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DEUXIÈME NOTE COMPLÉMENTAIRE

Mode foacliounel psychologique de la conscie7ice et de la volonté.

« Pour faire une théorie de la pensée basée sur cette doctrine du dynamisme de la sensation... il est indispensable de se représenter d'abord l'encéphale comme un lieu consacré où les mouvements les plus variés sont possibles. — Les faits anatomiques justitient pleinement celte hypothèse — et défaire mouvoir dans cet encéphale, les idées considérées sinon comme des corps géométriques, au moins comme des formes ou des figurations mesurables, susceptibles de réduction, d'agrandissements, de déplacements et de transformations, ou comme des suites rythmiques représentées par des arrangements, des groupements divers de corpuscules matériels, d'éléments organiques. »

(Les fouet, sup. 1874 Liv. VL — Théorie physiologique de la pensée chap. m, p. 372).

En ce passage et en quelques autres de mon livre des Fonctions supérieures du système nerveux, j'esquissais ou j'ébauchais, on le voit, la théorie générale du rythme et des inscriptions rythmiques. J'ai depuis vérifié cette théorie dans une multitude de faits, et j'ai pu en donner un exemple probant et spécifiquement frappant, dans le iélépiaste, où apparaît, avec la plus grande clarté, la transmutation de la forme en rythme, du rythme en forme et l'inscription rythmique. Le télégraphe autographique et le phonographe peuvent servir pareillement, chacun à sa manière, à montrer l'évidence de ces faits généraux.

Ces faits généraux, désormais connus, fournissent comme la clé des transactionsintra-cérébrales. Ils ont acquis une telle clarté de certitude que le mot de théorie ne leur convient même plus, si on cesse de l'appliquer aux conceptions totales et complètement possédées relativement à un certain nombre de corrélations des choses. Il est donc, au plus haut degré, légitime de les appliquer à la construction de théories mécaniques des faits cérébraux, correspondant à des faits de conscience ou faits psychologiques proprement dits, de façon à ce que ces théories présentent presque du premier coup une probabilité voisine delà certitude, j'entends surtout dans leurs grandes lignes, car des solutions hypothétiques multiples des mêmes problèmes peuvent ne pas toutes correspondre aux dispositifs réels.

On peut expliquer ainsi, avec la plus grande netteté, les faits -de la mémoire et de la récordation.

On peut expliquer, en ce qu'il y a de mécanique, l'abslraction et la généralisation des idées, par des transmissions rythmiques qui, de proche en proche, passant d'un ordre de cellules à un autre vont se simplifiant, se réduisant, et ne gardent enfin que les traits les plus simples et les plus essentiels des images primitivement reçues et conçues. On peut expliquer les faits du rêve, de l'hallucination et de toutes les illusions sensorielles en général.

Mais on n'explique ni la conscience, même la plus riidimentaire ■et réduite à la perception des sensations psychologiquement irréductibles, ni la volonté réduite même au fait caractéristique le plus simple, ni à plus forte raison, la création de rythmes et de formes, d'eurythmies et d'eumorphies, manifestations d'une cause spéciale qui n'est ni la masse, ni l'énergie, ni aucune combinaison concevable ou imaginable de masse et d'énergie, et qu'il nous faut bien nommer dme — puisqu'il n'y a pas d'autre nom plus clair à lui donner — avec les religions et les théologies constituant encore les croyances de la majorité de l'humanité supérieure (1).

(1) Si Ton veut faire consister la ps/yc/io/o^ie générale dans l'énumération de ce qu'on a nommé en diverses écoles les facultés de Vùme, ou du moi, ou de ïêtre, et si l'on entreprend de discerner ces facultés, puis de les compter et de les classer, on retombera dans toutes les fautes, obscurités, «oufusious ou fantaisies des psyctiologues non physiologistes. On n'obtiendra pas plus, en procédant ainsi, un ordre sciealilique ou définitif, que les philosophes alexandrins, proposant les diverses filiations hiérar- ■chiques de leurs éons. La raison en est qu'on peut considérer de ces facultés, autant qu'il y a cCartes coordonnés discernables ou possibles, lesquels sont sans nombre. Or, c'est la coordination même de ces actes qui seule importe et qui est véritablement l'expression unique de la puissance d'une âme. Cette puissance de coordination, si on l'étudié en ses manifestations ■et en ses produits, se résout en deux modes polaires et opposés, la conscience et la volonté, la conscience comprenant tous les modes de la sensation (centrale des souvenirs, périphérique et atfective), la velouté étudiée aussi en toutes ses modalités (attention, inhibition, action, etc.). Ce sont là les seules facultés psychiques.

Ces deux facultés, si nous prétendons les étudier dans la sphère suprême où elles résident, échapperont complètement à notre investigation psychologique. Elles échapperont aussi à notre observation extirieure ou expérimentale. C'est seulement dans les actes coordonnés des êtres que notre analyse pourra les découvrir. Mais dans l'étude attentive de ces actes nous constaterons que nulle théorie n'en e&t possible si nous ne faisons pas iatervenir et le dynamisme et la mécanique cérébrale, abordable jiisiju'à ce

Je présente donc ici la nécessité de cet ordre de causes nommées les âmes, non pas au nom de ces croyances (que leur utilité sociale et politique, ni leur beauté ne prouvf nt pas conformes à la réalité des choses) mais au nom de ce que les sciences nous offrent de mieux démontré et de plus clairement incontestable.

Il reste à ce sujet un point à éclaircir. M. Jules Soury comme Taine et quelques autres, se refusent à voir Vunité de l'être (ou de l'àme). En cela, ils me semblent trompés par une apparence ou pour mieux dire, s'ils tombent dans une erreur, c'est pour en éviter une autre. Je n'admets point pour ma part cette unité accordée à l'âme par beaucoup de philosophes dans le sens de sunplicilé absolue. Rien au monde, ni même dans le concevable de l'esprit n'est rigoureusement simple ; il n'y a de simple dans la nature et dans l'entendement que le point mathématique qui n'est qu'une limite. Et ces philosophes me semblent littéralement parler des phrases incogitables, comme ceux qui placent résolument des êtres ou des choses hors de iespace et ho?'s du iempt. L'âme est wie à la manière des eumorphies et des eurythmies qu'elle produit mais non autrement ; je veux dire en quelque mode qui ne se concevrait pas, et que pour ce motif nous n'avons pas logiquement le droit de supposer. Mais ce genre d'unité ou d'indissolubilité — l'autre étant écarté comme impossible — je le montrerai dans les faits les plus simples comme dans les plus complexes de conscience et de volonté.

Les faits les plus simples... non, — parmi les plus simples, — ceux qui sont déjà, comme je l'ai dit plus hsmi, ca?-actéristigues.

Je ne prendrai donc pas, comme fait de conscience, une saveur, une odeur, une douleur, ces faits étant irréductibles ne me permettraient aucune analyse différentielle.

