CHAPITRE III
La méthode scientifique ou les méthodes scientifiques. — Dans les sciencea comme en philosophie i' à priori est aussi nécessaire que ià posteriori. — Conjectures, hypothèses et théories. — Les infinitérismes. — Y a-t-il entre les faits du règne anorganique et ceux du règne organique une délimitation précise? — Les mouvements spontanés et la nutrition. — Les microzymes. — La diffusion, la dialyse et l'osmose. — Les cellules artificielles. — Prédétermination des formes évolutives dans tout germe. — Sensation. — Abstration. — Pensée. — Ensemble vibratoire. — La fonction spécifique de la cellule cérébrale. — Revendication. — La conscience peut-elle être considérée comme un résultat de fonctions mécaniques d'une complexité quelconque?
Dans un style d'une précision peu constante, et d'une correction médiocre (au sens piiilosophique et scientifique du mot) M. le D' Julien Pioger essaie d'expliquer, à un point de vje résolument matérialiste, ces deux choses immenses, la Vie et la Pensée. Je dis « résolument matérialiste », cela n'empêche pas l'auteur d'émailler son discours d'argumentations variées empruntées à diverses doctrines, notamment au pur idéalisme, et, toutes ou presque toutes imputables, à Berkeley, si on sait les dégager des formes nouvelles plus ou moins ambigiies dont les nombreux adeptes de son école, en Allemagne et en Angleterre, puis chez nous se sont plu à les envelopper.
M. Pioger — de plus — clame hautement « la méthode scientifique », « la méthode expérimentale », tout en injuriant maintes fois, à tout propos, et même hors de propos, la « métaphysique » et le « philosophisme. »
J'ai dit, et je crois avoir prouvé, il y a déjà longtemps qu'il n'y a point, à proprement parler « une méthode » qu'on puisse appeler expérimentale ou scientifique, et tous les savants le sentent s'ils ne le disent pas, mais bien « des méiholes » très
diverses, comportant des procédés tout aussi variés. En effet, pour l'étude de tout objet nouveau, il faut presque toujours inventer une méthode spéciale et nouvelle, ou tout au moins des procédés nouveaux et spéciaux (1).
Je sais bien ce que veulent dire — au fond — ceux qui invoquent la trop fameuse méthode. N'ayant pas l'intention de leur faire ici une querelle de mots, et dans le but d'arriver à une entente profitable à tous, je résumerai d'abord les points principaux, généralement acceptés aujourd'hui implicitement ou explicitement, et nullement repoussés par ceux des théologiens catholiques ou autres croyants — et il y en a de très distingués qui s'occupent de questions scientifiques d'ordre « profane » — tout au moins en ce qui concerne ces questions elles-mêmes.
1° Rejeter jusqu'à vérification ultérieure toute idée générale préconçue, anciennement admise sous le nom d'axiome ou de principe, sur la foi d'autorités qu'on supposerait indiscutables ; par conséquent pratiquer en toutes choses et surtout au début d'une recherche quelconque le doute philosophique ou méthodique.
2» Tout contrôler par les données de l'observation et de l'expérience, comme l'enseigne Bacon, et avant lui Léonard de Vinci et beaucoup d'autres, faire, de l'observation et de l'expérience, les moyens fondamentaux de toute investigation, ne rien admettre comme vrai si des observations répétées, si des expériences diversifiées ne l'ont pas confirmé et transformé en évidence d'induction.
Dans le langage scientifique et dans la pratique expérimentale, 3"* tout ramener à la précision des sciences mathématiques et mécaniques.
Ne rien admettre qui ne soit démontré soit par l'induction
(1) On emploie souvent aussi, de nos jours, l'expression de science expérimenCnle, meilleure à coup si!ir que celle de méthode expérimentale, pour désigner les scieaces où l'observation et l'expérience ont une importance particulière, et les distinguer des mathématiques, par exemple, où cette importance est moins immédiatement visible. Il n'y a cependant pas de sciences purement expérimentales. La concordance de théories — irréprochables quant aux faits qu'elle embrassent et aux transactions mécaniques qu'elles expliquent — constitue seule une véritable science, une science coordonnant, en une certaine unité, des groupes de faits bien classés et disposés en séries ascendantes ou descendantes. Les autres groupes de connaissances impossibles à ranger sous cette définition, et aussi appelés sciences, comme par extension, sont plutôt en réalité des embryons, des préparations de sciences, ou, si l'on veut, des sciences en état d'évolution initiale.
expérimentale directe (pour ce qui regarde les faits généraux), soit comme conforme à des vérités mathématiques réduites à l'évidence des premiers axiomes (pour ce qui regarde les théories).
4° Ne proposer aucune hypothèse qui ne soit déjà basée sur un nombre suffisant d'inductions expérimentales ; et une hypothèse étant admise comme telle, se garder de la prendre pour une vérité démontrée, pouvant servir à étayer d'autres conceptions de notre esprit également hypothétiques.
