EN TROIS NOTES COMPLÉMENTAIRES
PREMIÈRE NOTE COMPLÉMENTAIRE Le Matérialisme est-il et peut-il dire dit un Monisme.
En arrivant au terme de ce travail de critique philosophique et scientifique, un scrupule me vient. Doit-on admettre comme congru en lui-même un matérialisme moniste ? La doctrine dite matérialisme est caractérisée par cette pensée maîtresse que la coordination peut se faire par suite de rencontres fortuites d'éléments indépendants les uns des autres, et sans l'intervention d'une cause spéciale ou de causes spéciales. Des arrangements mécaniques (eumorphiques et eurythmiques) s'étanl ainsi opérés dans l'incoordonné, ils se compliquent en se combinant dans les même conditions où ils se sont produits; et, à un moment donné de cette évolution, fortuite au début, fatale ou nécessaire ensuite, la conscience et la volonté apparaissent comme résultats ultérieurs et supérieurs (épiphénomènes) de ces arrangements mécaniques.
Tous les philosophes qui admettent ce processus sont très justement dits matérialistes. Ceux qui n'en admettent pas la possibilité, ou qui ne se contentent pas de ce semblant d'explication de la nature des chos es, ne fût-ce que par prudence scientifique s'éloignent plus ou moins du matérialisme.
Il le faut rappeler aussi, les anciens matérialistes se préoccupaient très peu de l'idée métaphysique de substance, bien que pour eux l'abstraction réalisée de Matière fût le principe de tout; ils auraient volontiers qualifié de substance chacun de leurs atomes. I.e mot de substance, par son étymologie savante, est proche parent du mot mystère ; et les matérialistes de toutes les nuances aiment peu à s'arrêter sur cette notion de mystère, qui
joue un si grand rôle dans les conceptions et dans le langage de certains philosophes et surtout des théologiens.
Pour les idéalistes, négateurs du monde extérieur et par conséquent de la matière, considérant le temps et l'espace comme dérivant de quelque chose, et nommant l'Être unique dont ils admettent l'existence Esprit, ou Dieu, ou grand Tout, ou Substance, ou Idée, ou Volonté, nulle diflicullé n'apparaît à ce propos : Tels furent ou à peu près, dans l'antiquité, Zenon et l'école d'Elée, dans les temps modernes, Berkeley et Spinoza, et la suite vantée de leurs disciples allemands et autres, dans l'Inde, depuis le v" siècle avant notre ère, les bouddhistes, et avec eux la majorité des brahmanes philosophes ou théologiens, j'en oublie nécessairement; il en est encore de notre temps dont les noms sont souvent cités. Ces philosophes différant les uns des autres par des points secondaires, s'accordent à faire de cette idée de substance, considérée, avant tout, dans l'esprit de l'homme, la base même de leur métaphysique.
Assez récemment, depuis surtout que M. Edouard de Harttmann a exposé sa philosophie de l'Inconscient, plusieurs traditionnels disciples de ces écoles, se sont avisés d'une certaine difficulté à nier tout à fait le monde extérieur ou monde physique, ils ont pensé qu'il ne suffît pas de faire entrer de force l'objectif dans le subjectif, comme l'ont essayé après Berkeley, Kant, Fichte, Schelling, Hegel, et plusieurs autres, pour faire concevoir l'ensemble des choses dans une corrélation possible. Alors ils ont dit : l'unique substance, c'est la matière; et la matière, c'est l'Esprit ! Cet esprit n'est conscient de rien dans ce qu'on nom.me les corps bruts, il n'en est pas moins le seul esprit dont les hautes qualités sont d'abord endormies, virtuelles, en puissance, comme on voudra, et se développeront plus tard sous certaines conditions, dont les signes sont à la portée de notre étude. Et de ces hautes qualités, la conscience — ont-ils dit, en vertu d'une psychologie des plus singulières, inventée pour le besoin de la cause — apparaîtra l'une des dernières, sinon la dernière de toutes. J'ai amplement étudié, analysé et discuté en des ouvrages que j'espère bientôt publier, cette opinion qui s'est crue nouvelle, je n'ai donc pas à le faire en ce moment. Je dois, cependant, le noter ici, les philosophes qui l'ont soutenue et adoptée ne se sont pas aperçus, ou n'ont pas voulu s'apercevoir qu'ils devenaient purement et simplement matérialistes.
Ils se sont appelés monistes, en vertu d'une habitude contractée dans un état antérieur de leur esprit, et en signe de
respect pour une tradition philosophique dont ils étaient comme enveloppés.