Je ne prendrai pas comme fait de volonté un déclenchement simple produisant un mouvement observable et qui objectivement

jour par la seule théorie. C'est ainsi que la psychologie vraiment scientifique ne peut se séparer de la Physiologie normale et pathologique, expérimentale et théorique, ni des autres sciences moins complexes sans lesquelles la Physiologie n'aurait jamais pu se constituer.

Les actes d'idéation, d'imagination, de raison, d'association supérieure des idées, de calcul, actes observables eu nous, ou chez les êtres semblablesou analogues à nous, sont tous au même litre des manifestations de puiseance créatrice, et ne diffèrent que par les objets qu'ils concernent. Aucua ne se pourrait concevoir sans l'indispensable instrument neurologique vivant de sa vie élémentaire, soumis, en cet ordre de fonctions, à l'âme souveraine d'un organisme constitué, âme que nous désignons sou& la double appellation fonctionnelle de conscience et de volonté.

pourrait être attribué à une force. Exemple : une pulsion du doigt sur un corps solide. Comme fait de conàcience, relativement très simple, je prends l'exenjple de deux couleurs simultanément perçues : jaune doré d'une part, indigo-violet de l'autre. La conscience est dans le jauue doré — on ne peut dire qu'elle y soil partiellement ; elle est aussi dans l'indigo-violet elle esta la fois en l'une, en l'autre couleur, et en toutes les deux, c'est en cela que son unité consiste. Et cette unité lui appartient bien et non aux couleurs qui sont deux, ni à leurs limites, si elles sont juxtaposées. Comme fait de volonté pure, je prendrai le cas de l'image de deux taches noires, ou pomts, sur une surface blanche ou dans un espace blanc qui n'est pas illimité bien que ses limites soient diffuses ; le tout, en mode de sensation corticale (souvenirs visuels). Ces deux taches, je les fais, quand je veux, (en souvenir ou en imagination) se rapprocher l'un de l'autre et s'éloigner de même. Ma volonté se trouve donc agir à la fois sur les deux ; elle est tout entière en l'une et en l'autre, ainsi que la conscience dont je ne la puis séparer ; elle est en même temps dans les deux, et dirige leur mouvement dans un même but. En cela consiste l'unité de la volonté, laquelle se peut bien distinguer fonctionnellement de la conscience, mais non pasontologiquement.

Ces deux « petits faits » de toutes les minutes, si on les considère avec un esprit scientifique, suffisamment renseigné etconscient, nous apparaîtront comme infiniment plus étonnants et formidables que les plus terribles éruptions volcaniques, que l'effondrement des continents sous les flots de quelque déluge, que tous les faits relatifs aux mouvements des corps célestes. Ceux-ci nous les expliquons depuis a jusqu'à w ceux là, sont inexplicables, par tout ce que nous pouvons savoir de la nature physique, même par tout ce que nous savons de mathématiques et de mécanique.

Par eux, nous comprendrons aisément qu'on ait bâti Thèbes d'Egypte, et Memphys, et Babylone, et Athènes avec ses merveilles et Rome avec ses grandeurs, et Paris avec ses multiples élégances ; mais eux-mêmes (et en eux-mêmes nous ne les comprenons pas) ils sont aussi profondément mystérieux que l'origine même des choses. Si l'on pouvait donner un sens clair, au mot miracle, je dirais qu'ils sont /e miracle. J'entends ce qui demeure le miracle pour les plus exacts, les mieux documentés, les plus subtils, les moins naïvement crédules des savants.

TROISIÈME NOTE COMPLEMENTAIRE

Conclusions de Psychologie et d'Ontologie générales.

On voit dans l'une des cours du Val-de-Grâce une assez belle statue du célèbre tribun médical Broussais. Le personnage est assis dans sa chaire universitaire, foulant d'un air assez furibond et d'un pied dédaigneux, un rouleau de papier, figuré bien entendu dans le même bronze, sur lequel on lit le mut ontologie. Broussais, de son vivant, professait, dit-on, la doctrine — j'allais écrire la foi — matérialiste sans complication de monisme.

Ce monument sculptural et graphique constitue un symbole qui n'est pas à négliger. Sa valeur de réaction — malgré une autre inscription plus longue placée au bas delà figure, est rarement comprise par ceux qui, par hasard, le contemplent. — Elle mérite certainement quelque attention.

Broussais entendait par ontologie — mieux serait dire ontologisme — la manie fréquente, chez les hommes, et notamment chez beaucoup de philosophes, de réaliser et presque de personnifier des idées générales autrement dites des concepts, ou des abstractions. Je ne saurais le blâmer d'avoir tonné de toute son éloquence contre cet ontologisme, source évidente de beaucoup d''erreurs, soit en pathologie, soit en d'autres sciences.

L'époque où cet ontolugisme régna le plus despotiquement sur l'esprit humain, fut celle des derniers siècles du paganisme occidental ou helléno-romain. Il ne fût pas une condition des choses, un rapport, un attribut, une circonstance générale, un effet alors inexplicable ou même déjà, explicable, un mystère de la nature ou de l'homme, et, à plus forte raison, une idée abstraite, dont on ne fit un être personnel et distinct supérieur à l'homme, une divinité. (1) Le monothéisme plus ou moins

(1) Et même en des temps très anciens, n'a-t-on pas fait un dieu du vent, simple mouvement de l'air, et même des vents, simples directions de ce mouvement. De façon que Borée, Zàphyre, Notos et les autres ne sont essentiellement distincts l'un de l'autre que par des orientations différentes.

bien amalgamé avec les tendances panthéistique de toute la philosophie grecque, changea un peu les choses à cet égard ; mais par habitude acquise, les philosophes après les poètes continuèrent, sinon à concevoir ou à inventer des dieux, du moins à admettre des entités pour expliquer ce qu'ils ne pouvaient expliquer autrement.

Par contre, certaines écoles modernes, conscientes de cette aberration firent une réaction poussée véritablement un peu loin, et jusqu'à ne voir dans l'univers et dans l'homme qu'un amas de modalités de Rien. C'est tomber de Gharybde Onlolo§,isme en Scylla Nihilisme. Et me voici forcé à mon tour de faire réaction contre ces écoles non par fantaisie ou affection sentimentale, ni par une peur exagérée de ces deux gouffres sans fond, mais pour ne point sortir des données précises, rigoureuses, expérimentales et mathématiques de la science.

Parmi les philosophes n'ayant pu échapper au parti-pris matérialiste ou aux sophismes du soi-disant idéalisme berkeleysien (et de ses variétés récentes), on en rencontre soutenant que les mots temps, espace, masse et force ne sont que « des expressions de rapports. » Au fond de celte opinion, on découvre aisément une compréhension assez vague de ce qu'il faut appeler un rapport. Ils oublient, ces philosophes, que pour constituer un rapport il faut des termes comparés pouvant toujours, par l'analyse des corrélations complexes, se réduire à deux, ou plutôt ces corrélations pouvant se réduire en rapports simples, chacun exigeant deux termes et deux termes seulement. Cette éternelle question ne peut se résoudre que par un soin extrême à bien déterminer la valeur des signes verbaux ou graphiques dont on fait usage ; et il faut demander cette détermination à la science des rapports par excellence et surtout des rapports abstraits, aux mathématiques.

