mal heureusement trouvée.
Les conditions des événements du monde (appelés « phénomènes » terme de confusion commode aux idéalistes) sont étudiées, discernées, mesurées et enfin formulées par la science ; elles ne sont nullement distinctes de ces phénomènes ou événenement, si ce n'est comme formules abstraites, ce ne sont pas ces formules ou lois qui « régissent » si ce n'est par un trope hardi, les événements. Les lois ne sont autres que les propriétés, ou pour mieux dire les corrélations absolues du nombre, des diverses déterminations ou figures dans l'espace, des quantités en général en fonction du temps et de l'espace et aussi de la force ou énergie ; elles sont toutes mathématiques ou mécaniques. En dehors de cela, tout ce qui est nommé lois (par abus, ou si l'on veut par extension) n'est plus que simple induction plus ou moins bien faite comportant non d'absolues certitudes mais de plus ou moins grandes probabilités. Sous de telles inductions, on soupçonne, il est vrai, des lois, ou plutôt des conditions absolues, mais ces conditions on ne les connaît pas. Ces rapports précis des choses sur lesquels j'ai souvent insisté ont une importance trop négligée, et cependant de premier ordre en philosophie, comme dans les sciences spéciales {ï).
(1) Si, très souvent, on donne pour des lois de simples inductions, il
S'il avait pu s'en former des idées plus exactes, M. Buchner aurait-il construit des aphorismes comme celui-ci : « L'équilibre des forces est la condition fondamentale de touti; existence, » et citerait-il celle-ci de Descartes : « Donnez-moi de la matière et ■du mouvement et je vous en construirai l'univers. »
Le bon et grand Descartes qui ne voulait s'occuper de métaphysique — a-t-il dit quelque part — que quelques heures par année, a trop peu réfléchi avant d'écrire cette phrase. En d'autres échappées, il a ouvert la porte aux idéalistes négateurs de la réalité du monde extérieur, ici on voit les matérialistes tâchant de s'introduire par l'huis imprudemment entrebaillé. La matière et le mouvement, c'est déjà de la création toute faite, même en admettant la masse et la force comme éternelles, car il s'agit ici de la matière structurée et probablement aussi du mouvement rythmé tel que nous pouvons l'apercevoir et l'étudier dans la nature. Avec cela ferait-il l'univers? Question grave et difficile, plus peut-être qu'il ne lui a semblé ! En la prenant en tout ce qu'elle embrasse, je ne lui répondrai point par un non absolu, mais par un grand peut-être\ Ce « peut-être » demande à être expliqué. Descartes avec son génie propre (et puissant parmi les hommes) ayant en lui des connaissances — très partielles sans doute et mêlées d'erreur — sur notre univers, donc, une sorte de modèle, aurait pu construire, avec la matière et le mouvement dounés, quelque chose de vaguement semblable à un monde. Il n'est pas possible qu'il y fasse une création pareille à celle dont nous faisons partie sans un travail d'un nombre immense de siècles. Encore faut-il qu'il dispose de ce mouvement et de cette matière comme nous disposons en notre espiHt de nos sensations-souvenirs pour en faire des /?ensées, comme un peintre dispose de tout cela d'abord, puis de sa toile, de ses pigments et de ses brosses, le modèle ou les modèles étant toujours donnés. Que tirer de cette possibilité toute
arrive aussi que par une faute analogue on donne, pour des inductions séparées, des faits généraux qui se groupent exactement sous de très indéniables lois : tel le rapport croissant ou décroissant selon le carré des distances qu'on s'anause de temps en temps à vérifier par des expériences, pour diverses actions s'exerçaut en mode sphérique, alors qu'il résulte simplement des propriétés géométriques de la sphère, et qu'il cesse nécessairement d'être le même, si on considère les mêmes actions dynamiques s'exerçant en des conditions morpbiques ou géométriques diflérentes.
relative et même extrêmement restreinte? Un monde ou une manière de monde peut être fait aux conditions dites par une âme créatrice, comme l'est l'âme d'un homme et surtout d'un grand homme. La conclusion n'est donc point du tout matérialiste. Voulait-il donner à entendre qu'avec du mouvement linéaire et de la matière amorphe ou atomique (celle-ci conçue dans la simplicité de structure attribuée par quelques-uns aux atomes) un univers va se constituer tout seul? On ne saurait attribuer au mécanicien qu'il était une telle bizarre et fantastique affirmation.
