‹ Les nouvelles formules du matérialismeChapitre 5 sur 32 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le sensoriel et le mental. — Senaatioa actuelle ou périphérique et souvenir. — La Force ou énergie est-elle un simple rapport ou une réelle entité? — Permanence de la Force et persistance du mouvement. — 11 n'y a point de force « en vertu de laquelle un corps occu/je l'espace ». — Existe-t-ii des forces mentales ? Les formes ni les rythmes ne sont de» quantités. Prétendues transformations des forces physiques. — La force ne se transforme pas. — Nulle corrélation entre la force et la pensée. — Concentration n'est point coordination. — Les eumorphie» et les eurythmies ne s'opèrent point par concentration. — La loi d'évolution et la loi de l'évolution. — Polymorphie croissante, progrès de Tintégration, ségrégation, etc. — Coordination sculpturale. — Conglomérats et eumorphies. — La création, la nécessité et le hasard dans la formation évolutive des œuvres d'Art. — L'évolution d'un être est à la fois eumorphie et eurythimie. — Toute évolution exige comme condition la persistance de la force, mais n'y trouve pas son explication ni sa loi. Un étal d'homogénéité absolue de la matière ne comporte aucune instabilité. — Une homogénéité relative est ce qu'il y a de plus stable, puisque l'instabilité croit avec l'hétérogénéité. — Caractère différenciel du matérialisme contemporain. — Ses prétentions, ses tendances, ses formes et ses noms divers, son désaccord absolu avec les données les mieux démontrées de la science.

Dans le chapitre II de la 2' partie, M. Herbet Spencer manifeste comme dans tout ce qu'il a écrit de grandes qualités didactiques. Il étudie notamment et dégage avec précision les différences et les ressemblances à noter dans ce qu'on nomme ordinairement le sensoriel et le mental {i), mais il le fait au point

(1) Ce que j'ai appelé dans les Foncitonv supérieures du système nerveux, l'ordre des sens périphériques et celui des sens cérébraux et dont l'étude comporte à la fois la nécessité des données physiologiques de l'état normal et de l'état morbide, et celle de l'observation intérieure ou psychologique.

Ces deux ordres de sensations se complètent par celui des sens ganglionnaires affectifs, physiologiauement distinct des deux autres, au point de

de vue purement psychologique. Je veux dire qu'il ne semble tenir aucun compte, à ce propos, des données de la physiologie expérimentale, ni de l'anatomie, ni de la pathologie, ni de la clinique, ni de l'anatomie pathologique, sciences que, si fréquemment ailleurs, il appelle en témoignage.

Dès lors, il tombe dans les mêmes erreurs que tous les philosophes, qui avant lui, — et encore plusieurs en des livres récents — s'imaginent pouvoir se passer de ces sciences pour étudier certaines questions de psychologie, — et des plus fondamentales — et s'élever à des inductions métaphysiques quelque peu probables. Aussi se montre-t-il là métaphysicien incomplet, et ontologiste défectueux (1).

Parmi ceux qui, sous le nom très confusionnel de positivites, se rangent parmi les disciples de M. Herbert Spencer, j''en prévois qui seront étonnés et même choqués de l'audace, non de ces termes de critique peu ménagée incomplet et défectueux, lesquels signifient simplement que je ne partage pas les opinions de l'auteur sur un certain nombre des sujets qu'il traite, mais des adjectifs énormes que j'ai l'air de lui coller au dos par malice, ontologiste et métaphysicien. Si l'on avait le droit de s'étonner de quelque chose en ces matières, je l'aurais, moi, de m'étonner qu'il y ait au monde des gens assez peu attentifs pour méconnaître que le livre des premiers Principes, est bel et bien un traité de métaphysique. Du moment qu'on parle de l'Homme en général, des êtres et de l'Etre, et de l'Inconnaissable, on est, qu'on le dise ou non, ontologiste.

Fait-on autre chose que de la pure métaphysique, lorsque, dans un chapitre spécial, on cherche à définir ou à expliquer l'espace, le temps, la matière^ le mouvement, la force?

M. Herbert Spencer en ces questions n'est pas aussi indemne qu'il semble le croire de l'influence de l'Ecole allemande. 11 ne nie pas le monde extérieur, mais il en parle assez souvent dans la langue de son compatriote Berkeley, et cela ne va pas sans inconvénients, il a le bon sens apparent de Locke, il ne s'est pas

vue de son siège, de la structure apparente de ses organes comme de ses caractères spécifiques.

(2) Je ne puis présenter ici, des idées de M. H. Spencer, l'analyse ni les critiques totales qui outrepasseraient de beaucoup les proportions du préigent travail.

encore délivré par la science des erreurs célèbres de Descartes, d'où sont nées diverses écoles de philosophes.

Ses définitions de l'espace et du temps ne sont ni originales ni, à mon sens, acceptables. Il les tire de la fameuse génération des idées abstraites, l'idée du temps vient des séquences, et l'idée d'espace des coexistences. Il ne voit pas que l'aperceplion, pour un être, de la moindre séquence contient déjà l'idée du temps, qui n*a plus, dès lors, qu'à être notée par un mot: Temps ou Durée, de même pour l'espace, et que cela suffit. Ces idées primordialement conçues seront toujours les mêmes dans l'esprit de l'être qui les a une fois aperçues dans les corrélations des choses ; et l'espace, et le temps ne se définissent pas mieux que la couleur violette on l'odeur de l'ambre, bien qu'ils ne soient nullement des sensations. Il n'est pas besoin de les expliquer comme si on s'adressait à un enfant qui commence à parler; le philosophe n'a pas besoin de se faire lui-même petit enfant ou sauvage très naïf.

Sa définition de la matière ne vaut pas mieux. Il la fait dériver de la résistance sentie par nos muscles : laquelle expliquerait aussi l'espace et la force ; cela importe peu. Mieux serait de prendre ces idées telles qu'elles sont dans l'esprit des physiciens, et de les rectifier au besoin car plusieurs d'entre ces savants s'en font un concept mal formé, ceux qui disent par exemple: la matière est ce qui tombe sous nos sens.

