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L ANCIEN ARGUMENT FONDAMENTAL DU MATERIALISME

Pour compléter les études précédentes sur le matérialisme contemporain, se rapportant avec une ampleur suffisante au matérialisme en général, il me reste à examiner l'argument principal et comme central de la philosophie matérialiste : «L'univers a pu se créer par l'effet du hasard, étant donnés l'espace sans limites, !e temps sans commencement ni fin, et la matière répandue indéfiniment dans l'espace ; et il n'est pas besoin de recourir à l'intervention de puissances individuelles et spéciales, ouvrières successives de la création, ni à Dieu omnipotent et omnicréateur, soit exerçant depuis l'a jamais du passé sa providente souveraineté, soit ayant à un moment donné — ce qui semble absurde et comme dépourvu de sens — tout tiré du Néant. »

Cet essai de théorie doit se comprendre ainsi: « Toutes formes existantes — les choses et les êtres — régies par les immuables et inviolables lois de la nature, et les formes qui les ont précédées, ont dû nécessairement se former à un moment donné dans la durée infinie ayant précédé le jour où nous sommes. Il faut que cela se soit accompli en quelque temps et en quelque lieu. 11 n'y a donc pas de raison d'être surpris de voir aujourd'hui au lieu et au temps où nous sommes, le monde et les êtres qu'il contient comme nous les voyons et tels qu'ils sont...

« Il y a, dans les êtres et les choses de notre monde, de multiples conditions assurant l'existence, la reproduction, le fonctionnement, et toutes les manières d'être ou de devenir de ces choses et de ces êtres. Si toutes ces conditions n'avaient pas été réalisées, ces choses et ces êtres n'existeraient pas. La nature a dû ainsi fatalement produire tout ce qu'elle a produit ; car dans Yinfinité de temps antérieur au moment actuel, le hasard a

fourni, avec la matière cosmique, l'infinité des formes et des arrangements possibles. Parmi ces arrangements ou formes, un nombre infini en a dû ne'cessairement disparaître, n'ayant pas en eux ces conditions d'évolution ou de durée. Donc il n'y a point de conception ou d'archétype de l'univers ayant précédé son apparition dans l'espace. Le Hasard et les Lois suffisent à tout expliquer, ces lois que la science nous présente bien comme incréées et n'étant que les éternelles propriétés du nombre, de l'espace, du temps et du mouvement, étant donnée aussi la permanente, l'incréée, l'impérissable, l'éternelle Matière, dont nous ne pouvons douter. ')

Les idéalistes ont expliqué l'univers et l'homme avec d'autres formules, sans de grands avantages définitifs, en attribuant à un principe unique ayant en lui-même, de toute éternité, les conditions de son développement. Plus ou moins panthéistes, ils ont donné à ce premier et dernier, à cet unique principe des noms divers : la Sensation, la Substance, l'Idée, la Volonté, l'Absolu, le grand Tout ou Panthée, Monof , l'Etre. J'en oublie, sans doute. Tout ce qui a été, est et sera, suivant ces philosophes, consiste en simples « modalités » constamment variables et passagères comme sont nos sensations et nos idées, nos modalités à nous, j'ai dit modalités de ce qui demeure éternellement, de l'Unité totale.

Celte Unité est par eux considérée dans l'infinité de ces conditions d'apparences constatées en notre esprit, et représentées par les termes abstraits d'étendue et de durée.

La création éternelle ou l'évolution indéfinie de l'univers n'est donc que le perpétuel devenir d'un seul Etre comprenant en lui tous les autres êtres ou se prenant pour tels. La plupart de ces philosophes idéalistes et monistes, d'après des traditions religieuses, contenant à leurs yeux tout l'essentiel de leur doctrine, désignent non seulement par les dénominations ci-dessus rappelées l'Etre des êtres, mais encore par le nom où se concentrent toutes les origines, toutes les activités occultes et tous les mystères, par le nom obscurément redoutable de « Dieu. »

Si j'oppose ici l'une à l'autre ces deux si dissemblables doctrines, dissemblables, sous certains rapports — plus en apparence qu'en réalité, je l'ai déjà montré en divers écrits et sous des aspects difTérents je le montrerai encore — ce n'est pas dans le but de les combattre l'une par l'autre. Elles ne convergent vers les mêmes résultats négatifs que dans leur ultimes conséquences, non pas seulement morales, mais aussi logiques. C'est à

ce point qu'aujourd'hui, parmi ceux à qui le nom de métaphysicien ne pouvait pas sonner comme une injure, il en est plusieurs dont on ne saurait dire s'ils sont matérialistes ou idéalistes, tant ils ont cure de fondre la matière dans l'esprit, ou l'esprit dans la matière.