5° En chaque sujet, faire intervenir l'analyse, et la faire aussi réfléchie, raisonnée, exacte et complète que possible ; ne pas se contenter de la synthèse primordiale et naturelle dans laquelle notre esprit voit d'abord des choses et comprend leurs corrélations. Analyser aussi les corrélations en leurs rapports élémentaires.
6° Ne jamais s'écarter des lois d'une logique rigoureuse, telle que les ont découvertes et appliquées les grands géomètres en toutes les parties bien établies des mathématiques.
7° Faire avec soin, dans les questions, qui se posent la distinction entre le certain (affirmatif ou négatif) et le probable. Départir ce qui est connu, de ce qui ne l'est pas, mettre à part ce qui est insoluble, l'absolument ou relativement inconnaissable, l'inaccessible. Se garder sans cesse de l'absurde, qui si aisément se glisse dans les formules quand nous ne savons pas prendre la peine de les penser exactement.
Sur ces divers points de doctrine et de pratique auxquels on pourrait peut-être ajouter quelques autres, on peut, aujourd'hui, assez facilement s'entendre, et les mettre hors de toute discussion. Cela suffirait-il à constituer ce qu'on doit légitimement appeler une méthode, dans le sens éthymologique où ce mot est généralement pris dans les sciences physiques et mathématiques ?
On ne le saurait soutenir. Ces formules sont toutes négatives, à les bien considérer. Elles nous apprennent surtout ce qu'il ne faut pas faire, et encore 1 Pour les appliquer utilement, il y faut le sens de l'exactitude, — on le peut acquérir — le don d'observation, l'ingéniosité nécessaire pour imaginer des expériences à faire, le don plus rare encore de concevoir les rapports essentiels d'ensemble, et de discerner les plus importantes, parmi tant d'autres relations vraies qu'il est tout aussi nécessaire de négliger ou d'oublier. Il y faut encore la compréhension parfaite de ces diverses maximes, en un mot, il faut
prendre la peine de naître avec du talent, et s'il se peut, du ge'nie, qui n'est point du tout « une longue patience » ni même un « bon sens supérieur ». Dans ce sens précis, on ne saurait concevoir une méthode possible pouvant nous assurer — pour ainsi dire toute seule — le bonheur des véritables découvertes, des grandes inventions scientifiques. Tout au plus, les bonnes formules nous aideront-elles à ne point trop nous égarer. Tous les inventeurs les ont, ou les ont eues, présentes à l'esprit, nées de leurs facultés primordiales, véritables dons tout personnels, ou obtenues par des tâtonnements premiers, des essais tantôt heureux tantôt vains, de mises en rapport des choses entre elles et de leur esprit avec les choses. Ceci étant admis, que prétend M. Pioger disant :
« Il y a deux expèces de conceptions : la conception a priori, source du Philosophisme, et la conception a posteriori que nous avons donnée comme base de la philosophie expérimentale »?
L'auteur veut-il en ce propos dénier à tout penseur le droit de faire des hypothèses? Nullement. Il donne à ses propres opinions quelquefois ce nom dTiypothèses, mais d'hypothèses scientifiques, nous les examinerons à cet unique point de vue.
« Philosophisme » !Par ce mot impossible à prendre en bonne part il semble désigner une sorte de manie particulière à tous ceux qu'on a qualifiés de philosophes. Il faut le traduire ainsi : pfiilusophie des autres, de même pour le mot « métaphysique » il faut entendre toutes les métaphysiques que M. Julien Pioger ne professe pas.
A quelle condition, l'hypothèse digne de ce nom, l'hypothèse scientifique peut-elle se construire''
Réglons tout d'abord cette question. Peut-elle se fonder seulement sur des opinions anciennement vénérées, sur trois ou quatre remarques psychologiques, sur autant d'axiomes simples, sur le trop célèbre cogito ego sum, sur le denihilo nihil ou même sur quelque principe évident ou démontré de mécanique rationnelle ?
Il serait aisé de démontrer l'inanité et la stérilité de telles hypothèses ainsi structurées en l'air comme on dit, auxquelles — il est vrai — se sont acharnés parfois des philosophes même illustres. Une hypothèse est sans valeur si elle n'est pas déjà une vue « claire et distincte » de certains rapports généraux, une conception spéciale de corrélations très multiples parmi, tout au moins, l'ensemble des faits constituant les richesses de notre domaine cérébral. Mieux eucore serait qu'elle fut basée
sur des acquisitions dès longtemps accumulées de faits d'observation ou d'expérience rigoureusement déterminés et mesurés, véritables matériaux de toutes les sciences. Une hypothèse non scientifique et sans base expérimentale ne saurait être même discutée. La meilleure logique s'y appliquant arriverait tout au plus à déterminer si elle est absurde a priori ou si elle ne l'est pas, mais jamais si elle est fondée.