Je sais beaucoup d'esprits même distingués que charment ces explications dites, par fausse modestie, terre-à-terre, et cette psychologie infantile ou enfantine. Ainsi on se dispense de prendre les questions par le point essentiel et de trouver de nouvelles et meilleures déterminations on se contente de celles qui traînent depuis si longtemps dans les livres des philosophes et dans les cerveaux du vulgaire, si l'on veut du vulgaire des gens instruits.

M. Herbert Spencer n'a jamais pu dégager, en son entendement, malgré de grands efforts pour y parvenir, une notion précise de la force (ou énergiej pas plus que les autres philosophes ses prédécesseurs. Aussi emploie-t-il ce mot pour désigner des choses fort différentes les unes des autres. — Je l'ai déjà prouvé dans les cilations antérieurement présentées au cours de ce travail. Ses compatriotes Lord Kelvin et M. Everelt et d'autres sans doute, se font cependant aujourd'hui de la Force une idée assez claire.

Je le prouverai encore en citant quelques formules assez malheureuses : « tous les modes de conscience peuvent se tirer

d'expériences de force... la conscience consiste en des changements, » etc.

Je dis, moi, il importe de savoir avant tout que la Force, appelée aujourd'hui énergie par suite d'une erreur de langage qui remonte à Galilée, est précisément ce qui est exprimé dans

les traités de mécanique rationnelle par le symbole M -^ le produit de la masse par le demi-carré de la vitesse, ce symbole ne représente pas un simple rapport (comme la vitesse, la den^^ité, la température, etc.), mais une entité (c'est-à-dire une inconnue constatée mais non conçue ni concevable), mais une entité ne pouvant être réduite à néant comme ce mol d'entité l'indique. Et rien au monde ne doit ou ne devrait être appelé force que cela.

Il en est de même de la masse, uniquement connue aussi par ses fonctions (l). Et ces deux entités diffuses ou générales, ou universelles, l'une continue, l'autre discontinue, sont les seules que nous puissions découvrir dans ce qu'on nomme le règne anorganique, ou plus précisément dans ce qui regarde la physique (y compris la chimie, l'astronomie, etc.), abstraction faite de toutes les origines.

Dans le chapitre excellemment intitulé Persistance de la Force (2) M- H. Spencer montre encore sa tendance à désigner par le mot force des choses qu'on ne saurait sans de fâcheuses confusions envelopper dans ce concept. Il distingue deux modes de force : « l*un qui n'opère aucun changement, l'autre qui produit des changements actuels et potentiels. La première de ces deux forces, celle qui fait quun corps occupe l'espace, n'a pas de nom spécifique. »

Ce n'est que par pure imagination métaphysique qu'on peut admettre qu'un corps occupe l'espace en vertu d'une force. Toute détermination dans l'espace — réalisée, avec ou par des corps, dans l'espace réel, ou simplement imaginée dans le monde idéal

(1) Fonctions définies par le mot d'inertie, en y comprenant la possibilité qu'on en peut déduire du cas général de l'équilibre de dea^ forces opposées, le mot de force étant pris ici âu sens des géomètres ou des mécaniciens.

(2) Une note nous apprend que l'auteur substitue cette expressioa à celle, en usage encore, de conservation de l'énergie, après en avoir conféré avec le professeur Huxley.

Permanence vaudrait peut-être encore mieux que persistance ; on dirait dans cet ordre d'idées : permanence de la Force et persistance du mouvement.

où les conditions de cet ordre sont identiques — doit être comprise dans le mot formey sous peine d'enlever à ce mot forme toute valeur, même jusqu'à ses acceptions communes et usuelles.

Cette erreur de conception et de langage en entraîne beaucoup d'autres. J'ai de'jà signalé les plus importantes. Cependant je ne saurais faire la critique complète de tout ce que dit l'auteur ; mais j'aurai plus d'une fois à revenir dans le cours des études qui vont suivre sur la précise détermination de cette idée de force, l'un des points de métaphysique scientifique les plus indispensables à considérer.

L'auteur du livre des Premiers Principes a cru nécessaire de développer, avec de longs détails, à propos de ses affirmations, les données de la science actuelle. C'est avoir fait largement les choses pour ceux de ses lecteurs possédant déjà ces données et à qui seulement il s'agit de les rappeler, et cela ne suffirait peutêtre pas à ceux qui ne les possèdent nullement. Le plus grand nombre des trop rares curieux de philosophie est plutôt formé de gens instruits mais incomplètement instruits. Ceux-ci, il peut les séduire, après s'être lui-même ébloui, en essayant, à la suite d'un ample exposé sur la corrélation des forces en général, d'établir celle des forces physiques et des forces méritâtes. Naturellement, il procède, en cette question, par extension d'une induction expérimentale vraie à des faits qui ne relèvent peut-être pas de l'ordre ou du genre embrassé par l'induction. C'est forcer l'analogie et commettre un assuré paralogisme. Les mesures probantes manquent ici absolument. Il ne s'en inquiète point ; et pense faire adopter son idée préconçue, contre laquelle aucun doute ne le défend lui-même. Il devait se demander tout d'abord si le moindre fait d'observation ou d'expérience peut, je ne dis pas ;?roMyer l'existence de telles forces mentales (avant qu'on entreprenne d'en chercher les corrélations), mais seulement fournir le plus imperceptible indice de cette existence. Quand un homme fait tourner une roue au moyen d'une manivelle, il agit en mode de force, exactement comme la bête de somme attachée à la barre tournante d'un puits-à-roue. Il fait fonction de pure machine et de moteur, et la force qu'il dépense, son organisme la lui fournit, l'ayant puisée au dehors. Le seul acte de mentalité qu'on découvre dans l'ensemble des mouvements qu'il exécute, c'est de commencer ce mouvement

de manivelle à un moment donné, et celui de le finir quelques minutes après. Voilà deux éléments des plus simples d'actes volontaires. Avec quoi déterminerez-vous la corrélation de ces actes élémentaires ?