C'est donc aux seuls matérialistes modo epicureo que je veux répondre ici, car il ne faut pas embrasser trop de pensées diverses en une seule argumentation.

Je ferai remarquer seulement que si deux systèmes aussi contraires arrivent ainsi à se rencontrer en des conséquences communes de la plus haute gravité, ils ne doivent pas être pris cependant pour deux chemins divers aboutissant à une vérité identique. Cette convergence s'explique très bien par un vice commun, car ils ont l'un et l'autre une égale prétention, des deux parts injustifiée, à tout noyer, dissoudre ou confondre dans une seule et même Unité, dite l'unité de substance. Souvent, il est vrai, on est arrivé dans les sciences à concevoir comme un ce qui d'abord avait paru multiple. Il ne faut pas s'en laisser imposer par cette induction, qui cesserait d'être légitime, si on la voulait étendre sans preuves nouvelles et spéciales, à des groupes de faits non compris dans la sphère d'observation d'où on l'a tirée. La tendance à l'unification à outrance des choses a conduit, même dans les sciences expérimentales, à de très fâcheuses erreurs.

Rien, en réalité, ne mène l'esprit à cette conception de Vunité de substance, si ce n'est l'idée préconçue qu'on s'en est formée, et les paralogismes que favorisent et masquent beaucoup trop l'ingénieuse forme dialectique familière aux philosophes.

En supposant même cette unité démontrée, un peu de réflexion suffit à faire voir que l'intelligence humaine est impuissante à en tirer la moindre conclusion. C'est une sorte d'alkaeste, d'universel dissolvant, oii toute différenciation des choses, toute idée, toute pensée se perd et disparaît, laissant notre conscience dans l'hébétement d'une sorte de demi sommeil.

Abordons maintenant la maîtresse argumentation des matérialistes.

Il faut avoir grand soin, quand on prononce ou qu'on écrit le mot infini, de ne pas oublier son véritable sens (absence de limites) et de ne pas croire qu'en présence de ce signe nous concevons quelque chose. Ce que nous devons concevoir c'est son vrai rôle dans un langage exact, son origine dans notre esprit, et les raisons pour lesquelles il a été formé. En cela nous ne pouvons

être bien guidés que par les mathématiques, où son usage est indispensable, et où l'abus n'en saurait aisément s'introduire.

Or, dans l'argumentation matérialiste cet abus du mot infini, et son usage défectueux, apparaissent avec la plus flagrante évidence.

Pour faire une création hypothétique du monde (ou pour mieux dire de l'univers, ou des univers) il faut d'abord qu'il nous soit donné (par hypothèse) quelque chose où ces univers ne soient pas déjà contenus en des conditions virtuelles déterminées, sans quoi la pétition de principe serait trop évidente. Il faut l'espace infini, le temps, la masse et la force, plus brièvement, de la masse discontinue eu mouvement. En effet, cette masse, si nous la supposons continue, ne nous offrira aucune possibilité de mouvements ni de changements quelconques. Il faut donc la supposer divisée en petites masses distinctes et séparées d'égales ou de différentes grandeurs, ce qu'on a de tout temps plus ou moins exactement nommé les atomes.

Ici déjà, les difficultés s'amassent et se multiplient. Ces atomes sont-ils réellement insécables et formés d'une matière dure, continue, inerte, passive, impénétrable, par conséquent dépourvue de toute élasticité?