Le malheur est que beaucoup d'intelligences, même philosophiques, très bien douées à d'autres égards, sont ou se pensent rebelles aux mathématiques. Bien que passablement renseignées sur la lettre (au moins en quelques parties) de ces sciences, elles y demeurent cependant eVran^ères, — comme cela, du reste, arrive souvent à des géomètres de profession et des plus instruits, au moins quant à Vesprit, quant à l'indispensable métaphysique de cette science fondamentale des corrélations abstraites, instru-

ment essentiel de toutes les autres. Très grande est la difficulté de mettre un peu d'ordre en l'enclievêtrement chaotique des idées en cette question maîtresse.

Et comment faire, en présence de matérialistes et d'idéalistes habitués à un langage insuffisant et défectueux et n'en voulant pas comprendre d'autre ?

Ne serait-il pas, aussi, téméraire de prétendre donner, en très peu de mots, la solution d'une très réelle difficulté ?

Je vais cependant essayer de le faire ici par la juxtaposition des quelques notions générales et très évidentes, relatives à la question.

En mathématiques on ne se trompe guère sur le sens de ce mot rapport, sauf une certaine tendance (dans le langage) à le restreindre quelque peu.

La géométrie, dans ses procédés nécessaires, considère des figures concrètes, représentant des cas particuliers de séries toujours infinies de corrélations ; mais à ces figures concrètes, c'està-dire réelles, elle n'accorde aucune attention. Telle propriété découverte en l'une d'elles et acquise d'un seul coup, l'est en même temps pour une infinité de cas possibles matériellement ou graphiquement réalisables, c'est-à-dire dans le monde extérieur, réalisables aussi dans le monde idéal de tout être conscient. Cependant pour qu'il y ait figure, il faut une matière figurable, cette matière figurable dans l'espace réel n'est autre que la matière proprement dite (masse en une certaine structure et en certaines conditions dynamiques). Celte condition iudifTérente au géomètre est à considérer par le métaphysicien.

S'il s'agit de notre pur entendement (non séparé bien entendu de son instrument cérébral) la matière dont les figures sont faites est la sensation élémentaire et irréductible au point de vue psychologique.

Il y a donc dans tout ensemble de sensations réalisant une figure idéale quelque chose d'irréductible, la sensation, où on arrive par l'analyse psychique de toutes les images ou corrélations perçues ; et sous toutes c^'s représentations sensorielles, nous ne trouvons rien autre chose que la permanence du sujet conscient appelé notre moi on notre cane. En qualifiant ce sujet de substance nous n'exprimons que notre ignorance de sa nature, c'està-dire l'impossibilité d'en concevoir l'origine ou la dérivation. Ceux qui prétendent s'en faire une théorie devraient examiner sérieusement si c'est une théorie (au sens scientifique et véritable) qu'ils font. Ceux qui nient l'existence de ce même sujet, disant

presque : je pense, donc je ne suis pas, devraient prouver cette négation en termes clairs, précis et courts, ce qu'ils sont très en peine de faire.

Il y a dans tout fait nous présentant une figure dans le monde réel, quelque chose qui a d'abord paru irréductible, la matière, mais que la science a réduit en masse, force et structure. La masse et la force en dernière analyse demeurent irréductibles absolument ; et comme la science expérimentale et toutes ses théories nous les présentent comme ainsi impossibles à réduire à rien, nous sommes bien obligés de les considérer comme des substances ou comme àQ^entités, des choses existant en soi et par soi, le nom générique à leur donner important relativement peu. Toutes les métaphysiques modernes sont fondées sur la méconnaissance de ces évidentes constatations. Je les ai combattues à •cet égard en une suite d'études déjà faites et je les combattrai en •quelques autres que je me propose d'écrire. Deux seulement de ces études ont été jusqu'à présent imprimées, l'une sur la Métaphysique de Taine, l'autre sur C Idéalisme transcendental de Kant et sur ses Quatre Antinomies de la Raison pure.

Les idéalistes nient la réalité de la matière ; donc, implicitement celle de toute masse et de toute force, sous le prétexte de cette vérité que nous ne percevons que des sensations et des rapports. Pour eux, ce que les savants étudient sous le nom de monde physique, s'identifie avec le monde idéal (d'où leur nom) -et n'a plus, dès lors, aucune existence propre.

Pour les matérialistes, la pensée résulte des transactions de la matière, ou, plus récemment, de la masse et de la force, sous les •conditious universelles de temps et à' espace. Ceux d'entre eux qui considèrent ces termes comme simples expressions de rapports — il y eo a — sont contradictoirement idéalistes sans le savoir. Pour les spiritualistes (ou la plupart de ceux qui se sont ainsi •nommés) Vesprit en générai est une entité ou une substance, car ils sont pénétrés plus qu'ils ne pensent de spinosisme ou monisme panthéislique.

Les doctrines de tous ces métaphysiciens manquent également •de bases scientifiques précises. Imitant Descartes dont ils relèvent tous (français, anglais ou allemands) ils prétendent d"abord ne rien savoir, et veulent chimériquement faire commencer la philosophie aux impressions d'un enfant qui vient de naître, au lieu de la faire commencer à l'ensemble du savoir possédé au moins par les hommes instruits, et de l'asseoir sur les données acquises ■dans toutes les sciences particulières, dans tous les arts et dans

les faits commuDs de la vie des hommes quelque peu supérieurs ou hautement normaux.

Si nous considérons la mécanique rationnelle, telle qu'on l'enseigne de nos jours, c'est-à-dire manquant d'un premier chapitreou d'une introduction qui serait nécessaire, nous y trouvons ceci que le temps, l'espace et la masse y sont représentés par des majuscules T, temps, L, espace linéaire, M, masse, c'est-à-dire dessignes symboliques, de pure convention comme il convient de désigner des choses irréductibles et non des rapports. Les géomètres mécaniciens ont bien senti qu'ils étaient là en présence de réalités générales de la nature que nulle analyse ne peut atteindre. Celte évidence est demeurée voilée à plusieurs, pour ce qui louche à la Force ou Energie. Farce que trois de ces symboles littéraux, suffisent à formuler leurs propositions, ils ont représenté cette « énergie » en fonctions des trois autres. Ils l'ont nommée Mv^ : 2 ce symbole complexe n'en étant nullement Vanalyse, mais la simple désignation.

Je me suis plusieurs fois efl'orcé, dans le présent ouvrage et ei^ d'autres écrits, de faire cesser la confusion résultant de cette convention, utile ou nécessaire peut-être en mécanique, mais qu'il est de la plus grande importance de faire disparaître en l'expliquant, au point de vue de la métaphysique scientifique.