Cet exemple — je le sais bien — peut à peine faire naître même dans un esprit 'non prévenu le soupçon d'une importante lacune dans la conjecture proposée et donnée comme une théorie déjà faite.

Cherchons-en quelque autre dans un ordre de faits plus complexes. Vous écrivez un livre. Cette trace écrite de votre pensée, la direz-vous une force? fera-t-elle, captée par un cerlain dispositif et au moyen d'une transmission mécanique, monter un poids d'un seul millimètre, ou chaufîera-t-elle de l'eau d'une fraction de calorie? Cette trace écrite est une forme; si je lis à haute voix vos phrases, elle deviendra un rythme. Rythme ou forme, il a bien fallu de la matière et de la force, des forces spécifiquement rythmées, dt^s corps spécifiquement structurés pour les réaliser; mais il est bien clair qu'ils sont en eux-mêmes distincts et autre chose que ces forces et ces corps.

Or notre pensée c'est de la forme et du rythme créés, et rien autre chose. 11 a fallu pour la faire naître, cette pensée, un mécanisme très complexe, notre organisme, et de la dynamique, certes! et du phosphore, et mille autres conditions connues ou inconnues ; mais entre cette pensée et ces conditions, entre cette pensée et la force en cause, il ne peut être soupçonné, dès que la question est bien posée et remise au point, la moindre corrélation. — La force et la masse se débitent par quantités, la forme ni le rythme, ni par conséquent la pensée, ne se débitent pas ainsi et ne sont nullement des quantités.

En vain, vous semblerez réserver quelque chose en faveur du vrai disant : « ce sont là des mystères qu'il n'est pas possible de sonder, mais qui ne sont pas plus profonds que les transformations des forces physiques, les unes dans les autres. »

Ce sont là des mystères très diff'érents, et on peut toujours essayer de les sonder avant d'affirmer s'ils sont également profonds. Celui des transformations des forces physiques ne me paraît pas inabordable ; la théorie aidée de l'expérience et basée elle-même sur l'expérience peut le dévoiler. Je pense avoir réussi à le faire voir pour certains cas particuliers. Mais il faudrait

donner à la question une forme moins mythologique, car cette formule presque déjà démodée fait trop penser aux Me'tamorphoses d'Ovide et à l'Ane d'or d'Apulée, et ce changement dans l'énoncé de la question sera le premier pas vers une solution intelligible. La force, l'unique force ne se transforme pas. Elle est ce qu'elle est, partout où on la constate, et le kilogrammètre ou l'une de ses fractions, l'erg, est l'unité selon laquelle on la mesure comme quantité. Elle est présente dans tous les cas où un rythme effectif se produit, dans les rythmes éthérés comme partout ailleurs (les trois rythmes radiaires actinisme, lumière, chaleur et le rythme gravitaire) et lorsqu'on pourra se faire une idée nette de la structure de l'élher, l'apparition de ces rythmes s'expliquera. Quant à la dynamique nécessaire à la formation de chacun d'eux, elle n'a qu'une fonction de condition. Le mystère n'est point là du côté de la force, mais du côté des rythmes et des structures en corrélations intimes, et ici le sens de ce mot corrélation reprend sa véritable valeur.

Quant à la prétendue corrélation de la force et de la pensée, elle s'élimine ainsi de la pensée et du discours.

Il faut aussi noter comme corollaire que la force ni la masse ne peuvent par elles-mêmes ou considérées seules dans l'espace et dans le temps, déterminer, produire, ni créer aucune forme, ni aucun rythme, plus exactement aucune eurythmie ni aucune eumorphie.

Je ne suivrai pas M. Herbert Spencer dans les applications de son idée aux forces sociales où il montre la souplesse de son talent dialectique plus encore que l'ampleur de son savoir.

Je ne le suivrai pas davantage lorsqu'il essaie (I) de faire la théorie générale de l'univers, astronomique et organique, avec la seule considération de la moindre résistance. Partout le même procédé opiniâtre, invétéré, consistant à prétendre expliquer toutes choses par un seul genre de corrélations sous prétexte que ce genre de corrélations se retrouve partout I

Il est vrai dans les pages suivantes après avoir constaté le rythme « un certain rythme » dans tous les mouvements de la nature, notre philosophe déclare que tout ce qu'il a dit ne suffit pas et qu'il reste encore quelque chose à chercher (2).

(1) Les premiers principes, 2® partie, chap. IX.

(2) Car la méthode d'exposition de notre auteur consiste principalement en ceci. Il étudie une condition à part ; et lorsqu'il a épuisé cette étude par des efforts de vérification en divers ordres de faits, il déclare que sa démonstration n'est pas achevée, ce qui tend à faire croire qu'elle est

Dans un très long chapitre, M. Herbert Spencer montre, comme je l'ai dit, que tout mouvement réel est plus ou moins régulièrement rythmé ou rythmique ; et cela est peu contestable. Dans un autre, il étudie l'évolution composée. Il prouve ainsi que les difficultés et les complexités du problème ne lui échappent nullement. Enfin, au commencement du chapitre xiv de la ii^ partie, se trouve la phrase suivante : « Nous avons dit que toutes les existences sensibles doivent (ce mot est souligné par l'auteur) doivent d'lne manière ou d'une autre, a un moment ou a un AUTRE, arriver à leurs formes concrètes par des opérations de concentration. »

On comprend alors que le philosophe garde la prétention d'expliquer la formation des êtres organisés et plus tard les créations morphiques ou rythmiques de la pensée humaine par on ne sait quelle « concentration ». C'est toujours le fait grossier, relativement simple et d'ordre purement mécanique qui lui sert d'explication pour le fait supérieur, d'ordre callistique et idéal. Il lui suffit de constater, entre ces événements divers, la moindre analogie apparente, pour se persuader, et, dès lors, insinuer

commencée. Il entreprend alors de la compléter par d'autres séries de conditions successivement examinées ei prouvées, et ainsi de suite, jusqu'à la fin. Là, on s'aperçoit que toutes les séries de preuves expérimentales, d'inductions et de déductions, accumulées, et paraissaiit envelopper toute la réalité des choses, ne se rapportent qu'à une idée a priori. Cette idée en elle-mêrne, contient une part de vérité ou un aspect, une face de la vérité ; elle ne résoud pas du tout les questions les plus importantes, soigneusement écartées chemin faisant, bien qu'elles transparaissent çà et là, sans même se poser jamais d'une manière explicite.