Les matérialistes ne s'occupent nullement de ces difficiles questions. Passons outre, comme ils le font. Ces atomes gravitent-ils ou non les uns autour des autres? Les matérialistes en admettant ce point ne le peuvent faire sans accorder à la matière une qualité occulte dite attraction. Dès lors, ils acceptent l'absurdité d'une action à distance, à travers le vide, si hautement repoussée par Newton, et aujourd'hui par presque tous les savants.

La gravitation est un fait général qu'on peut expliquer par une théorie fondée sur les lois démontrées de la mécanique et sur les inductions fournies par les sciences physiques expérimentales.

Si les matérialistes sont hors d'état de fournir cette théorie et d'expliquer comment le hasard, c'est-à-dire le mouvement désordonné et confus ou quelconque du chaos primitif, peut produire des milieux gravitaires primordiaux analogues à ceux que nous observons aujourd'hui, si régulièrement actifs, ils ne pourront pas davantage expliquer tout le reste (bien plus immensément compliqué, en tant que soumis à de multiples et variables conditions) et toute leur argumentation en demeure frappée de nullité.

Que si nous leur accordons les atomes, pareils ou divers, sphériques ou ovoïdes, ou crochus, comme ils les voudront, mais également répandus et immobiles dans l'espace, il faudra les faire mouvoir. Et comment?

Ils se meuvent motu proprio, par hypothèse. Soit 1 mais dans quel sens ? Est-ce en ligne droite d'abord comme le voulait Epicure, puis, subissant tout à coup et sans raison concevable une déclinaison... Mais personne aujourd'hui n'essaierait de soutenir cette antique et très injustifiable fantaisie qui d'ailleurs ne mène théoriquement à rien.

Disons donc qu'ils se meuvent dans tous les sens.

Eh ! bien, dans ce cas, ils continueront à se mouvoir dans tous les sens, et rien, dans l'Univers chaotique ainsi constitué, ne changera véritablement jamais.

Il ne se produira même pas de faits de hasard, si ce n'est autour de chaque atome ; et ces faits de hasard s'annuleront les uns les autres sans que jamais se forment des masses, de grandes masses, ni solides, ni liquides, ni gazeuses. Ils constitueront une matière pareille à Télher cosmique tel que nous l'admettons aujourd'hui, mais sans gravitation, sans rayonnement, sans ondulations lumineuses, ni caloriques ni autres, toute la dynamique primitive éternelle, si Ton veut, prêtée aux atomes (bien gratuitement d'ailleurs) n'étant et ne pouvant être employée qu'à ces mouvements continuels de chacun d'eux, transmis de l'un à l'autre par choc, et partout compensés dans l'immensité inerte, inféconde et ténébreuse.

En de tels efforts de conception, l'imagination demeure impuissante, et la raison ne trouve rien à dire.

Mais, il nous faut à tout prix tout au moins des faits de hasard en notre chaos primitif. Nous sommes contraints pour les leur procurer, d'accorder aux matérialistes beaucoup plus qu'ils ne semblaient tout d'abord demander.

Il est indispensable même de construire, à leur usage, une sorte de théorie. Essayons de le faire et nous verrons bien à quelles conséquences doivent aboutir de pareilles vues théoriques.

Supposons une masse éthérée d'une énorme dimension, mais finie. C'est ainsi qu'on peut concevoir un univers en sa première phase de formation. Ce sera notre univers, si l'on veut, lorsqu'il se trouvait évoluant en cette phase. Il y a de cela bien longtemps. Sa grandeur dépassant de beaucoup celle de la sphère — est-ce une sphère? — dont nous nous considérons comme le centre et dont la limite apparente est marquée par les plus

lointaines étoiles vues au télescope ou révélées par la photographie, ce dernier moyen étant capable de faire discerner des astres invisibles à nos yeux, au moyen de plaques sensibles aux diverses nuances.

Cette masse élhérée est pareille aux milieux interstellaires de notre univers actuel. Elle contient de plus, disséminée et très raréfiée, le peu de matière pondérable, ou devenue telle, qui a servi à constituer les myriades de soleils dont elle est aujourd'hui peuplée.

Je l'ai supposée limitée dans l'espace. 11 n'y a aucune raison de croire une telle masse unique dans l'étendue infinie.