Kant s'était imaginé de bâtir la Philosophie et la raison pure ; et sa raison pure, ayant beaucoup divagué, a fini par se reprendre (en présence des réalités impératives, bien que niées par le philosophe en tant que réalités). Sa conclusion souvent remarquée, mais dont tous les Kantistes ou néo-Kantistes, n'ont pas assez voulu tenir compte, se formule en cette déclaration que rien de ce qui s'établit par la raison pure ne peut dépasser les connaissances venant de l'expérience de cette expérience externe, si ravallée en divers passages de son œuvre ou tout au moins récusée sous le nom assez mal sonnant en notre langue d'empirisme. Dès lors, le livre du philosophe de Kœnihbert n'osa plus se nommer Philosophie transcendantale mais la chitique de la raison pure.
Revenons à M. Pioger, il nous fournirait aisément l'exemple d'une hypothèse illégitime. Celle de ces infînitésimes, non justifiés par la raison, aussi peu justifiables par l'expérience, ces infinitésimes tournant on ne sait pourquoi les uns autour des autres, et voulant obstinément réaliser un équilibre, qui n'a rien de commun avec l'équilibre, tendance à laquelle ils devront plus tard la gloire de faire apparaître la vie par leurs combinaisons, et comme suprême couronnement de l'œuvre, la conscience et la pensée!
Cependant sur cet embryon mal venu d'hypothèse avec quoi il pense avoir créé — théoriquement — le monde physique, M. Pioger va s'appuyer pour développer l'ensemble de ses ide'es sur la matière vivante et sur la matière pensante!
Laissons les pages où l'auteur s'escrime d'estoc et de taille contre des philosophies peu dominées par son esprit, leur empruntant des termes appliqués ça et là par à peu près, et déclamant non sans prolixité sur ce guon croyait autrefois, à l'époque où l'on ignorait la Biologie.
Sans doute, les eiTorts groupés de nos jours sous cette apellation ne sont pas à dédaigner et la philosophie peut déjà utilement en tirer parti ; mais une Biologie quelque peu dessinée en ses grandes lignes, groupant une demi douzaine de conceptions
générales, bien claires, bien démontrées, bien classées, bien liées entre elles, en un mot bien expérimentalement et synthétiquement établies, de grâce, où est-elle? Nous avons presque une physique, et depuis peu d'années. La biologie générale est encore à faire.
Allons droit au premier point important que M. Pioger veut affirmer... et prouver, savoir qu'entre la matière anorganique et la matière vivante il n'y a point de séparation brusque, nette, évidente ; que dès lors entre le régne anorganique et le règne organique on peut ne plus voir de profondes, de caractéristiques différences, mais une gradation pour ainsi dire continue, des différences de degré.
Lors même qu'il en serait ainsi, les conséquences à tirer d'un aperçu expérimental de ce genre ne seraient pas aussi radicalement concluantes qu'on le pourrait à première vue supposer. Les règnes végétal et animal sont différenciés par des caractères précis. Cependant les êtres les plus simples des deux règnes se rapprochent singulièrement et au point de ne plus pouvoir être distingués. Ainsi tel ou tel individu microscopique a été donné tour à tour comme animal ou comme végétal, et enfin l'on se décide sur quelque particularité quantitative chimique d'une valeur peut-être constestable.
Voyons maintenant comment M. Julien Pioger démontre cette prétendue continuité, non du règne végétal au règne animal, mais du règne anorganique ou minéral, au règne organique ou vivant.
Ce métaphysicien sans le vouloir, faisant de la métaphysique modo jordanico, ou cet anti-métaphysicien — combat en général toutes les abstractions. 11 injurie surtout, les qualifiant de métaphysiques, celles qui ne peuvent cadrer avec son matérialisme préconçu. En cela il a fort à faire. Il s'attaque ainsi aux caractères donnés jusqu'à présent par les savants pour spécifiques des êtres vivants, je veux parler de ces êtres vivants unicellulaires, et tellement primitifs que tous les autres caractères de la vie les plus saillants s'effacent en eux ou du moins paraissent à nos yeux s'effacer : i" les mouvements de nutrition, 2° les mouvements spontanés. Pour ces derniers il s'en débarrasse vite, voici comment :
a Car la spontanéité d'un organisme vivant ne peut se concevoir autrement que comme la résultante des forces physico-chimiques, et ne peut dès lors être considérée comme essentiellement différente de la même spontanéité qui résulte du jeu d'action
et de réaction des forces physico-chimiques de notre globe et de notre univers qui constitue leur évolution. »
Voilà une astronomie biologique dont il m'est impossible de me faire une idée ; et je voudrais savoir quel astronome national ou étranger l'aurait, avant l'heure ou la minute présente, découverte. Dans le monde sidéral on a considéré jusqu'à présent l'Espace et le Temps, la Force (dite énergie) et la Masse, les forces, les accélérations, le fait universel de la gravitation dont la théorie est toujours à faire ; mais de la spontanéité ! rien. Ce terme ne figure même pas dans les traités connus de mécanique céleste. Est-ce la fameuse chiquenaude? mais dans cette hypothèse théologique, d'ailleurs jjcu profonde, on ne saurait trouver qu'une transmission de mouvement. L'un des caractères de la spontanéité est de ne se transmettre jamais (si ce n'est par voie de génération en grossière apparence, et j'en conteste même en ce cas la possibilité). Il nous reste la permanence de l'énergie, laquelle n'est confondue par les savants avec nulle espèce de spontanéité.