A ce propos, je dois placer ici une définition du mot rérilé — que je Tiens d'écrire et qu'il faut écrire ou prononcer rarement — je donne cette définition afin d'éviter toute scrupuleuse revendication à ce sujet. On peut nommer vérité tout ce qui se ramène soit à quelque proposition mathématique démontrée, donc réduite à l'évidence des axiomes, soit à quelque corrélation immédiate et rigoureusement incontestable, fournie par des faits d'observation et d'expérience. Dans le premier cas, la vérité doit être dite absolue, dans le second, elle n'est que relative, car nous ne sommes pas certains de nos généralisations.

Une vérité est toujours un ensemble de corrélations. De là, on a conclu, sans réflexions suffisantes, que la vérité n'est jamais pour nous que relative. Or, un rapport conçu, en tant qu'il est un rapport et qu'il est conçu, est toujours un absolu de l'esprit, — non pas au secs byperboliquement délirant donné par quelques-uns à ce mot, mais, au sens intelligible, dlstiactif, scientifique, rigoureux que je m'efforce de bien déterminer.

— non sans quelque circonspection — qu'il y a entre eux simple différence de degré mais identité de nature.

Il poursuit âprement et longtemps le développement de cette illusion, où ce qui est précisément en question est sans cesse préjugé, et où le complexe, dans l'unification supérieure des rapports tend toujours à s'expliquer en se confondant avec le compliqué, c'est-à-dire avec l'accumulation et la concentration du relativement simple. Et celte « évolution » doit se faire d'une manière ou d'une autre, mais doit se faire nécessairement.

Il suffit de dénouer ce paralogisme pour réduire la proposition à néant.

Entre les corrélations des corps célestes et les mouvements de la vie, on peut découvrir des analogies évidentes ; donc c'est, au fond, la même chose à des degrés de complexité différents.

Ainsi de la vie et de la pensée. Comme il n'y a que la masse et la force, tout doit s'expliquer par la masse et la force, par le mouvement d'expansion et de concentration, etc.

Telle est la manière de raisonner qu'on finit par découvrir au milieu des accumulations de séries déductives et inductives rappelant des faits sans nombre de toutes les sciences, parmi lesquels les affirmations audacieuses passent presque inaperçues, comme le coupable de quelque méfait se cache dans une f ouïe.

A la fin, le lecteur quelque peu las, étonné de cette logique qui se montre impeccable là où cela lui est facile, peut-il ne pas avoir confiance en l'auteur qui lui a démontré tant de choses chemin faisant, et supposer que certaines propositions graduellement accumulées ne se trouvent pas démontrées du même coup?

Est-ce à dire qu'il puisse me venir à l'esprit d'accuser le philosophe de manquer de bonne foi ? J'en suis aussi loin que possible, car je discerne clairement l'artifice de sa méprise. Cet artifice de l'erreur apparaît en mille endroits, mais il est flagrant en ces mots : la loi d'évolution (Titre du chapitre xiv).

11 n'y a pas — remarquons-le — loi de l'évolution. Cette dernière formule signifierait que l'évolution se fait selon une certaine loi qui serait à chercher et à découvrir. Ce n'est pas cela ; loi d'évolution veut dire que l'évolution est une loi, une certaine loi de la nature, c'est-à-dire une nécessité, une fatalité des choses, une chose simplement et rigoureusement mathématique ou mécanique, un résultat nécessaire des corrélations de tout ce qui

est, da conflit permanent des corps et des forces (1), et la question est ainsi tranchée avant même toute discussion.

L'indétermination du mot loi dans le langage des savants devait produire beaucoup de telles erreurs. Tantôt on l'applique à l'énoncé d'une pure induction (et on l'emploie, à mon avis, très mal à propos dans ce cas) tantôt on lui fait signifier une corrélation mécanique ou géométrique (absolument connue en ellemême) pouvant s'appliquer à certains ordres de faits de la nature. Exemple : les lois de Keppler.

Nous ne connaissons les évolutions des êtres que par induction pure, et la loi d'aucune ne nous est connue. Nous ne savons ni comment, ni pourquoi, ni en vertu de quelles lois ou nécessités la chenille ou larve, devient chrysalide, et la chrysalide le lépidoptère dit complet, ou en sa dernière phase d'existence. Nous savons seulement que chez ces êtres, les choses se passent ainsi, comme en vertu d'une loi, mais cette loi, si c'est vraiment et simplement une loi, n'en demeure pas moins impénétrée (2).

Il en est de même de toutes les évolutions.

Dans une première division M. Herbert Spencer nous montre la concentration partout, dans la nébuleuse, origine théorique de notre monde solaire, dans ce monde solaire lui-même, déjà constitué, dans les condensations de liquides et les agglomérations de solides à la surface de la terre sous l'influence du refroidissement, en philologie, dans des agglomérations des mots monosyllabiques en polysyllabiques, en science sociale dans les concentrations de peuples, de machines, d'intérêts, que sais-je ! Il voit partout des progrès dans ces concentrations et des concentrations en tous progrès. Je n'ai aucune envie (pour le moment) de savoir ni de chercher s'il est dans le vrai ou non quant aux détails de ces sujets. De toute évidence il ne traite nullement

(1) Ce qui serait précisément à démontrer et non pas à simplement affirmer en l'obscurité d'un mot ou d'une brève formule. Le cercle vicieux est formel ici. Il règne de même tout le long du livre plus ou moins enveloppé.

(1) La loi d'une espèce, c'est-à-dire la prédétermination de sa forme à tous les moments de l'évolution de la vie de l'un des individus, ou plutôt de l'un des couples de cette espèce, consiste en — ou du moins peut être conçue comme — une inscription rythmique préexistante daas le germe. Cette théorie donne la ?'arso« générale de toute génération. Je la rappelle ici en très peu de mots, et cela suffit pour l'instant. Je l'ai amplement développée eu d'autres écrits. Elle peut se déduire entièrement du mécanisme expérimental du Téléplasle, montrant la forme transmuée en rythme, l'inscription du rythme, et la résurrection, à distance, de la même forme, au dispositif récepteur.