Je le sais, des savants, doublés ou non de théologiens, s'accommodent assez d'un tel univers limité et unique; mais les matérialistes que les dogmes anciens ne troublent pas, ou n'agitent que dans un sens diamétralement opposé à celui des croyants, ne me feront là dessus nulle querelle.

Donc je suppose (sans blesser la raison, sans contredire la science) des univers atomes (grandes masses éthérées, en nombre quasi-infini ou indéfini, comme on voudra) se mouvant dans un élher autrement constitué, mais dense à peu près comme le nôtre, et, dans les mouvements que je leur suppose, pouvant se heurter les uns les autres.

On me dira que je ne fais là que reculer certaines difficultés... Laissons en suspend cette objection.

Si notre univers en phase chaotique où nous pouvons considérer des atomes (ceux de notre éther et ceux des corps structurés solides, liquides ou gazeux que nous connaissons) est choqué par un autre atome-univers, ce qui doit avoir lieu à diverses époques et en divers sens, nous obtenons, dans sa masse éthérée, plusieurs déterminations de mouvements.

Accordons-nous ces atomes de notre univers comme élastiques (sans cette élasticité absolue des géomètres mécaniciens impossible à constater dans la nature et ne servant qu'à simplifier les calculs). Considérons-les comme élastiques, et comme inter— gravitants. Pour ne point compliquer les choses, supposons démontrée une théorie de la gravitation- On en a proposées plusieurs — défectueuses — que je ne puis développer ici.

Dans notre masse éthérée, il se fera des courants de mouvements rectilignes et des courants latéraux ou contraires, il se formera des tourbillons, des girations diverses, des condensations variées. Les nébuleuses nous en offrent de suffisantes images. On pourra concevoir le rayonnement dynamique de ces

masses, etc., Et comme Kant, comme Laplace, comme M. H. Faye et quelques autres, nous pourrons concevoir une cosmogonie hypothétique dont la mécanique nous permettra d'étudier quelques modes essentiels, et nous formerons ainsi par la pensée, tant bien que mal, un univers comparable au nôtre que nous observons de notre relativement minuscule planète.

Nos données étant admises, il n'y faudra donc qu'un certain hasard, la rencontre fortuite de deux univers-atomes, et la mécanique générale, plus particulièrement la mécanique céleste.

Cependant, nous devons l'avouer, nos données (par hypothèse) ne sont pas de mince importance dans le seul but de rendre à cet égard nos conceptions cosmogoniques possibles.

Il nous a fallu d'abord un éther cosmique. Je suis loin pour ma part de lui accorder sans conteste l'homogénéité élastique ou dynamique (?) dont se contentent certains physiciens.

Je ne le puis concevoir s'il n'est, lui-même, structuré et complexe, s'il n'est fait de corpuscules de grandeurs comparables mais diverses, afin de pouvoir vibrer en les divers modes actinisme, lumière, chaleur, gravitation. Ces modes dynamiques ou rythmes peuvent expliquer dans les condensations admises, des agglomérations d'atomes, non fortuites celles-ci, mais nécessaires, et déterminées par des entrecroisements vibratoires, et donnant lieu ainsi à des formations chimiques par proportions régulières et mesurées, et plus tard à des cristallisations différentes suivant des nombres déterminés de cas possibles.

Cette ébauche de théorie quant à la constitution première des corps structurés pourra paraître hardie à quelques-uns. Pour la faire bien comprendre, au moins dans son énoncé, je rappellerai les distributions morphorythmiques, les lignes nodales, obtenues par la vibration, en diverses circonstances, de la même plaque élastique et rigide. L'expérience est classique et se fait dans les plus élémentaires des cours de physique expérimentale.

Ce sont là des cas particuliers de la transmutation perpétuelle qui se fait dans la nature, du rythme en forme et réciproquement.

Il faut donc supposer, si l'on veut concevoir l'hypothèse d'une cosmogonie quelconque, l'existence préalable de la forme primitive ou du rythme primitif, l'un pouvant à la rigueur expliquer l'autre.