Un enfant distingue bien le fait de ces feuilles sèches emportées par le vent et allant s'abattre sur un toit, comme on dit par métaphore, du fait bien différent de l'oiseau allant, sur le même toit, se poser. Tous les micrographes constatent du mouvement spontané dans les petits êtres vivants observés par eux ; et, sur ce point, on ne le peut constater, ils savent assez bien ce qu'ils disent.
Les mouvements spontanés sont des mouvements ; et, en cela, ils ne diffèrent pas des mouvements cosmiques et autres ; c'est leur spontanéité seule qui les en distingue, c'est-à-dire les aspects de coordination observables par instants et que par une analogie un peu forcée, semblerait-il, on compare aux faits indéniables de volonté propre aux animaux supérieurs et à nous, les hommes, sinon les rois, comme disent quelques-uns par hyperbole, au moins les plus haut placés de la création terrestre.
Il en faut convenir ici, en les nuances cherchées, le fait bien constaté de spontanéité caractérise suffisamment l'être organique ; mais celui-ci pourrait bien ne point manifester toujours ce caractère; exemple : les rotifères desséchés. Aussi, dirais-je, des êtres structurés et notoirement vivants pourraient bien ne le laisser apercevoir, même dans leur état d'hydratation normale, sinon très obscurément, et ne manifester la vie que par un seul et dernier caractère, la fonction de nutrition.
Pour être relativement simple, chez ces êtres, cette fonction
comporte des actes et des produits distincts : absorption et rejet, assimilation et produit sécrété, dans le rejet, avec modification chimique de la matière dissoute et absorbée. Tout cela se constate dans les cas des organismes les plus simples et fait défaut dans tous les faits où la vie n'est pas en cause. Ici je demande pardon à mon savant adversaire si j'emploie, en mode abstrait, ce mot la vie. Les abstractions sont commodes et même nécessaires pour s'exprimer, surtout s'il s'agit de dire beaucoup de choses avec peu de parolçs et en des propos où la parabole imagée passerait pour abusive.
Il faut dès maintenant serrer de près la question : Je ne puis m'en tenir pour notre discussion aux faits invoqués par M. Pioger. Je les examinerai à leur tour. Tout d'abord je ferai intervenir une série expérimentale que beaucoup d'autres remplaceraient difficilement. Je veux parler des travaux s'y rapportant de M. le Professeur Béchamp. Une gloire, pour le moment plus éclatante, mais non plus pure que la sienne noie encore, pour beaucoup de savants incomplètement renseignés, la splendeur d'inductions conquises par ce génie laborieux, dont je me déclare. en ce passionnant sujet, l'admirateur et le disciple.
Il y a de longues années déjà (vers 1837) M. A. Béchamp a découvert le plus rudimentaire des êtres vivants connus appelé par lui microzyma. Dans le « protoplasma » de toutes les cellules, dans tous les ferments, dans beaucoup de matières co'loïdes dans la craie même (survivants des temps les plus lointainement préhistoriques) et en d'autres roches calcaires, dans tous les organes des êtres indiscutablement vivants, végétaux et minéraux, les microzymas pullulent. Ils se meuvent spontanément ; mais cette spontanéité a été longtemps méconnue, car on confondait ces corpuscules avec la matière amorphe plus ou moins finement granulée, agitée dans les liquides du mouvement broionien M. Béchamp a prouvé par d'innombrables expériences (encore maintenant reprises ou continuées) l'animalité de ces petits êtres (les plus petits connus). Ils absorbent, ils rejettent; le produit de leur rejet se caractérise par des modifications de la matière ou des matières dont ils se nourrissent. Ils assimilent et se reproduisent, les uns transforment le sucre dextogyre en sucre dévint à gauche le plan de polarisation, d'autres opèrent d'autres changements chimiques; on peut les isoler et montrer ainsi que certaines membranes d'origine organique ne sont vivantes que par eux, de même que ces masses colloïdes auxquelles M. Pioger avec beaucoup d'autres attribue encore la vie. Mon adversaire.
praticien très distingué, n'ignore pas que la lymphe vaccinale convenablement filtrée perd toute action virulente, et que sur le filtre sont demeurés ces innombrables petits corps solides organisés et vivants (les microzymas évolués) et qu'en eux demeure intacte la qualité zimotique ou virulente (1). (Ghauveau 1887). En vain M. Pioger nous opposera-t-il les corps colloïdes formés dans les laboratoires naturels de la vie. Ils appartiennent au règne (inorganique ; et la chimie, si elle ne l'a déjà fait, est sur le point de les produire et les produira un jour par directe synthèse. Leur propriété de dialyser les sels solubles, c'est-à-dire de s'en débarrasser au profit de l'eau ou du liquide dissolvant où ils sont plongés n'est qu'une simple propriété physique due à leur structure moléculaire ,sans analogie aucune avec la complexe nutrition.