Revenons à M. Bûchner. C'est lorsqu'il présente les faits de la vie, de la sélection, de la formation des espèces, en étudiant ou discutant les causes finales « la conformité au but » que ses idées apparaissent dans la plus extrême confusion, il parsème ça et là son exposition de raisonnements étranges. 11 croit avoir besoin de la génération spontanée ; il l'affirme, en dépit des faits démonstratifs acceptés aujourd'hui par l'unanimité des savants. Sa propre doctrine semble fléchir ; on y découvre des tendances panthéistiques ou autres, vite réfréuées. Entraitant de la destinée des êtres et des métamorphoses dans la nature organique, il soulève — il est vrai — des questions contre certaines opinions philosophiques ou théologiques dont la défense ne m'incombe nullement. Là se trouvent de très grandes difficultés dont les solutions peuvent se faire longtemps attendre. Elles ne prouvent absolument rien en faveur de la doctrine matérialiste (comme c'est presque avoué à chaque page). Alors pourquoi se plaire à, sans trêve, accumuler des faits d'histoire naturelle dont personne jusqu'à présent parmi les matérialistes ni parmi les autres philosophes n'a pu tirer de claires conséquences, et qu'on ne peut expliquer que par la construction de nouvelles hypothèses scientifiques ?
Dans le chapitre Cerveau et Ame, l'auteur commence, comme c'est sa méthode habituelle, par citer des matérialistes ses prédécesseurs, ou d'autres auteurs dont les pensées semblent cadrer avec les siennes,
« Les effets du cerveau doivent être en raison directe de la masse du cerveau » cela est signé Liebig !
« Doivent-être »! — Eh! pourquoi? — j'admets bien avec tout le monde que le cerveau est une très complexe et très ingé-
nieuse machine ; mais où Liebig a-t-il vu une espèce de machines quelconque dont les effets et les qualités ou les valeurs soient en raison directe de leur 7nasse?
Voyez encore ceci de son maître ou prédécesseur Moleschott : «... la combinaison, la forme et la force sont indispensables l'une à l'autre, leurs changements sont toujours dans un rapport tellement intime que le changement de l'une suppose en même temps le changement des deux autres... »
Quelle étonnante métaphysique ! Il est difficile de comprendre ce que veut dire en ce lieu la combinaison. Si on a voulu parler de combinaison chimique, l'erreur est manifeste ; car un corps composé garde sa structure moléculaire sous l'empire de températures (plus ou moins de force) très diflerentes. Quant aux rapports généraux et constants de la force et de la forme, ils sont vraiment difficiles à saisir et à scientifiquement formuler.
Et tout cela et le reste est écrit, dit M. Biichner, pour le <( gros public » « pour qui les vérités les plus simples et les plus claires des sciences naturelles sont restées assez souvent des énigmes. » Faut-il à ce gros public l'incohérence du style, le manque absolu de précision scientifique?
Tout cela est-il indispensable pour démontrer qu'il y a un rapport entre le cerveau et la pensée, que sans le cerveau la pensée ne saurait se manifester, comme si aujourd'hui cette corrélation était souvent contestée soit parmi les savants, soit parmi les philosophes, soit même parmi les théologiens?
La thèse bien différente à démontrer pour le matérialisme est celle-ci :« Le cerveau en sa complexité organique et mécanique est la seule condition de la pensée » et, comme sous-entendue, cette autre proposition parallèle : « On conçoit comment un mécanisme — extrêmement compliqué si l'on veut, et avec ses conditions de masse, de force et de structure organique et chimique — peut produire de la sensation, de la conscience sensorielle, de l'idéation, de la combinaison d'idées, ou pensée, de la coordination, dont le résultat se résume en formes nouvelles ou en rythmes nouveaux, de l'attention, de la volonté, de l'action intelligente ou coordonnée. »
Or on remplace la démonstration impossible à faire de telles propositions par un verbiage faussement scientifique et à côté, où se rencontrent des phrases comme celles ci-dessus recueillies, et une foule d'autres de la même espèce, capables peut-être de produire un certain effet sur le « gros public » mais dont les sa-
vants de tout genre un peu renseignés aperçoivent du premier coup d'œil la prétentieuse nullité.
La supériorité d'un système nerveux (et aussi bien d'un cerveau) dépend bien plus de sa structure que de son poids ou de la proposition de phosphore qu'il contient. Un petit chronomètre vaut — au point de vue fonctionnel — une grande horloge» Personne n'ignore ces choses. Pourquoi continuer, en dépit de l'évidence, la recherche de rapports vagues, qui, même s'ils étaient exacts et rigoureux, ne prouveraient rien dans la question?