Or, quelle cause créatrice de rythme et de forme connaissonsnous le mieux dans l'ensemble des choses, si ce n'est nous-mêmes les hommes, qui, représentés par les plus intelligents d'entre

nous, composons des mélodies ou des symphonies, des discours, des maf^hines, des tableaux, des architectures? Tout cela est le produit de notre moi, de notre conscience créatrice appelée imagination et raison, quoi qu'en pensent les modestes matérialistes qui se plaisent à qualifier l'homme de boue « organisée » sans même plus penser à cet adjectif de pure concession, ce en quoi ils sont d'accord avec les croyants austères, lesquels ne pensent pas que nous sommes, non seulement des êtres organisés, mais encore des êtres organisants, témoins le navire, le moulin à vent et à eau, nos véhicules usuels, toutes nos machines, nos statues, nos demeures, nos temples et nos livres.

En travers, se place la fausse ou irhsobscure maxime ; nihile&t in intellectu quin prius fuerit in sensu. Le « sensus » ne nous fournit que des éléments sensoriels, et encore le sensus est moi autant que Vintellectus (1). Tout le reste est œuvre de ce moi sensus et intellectus à la fois. Ce qui sort de nous est souvent, toujours peut-être, différent de ce que nous recevons du dehors ; et c'est dans cette seule acception que le mot création présente à l'esprit une idée vraiment nette et distincte.

C'est à une action de cet ordre, qu'il est le plus naturel d'attribuer ces premiers rythmes de la nature ou les -formes (ou arrangements atomiques) pouvant les déterminer. Le Dieu de la genèse dit : « Fiat lux !.. » On pourait dire que le rythme de la lumière c'est la parole même de Dieu ou d'un dieu, lequel ne devait s'exprimer, — il n'y a du moins aucune raison de le croire — eu l'un de nos idiomes humains, fût-ce l'hébreu ou le sanscrit. Cela fait horreur aux matérialistes ; et l'on ne peut leur demander d'y souscrire. Cependant, les plus opiniâtres d'entre eux devraient essayer de comprendre qu'il y a là — dans toute la force du terme — une question, et lorsqu'ils auront constaté leur impuissance à la résoudre logiquement et scientifiquement, il n'est pas absolument impossible qu'ils commencent à réfléchir.

Cette discussion où — je l'espère, du moins — je n'ai rien risqué de contraire aux donnéesde l'observation scientifique, suf-

(Ij Certains philosophes, admirateurs de l'adage antique des sensualistes, attribué à Zenon d'Elée, reconnaissent bien que, dans le travail de l'intellect, s'opèrent certaines « combinaisons ». Ils pensent en cela n'avoir fait qu'une insignillante concession. Dans leur ultérieure dialectique, ils cessent dès lors de tenir compte de ce détail méprisable et vite oublié. Ils ne s'aperçoivent nullement que combiner, coordonner ou créer c'est une seule et même chose.

fit déjà pour montrer combien complexes et ardues sont les conditions à déterminer en plusieurs des éléments de la question, sans parler d'un grand nombre d'autres conditions non encore aujourd'hui soupçonnées.

Admettons pour un moment que ces diverses difficultés sont résolues, que des atomes intergravitants remplissent l'univers, qu'en cet univers, des poussées se croisent en sens diflerents déterminant des formes de nébuleuses, et enfin des systèmes planétaires. Tous ces grands mouvements se sont accomplis en vertu de propriétés ayant toujours appartenu à la matière, cette matière est elle-même soit en dernier lieu, soit primitivement structurée, comme elle l'est encore aujourd'hui, et le sera toujours, dans les corps anorganiques.

Même au point de vue de l'hypothèse matérialiste, de tels systèmes planétaires en nombre immense et durant des nombres inconcevables d'années, sans que de complexes rencontres d'atomes en mouvement y produisent un seul être vivant, pourront poursuivre leurs évolutions, c'est-à-dire successivement naître, se modifier, se détruire, s'immobiliser ou se résoudre en le chaos primitif, tantôt les uns, tantôt les autres. Une telle création fortuite, dans un nombre effrayant d'univers, se produira-t-elle une fois? En en supposant la possibilité, la très spécialement rare et miraculeuse concordance de hasards produisant un être de cette catégorie, végétal ou animal, n'est donc pas seulement rare dans le temps, elle l'est aussi dans l'espace.