Les « protoorganismes » découverts par Ilœcket dans la baie de Villefranche, composés exclusivement d'albumine, « grumeaux vivants » ne sont en effet vivants que par les nombreux microzymas qu'ils renferment, simples colonies de microzymes ; c'est tout le secret de leurs mouvements, de leur nutrition apparente. La simple diffusion se fait dans les matières amorphes collodoïdes non vivantes, à peu près comme dans les monères où vivent les microzymas, avec des particularités propres aux matières albuminoïdes toutes difTérentes les unes des autres. (M. Béchamp l'a prouvé) ; mais ce mouvement en ligne droite du dedans en dehors, sans changement chimique du corps rejeté, n'a aucune analogie perceptible avec les faits de nutrition ci-dessus définis et brièvement décrits ou rappelés.
Il est inutile d'insister davantage sur ces points de science tout expérimentale. Mais M. Pioger ne se contente pas d'en
Cl) En d'autres cas, les produits de sécrétion soit des microzymas soit d'autres êtres un peu moins ténus capables de déterminer des fermentations, présentent des activités (souvent toxiques) très particulières, exemple la terrible tuberculine de Koch. On les a nommés ferments solubles. Ces substances inertes ou actives, inoffensives ou dangereuses n'agissent que par leur proportion, celle-ci fût-elle presque infinitésimale. Elles ne prolifèrent pas. Elles peuvent être des poisons, elles ne sont pas à proprement parler des virtis.. M. Béchamp les a nommées zymases. Leur action est toute chimique et absolument pareille à celle des corps anorganiques d'une comparable action, soit qu'on prépare ces corps par synthèse avec ceux dont s'occupe spécialement la chimie minérale, soit qu'on les tire des êtres organisés, animaux ou végétaux. La vie en ce dernier cas ne joue qu'un rôle ; elle les fabrique, mais séparés des milieux vivants où ils se forment, ils cessent absolument d'être vivants au sens universellement donné à ce mot.
appeler à ces faits du monde anorganique, de dialyse et de diffusion, lesquels ont aussi bien lieu dans les êtres organisés, (liquides et tissus) où toutes les propriétés des corps non organisés continuent tout naturellement à se manifester, soit de même, soit en des complexités corrélatives plus grandes qu'au dehors. Il rappelle encore une expérience très curieuse et pleine d'ingéniosiié. Je laisse de côté la comparaison donnée comme analogique des mouvements d'endosmose et d'exosmose, avec l'assimilation et la désassimilation observées seulement chez les êtres vivants et suffisantes, celles-ci telles qu'elles sont, à caractériser la vie. Les mouvements osmotiques très fréquents parmi les transactions organiques, sont par nature absolument d'ordre physique au même titre que la dilatation, la capillarité, la viscosité des liquides, et tant d'autres. Il importe peu que des membranes provenant d'organismes vivants servant le plus souvent à les montrer, et les montrent mieux que des plaques ou enveloppes minérales solides et perméables au moyen desquelles on peut aussi constater de tels mouvements. Je laisse aussi de côté les attaques de M. Pioger contre le vieux vitalisme, doctrine incomplète, à côté, surannée et — que dirai-je — morte, aussi bien à Montpellier qu'à Paris,
Voici l'expérience en question :
« Traube a pu faire artificiellement des cellules à parois formées de tannate de gélatine : » « Il prend une goutte de gélatine, qui, par une ébullition de trente-six heures, a perdu sa coagulabilité. Il la laisse dessécher à l'air pendant plusieurs heures, et à l'aide d'une baguette fixée dans le bouchon d'un flacon à demi rempli d'une solution de tannin, il la plonge dans ce liquide, alors la petite quantité de gélatine qui se dissout à la surface de la goutte, se combine avec le tannin, et il en résulte une membrane cellulaire fermée. Mais cette membrane est homogène, imperforée, comme les membranes organiques. Aussi la diffusion qui s'établit entre sou contenu et le liquide extérieur, doit s'effectuer osmotiquement à travers les interstices moléculaires. L'osmose se produit très énergiquement. La membrane se distend déplus en plus ; par suite ses molécules constituantes s'écartent les unes des autres ; à un moment donné, quand les molécules des deux liquides en présence peuvent facilement s'introduire dans les interstices moléculaires de la membrane et s'y rencontrer, ils y forment de nouveau des molécules de tannate de gélatine, c'est-à-dire de nouvelles cellules, par conséquent la membrane s'accroît par intususseption, ce qui est une « véritable
prolilération », une « vraie génération, » Pour arrêter tout accroissement il suffit de remplacer le tannin par de l'eau... » Pour un peu nous allions comprendre comment Wagner (le disciple du magicien dans le second Faust) va produire fJomunculus dans une cornue !
« Il ne faut pas exagérer le résultat de ces expériences, » dit le D"^ Pioger. (Je le crois bien 1).