— cola question ; il évoque seulement des séries de faits n'ayant avec elles que des rapports métaphoriques.

Dans son laborieux essai d'une théorie de l'évolution, M. Herbert Spencer croit se rendre compte des faits complexes par des distinctions ; mais dans ce qu'il expose on ne trouve en dernière analyse que des mots, tels que modification de structure, évolution composée, redistribution secondaire, mulliformité croissante qui accompagne le progrès de l'intégration. Ces mots ne correspondent nullement à la complexité des faits. Cette complexité de rapports ou de fonctions coordonnées dans les évolutions organiques est littéralement infinie, et surtout d'ordre spécial.

Lorsqu'un statuaire modèle une figure, pour que, de son travail, résulte une véritable œuvre d'art, il faut que chacune de ses actions partielles soit faite en vue de l'ensemble préconçu, c'est-à-dire avec la conception simultanée et successive d'une infinité de corrélations, soit qu'il ajoute de la matière plastique, soit qu'il en ôte, soit qu'il en déplace d'un point à un autre point rapproché ; et je ne considère là que le plus apparent de son geste intérieur et extérieur, en réalité bien plus complexe que la parole ne saurait l'exprimer. En déterminant des surfaces, il doit nécessairement concevoir des dispositions profondes, celles de la structure anatomique de tout ce qui s'accuse au dehors. Cependant il n'a pas à inventer toute une corrélation des organes de la vie, et le modèle vivant lui est donné ; il ne doit que réaliser une forme visible sans dispositifs cachés, ni structures intimes, en y traduisant la beauté de l'objet naturel, ou plutôt ce qu'il en peut comprendre, combinant à cette beauté quelque chose d'analogue et de différent qui est sa création idéale propre, d'où son œuvre prendra son caractère spécifique et personnel. L'objet d'art porte ainsi l'empreinte, dit-on, non pas seulement des doigts de l'artiste mais celle de son âme.

Tous les conglomérats par concentrations multiples que nous offrent les faits de la géologie pouvant être reproduits ou imités par l'expérience, purs faits de nécessité et de hasard, ne présentent rien de pareil, si ce n'est par grossière apparence, ne pouvant tromper que des esprits, je ne dirai point seulement inattentifs ou prévenus, mais décidés à se faire complices de l'erreur qui les égare.

Les anciens philosophes n'ont pas tous failli à une si nécessaire différenciation, et l'auteur de- la genèse par exemple a très bien symbolisé la création des êtres organisés dans la formation de l'homme, opérée par une puissance, agissant à la façon des statuaires. Mais la beauté est et demeure pour les matérialistes agnosticistes ou monistes comme nulle et non avenue et, comme on dit, lettre morte. Ils ne savent pas la discerner dans les œuvres humaines, ni la voir parallèlement dans celles de la nature parmi les plus étonnantes coordinations, où elle apparaît comme le signe définitif, ou plutôt comme la signature et le sceau indéfiniment variés de toute puissance créatrice (1).

Cette distinction, seule importante dans la question, M. Herbert Spencer ne la veut pas faire. Il met à la place beaucoup de littérature scientifique, où presque rien n'est contestable dans le menu détail, mais où rien n'est ni prouvé, ni même aperçu dans l'ensemble. A quoi peut le conduire le « contraste » remarqué entre « notre Terre telle qu'elle existe... et le globe en fusion dont elle est sorlie pa7' évolution ».,.?

A supposer gratuitement ce qui est précisément en question, savoir, que cette évolution est toute pareille à l'évolution des êtres organisés, et qu'elle l'explique 1

Et que de longues dissertations, pour montrer à travers toutes les manifestations de l'intelligence humaine, après avoir épuisé tout ce que la nature anorganique, puis organique, présente de vaguement analogue, le passage de l'homogène à l'hétérogène, c'est-à-dire de ce qui est moins multiple et différencié à ce qui l'est davantage.

Ce rapport paraît exact dans la mesure où il est présenté ; mais que peut-on en tirer, quant aux questions étudiées? Abso-

(1) Dans les œuvres de l'Art humaiQ comme dans la nature, on peut reconnaître les trois ordres de faits rangés sur les trois concepts de Création, Nécessité, Hasard, C'est dans la musique que cette étude pourrait être le mieux feite peut-être, un art qui n'a pour élément primordial que les rythmes purs des corps pondérables à structure déterminée et leurs harmoniques nécessairement résultants. On verrait clairement des nécessités particulières à cet art, et comme partout d'ordre mathématique, découvertes et respectées, donnera l'œuvre symphoniquc la solidité architecturale, et le hasard, nécessairement mêlé aux faits d'inspiration créatrice, pourvu qu'il soit résolu en une harmonie totale, y ajouter l'impression de l'indéterminé, du mystérieux, de l'inaccessible, d'où résulte parfois le sentiment du sublime. Mais la coordination ou synthèse rythmique doit tout dominer, sans quoi il n'y aurait pas œuvre d'art proprement dite ou si l'on veut d'œuvre d'art achevée.

lument rien. Encore si la complexité et la différenciation croissantes, remarquées en l'évolution vers des états supérieurs, étaient en intimes accords avec la supériorité même. Mais il n'en est rien, la supériorité résultant, au contraire, d'une plus parfaite et plus haute synthétisation des éléments, d'abord différenciés et multiples, et la beauté, signe indéniable de toute perfection dans un groupe donné, consistant en une harmonie d'ensemble de fonctions hiérarchiques et toutes subordonnées, ou d'éléments eux-mêmes modifiés sans cesse en vue de cette coordination totale.

M. Herbert Spencer ne voudra voir là rien autre chose que le passage antérieurement établi par lui, du moins cohérent au plus cohérent, refusant avec tous les philosophes de son école de teuir compte de la corrélation spécifique et supérieure.