L'être nouveau, le premier être organique ainsi créé quelque part, les matérialistes ne seront pas embarrassés (grâce à l'idée chimérique et audacieuse qu'ils ont conçue du principe sousentendu de « l'évolution » darwinienne) pour en faire sortir les quatre cent milles espèces végétales et à peu près deux fois autant d'espèces animales peuplant, meublant, ornant aujourd'hui notre planète et s'entre-dévorant sur sa ronde surface.

Faudrait- il supposer qu'une végétalité, une animalité, une humanité, créations de telles rencontres fortuites, ont pu être jadis, en vertu des mêmes hasards, produites d'abord en un point de notre univers, puis ont été transportées sans périr à l'état de germes très subtils, sans doute, à d'autres planètes, à d'autres systèmes solaires ?

Tout ce que la science nous apprend relativement aux conditions générales des choses, nous oblige à repousser bien loin cette hypothèse. Nulle part, sur notre globe, dans les plus délicates et mieux conduites expériences, on n^a pu constater l'exis-

tence de tels germes, contrairement à l'idée préconçue que beaucoup de savants s'en étaient formée, aux temps anciens et de nos jours.

Mais laissons cette discussion d'une hypothèse injustifiable en ses bases, insoutenable en son développement. Il nous est impossible, cela vient d'être pouvé par les conceptions cosmogogoniques précédentes, de concevoir ce hasard primitif (hasard analogue au transcendantal posé par M. de Hartmann) comme cause première de la création, ou, si l'on veut, ces hasards primitifs confusément multiples, ce tohu-bohu atomo-dynamique des premiers temps de Vicnivkrs sinon de tiotre univers. C'est dans l'énoncé formel de son argument prétendu démonstratif qu'il faut abolir la fausse doctrine. Non seulement une formation organique ou simplement coordonnée, première, est rare comme possibilité absolue, dans l'infinité de temps ou d'espace, mais encore elle est, même avec ces infinités, radicalement et absolument inadmissible.

Dans les raisonnements ou dans les affirmations où nous faisons entrer le mot infini ou quelque terme semblable, nous devons avoir grand soin de ne pas le faire servir à représenter quelque non-sens comme en ont commis tant de philosophes.

Je ne sais lequel s'est avisé de dire : En ce bloc de marbre, sont contenues toutes les statues qu'on en peut faire, soit une infinité de statues. Il ne s'agit que de les en tirer. L'erreur en ce dire incirconspect va évidemment jusqu'à l'absurde. On — ou, pour mieux dire, le statuaire — peut sculpter en ce marbre la forme qu'il voudra, parce que nulle forme n'y est déterminée, et comme détermination et forme, dans l'espèce, est tout un, cela revient à cette évidence : dans le bloc aucune statue ni forme quelconque n'est déterminée ni contenue. Il n'y a dans le marbre qu'une seule condition de l'existence de la statue future, laquelle condition n'a rien de spécifique puisque tout autre matière solide la fournirait.

Les matérialistes commettent en leur argumentation une faute du même ordre.

Les fortuites, même avec tous les infinis qu'il soit permis de considérer en la question, et non un certain infini absolu tout-à fait dépourvu de sens, ne produisent qu'une infinité ou si l'on veut des infinités d'infinités,... etc. de cas également fortuits ; et jamais il n'en résultera une eurj4hmie, ni une eumorphie quelconque, à plus forte raison un être organisé et vivant.

Dans le bloc de marbre sont possibles des infinités de Vénus ou

deDianes, mais simplement aussi une infinité de la même statue dont seule variera la longueur de l'ongle du petit orteil et seulement — au maximum fixé — d'un cent millième de millimètre.

— Si j'additionne ces iofinités...

Prétendre additionner des infinités c'est proprement ne savoir ce qu'on dit ; on n'en peut considérer que des cas divers.

Donc, il y a autant d'infinités possibles de formes coordonnées que de corrélations incoordonnées ou fortuites.