Je ne crois pas que M, Jules Soury partage à cet égard leurs illusions. 11 se dit wo?iis^<? à son tour ; il va même jusqu'à renier, en apparence, le matérialisme du temps passé, pour leur faire plaisir, — je crois, — en vertu d'une politique doctrinale très naturelle consistant, eu toute conjoncture, à ne pas repousser ceux qui, motu proprio, viennent à nous.
D'autres matérialistes — dont fût H. Taine — indéniablement matérialistes, suivant la définition que je viens de donner de leur opinion, rejettent cette idée de substance comme superflue, inutile, encombrante. Leur doctrine impossible à représenter par le moindre schéma, est de celles qui n'embrassent, dans les suites verbales qu'elles comportent, que de pures et immédiates contradictions. Ceux-là, d'ailleurs, ne se disent pas monistes, il faudrait les appeler les anhypostatistes, si l'on ne craignait de faire un nouveau mot pour les désigner, et de tomber, en quelque autre confusion grâce au sens obscur donné par les théologiens catholiques au mot grec hypostase exactement composé comme le latin substance.
Mais les matérialistes, soit de première levée, soit dérivés des idéalistes — encore un mot qu'il faudrait remplacer par un terme plus correct, plus vrai et plus clair — peuvent-ils légitimement se dire monistes ou prétendre qu'ils n'admettent qu'une seule substance ?
11 leur faudrait, pour cela, méconnaître la Physique générale actuelle et ses immédiates conséquences, il leur faudrait ne voir dans la matièî^e qu'un concept réalisé à la manière des anciens, définir les corps : ce qui pèse ou ce qui résiste, ou ce qui tombe sous les sens, etc.
Or, dans ce que nous appelons (en physique) un corps, nous devons considérer 1° la masse, 2° la dynamique de composition force vive ou énergie potentielle), 3° la structure.
11 est clair que la structure ne saurait se nommer une substance ;cesl de la /orme, capable de continuels changements, comme toute forme et tout rythme, et consistant en arrangements qui n'ont rien de substantiel, ni que personne puisse qualifier ainsi. Les péripatéliciens les englobaient sous le nom d'accident (ce qui est survenu, ce qui survient, ou ce qui peut survenir, quod accidit).
Mais la force et la masse sont toutes les deux, et au même titre, des substances, ou bien ce mot n'a jamais rien signifié.
Elles sont des choses appréciables par quantité, et que rien ne peut anéantir.
Nous ne les connaissons pas directement ; mais seulement en mode scientifique ou métaphysique.
Nous ne les connaissons ainsi que par leurs fonctions dans la nature, c'est-à-dire par des rapports, pour la force, le mouvement ou changement de situation dans l'espace, pour la masse, Yinertie, offrant une possibilité d'affrontement de deux actions opposées.
Il faut laisser, pour peu qu'on sache réfléchir scientifiquement, laisser de côté la vieille illusion (très naïvement matérialiste) que l'une de ces entités nous est mieux connue que l'autre ou est plus saisissable que l'autre.
Elles sont inséparables dans les choses ; notre esprit ne peut les considérer à part l'une de l'autre que par abstraction ; mais elles sont indépendamment variables comme quantités, donc différentes l'une de l'autre, et à quelques égards indépendantes l'une de l'autre, cela fait donc bien nettement deux substances.
De ces substances, vous ne ferez pas résulter l'espace et le temps, qui ne sont point des substances, et qui échappent à toute définition réelle ou de choses et que l'on peut appeler, par définition de mots, les deux conditions les plus générales de la réalité extérieure ou de ce qu'on nomme le monde physiquepar opposition au monde idéal. Que devient alors votre monisme si ce n'est une pure mythologie. Nul savant contemporain n'a essayé de faire rentrer la force ou énergie dans la masse inerte et passive. Quelques-uns, l'abbé Moigno après Boscovich et Faraday, par exemple, ont tenté, à l'inverse, d'expliquer la masse par des fonctions de la torce. 11 n'y ont pas réussi. Leur but ('sans parler de la prétention de tout réduire à l'unité, qui a de tout temps sévi sur les esprits philosophiques) était de spiritualiser un peu cette masse brute et dépourvue de spontanéité, dont on ne saurait, cependant, se passer dans la construction des théories scientifiques. Ces savants seuls pourraient à la rigueur se dire monistes s'ils étaient matérialistes, ce qu'ils ne sont généralement pas.
Dans tous les cas, cette question de métaphysique critique ne peut être résolue que par la Physique générale, ce qui est à méditer, quant aux rapports possibles et même nécessaires de ces deux sciences.