Nous ne connaissons directement que des corrélations, rapports ou fonctions. Et c'est uniquement par ces fonctions que nousdécouvrons l'existence d'un monde extérieur dont nous avons seulement la notion métaphysique, c'est par elles que nous prenons conscience réfléchie de notre être comme distinct de ce monde extérieur et des autres êtres analogues à nous. Mais je nesais comment caractériser la prétendue conception d'un univers (y compris l'être conscient qui est chacun de nous, les hommes) qui ne se composerait que de rapports ou de fonctions ou de corrélations, chaque terme étant lui-même un rapport et ainsi de suite, à l'infini. Si le mot composé non-sens a jamais pu être bien appliqué, c'est certainement à des formules pareilles et souslesquelles aucune pensée, aucune idée, même confuse, ne transparaît.

Parallèlement aux études critiques présentées, j'ai exposé ow rappelé un assez grand nombre de faits généraux et je les ai assez profondément analysés et discutés, pour pouvoir enfin résumer ici ma doctrine ontologique. Quelques pages y suffiront^

Notre moi, ou notre âme, en présence de la nature, en présence des inscriptions rythmiques de notre encéphale, où cette nature est partiellement représentée, ne perçoit directement que des sensations, et parmi ces sensations, des rapports et des fonctions (ce qui est tout un). C'est là notamment ce qui constitue les représentations en nous du monde extérieur, compliquées dans les cellules corticales des résultats acquis de toute notre vie intellectuelle ou inlra-cérébrale.

Si nous étudions avec soin et en nous servant autant qu'il est possible de tous les moyens de constatation et de mesure en usage dans les sciences, ces fonctions ou ces rapports, ces corrélations des choses, si nous avons soin, aussi, de dégager les plus générales et les plus importantes de ces corrélations, nous arrivons à découvrir deux entités générales ou universelles, deux seulement de cet ordre, la masse et la force (celle-ci dite ordinairement énergie). Ces entités ne nous sont connues que par leurs fonctions, et sont le plus souvent exprimées aussi par des signes de conélations, ce qui tend à masquer leur véritable nature ; mais dès que nous apercevons que sous de telles corrélations, se trouvent des choses que rien ne saurait anéantir, ni dériver l'une de l'autre, l'idée claire d'entités, de choses existant par elles-mêmes, se forme très naturellement en nous (I).

La masse nous apparaît comme un ensemble de points d'inertie, ces points ne peuvent se donner le mouvement, ni arrêter

(1) Faut-il rappeler, je ne dis pas à des savants, mais simplement à des gens instruits et renseignés dans les sciences, qu'un kilogramme de masse et un kilogrammètre de force (dite énergie) sont des réalités aussi réelles l'une que l'autre, incommensurables l'une par l'aulre, différentes l'une de l'autre, du même ordre (qu'on pourrait appeler l'ordre matériel en se conformant au vieux sens, un peu confus, de ce mot) et ne pouvant se mesurer l'une et l'autre que par des unités arbitraires et conventionnelles '> Faut-il leur rappeler qu'il n'en est pas de même de la vitesse, de la densité, de la température, expressions de simples rapports concernant ces réalités, mais ne désignant aucune réalité substantielle ? Ces distinctions de métaphysique ou d'ontologie scientifique sont indispensables pour comprendre quoique ce soit de la nature des choses, et de notre propre nature»

le mouvement dont ils sont animés, et permettent de concevoir comme possible la convergence de deux efforts opposés constituant un équilibre lorsqu'ils sont égaux, etc.

La force nous apparaît comme le principe des changements de rapports de distance dans l'espace, ou en un seul mot de ce que nous appelons mouvement . Elle est, en elle-même, aussi inaccessible à nos sens que la masse.

La masse et la force, sous la double condition universelle du temps et de l'espace, sont nécessaires à nous faire comprendre par des théories concordantes la multitude de faits que les sciences dites physiques étudient, mesurent et classent en bon ordre scientifique.

Pareillement nous arrivons à concevoir ainsi, et à faire entrer comme éléments nécessaires dans les théories, les rythmes (fonctions du temps) les formes (fonctions de l'espace), les mouvements qui sont formes et rythmes à la fois, ce n'est pas à dire que nous concevions ces formes, rythmes et mouvements dans leur origine première, mais seulement dans les conditions générales aCi?Me//es et observables de leur réalisation.

Les notions de force et de masse, mises en présence l'une de l'autre dans notre esprit, ne peuvent nous expliquer la production ou création d'aucune forme ni d'aucun rythme, ni par conséquent l'apparition d'aucun mouvement coordonné. Elles sont tout à fait insuffisantes — en dépit de ce qu'ont semblé croire quelques savants — pour établir une hypothèse cosmogonique, intelligible et concevable. Une première impulsion suffît, disent-ils. Une première impulsion (ce qui serait l'apparition ou la première mise en jeu de la force ou énergie) et qui d'ailleurs ne serait qu'une transmission de force pareille à celles que nous observons à chaque instant, ne suffit nullement. Il faut supposer un chaos lluidique primordial caractérisé soit par des structures, (formes) expliquant les rythmes universels : actinisme, lumière, chaleur, gravitation, et autres, soit par ces mêmes rythmes (quel qu'ils soient) déterminant des structures. Il faut, en outre supposer la masse comme représentée, tout au moins, par des atomes distincts, c'est-à-dire présentant déjà une forme ou des formes primordiales. Donc, il faut imaginer ce chaos primitif, (réel ou simplement théorique) comme, avant tout, doué d'une

assez grande complexité d'arrangements rythmiques ou morphiques, ou à la fois morphiques et rythmiques. Notamment la gravitation ne se peut concevoir autrement. Or, comme l'eurythmie et l'eumorphie constituent le double sceau visible de toute fonction créatrice, un univers ne peut être conçu, comme commençant, que par une création primordiale, d'où peuvent, dès lors, résulter les condensations et les formations astrales et les mouvements régulièrement nécessaires des corps célestes, formations de sphères ou de sphéroïiies ou d'anneaux, rotations, translations etc. Donc la nécessité cons/afe'e dans l'univers (1), — c'est-àdire ce qu'on nomme les lois de la nature, — résulte de la création, et non pas la création (apparition de formes et de rythmes) delà nécessité mécanique ou mathématique.

A part les deux entités universelles et en quelque sorte diffuses (qu'on peut bien qualifier de substances) et que j'ai nommées force et masse, nous trouvons tout d'abord, dans l'ensemble des choses observables de notre monde, les âmes des êtres pouvant être rangés parmi ce qu'on peut appeler substances ou entitées (ce qui est par soi-même et ne résulte de rien d'étranger à soi.)