En effet, le caractère différentiel de ce qu'on nomme le hasard est de ne pjoduire que de telles dispositions incoordonnées, tout €n les produisant à l'infini. Pour les coordinations de rythmes et de formes il faut des causes particulières, positives, spécialement efficaces.

D'où a pu naître cette idée de formes coordonnées produites par le hasard? C'est en beaucoup d'esprits d'un fait extrêmement fréquent en notre fonction de conception sensorielle. Il arrive — et cela arrive plus souvent encore aux artistes qu'aux autres hommes — que nous croyons apercevoir en certaines roches arrondies, en des masses de nuages, en des macules variées sur un mur, en ces taches multicolores des marbres polis, €n mille autres déterminations fortuites , des représentations <l'hommes, d'animaux, d'objets divers, de création naturelle ou humaine. Les enfants un peu réfléchis s'aperçoivent bientôt que les coordinations ainsi reconnues ne sont véritablement faites que par eux-mêmes, et viennent de leur mémoire ou de leur imagination, la configuration fortuite, par une ressemblance très vague, ayant simplement éveillé un souvenir ou provoqué une formation nouvelle. Disons pour être exact que ces deux conditions y sont ensemble nécessaires.

La naïveté des hommes adultes et en particulier des philosophes peut d'aventure être plus grande que celle de ces enfants, et sans l'avouer (un doute leur demeure qu'ils se dissimulent) ils en tirent que la nature (ce mot veut dire ici le hasard ou fortuite) pourrait bien le plus puis qu'elle peut ce moins. Cet essai de raisonnement n'est pas accepté cependant sans intérieure protestation, et il s'y ajoute : cela est possible une fois et quelque part, étant donnés le temps infini, l'espace infini, l'infinité des combinaisons.

Une attention non troublée par de fausses opinions acceptées à la légère, permet toujours de bien distinguer, dans les faits de la nature et de l'homme, ce qui est nécessité, ce qui est création, ce qui est hasard.

Le nombre des faits de chacun de ces ordres n'est en rien limité. En cela, il est infini en d'autres termes ces faits comme possibles sont tous sans nombre. On peut admettre en outre des infinités pareilles en des conditions étroitement limitées. Cette infinité des uns n'a rien à voir avec l'infinité des autres, et l'idée négative d'infini ne comprend en elle que ce que nous y mettons (1).

L'emploi qu'en font en leur grand argument les matérialistes est donc absolument illégitime et vain, et n'explique pas la formation (prétendue possible sans cause spéciale) de la moindre eurythmie, de la moindre eumorphie, ni surtout de l'être vivant

([) Dans tous les faits de la nature et de riiomme, les trois conditionsoénérales nécessité, hasard et création se peuvent reconnaître à de variables degrés. Lorsque je dis fait de nécessité j'entends un fait généralement assez simple ou de complexité déchiffrable où je considère surtout, et à part de tout le reste, les rapports nécessaires ou résultants, abstraction faite de tout ce qui n'est pas dans le fait et, pour ainsi dire autour du fait, évidemment nécessaire ou fatal. Dans les faits de création,. je néglige tous les éléments soit de nécessité pure, soit de hasard, pour retenir seulement l'arrangement, la combinaison harmonique constituant essentiellement une création, forme ou rythme coordonnés (eumorphie et eurythmie).

Dans les faits de hasard, on trouvera toujours comme composantes du concours d'actions non voulues, non concertées, non composées, non harmoniques, qui les produit, un ensemble de nécessités ou fatalités, et de& créations rythmiques et morphiques ou même des êtres organisés et conscients jouant le même rôle que ces fatalités ou nécessités. La rencontre seule constitue le fait de hasard, et le caractère de telles rencontres c'est de ne pouvoir être rangées sous l'empire d'aucune loi, de ne relever d'aucun ensemble général et constant de conditions élémentaires, possible à représenter soit par un schéma, soit par une formule quelconque.