« Il manque à l'expérience de Traube, la désassimilation, laquelle n'a pas été prouvée d'ailleurs pour les monères et les amibes... » El pour cause 1 M. Béchamp l'a prouvée pour les espèces très nombreuses et très variées de microzymas étudiés par lui depuis quarante ans. Si les monères et les amibes n'ont point de désassimilation caractéristique, cela tendrait à prouver que ce ne sont pas là des êtres, mais des supports colloïdes de colonies microzymiques. Et il ne s'agit pas, dans ces faits de nutrition caractérisant la vie, d'une désassimilation simple, mais d'un résidu d'assimilation où les substances d'abord absorbées, ont subi, avant le rejet, un changement déterminable de composition.
Au moyen de remarques tout aussi analogiques et une telle critique scientifique, on pourrait aller loin, et on y va, mais non sur le chemin de la science expérimentale. Que diriez-vous si je vous présentais une telle statue d'airain : les paroles que vous lui direz à l'oreille, sa bouche les répétera, soit tout de suite, soit plus tard, et quand je le voudrai; car je lui aurai mis un phonogrophe dans le crâne, dans son crâne de métal ? n'est-ce pas de la matière anoganique, où je vous fais constater des propriétés (et non des moins hautes) de la matière vivante humaine?
L'analogie partielle est certaine. En dehors de cette frivole apparence, qu'aurai-je prouvé de plus? Rien.
Ainsi cependant croit M. Pioger avoir prouvé une identité fondamentale entre les corrélations somatique, et dynamique, de la matière brute et les corrélations spéciales des faits de la vie. Il a même le tort de ne pas finir par l'expérience de Traube son argumentation et son étude tendant à trouver des similitudes suffisantes entre les fonctions de la vie et les propriétés physico-chimiques des corps. 11 se perd à la fin en de vagues considérations données, comme par surcroît, sur l'emploi des sécrétions internes des organes, a testicules, cerveau, foie, muscles et glandes » préconisé par MM. Brown Sequard et d'Arsonval, et sur les injections de sérum artificiel lesquelles considérations n'ont avec ce qui précède, même au point de vue de ses opinions, que des rapports vraiment lointains.
— us
M. Julien Pioger n'est pas plus heureux lorsqu'il essaie de ramener tous les faits de la croissance et du développement des êtres vivants aux conditions physiques et chimiques de ce développement. 11 ne fait que répéter en formes trop peu diversifiées l'énoncé de son idée préconçue et sans l'ombre de démonstration expérimentale ni autre.''
« Enfin tout le monde sait — dit-il, en sa conviction matérialiste naïvement affirmée, — tout le monde sait l'importance de la composition chimique du milieu, aussi bien pour la végétation que pour la vie animale. Par conséquent, puisque la vie n'est possible que dans certaines conditions, nous pouvons bien conclure gu elle dépend de ces conditions et eyi est la résultante. »
Là se révèlent entières la méthode et la logique de l'auteur.
On ne saurait plus hardiment confondre ce que tant de savants de divers ordres se sont appliqués à distinguer, ni plus résolument se refuser à voir les caractères les plus flagrants des choses.
On ne comprend pas comment un médecin renseigné sur les faits biologiques, si complexes dans le développement normal des êtres, comme dans les cas pathologiques, peut s'arrêter un moment à des essais d'explications d'une aussi extrême simplicité. Non ! toutes les corrélations physico-chimiques des milieux dont les analogues se retrouvent avec une bien plus riche variété encore dans les organismes vivants, ne suffisent pas à expliquer ni à caractériser la vie. Le germe d'un batracien contient toutes les conditions de la forme future du télard et celle de l'animal adulte.
Dans tout germe, il y a une évolution prédéterminée : formes intérieures et extérieures, rythmes représentant les mouvements coordonnés de l'instinct. On en peut concevoir mécaniquement les conditions à certains égards ; et cela ne s'explique point si aisément, et ne se ramène point à « une tendance des unités semblables à s'ag-n^er, c'est-à-dire à s'équilibrer.... » ô confusion de la pensée et du langage! « ... à se solidariser enive elles, à s'unifier, à s'individualiser ensemble » !
M. Pioger retrouve en « sociologie » l'application des mêmes « lois » c'est-à-dire qu'il a cherché à établir au moyen des mots un rapport quelconque entre son idée préconçue métaphysique et son idée préconçue « sociologique », et c'est là ce qu'il appelle appliquer la méthode expérimentale ou scientifique. Une erreur expérimentale encore très répandue sur laquelle il revient souvent
porte sur l'origine de la vie si faussement attribuée à des matières colloïdes qui seraient vivantes sans structure spéciale. Or il est aujourd'hui parfaitement démontré que pas une de ces matières, privée des microzymes qu'elle peut contenir, ne présente aucun des caractères de la vie : ni évolution, ni prolifération, ni nutrition, ni aucune des actions chimiques vaguement dénommées fermentations caractérisant les êtres organisés de la plus petite dimension ; ce sont des corps de constitution purement chimique, lors même qu'on les recueille dans les cavités des organismes vivants ou dans les cavité closes des cellules, les ■composants organisés appelés microzymes en étant séparés. Cela est démontré par des séries de belles expériences faites en des conditions variées, des soins minutieux étant pris pour éviter les moindres altérations moléculaires des corps étudiés, en un mot aussi probantes que peuvent l'être toutes les expériences réalisées ou imaginables.