Les rapports, corrélations, fonctions ou mouvements, par conséquent tout ce que les philosophes ont appelé phénomènes, tout ce qui correspond aux événements du monde y compris les événements cérébraux, sont des « choses » connues en soi dès quenous les apercevons, et complètement connue, ou connaissables. Nous les notons en notre esprit au moyen de mots et de formules ; nous les représentons par l'écriture et par des symboles divers, leur donnant ainsi une permanence idéale. Mais si nous les considérons en soi, nous apercevons que ces choses ne sont pas et qu'elles deviennent perpétuellement. Elles sont comme

(1) Je dis « constatée » et non la nécessité en général ,que noiisnecoDcevons qu'en mode abstrait. Celle-ci ne résulte de rien que d'elle-même, elle est éternelle et permauente et n'a été décrétée par aucune puissance, par aucun Dieu. Ses noms familiers sont, Arithmétique. Algèbre, Géométrie Mécanique, etc. Ce que nous en savons doit être littéralement appelé Valjsohc de l'esprit ; et ce mot absolu prend là un sens sur lequel notre réflexion ne peut se méprendre.

nos sensations, défaillantes et renaissantes. Sans Fentité force, elles n'apparaîtraient jamais, sans l'entité matière ou masse, nous ne comprendrions pas davantage leur production effective. La matière structurée, à l'état solide ou demi solide, leur donne une permanence relative, sous la condition du maintien de sa structure. Ces choses s'anéantissent à chaque instant pour renaître ; elles ne sont donc pas des entités. Nous ne pouvons leur attribuer une permanence éternelle que dans les possibles aperçus par notre esprit, dans ces possibles qui les comprennent en eux. Elles font partie à ce titre de l'éternelle nécessité, dont nous n'aurons jamais qu'une connaissance partielle, constituant l'ensemble des absolus de l'esprit, représentés en leurs plus simples expressions par les sciences mécaniques et mathématiques. C'est ainsi que Platon les avait considérées sous le nom d'idées, les proclamant les seules suprêmes, éternelles et véritables réalités. On pourrait les dire des réalités idéales si nous n'avions besoin, nous conformant au langage vulgaire, de réserver ce mot réalité — - ou réalité A'ordre matériel — pour désigner tout ce qui comprend et comporte l'union ou le concours des deux entités universelles et diffuses : la masse et ia force.

Parmi toutes les expressions générales faites pour désigner ou représenter des corrélations, ces mots de masse et de force, tout en étant aussi des signes de corrélations, seuls désignent quelque chose déplus, que nous apercevons par expérience et par réflexion — scientifiquement et métaphysiquement — dans ces corrélations même. Ce « quelque chose » est inconnu (et même impénétrable) et permanent. D'où la nécessité de le marquer afin d'en tenir compte toujours, pour nous expliquer les transactions somatiques et dynamiques de l'univers, par le mot d'entité ou celui de substance.

Or, lorsque nous étudions pyschologiquement ou subjectivement notre être, et par leurs manifestations extérieures les êtres analogues à nous, nous y trouvons une pareille continuité une pareille permanence tout aussi inconnue ou impénétrable. C'est là ce que nous appelons un être ou une âme, abstraction faite même de son organisme, de l'organisme qui est à son service et qui en est à quelques égards gourverné.

Celte conception de l'âme apparaît très claire chez presque tous les peuples, surtout chez ceux où dominèrent les races supérieures, comme une des fleurs de la philosophie spontanée dont toutes les langues gardent la trace. Elle est plus obscure et parfois absente chez quelques peuplades moins bien douées. Les hébreux, qui se disaient le peuple de Dieu, n'en gardèrent pas la tradition d'Egypte, et ne la reçurent que plus tard et assez confusément de Babylone (1). p]lle régna au contraire, dès les temps les plus reculés, chez les brahmanes et chez les druides d'occident. Elle apparaît précise dans les doctrines de Platon et de Socrate, d'Aristote et des néo-platoniciens d'Alexandrie. Les grandes religions qui ont compté nécessairement de bons métaphysiciens parmi leurs fondateurs, l'ont propagée et même imposée.

Je n'ai pas à faire ici la psychologie ni l'histoire de ses origines. Cependant, en notre occident chrétien et savant, la grande majorité des philosophes (de ceux surtout qu'on a fait célèbres) s'est évertuée — inconsciemment ou non — à la détruire depuis près de trois cents ans. Dans cette direction, deux grands courants se sont produits, le matérialisme eiVidéalisme, tendant à se réunir aujourd'hui sous le nom de monisme pour disparaître ensemble, il faut l'espérer, à tout jamais de l'entendement humain, auquel les doctrines représentées par ces courants parallèles n'ont rendu aucun réel service.

Pour les idéalistes, l'âme individuelle n'est qu'une modalité de la grande et unique Substance.

Pour les matérialistes, elle n'est qu'une unité apparente, un résultat de combinaisons dynamiques et organiques.

Pour ces deux genres de philosophes, par elle-même et en elle-même, elle n'est rien.

Les écoles dites spiritualistes, y compris l'école éclectique, ont admis une âme au moins immortelle, gardant en ce point la doctrine traditionnelle des religions, en faisant appel d'ailleurs au sens-commun, c'est-à-dire à l'opinion du vulgaire, qui ne

(1) Ou peut-être leur vint-elle par la secte des esséniens dontrorigiae est attribuée aujourd'hui àrinflueuce des prédicateurs ou missionnaires bouddhistes. Elle n'était guère admise f t professée, avant le temps de Jésus, que par les hommes affiliés à cette secte, et on le sait, n'était nullement inaposée comme dogme de la loi juive.

fait que refléter les données simplifiées ou réduites de l'enseignement religieux. Ces écoles peuvent être négligées dans l'étude de cette question, car elles ont peu ajouté aux idées anciennes qu'elles ont défendues à la manière des avocats ou des tribuns, avec le souci de persuader plus que de démontrer.

Les divers philosophes ou philosophants rattachés aux négateurs de l'âme comme entité distincle, réclament à leurs contradicteurs des preuves de son existence. En ramassant en un faisceau plus serré les inductions, déjà présentées dans les pages précédentes de ce livre, je vais donner ces preuves (1).

Et d'abord en général — comment peut-on prouver l'existence d'une chose que nos sens ne perçoivent point, et qu'on ne peut soumettre à l'observation ni à l'expérience directes ?

Tels sont dans les sciences physiques, l'éther et les atomes et tous les ordres de molécules.

11 faut montrer cettechose supposée existante, dans sesproduits ou dans ses effets, impossibles à attribuer à autre chose qu'elle, notamment aux deux seules entités force et masse antérieurement connues ou du moins discernées. Il faut montrer ses fonctions rigoureusement spéciales, ne pouvant rentrer dans aucun autre ordre de fonctions déjà étudiées et expliquées dans les sciences.

On aura ainsi démontré que cette chose existe et qu'elle est une cause spéciale au-delà de laquelle il sera impossible de remonter. Elle sera même, dans ce sens, une cause première, jusqu'à ce qu'on ait pu concevoir qu'elle a elle-même une cause évidente, ou probable.

Ayant fait cela, nous ne connaîtrons pas en soi la chose en question, mais son existence sera constatée, et pour nous en faire une idée de plus en plus juste nous n'aurons qu'à déter.Tiiner, rigoureusement ses effets ou ses produits, et à étudier de mieux en mieux — ce qui sera toujours possible — les modes plus ou moins variés de ses fonctions.