J'ai souvent donné des exemples où l'analyse permet de bien discerner, de bien différencier ces trois conditions générales. J'attribue à cette différenciation, permettant de saisir le sens philosophique de tous les fait& possibles, une grande importance au point de vue d'un nombre immense de recherches, et de vérifications (voir l'anecdote exemplaire de PosLhumu^ dans ma critique de la Métaphysique de Taine). Un de ces exemples précieux par sa netteté m'a été fourni par un de mes amis, c'est le jeu d'échecs. Les soixante-quatre cases noires et blanches, les règles du jeu,, celles surtout déterminant l'action spéciale des pièces, le nombre de cesmêmes pièces et leur position initiale, telle est la part de la nécessité ou fatalité. Les combinaisons de l'un des joueurs contre l'autre, comprenant la prévision d'une série de coups possibles, telle est la part de la création, tout ce qui est fait sans attention, sans prévision, sans combinaison, telle est la part du hasard. Le gain de la partie échoit à celui qui a su le mieux lutter contre le hasard, à moins qu'il ne soit dû au hasard même dans le cas de deux mauvais joueurs. C'est là une image assez exacte de la destinée des êtres au cours de leur existence.

le plus simple dont l'organisation ne saurait se concevoir sans une complexité de rapports et de nettes différenciations expliquant une évolution vitale et des fonctions régulières.

Trois atomes sont (par hypothèse) dans l'espace vide. Ils déterminent dans cet espace un plan, et par leurs distances réciproques ils forment la figure la plus simple des ligures planes fermées, un triangle. Ce triangle sera par exemple un scalène quelconque.

Si nous supposons à ces atomes des mouvements spontanés de va et vient suivant les rayons sans nombre d'une sphère idéale dont on peut considérer chacun d'eux comme le centre, à quelles conditions pourront-ils, à un moment donné de l'infinie durée, former un triangle équilatéral?

Il est certain que ce cas unique des rapports possibles des trois distances ; leur égalité réciproque, est rigoureusement possible, de môme que sont possibles toutes les formes coordonnées à déterminer dans le bloc de marbre. Cherchons à évaluer les chances appréciables pour qu'il se réalise une fois. Simplifions encore la question, deux de ces atomes demeurent immobiles, leur distance ne varie pas. Dans les mouvements indéterminés quant à la direction du troisième atome — pour demeurer dans la pure condition du hasard, — il y a une chance favorable contre une infinité sphérique de chances défavorables. C'est comme un billet de loterie à une infinité de fois le nombre infini contre un. L'infinité du temps qui n'est que linéaire ne change rien à la question. Au point de vue de la probabilité d'un succès

s'il y a une possibilité; la probabilité est nulle; — représente

l'absolue indétermination : la chance est représentée par zéro.

Donc l'infinité de temps ne suffit pas à rendre possible un arrangement quelconque d'atomes pour en former une molécule. 11 faut pour cela des conditions ou des causes déterminantes, spéciales, actuelles, efficaces et positives. Pour ce qui est de telles formations moléculaires on ne peut trouver ces conditions que dans la forme antérieurement déterminée des atomes et nous venons de voir le hasard ne pouvant rien déterminer de régulier ^ ou dans les rythmes divers de l'éther — milieu cosmique subtil, élastique — lequel pour expliquer la possibilité de ses ondes régulières diverses ne peut être imaginé que spécifiquement structuré.

On voit combien plus impossible encore (si ces mots plus impossible avaient un sens) est de concevoir la formation du plus petit des êtres connus, du microzyme formé en apparence d'une

membrane organique close contenant une matière albuminoïde, capable d'assimilation, et de désassimilation, changeant par là dans le milieu où il vit la composition chimique des liquides complexes dont il se nourrit, et ne pouvant autrement vivre, en un mot exigeant une complexité organique devinée par l'esprit suivant d'impérieuses analogies, bien que tout à fait invisible même à l'aide des instruments les plus parfaits.

Nous sommes donc là en présence d'impossibilités x fois infinies.

Ceci étant dit, la discussion est close, et j'ai prouvé encore une fois que l'hypothèse matérialiste considérée comme conception rationnelle a, comme chance d'être vraie zéro, contre des séries d'infinis, et que, au point de vue des hypothèses cosmogoniques actuelles, elle ne repose sur rien.

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