En parcourant sans trêve toute l'encyclopédie, le philosophe anglais se donne un air de scrupuleuse exactitude. Il nous avertit que ceci est hypothétique, ceci douteux, ceci non encore démontré.

Il revient fréquemment sur les résumés donnés d'abord comme définitifs, qu'il découvre chemin faisant incomplets et qu'il s'efforce de compléter, en parcourant de nouveau le vaste domaine des sciences pour y trouver des preuves de ce qu'il dit, ou pour « illustrer » son exposition, il arrive à dérouter presque l'esprit en le détournant de ce qu'il s'agit de voir d'abord et d'expliquer si c'est possible.

Ce que je viens de conclure est vrai, dit-il, mais ne contient pas toute la vérité. C'est donc toute la vérité qu'il va découvrir à la fin. Nous verrons bienl

Enfin après avoir corrigé, complété, interverti ses formules, il arrive à... une définition de l'évolution ou de la « loi d'évolution » : la voici :

« L'évolution est une intégration de matière accompagnée dune dissipation de mouvement, pendant laquelle la matière passe d'une homogénéité indéfinie, incohérente, à une hétérogénéité définie, cohérente, et pendant laquelle aussi le mouvement retenu subit une transformation analogue. »

On peut se demander en présence d'un si mince résultat et

d'une définition si vague et d'une si flagrante insuffisance du

mot évolution, si notre savoir s'en trouve augmenté d'une façon

appréciable.

Nous y trouverons tout au moins la doctrine intime de l'au-

teur, si nous savons en dégager le sens occulte et, comme on dit, lire entre les lignes.

Si l'on interroge sur l'évolution des organismes vivants — je parle simplement du fait de l'évolution, et non pas de la théorie qu'on en peut chercher — si l'on interroge la pensée de nos grands naturalistes, on peut arriver à l'induction suivante où le mode général du procès, dans ses apparences immédiates, est bien indiqué, ce qui est un peu plus qu'une définition :

Vévolution, c'est-à-dire, la marche de l'infériorité confuse vers la supériorité relative bien définie, consiste en runification des parties et en la distinction de plus en plus grande des fonctions.

Rien de pareil, et même presque rien de superficiellement comparable ne s'observe dans le règne anorganique (ou monde astronomique, géologique, physique et chimique).

On trouverait au contraire, dans ce qu'on a appelé le règne humain (1), des faits nombreux présentant avec cette induction relative à la morphologie organique, plus que des analogies, et des concordances non seulement apparentes, mais encore, en y dépensant l'attention voulue, précises et profondes. Mais ce n'est point là davantage ce qu'on aurait le droit de nommer la loi d'évolution.

Une telle formule ne pouvait convenir à la pensée non exprimée de M. Herbert Spencer ; et s'il en a cherché si péniblement une autre, non plus compréhensive mais plus extensive, c'est qu'il a voulu confondre les faits du monde anorganique avec ceux du monde organique, pour se persuader qu'il a expliqué ceux-ci par ceux là et qu'il les a rangés tous sous une même loi.

Quand je parle du monde organique, je veux désigner uniquement — bien entendu — les faits caractéristiques de ce monde, et non des faits communs aux corps structurés, organisés et vivants et aux corps anorganiques; car toutes les lois de la physique et de la chimie s'appliquent aux uns comme aux autres, et, dans ce sens, il n'y a ni une physique ni une chimie organique.

Celte simple distinction fait crouler tout l'échafaudage des prétendues prewues de M. Spencer, pour si abondants et si patiemment discernés qu'en soient les éléments.

Vous prétendez, sans le dire, que le passage du non«organisé

(1) Quatrefages et quelques autres.

à l'organisé vivant, et, par suite, l'évolution de ce même vivant résulte d'une nécessité ou d'un ensemble de nécessités, dont vous ne sauriez formuler la loi ni les lois, ne les connaissant pas, étant incapable de les traduire en nombres ni en signes, les admettant par un acte de foi ou de parti-pris non dissimulé au début de votre exposition, et qu'on retrouve naturellement à la fin. Vous n'avez donc rien prouvé, rien démontré, ni même, en définitive, rien posé comme conjecture précise ni comme hypothèse. En voire formule, on ne découvre même pas un essai un commencement de pareilles constructions; cette formule ne peut donc servir à rien, si ce n'est à brouiller les idées comme toutes les définitions imprudentes.

L'auteur des Pt^emiers principes ayant formulé sa loi de l'évolution, se met à chercher la raison, c'est-à-dire la loi de sa loi. Il la cherche dans un fait général difficile à contester : la/jersislance de la Force.

De cette persistance résulte déjà, selon lui, qu'il y a équivalence entre les forces transformées (ceci est plus obscur qu'on ne le croit dans l'expression, mais une corrélation vraie y est contenue), que le mouvement suit la ligne de la plus faible résistance (ceci est incontesté), que le mouvement est toujours rythmique (ceci est d'une telle probabilité expérimentale qu'il le faut admettre).

Il la trouve dans Vinstabilité de l homogène, déduite également de la persistance delà force.

Il est impossible d'imaginer rien de moins solide, de moins logiquement, de plus vaguement conçu que ce chapitre, couronnement des cinq ou six autres sur le même sujet, et devant dénouer ou trancher le nœud si laborieusement formé dans ces tenaces préparations.

L'auteur y démontre avec soin, toujours avec un grand luxe d'exemples, 1° que l'homogène {relatif bien entendu, dit-il) est instable (parce qu'il hétérogène); 2° que plus l'hétérogène devient hétérogène, plus il est instable, et ainsi de suite indéfiniment.

Il ne s'aperçoit pas que sa manière de faire de l'expérimentalisme, consistant à rassembler les faits paraissant prouver son dire, — lequel dire lui-même admis comme vrai ne prouverait rien — sans s'occuper d'autres séries immenses de faits qui le contredi-

raient directement. Tout à la fin, il s'avise pourtant que sa théorie (si on peut donner ce nom à des suites peu cohérentes d'études, de vues partielles et de raisons toutes insuffisantes et paraissant compter sur leur nombre ou sur leur répétition incessante pour la conviction), que sa théorie manque absolument de point de départ, soit dans un fait général, soit dans un principe évident, ou tombe d'elle-même, dès son point de départ, si on lui donne le seul convenant à la proposition : instabilité de l'homogène.