Les effets spécifiques et les produits constants de l'inconnue cherchée se classent en deux ordres et en deux ordres seulement, selon qu'on les considère dans le temps ou dans l'espace, ce sont

(1) Il faut entendre, ici, par ce moi preiwes les raisons de tenir pour vraies les hypothèses qui se forment comme d'elles-mêmes dans notre esprit en présence de certains ordres des faits.

les eurythmies et les eumorphies. L'eurythmie et l'eumorphie ensemble constituent le mouvement coordonné.

La fonction spéciale de l'àme est pareillement double. On peut en nommer les deux éléments abstraits : conscience et volonté.

Sous le chef conscience, il faut ranger tous les genres et espèces de sensibilités : périphérique, corticale ou ganglionnaire, etc., et !a synlhétisation des sensation diverses, et de toutes les corrélations rythmiques ou morphiques perçues. Sous le chef de volonté, il faut ranger tous les faits de la personne ou mieux de l'individualité en acte, attention, impulsion, inhibition, direction, coordination ou synthétisation d'actes.

Une fausse analogie se présente tout d'abord entre les faits de l'âme et ceux du monde physique. Elle consisterait à comparer la sensation ou la conscience à la masse, et la volonté à la force, sous prétexte que la volonté combine entre elles les données de la conscience ou les sensations, pour en faire des formes nouvelles et des rythmes nouveaux. L'âme (ou la volonté) ne combine pas des sensations, mais des rapports ; les sensations élémentaires et irréductibles ne pouvant être jamais que ce qu'elles sont, coexistant dans l'âme ou s'y succédant et ne se combinant pas en tant que sensations, sous l'influence de la volonté (1).

On ne peut davantage comparer la sensation (élément de conscience) à la force. Aucune sensation n'est en rapport immédiat avec la force, mais chacune est déterminée fatalement par un rythme spécial traduit en action névropallique.

Si la volonté avait pour caractère de combiner les rythmes (et

(1) Il est peut-être nécessaire ici de mieux préciser la question. H est certain que l'àme ne saurait combiner uniquement des rapports abstraits ce qu'elle fait surtout avec des mots. Elle combine aussi des souvenirs sensoriels et ne saurait se passer de ces souvenirs pour les mettre en des rapports nouveaux. Je veux dire qu'elle ne combine pas entre elles ce» sensations-souvenirs comme le chimiste combine des corps par synthèse et les change égalemeut par analyse. Sous le nom de sensations j'entends les faits de^conscience psychologiquement irréductibles. Exemple ; je puis me figurer sur un fond blanc, un cercle bleu et un cercle rouge, je pourrai faire "apparaître de même à ma vision intérieure un cercle violet ; mais ce violet n'est point une combinaisou faite par moi des deux autres couleurs. Ce que fait un peintre en mêlant des matières colorantes d'où résulte une combinaison rythmique dans le monde extérieur, nous donnant la sensation d'un ton résultant de ce mélange, ma volonté ne peut le faire sur mes sensations, ni périphériques, ni cérébro-corticales. C'est ce qui a fait dire la sensation el la conscience passives par plusieurs psycholoaues. Elles le sont en effet au moins relativement et en un certain sens.

cela est hors de doute), ce caractère l'éloignerait infiniment de tout ce qu'on peut appeler force, car la force, nécessaire pour réaliser tous les rythmes dans le monde extérieur, ne produit par elle-même aucun rythme, ni aucune forme. A cet égard il ne faudrait pas se méprendre dans l'interprétation de certains faits. Dans la trajectoire parabolique d'un corps en mouvement, en notre milieu terrestre, c'est bien un mouvement coordonné qui se produit ou morpho-rythmique, mais l'énergie initiale de ce mouvement qui en est la « cause » immédiate n'est pour rien dans cette eumorphie ni dans cette eurythmie, dépendant uniquement de l'eurythmie et de l'eumorphie primordiale appelée gravitation.

On a grand peine à chasser de son esprit cette erreur que la volonté est une force, à cause de la métaphore où elle s'aftirme, métaphore consacrée, et apparaissant à chaque instant, dans le langage littéraire comme dans le langage commun, et aussi souvent (avec plus de gravité) dans le langage des savants et des philosophes. Plus spécialement les psychologues se laissent tromper par cette forme verbale très ancienne.

Le préjugé à cet égard est d'autant plus résistant qu'il s'appuie sur un raisonnement : La mécanique rationnelle nous apprend qu'une force ne peut être modifiée en quantité et en direction que par l'intervention d'une autre force. La volonté dans le moindre des faits où elle se manifeste, comme la détermination d'un courant dynamique produisant la contraction musculaire, agit comme une force ; donc elle ne peut être autre chose qu'une force.

Gela semble péremptoire !

En une telle question doit intervenir la science des rapports généraux, la philosophie psychologique, mettant en œuvre l'observation de l'être conscient par lui-même, et en même temps la métaphysique (expérimentale et scientifique) laquelle est ou devrait être la science des rapports les plus généraux.

Examinons d'abord (à ces nouveaux points de vue un peu plus étendus), l'axiome que je viens de citer et qu'on trouve formulé dans tous les traités de mécanique rationnelle. Il y est donné comme définition ou comme principe rigoureusement applicable aux propositions — théorèmes et problèmes — dont s'occupe la science en question laquelle se garde bien de s'occuper des faits psychologiques.

Au fond, ce n'est qu'une induction, très bien faite, il est vrai, au point île vue des faits du monde physique qu'elle embrasse,

mais qui pourrait bien ne plus être exacte relativement à d'autres faits non encore considérés.

De plus, elle n'est pas même irréprochable dans sa lettre, même au sens abstrait et irréel où il faut la concevoir, au point de vue restreint de la science où elle joue un rôle si important.

Comme, en ce moment, mon but n'est pas spécialement de faire la critique de la mécanique rationnelle telle qu'elle est enseignée aujourd'hui, ce à quoi je me suis employé déjà plusieurs fois, je laisserai de côté les artifices de sa métaphysique en quelque sorte technique : les forces abstraites, les points matériels sans dimensions, etc., et je prendrai mes exemples en des faits de mécanique physique réelle, n'y mettant de termes abstraits que juste le nécessaire car, aussi bien, c'est des réalités que nous nous occupons?

Un corps sphérique, doué d'élasticité, vient frapper obliquement une surface rigide, polie, pratiquement impénétrable; il rebondit et s'éloigne de cette surface, sa nouvelle direction faisant avec la normale, au point frappé, un angle de réflexion égal à l'angle d'incidence.

Supprimons par la pensée tous les éléments du fait réel sans rapport avec la question que nous agitons.

La direction des forces en cause a été changée.

Est-ce par une autre force intervenant? Nullement; c'est par un obstacle, un corps à surface unie, une forme résistante. Que des mécaniciens assimilent cela à ce qu'ils nomment une force, cela peut n'avoir dans les résultats de leurs opérations aucun immédiat inconvénient ; mais nous avons le droit de distinguer, et même, au nom des distinctions aperçues ou faites, de rectifier l'aphorisme mécanique ; et nous dirons : dans les conflits supposés de corps en mouvement une quantité d'énergie animant un corps ne peut être changée que soit par l'apport d'une nouvelle quantité d'énergie transmise, soit parla transmission à un autre corps d'une partie ou de la totalité de son énergie primitive.