Ces expériences, d'une grande importance dans la question, ont porté le co'»p décisif à l'hypothèse de la génération spontanée déjà fortement ébranlée d'un autre côté sinon tout à fait détruite par les célèbres expériences de M. Pasteur, car elles ont démontré quil nij a point de génération spontanée même dans les liquides ou dans les maiièi'es colloïdes composant en notable partie Vorganisme des êtres vivants.
De telles matières albumineuses ou colloïdes diverses sont né- <;essaires aux manifestations de la vie, soit dans les milieux extérieurs, soit dans les organismes même, la vie n'est cependant pas en elles. Un organisme inférieur desséché et inerte continue à -être vivant s'il est privé d'une certaine proportion de son eau, la vie en lui est alors latente. Je dis desséché en apparence, ca.r il ne peut subsister un moment dès que la proportion nécessaire d'eau de combinaison (75 pour cent) vient à manquer à ses organes, demeurés intacts en cette relative ou partielle dessication.
Pour que la vie soit quelque part, il faut qu'il y ait des surfaces, des membranes différenciatrices, en un mot, une structure, toujours plus complexe qu'elle n'apparaît à nos moyens nécessairement limités, imparfaits d'étude. Rien de ce qui est dépourvu d'un tel ordre de structure ne manifeste la vie, ne l'a manifestée en aucune expérience. Tel est l'état de la science après les grands travaux de notre siècle.
Comme tous les matérialistes anciens et modernes, M. Pioger prétend établir la génération spontanée du monde et de l'univers depuis ses incompréhensibles et antiphysiques infinitésimcs
intergravitants jusqu'à l'iiomme, depuis les faits d'affinité et en passant par la fonction de nutriliun, jusqu'à la pensée. A l'époque où d'Holbacht écrivait le système de la nature on aurait pu le lire ou l'écouter sans trop sourire. Il vient cent-cinquante ans trop tard !
M. Pioger ne se plait que sur des terrains inébranlables, il s'appuie sur la mécanique, sur la physique, sur la chimie, sur la Physiologie, sur la Bi'^logie, sur la Psychologie — que sais-je 1 — mais à la façon d'un homme qui, ayant gravi une montagne de granit, arrivé sur le sommet, y prendrait son point d'appui seulement pour se précipiter dans l'espace, et roubr au fond de quelque abîme. Ses efïorts consistent à emprunter des fragments de raisonnements à diverses écoles philosophiques. Ce n'est pas toujours le matérialisme qui parle par sa bouche, l'idéalisme et même le transcendantalisme ou d'autres métaphysismes interviennent au moins dans une de ses piirases sur trois, h'universal a parte mentis est par lui à chaque instant invoqué, alors adieu la physique, la mécanique et la chimie. Par contre, tout ce qui le gène est impitoyablement taxé A' abstraction ; son verbe se déroule ainsi paisiblement, résolument avec une inconscience parfaite et véritablement candide.
« En réalité la sensation est simplement une abstraction... » dit-il.
« Nous retrouvons encore ici cette idée de spontanéité... Nous avons déjà montré qu'elle n'est qu'une résultante des fonctions ou actions et réactions moléculaires de la matière vivante ».
Or, comme la matière rivante ne diffère en rien de l'autre, si ce n'est peut-être par la complexité de sa composition chimique, il aurait dû dire ici de la matière tout court.
Cela a été « montré » ou plutôt a été dit en toutes les pages de tt la Vie et la pensée », comme cela avait été dit dans « Le inonde physique », mais démontré ni même expliqué nulle part : Citons encore quelques remarques assez curieuses :
<i On a méconnu que dans tout fait de sensibilité consciente, le sujet devient objet par rapport à lui-même (1). »
« N'est-ce pas encore une preuve de la nature vibratoire de la sensibilité auditive, que la perception par une sauterelle femelle de la stridulation produite par son mâle, séparée d'elle
(1) Ch. VI, §1, p. 68,
de quelques mètres (expérience de Brunelli) qui répond à son appel et se rapprociîe de lui. »
La sensibilité, pour M. Pioger, est donc un synchronisme vibratoire. On le voit, c'est bien simple I Et voilà justement comme on fait une théorie.
Encore : « Il n'est pas nécessaire d'insister pour montrer que l'appareil visuel ne peut se concevoir que comme un appareil de réception et de transmission des ondes lumineuses. » On trouve des apophthegmes pareils à chaque page, presque à chaque ligne.
Un mot à relever (p. 78).
« L'homme n'est plus un composé mystérieux d'un corps et d'une âme, c'est un merveilleux ensemble d'appareils enregistreurs des vibrations (1)... »
Je me permets ici d'anticiper sur ce que l'auteur dira de la mémoire, comme fait physiologique, et de revendiquer ce qui est mien en cette intéressante question.