« Une homogénéité stable unique, dit-il (1), est hypothétiquement possible. Si des centres de forces (2) absolument uniformes dans leur puissance sont répandus avec une uniformité absolue dans un espace illimité (3), ils resteront en équilibre. »

Voilà qui est clair. Mais l'auteur ne s'y tient pas, et voici comment il échappe à l'évidence de cette conception : « Pourtant cette supposition, intelligible verbalement, est une de celles qui ne peuvent être représentées dans l'entendement, puisque l'espace illimité est inconcevable, » 1 « Toutes les formes finies de « l'homogène, toutes les formes de l'homogène >> (ô scolastique !) que nous pouvons connaître et concevoir, doivent tomber infailliblement dans l'hétérogénéité. Cette formule avec tout ce qui la précède peut se traduire et se résumer en ce qu'elle invoque d'incontestable, comme je vais le faire en quelques lignes: ce qui est relativement simple peut former avec d'autres choses également simples des combinaison diverses, des mélanges, des conglomérats plus ou moins stables. Ces conglomérats peuvent se résoudre en formations diverses plus simples, lesquelles pourront former d'autres agrégations et ainsi de suite dans toutes les variétés sans nombre d'arrangements coordonnés ou fortuits. En général, un ensemble de choses assez complexes tendant à former, par l'effet des transactions inévitables de la force en ses divers modes et de la matière structurée, des combinaisons de plus en plus nombreuses et de plus en plus diversifiées, jusqu'au moment toujours possible où, dans le cas particulier d'un lieu donné, une intervention d'une grande masse et d'une grande force viendra rendre aux choses l'espèce d'homogénéité relative et apparente qu'elles présentaient d'abord.

Est-ce là ce que l'auteur a voulu dire et prouver? non.

(1) Ch. XIX.

(2) L'instabilité de l'homogène, p. 385.

(3) Et ce n'est encore là qu'une homogénéité relative .'

Il ne peut méconnaître que des faits innombrables vont contre ce qu'il veut donner à entendre, et que l'apparence de l'homogénéité est toujours corrélative d'une certaine stabilité. L^or, le diamant sont doués à un haut degré de cet aspect homogène assez recherché dans les corps structurés connus. La meilleure pierre à bâtir est la plus homogène, dans le sens de M. Herbert Spencer. Elle s'effritera quelque jour, je le veux bien ; mais moins vite que n'aurait fait celle dont l'architecte n'a pas voulu se servir, comme trop peu douée de cette qualité.

Voici une coupe de cristal, de verre plombeux, nullement homogène en réalité, mais très limpide, c'est-à-dire très homogène en apparence ; elle contient de l'eau très pure. Je laisse le verre transparent sur une table à l'air libre. Au bout de peu de temps l'eau s'évaporera, se dissolvant dans l'éther ambiant. Le verre demeurera intact ; et si je l'enterre quelque part avec certaines précautions, il pourra être retrouvé dans huit ou dix mille ans tel qu'il est aujourd'hui. L'eau pure, j'aurais pu la recueillir dans une ampoule fermée à la lampe d'émailleur. Je l'aurais placée à côté de la coupe, et, après les dix siècles écoulés, on la retrouverait aussi, à moins qu'elle n'ait traversé le verre, ce qui est possible ; mais cela demanderait une durée qu'on ignore. Jusque-là que s'y serait-il passé ? Rien ou peu de chose, quelques rythmes transmis incapables de séparer l'hydrogène de l'oxygène, et il n'y serait pas né le moindre être vivant, même de l'organisation la plus infime, amibes, monères ou microzymas, comme vous voudrez ; mais cette eau, jetons- la dans la mer, dans la grande homogénéité (apparente toujours) des océans. Elle deviendra là moins homogène. L'eau de la mer est-elle plus ou moins homogène que la vapeur dont elle forme les nuages ? Elle deviendra neige et pluie et donnera de nouveau une homogénéité de pure apparence à toute sorte de sels et d'autres corps qu'elle dissoudra dans son passage ; et cela ne finit point.

Quel sentiment bizarre a pu porter M. Herbert Spencer à jouer de ce mot homogénéité qu'on pourrait appliquer peut-être à l'espace, où on ne saurait faire de brèche, ou au temps que nul hiatus ne saurait rompre, ou encore au mouvement tout rythmique qu'il nous apparaît dans les faits (i), qui ne pourrait cesser d'être pour être de nouveau.

(1) Est-il besoin de faire remarquer que tout les rythmes possibles sont concevables sans véritable interruption de l'action dynamique, condition nécessaire de leur apparition 1

Ces mots même homogénéité relative ont un sens bien fugitif. Le mot d'homogène n'a été fait que pour représenter des apparences. Certains physiciens considèrent (par conjecture) l'éther comme homogène. Cette fantaisie n'a pu servir à édifier aucune théorie concevable. On a inventé aussi (c'est l'une des assez graves erreurs de Newton) un atome dur inélastique et fait d'une matière homogène. Cette hypothèse peu cohérente, — si ce n'est en l'affirmation très précieuse, mais très ancienne, delà discontinuité de la matière, — n'a jamais présenté aucun avantage dans les théories de physique ou de chimie où on l'a introduite.

Laissons encore parler et conclure M. Herbert Spencer : « A la conclusion concernant les changements par lesquels l'évolution commence (1) il reste à ajouter celle que ces changements doivent continuer. » Fort bien ! mais vous renoncez absolument à faire commencer cette évolution non seulement à l'homogénéité abso" lue et complète, mais encore à l'homogénéité relative, c'est-àdire à une structure régulière hypothétique.

Nous ne pouvons concevoir la matière autrement que discontinue ; mais si, rétrogradant au delà du temps de Leucippe, on vous accordait la possibilité d'une matière continue comme de loin en loin quelques théoriciens essaient encore de se la représenter, comment y feriez-vous mieux commencer a l'évolution » ?