Une direction (expression la plus simple d'une forme) est indépendante de la quantité d'énergie en cause, et ne peut être changée que par une autre direction.

Ainsi une action dynamique relativement arythmique afl'ectant un corps réel structuré, s'y distribuera selon les conditions de sa structure et y fera naître des rythmes en rapport avec ces conditions. Il faut simplement, pour que ces rythmes se manifestent puissamment, que la proportion d'énergie ou de force soit suffisante.

Tonte inscription rythmique naanifeste son rythme à peu près ainsi et dans les mêmes conditions.

Voilà comment les choses se passent dans la réalité physique ou extérieure, où les directions de mouvements sont modifiées à chaque instant par les formes ou structures matériellement réalisées.

Il importe peu que l'on considère une surface résistante comme un concours de forces dans une certaine structure. Il importe également peu que l'on suppute les quantités d'énergie employés en frottements, écrasements, vibrations, etc.. dès qu'on n'a en vue que la possibilité réelle de certains effets.

Maintenant considérons psychologiquement la volonté que je prétends n'être pas une force, ni de lénergie cinétique, potentielle, ni autre.

L'âme, en son domaine propre, siégeant en un lieu central, non encore déterminé, des masses encéphaliques (1), exerce tour à tour, sous le nom de volonté, son action, sur tous les mouvements immensément variés et diversement rythmés qui se peuvent produire dans certaines cellules corticales et dans leurs fils conducteurs.

(l^ La question de l'existence même d'im centre général de la conscience et de la volonté, ici supposé en un lieu de l'encéphale, est encore loin d'être résolue; et c'est là une question de pure physiologie. Des objections très fortes peuvent être opposées à cette hypothèse ou à cette conjecture. Les faits connus jusqu'à ce jour de physiologie expérimentale, de clinique et d'anatouiie pathologique pouvant se rapportera la question ne lui semblent pas favorables. Il est vrai que tous ont été relevés sous l'empire des préjugés directement opposés à l'idée préconçue d'une telle nécessité.

Une pareille question ne saurait être traitée comme en passant dans un ouvrage de critique. Elle exige des études expérimentales directes. Elle exige aussi des théories très complètes relativement au mécanisme intime des fait.s cérébriux étudiés parallèlement avec les faits psychiques pouvant leur correspondre.

Je me suis donc gardé d'affirmer rien de précis sur ce point.

Il me suffit pour le moment de bien montrer les fonctions essentielles de l'âme en relevant d'aucune application mécanique fondée sur ce que noU'» conuais-»ons ou sur ce que nous pourrions imaginer. Ces fonctions de- .meureraieut iuexplicables même étant donné le centre général physiologique indispensable (cfla me parait, du moins) à poursuivre les théories du f.)iictionnemeut cérébral. Elles seraient encore plus profondément mystérieuses si ce centre suprême physiologique n'existait analomiqucment pas.

On la peut comparer en ce genre de fonctions à un organiste -qui en jouant sur un clavier de dimensions ordinaires, mettrait -en jeu d'immenses orgues dont la soufflerie et tout le mécanisme seraient actionnés par la vapeur ou par l'électririté, le mouvement de chaque touche du clavier déterminant, par simple rupture ou transmission de courant, les déclenchements nécessaires et suffisants à l'exécution d'une symphonie (1).

L'âme fait celte fonction et bien d'autres encore ; et ceci n'est pas une théorie mais l'image symbolique et simplifiée d'un fait observable en nous à tout moment de la vie.

Mais l'âme n'est pas un organiste ; elle n'a point de mains pour exécuter, ni d'yeux pour lire sa musique, et la théorie resterait à faire pour l'âme de l'organiste comme pour les autres.

Elle est autre chose. Elle n'a point d'yeux ni de mains mais elle agit comme si elle était tout yeux et comme si ses mains avaient des doigts sans nombre capables d'agir dans toutes les <iirections.

Elle est dans son domaine propre maîtresse absolue du mouvement. Elle n'a pas besoin de créer ou d'anéantir de l'énergie, -ce qui répugnerait au viel adage de nihilo-nihil...

Elle change des directions dynamiques en sens divers, en nombre indéterminé, pour coordonner des mouvements dans un but, ^suivant un type qu'elle se crée. La création seule de ce type de mouvement coordonné, comme d'une forme quelconque et d'un rythme quelconque, exige cette autocratique puissance.

Comment Q\evcQ-i-ç\\Q ce pouvoir sur diverses quantités d'énergie et, à la fois, en tant de directions différentes ? C'est une question qui paraît absolument insoluble. Eh ! savons-nous davantage comment l'inconsciente énergie de la nature, ou du monde physique, la force, fait changer de situation les corps structurés -et les brise même dans les chocs de leurs rencontres?

Cette action synergique et créatrice de l'âme ne se rencontre jamais dans le monde des transactions dynamiques (physiques ou chimiques), dans aucun des faits des corrélations astrales où seul règne le déterminisme mécanique autrement nommé fatalité ou nécessité.

Cette question exige qu'on s'y arrête un peu afin que la pensée se dégage de tout ce qui pourrait l'obscurcir.

On peut se représenter schématiquement ou tout au moins rsymboliquement, ce domaine personnel de l'âme, comme une

i\) Platon ne la comparait-il pas au pilote conduisant un navire ?

sphère entièrement possédée par elle. A la surface de celtesphère, aboutissent tous les rythmes élaborés dans les massescérébrales, ayant pour origine les actions dynamo-rythmiquesdu monde antérieur et toutes celles transmises par les conducteurs cérébraux. Ils y aboutissent chacun selon son espèce en un point particulier. On peut également se représenter celte mise en rapport par un conducteur nerveux unique, où tous cesrythmes pourraient coïncider sans se confondre, de manière à former un ensemble rythmique de toutes les impressions diverses reçues par l'être en une même durée. De cette façon la transmission à la sphère domaniale de l'âme, se ferait par un seul point de contact, ce qui est mécaniquement possible. La sphère recevrait ainsi des successions d'actions névropalliques ou d'ondes nerveuses correspondant comme qualités, intensités et situations réciproques au déroulement dans le temps de toute la vie consciente. Ces rythmes, composant ce rythme très complexe — n'oublions pas qu'il n'y a point de rythme absolument simple — en passant de l'extérieur à l'intérieur de la sphère, se^ transforment en faits psychiques ou de conscience. Chaque spécificité rythmique élémentaire donne lieu à une sensation également spécifique et psychologiquement irréductible. Le fail sensoriel et le fait physique sont rigoureusement rattachés Vun à l'autre par une loi de causalité indubitable, bien que le comment en soit inconnu, et en paraisse absolument inconnaissable^ la question étant indéterminable de toutes parts.