Les faits où peuvent s'apercevoir ces rapports sont aujourd'hui connus des philosophes de toutes les écoles. A ceux d'entre eux qui se plaisent à les rapporter, les savants ont le droit de demander une critique assez délicate et assez profonde, mais les matérialistes pensent pouvoir s'en passer surtout en s'adressant au « gros public (1). »
Parmi la kyrielle de faits développés par M. Buchner, se mêlent parfois des réflexions qu'il serait dommage de négliger : « On a fait l'expérience « dit-il » (cerveau et âme, p. 213) que des aliénés avaient quelquefois recouvré la conscience et en partie la raison, peu de temps avant leur mort (2). On allègue souvent ce fait, pour le faire valoir en faveur d'une opinion contraire à la nôtre. Mais ce phénomène extraordinaire, loin d'infirmer nos arguments, peut être invoqué en leur faveur lorsqu'on admet que l'approche de la mort, amenée par une
(1) Les philosophes matérialistes dont les œuvres obtiennent des succès de librairie ont tort de s'en prévaloir comme semble le faire en ses préfaces le docteur Buchner. La vogue de celui-ci ne tient pas au mérite de ses ouvrages, mais au besoin senti par des groupes nombreux de matérialistes répandus en tout pays parmi le peuple — j'entends par là, riches et pauvres, ignorants ou mal instruits, et déjà persuadés sous l'empire d'anciennes influences. — Ces groupes sont charmés de voir exposer leur» croyances par des hommes savants et en des formes plus ou moins nouvelles. Ils achètent des livres — que les croyants diraient à'impiété, à peu près comme ces croyants, les livres de piété. Mais de plus, ils les propagent ; et les conséquences doctrinales et pratiques en sont d'autant mieux déduites, qu'en cela, les instincts font alliance avec les intelligences au grand profit de l'esprit de perversité. Ainsi les erreurs écrites des « philosophes » ou de ceux qu'on nomme ainsi, deviennent, en peu de temps, des sources de malheurs sans nombre, leurs livres sont pareils à la fameuse boîte de Pandore pleine de tous les maux, avec cette différence qu'au fond se trouve à la fin, non pas l'espérance morte à jamais, mais la colère et le désespoir.
(2) Ici l'auteur fait sans doute allusion à la fin raisonnable, après sa longue et belle folie, de l'iDgénieux et sympathique hidalgo Don Quichotte de la Manche.
longue maladie et un épuisement général, délivre le cerveau des influences gênantes et morbifiques du corps. »
Gela fait quelque variété plaisante au milieu de mille banalités. N'oublions pas non plus des manières de conclusions typiques çà et là semées dans le texte, celle-ci est empruntée à Friedreich : « La fonction intellectuelle est une manifestation spéciale de la force vitale, déterminée par la construction spécifique de la substance du cerveau. La même force qui digère par l'estomac, pense par le cerveau. » Freidreich, on le voit, n'est pas plus embarrassé pour faire des théories que Biichner son admirateur, et que d'autres matérialistes plus récents tels que le docteur Pioger, et c'est assez pour clore cette étude (1).
(1) Le sous-titre du livre de M. Bûchoer, Etudes populaires d'histoire et de philosophie naturelles, montre bien qu'il n'a pas voulu s'adresser aux savants. Cela est permis sans doute ; mais quand on s'adresse ainsi à la multitude ignorante qu'on flatte en l'appelant « le peuple », quand on s'adresse à elle, dans le but de l'éclairer, il y faudrait peut-être apporter quelque scrupule, et ne pas s'exposer à tenter de lui enseigner ce qu'on ne sait pas mieux qu'elle. Il est bien certain, et la présente étude le démontre, que M. Biichner n'a pas d'autres raisons que certains groupes de la multitude pour se croire et se dire matérialiste.
Si on prend la peine de s'enquérir de ces raisons chez un bon paysan, chez un honnête ouvrier et tout aussi bien chez un « bourgeois » plus ou moins saturé d'instruction religieuse ou laïque, on recueille généralement ceci :
« Les morts ne reviennent pas ; donc l'homme est semblable aux objets de l'industrie et de la nature ayant une forme plus ou moins compliquée et belle, dès que ces objets sont pulvérisés ou brûlés, c'est pour toujours. Il n'y a point de miracles, et la plupart des gens qui continuent à y croire sont généralement des esprits faibles, craintifs, dépourvus du bon sens nécessaire à se bien diriger dans la vie, sans parler de ceux qui font semblant de croire.