Cela ne vous empêche pas, avec un dédain marqué de la rigoureuse logique, de dire « l'absolu homogène doit (2) perdre son équilibre, et le relativement homogène doit tomber à l'état d'un relativement moins homogène. »

A quoi tendent ces défaillantes postulations? A ce que vous ne dites pas explicitement ; savoir, que toute la création, et la vie, et la pensée nont pas d'autres causes que lentité, mal déterminée pour vous, que vous nommez la force^ agissant, non sur l'autre entité réelle du même ordre : la masse, mais sur la matière vaguement conçue comme structurée. Toute métaphysique injustifiable se fonde naturellement sur une physique générale insuffisante, à moins, comme celle de quelques écoles — idéalisme, raison pure, spiritualisme sentimental, etc. — qu'elle supprime totalement la physique de ses préoccupations philosophiques.

Il nous reste à différencier en quelques mots ce matérialisme

(1; Ce mot est souligné par l'auteur. Pourquoi î (2) Ici les mots sout soulignés par moi.

contemporain d'avec les doctrines du dernier siècle et de l'antiquité qui, très justement, portent ce même nom.

La force e'tait conside're'e en ces temps reculés comme modus materix, propriété des corps. Un corps était alors une source de force, et même une source inépuisable. La matière, selon celte conception, conienani virtuellement (l) en elle tout ce qui doit cire, le produit nécessairement et fatalement par elle-même.

Celte doctrine s'évanouit devant le développement progressif des sciences physiques de notre temps. M. Herbert Spencer est lui-même obligé de convenir que la force (ou énergie) est autre chose que la masse ou matière pure.

Celte entité force, pense-t-il, est cause de quelque chose, du mouvement, donc elle est cause de tout.

Descartes n'avail-il pas dit : « Donnez-moi la force ou le mouvement et la matière, et je referai le monde ! » Cette naïve aftirmalion échappée au grand géomètre ne serait plus excusable aujourd'hui. Elle le devient moins encore dès qu'il est démontré que nulle forme, nul rythme ou plutôt nulle eumorphie, nulle eurythmie (choses non matérielles) ne peuvent résulter des transactions pures, je ne dis pas seulement de la force et de la masse, car la question ne peut même pas être ainsi posée, mais l'apparence même n'en peut résultpir d'une action dynamique non eurylhmique sur une matière uniformément structurée, prise pour l'homogène relatif.

11 est facile de voir, étant données les citations précédentes et les critiques que j'y ai jointes, ce qui a mis en défaut la haute intelligence de M. Herbert Spencer, et ce qui lui a fait construire avec effort cette espèce d'édifice de mots et d'idées et de notions scientifiques, en somme mal reliés entre eux, n'ayant ni base, ni charpente, ni faîte. En résumé, cela ne constitue pas un ensemble cohérent d'inductions. Tous les faits, pour lui, sont d'un seul ordre : la nécessité. Dès lors, il met sur le même rang, d'une part les conglomérats disparates et indéfiniment hétérogènes, et d'autre part les coordinations, les eumorphies et les eurythmies caractérisant tous les degrés de l'organisation des êtres et les qualités de leurs manifestations. H confond les résultats des conflits de l'hétérogène, commençant par une eumorphie ou par une eurythmie première, nommée par lui très mal-

(1) Ce mot virtuellement n'a point de sens intelligible en cette acception, il n'est que l'expression de piéteodues qualités occultes inconcevables et que la science expérimentale et ses théories démontrent inacceptables même en mode conjectural.

heureusement l'homogène, et qui tous (ces résultats) se résolvent en faits de hasard — sans lois, sans harmonie, sans valeur, et nécessairement dispersifs — avec les créations de tout ordre qui se bâtissent sur ces coordinations primordiales, plus ou moins modifiées en des distributions prévues et qui se développent, avec le temps, en supériorités morpho-rythmiques et fonctionnelles de mieux en mieux unifiées, manifestes et coordonnées.

Pour lui, au fond, la création, la nécessité et le hasard sont une seule et même chose. Cette doctrine diffère très peu du fatalisme antique et de tous les fatalismes, elle sera toujours stérile. Ce qu'il nomme une cause (1), avec — il faut le dire — tant d'autres philosophes célèbres, c'est toujours une condition particulière d'un fait commune à un grand nombre d'autres faits, en ayant soin de ne point considérer avec celte condition unique, les autres, sans nombre, faciles cependant à constater, soit dans l'espace ambiant en général, soit dans ce lieu où le fait examiné se produit. Avec cette façon de ne rien observer réellement, tout en paraissant tenir grand compte des données de Ja science, il était impossible de mieux faire. M. Herbert Spencer a beau prendre idéalement toute la nature en sa complexité et la piler dans le mortier de fer de son idée préconçue, il n'en fera jamais jaillir la précieuse étincelle créatrice rêvée par les poètes, avec quoi on pourrait faire même hypothétiquement le moindre leucocyte ou un simple microzyma.

Sous le nom de ségrégation, notre philosophe étudie tous les cas où, sous l'influence d'actions dynamiques communes, les choses confondues d'abord en l'hétérogénéité chaotique se séparent et se groupent de nouveau par l'assemblage, en des

(Ij C'est ainsi qu'il arrive à dire : Des effets multiples, variés, indéfiais sont dus à une même cause moins complexe qu'eux. Une même acception du mot cause, trop communément en usage dans toutes les langues, a été l'origine de semblables erreurs chez presque tous — j« n'ose dire tous — les philosophes. Les vraies causes : la masse, la force (groupe cosmologique) et les puissances (groupe individuel et divin) ne sauraient être déclarées plus ou moins complexes que leurs effets. Elles sont inconnues, quant à leur nature substanlielle, donc absolument incommensurables. Nous ne les pouvons supposer que différentes les unes des autres quant à leur élévation, d'après les études que nous pouvons faire de leurs fonctions, et dans ce cas c'est avant tout les fonctions que nous classons.

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