Par contre, il est possible de concevoir très nettement lescorrélalions sensorielles conservant ou reproduisant toutes le» corrélations rythmiques reçues; il est possible de concevoir comment il se forme, dans celte sphère de la conscience, desimages virtuelles d'ensemble, et notamment par ces images le& quatre représentations de l'espac»^, savoir :

1"* L'espace visuel périphérique dont les images coïncident exactement pour de courtes distances avec les objets du monde extérieur.

2° L'espace tactile périphérique où se remarque la même coïncidence des images sensorielles tactiles et des objets, et aussi des images tactiles avec les images visuelles.

De ce double ensemble de conditions ainsi réalisées, complétant les élaborations rythmiques des cellules d'une partie du monde cérébral, résulte, pour l'être conscient, la possession sen-

rsorielle instinctive et immédiate du monde extérieur, des objets, ■de leurs grandeurs relatives et de leurs rapports de situation dans l'espace réel.

Ainsi se forment pareillement deux autres représentations de l'espace dont l'importance n'est pas moins grande :

3"" L'espace visuel idéal, ou lieu des souvenirs visuels.

4° L'espace tactile idéal, ou lieu des souvenirs tactiles.

On peut concevoir pareillement comment des actions ryth- ■■miques, parties de la sphère de l'âme, peuvent aller modifier les inscriptions rythmiques des cellules corticales, et imprimer dans ces cellules les représentations rythmographiques de ses «réalions, notamment dans le mode que les psychologues ne sauraient méconnaître sous le nom d'imagination. Ces actions rythmiques centrifuges se font par une voie spéciale reliant la sphère psychique aux cellules corticales. Un tel moyen direct de communication n'existe pas entre cette sphère et les cellules périphériques de la sensation externe, car s'il existait, notre pensée et nos rêves (an sens dérivé du mot) prendraient les caractères de l'hallucination et du rêve proprement dit. Or, l'hallucinalion et le rêve ne se font que par une réaction toute physique et exceptionnelle ou pathologique des images corticales vers les cellules ■de la sensation périphérique, et sans l'intervention soit excitatrice, soit inhibitrice de notre volonté.

II n'est pas impossible que l'anatomie confirme quelque jour -cette théorie en montrant le dispositif correspondant aux fonctions indéniables que j'étudie en cette question de psychologie physiologique générale, comme elle vient de confirmer la théorie que j'avais déjà donnée en 1874 d^s centres et des pôles •sensoriels, des centres et des pôles de mouvements coordonnés.

Le même mouvement centrifuge, allant aux pôles de mouve- •tnents rythmiques coordonnés, antérieurement inscrits dans ces .pôles (régions limitées de l'écorce cérébrale reliées à plusieurs autres qui leur sont subordonnées) explique la direction par l'âme, du haut de sa sphère domaniale, de tous les mouvements •coordonnés exécutés au moyen d'une partie ou de tout l'appareil musculaire de la vie de relation.

Si l'âme n'était que la matière structurée cérébrale, ou même ■si elle résultait d'un accord des âmes rudimentaires associées •des cellules, il serait impossible de se représenter ces fonctions faciles à comprendre en la théorie ci-dessus exposée.

Il faudrait supposer qu'un groupe de cellules corticales — lesautres ne pouvant être en cause — gardant les rythmes représentatifs des souvenirs visuels, devrait être affecté également et en même temps par des représentations locomotrices d'un autre groupe et réciproquement.

Cela serait contraire aux faits prouvant directement la spécificité fonctionnelle de chaque partie de l'écorce (son hétérogénéité) et, d'autre part, peu analogiquement confitrme avec cequ'il est facile de constater de la spécificité de toutes les parties distinctes du système nerveux périphérique.

Il faut donc en revenir à admettre cette sphère centrale domaine de l'âme, cellule ou neurone ou microzyme, ou partie centrale d'une cellule ou d'un microzyme, et d'une grandeur très petite et même théoriquement aussi petite qu'on le voudra supposer.

Il faut voir là, le fonctionnement spécial de l'âme sous le nom de conscience, synthétisant les sensations immensément diverses et commandant sous le nom de volonté à des impulsions immensément multiples et dans toutes les directions. Donc, souveraine et autocrate dans son domaine, combinant,, coordonnant à son gré en formes nouvelles et en rythmes imprévus, tous les éléments sensoriels qui sont en elle et lui sont soumis, et portant au dehors d'elle son action rythmo-mor phique vers les centres sensoriels de souvenirs, et vers ceux de mouvements soit déjà coordonnés (facultés spéciales), soit à coordonner, mouvements nouveaux, conçus et voulus à exé-^ cuter.

Nos théories cinétiques et organiques peuvent donc être poursuivies, sauf quelques erreurs de détail qui pourront toujours être corrigées — car les mêmes fonctions peuvent être exercées au moyen de dispositifs différents — mais elles lepeuvent seulement jusqu'à la surface de la sphère hypothétique proposée.

Ce qui peut se passer dans cette sphère nous est connu plus ou moins exactement, nous l'étudions dans les recherches depsychologie proprement dite — science qui gagnera beaucoup à distinguer son terrain de celui de la physiologie cérébrale, sans perdre de vue les connexions naturelles qui les unissent, — mais nous ne le connaissons qu'au point de vue des résultats ou produits et des fonctions, et la nature de ces fonctions et de ces produits est telle, qu'il n'est nullement possible d'en imaginer

les spéciales conditions ni de les rapprocher de rien de ce que nous présente la science en ses données physiologiques ou physico-chimiques.

Rien autre que l'âme ne nous offre ce fait extraordinaire : une source quasi-inépuisable de rythmes nouveaux et de formes nouvelles, rien autre ne nous présente des fonctions comparables à la conscience et à la volonté.

Comment cette âme agit-elle sur la force ou énergie, la déterminant en multiples directions sans rien lui faire perdre ni gagner ? Ce comment nous échappe comme tous les comment de ces fonctions si hautement spéciales de l'âme ; mais j'aime mieux lui attribuer ce pouvoir inexpliqué et sans doute inexplicable, que de lui attribuer, comme l'ont fait certains savants, celui de créer de petites quantités de force-vive, le principe de nihilo nihil me paraissant plus conforme à l'observation et à l'expérience en général et aux tendances naturelles de l'entendement humain.

Je dis : la conscience et la volonté sont les fonctions sphériques et polaires de l'âme, d'où résultent les créations d'eurythmies et d'eumorphies ou de gestes voulus et coordonnés, et par suite les productions artistiques ou intellectuelles de tout genre, en un seul mot, la pensée.

J'entends par sphérique, pour la conscience, ceci qu'elle reçoit en elle de toutes parts des sensations en des corrélations morphiqnes et rythmiques les plus variées et à tout moment changeantes, non seulement successivement mais encore simultanément, pour la volonté ceci qu'elle rayonne dans tous l s sens des intentions, et qu'elle les coordonne dans un espace qu'elle possède.

Je les dis toutes deux polaires, parce que leur double action ne saurait se séparer que .par l'abstraction psychologique, bien que leur intensité relative change à tout moment.

Elles se peuvent symboliser ainsi :

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