L'enfant croit ce qu'on lui affirme, et il n'a pas tort, tant qu'il est ignorant de tout. On nous a parlé longtemps d'un bon Dieu entouré de beaucoup d'accesoires et doublé d'un être abominable qu'ils nomment Satan, ce bon Dieu me parait après réflexion une invention de gens très habiles destinée à nous faire marcher droit. On peut marcher droit sans cela. »
En effet, cela peut aller ainsi pour un temps. Mais laissons parler l'homme des masses :
« On ne peut aimer ce prétendu bon Dieu, qui nous a faits et qui a fait le ciel et la terre, — dit-on encore, sans nous le prouver, — et qui nous envoie, dans sa bonté — expérimentale, — des maladies affreuses et mille autres maux. Je supporte mes maux comme je puis, et je préfère ne pas les attribuer à quelqu'un qui pourrait être très méchant.
Donc je ne crois pas à ce bon DieUc
Donc je suis matérialiste. »
Il y a dans tout cela de quoi penser. Les réponses à faire ne sont pas faciles et les discours des philosophes contre cette croyance négative sont loia d'être satisfaisants.
Les plus sages, si on les pousse avec des arguments biens choisis, philosophiques ou religieux, si on fait intervenir surtout le sentiment, plus puissant que la raison sur les âmes simples, finissent par dire : Après
En somme, en ces longues et pénibles pages qu'avons-nous trouvé ? de la science de dictionnaires (1), mal choisie, mal comprise, mal présentée, sans une pensée originale, de singulières erreurs même difficiles à expliquer, je ne dirai pas chez un savant, mais chez un docteur en médecine désigné par son diplôme comme un homme instruit.
Citons encore cette épigraphe du chapitre intitulé la Pensée i
« La pensée est un mouvement de la matière » elle est, ou da moins la rédaction en est de Moleschott.
Une si longue discussion n'était vraiment pas nécessaire. Que sais-je ! Comment ai-je pu lire ce livre jusqu'au bout ? J'espérais y trouver quelque argumentation ingénieuse, une manière habile de présenter les faits nouveaux de la science contemporaine, quelque chose enfin m'expliquant les nombreuses éditions et le bruit fait même en France autour de cette œuvre mal conçue, mal pensée, mal venue. Le docteur Bûchner n'a rien trouvé, rien inventé, pas même dans l'expression. — Il n'a pas mieux parlé, bien au contraire, que ses prédécesseurs dans la doctrine ; et nos matérialistes du xviii^ siècle sont autrement intéressants même en leurs plus graves erreurs par leur esprit et par leur talent. Quant à ses maîtres, Vogt et Moleschott, qui jouissent dans l'école matérialiste d'une grande autorité ils ne dépassent guère comme doctrine et comme critique leur disciple Biichner ; c'est tout ce qu'on en peut dire. L'expression moins ancienne du même matérialisme donnée par M. Pioger, bien que sans additions importantes aux exposés de d'Holbach, de La Mettrie et des matérialistes anglais, notamment d'Herbert Spencer, m'a du moins donné, par ses quelques efforts d'imagination, l'occasion ou le prétexte d'études ou de remarques partielles sur les questions soulevées ; on ne trouve pas aussi souvent ni au même degré, dans Biichner, de telles occasions ou de tels prétextes.
tout je n'en sais rien, et je crois qn'on n'en peut rien savoir. Ainsi de matérialistes, ils deviennent positivistes. Mais la pure négation plaît davantage, étant à l'abri de tout soupçon d'hypocrisie. Quoiqu'il en soit, la question est ainsi bien posée; et il s'agit de savoir si la philosophie aidée de toute la science moderne peut offrir au « peuple » mieux que celle négation qui gagne chaque jour en étendue et en profondeur les « masses » et les oriente comme on sait.
(1) Les dictionnaires 1 Je n'en veux pas médire. Ils sont, pour qui saurait bien les consulter, d'excellents traités de philosophie, et parmi les meilleurs de métaphysique ; mais un savoir encyclopédique pour si varié qu'il soit, ne vaut que selon la hauteur d'esprit, la clarté d'intelligence, la puissance de pénétration et les autres qualités de celui qui le met en œuvre.