J'ai le premier — je crois — remarqué [Les Fond. sup. du syst. nerv. Paris 1875), l'identité de fonction entre les cellules cérébrales des couches grises et les appareils enregistreurs, j'en ai conclu à l'analogie la plus manifeste entre les dispositifs essentiels de ces appareils et un dispositif invisible qu'on est contraint de supposer dans ces dites cellules, et leurs congénères.
Je revendique pareillement toute la théorie physiologique de la mémoire — théorie étroitement unie à la précédente — ou
(1) M. Pioger paraît ici m'avoir emprunté une idée dont il n'a peut-être pas bien compris la portée ni même exactement le sens. J'ai dit : ie cerveau est un merveilleux ensemble d'appareils enregistreurs de rythmes. Cette phrase est très claire ; mais encore faut-il en bien saisir les rapports essentiels et ne se tromper sur le sens d'aucun des quelques mots qui la composent. Des « vibrations ne s'inscrivent point sur le cylindre d'un appareil enregistreur, mais le rythme représenté par leur succession. Ge rylbme une fois inscrit, est dès lors représenté par une structure (ou forme) à la surface du cylindre. En cet état de rythme latent, il n'a plus rien de dynamique; il est passé à l'état de forme ou de structure réalisée d'une matière solide ou demi-solide. Pour le ressusciter, il faudra faire intervenir une action dynamique nouvelle et les vibrations qui le constituent se reproduiront, déterminées par l'inscription matérielle, à condition de la présence du milieu vibrant où elles se sont antérieurement produites. (>eâ considérations très simples sont de la plus grande importance au point de vue de la discussion que je fais contre la doctrine matérialiste Sur elles s'établissent les principales raisons (d'ordre purement scientifique) qui doivent obliger les esprits capables d'embrasser quelques rapports généraux à rejeter définitivement cette doctrine. La question fiera reprise dans les trois derniers chapitres de ce livre.
plutôt des mémoires spéciales, y compris celle des localisation» par centres ou par pôles, ou par régions, de mouvements coordonnés instinctifs ou volontaires, primitivement ou secondairement instinctifs, j'avais construit cette théorie comprenant celle des facultés spéciales bien avant que mon frère Charles Cro& n'eut inventé le phonographe ou paléophone, l'un des plus précieux de ces appareils enregistreurs, où cette analogie est encore plus explicitement écrite. Auparavant nous avions ensemble conçu l'idée d'une autre invention beaucoup moins importante, dont l'idée première n'était pas absolument neuve comme des recherches nous l'apprirent bientôt. Pour ce motif et pour d'autres aussi, nous ne pûmes la réaliser. Celait un sténographe musical desliné k recue'ûïir lesimprovisations jouées sur un instrument à clavier. Donc espèce d'instrument enregistreur (1). Cet essai premier conduisit Charles Cros à créer plus tard son phonographe, et me fît trouver cette analogie physiologique dont je viens de parler. Plus tard, mon frère y trouva le point de départ de ses études de mécanique cérébrale sur la transmission dea impressions sensorielles de la rétine à des lieux organiques plu& profondément situés.
Je crois avoir été aussi le premier à bien discerner le fait de souvenirs périphériques (récordation périphérique) manifestés jusque dans les terminaisons des nerfs sensitifs et donnant lieu à des actions réflexes caractéristiques ; maio je dois faire très brèves ces revendications.
Tout cela, c'est de la pure mécanique appliquée à la physiologie, mais elle est claire et précise comme serait la description d'une machine à vapeur et l'explication de son fonctionnement. Il serait fâcheux de confondre cette mécanique véritable (mécanique des mécaniciens et des inventeurs d'appareils réalisables) avec les conceptions vagues et flottantes ou même avec les formules vides où les mots recouvrent tantôt l'absurde insoupçonnée tantôt l'absence totale de conception intellectuelle.
Elle ne prouve rien pour ni contre le matérialisme, en dépit de grossières apparences, auxquelles ne se peuvent laisser prendre
(1) .M. L. Carpentier a magnifiquement réalisé notre idée, par la construction d'un appareil très voisin de la perfection. L'instrument de M, Carpentier recueille le jeu d'un virtuose, et par réversibilité, reproduit le morceau de musique à peu près tel qu'il a été joué, et toul-à-fait exactement pour qui sait, parle jeu d'une pédale, y ajouter à propos — ce qui est assez facile — les proportions voulues et changeantes d'ùitensité.
que des esprits peu attentifs et dupes de quelque idée préconçue. Elles ne prouvent rien non plus contre d'autres opinions métaphysiques — mais elles rectifient une erreur très ancienne des psychologues, attribuant à Vâme les fonctions toutes corporelles, et mécaniques de la mémoire, de la récordation, d'une certaine association des idées, et quelques autres du même ordre, attribuables seulement au fonctionnement mécanique des instruments nerveux de la vie, soumis à la volonté. Mais il ne faut pas confondre le jeu de ces instruments avec cette volonté même dont le nom abstrait désigne le moi, ou l'âme consciente en acte. Ceci a été dit et écrit, toutes réserves étant faites comme aujourd'hui sur la nature du moi dirigeant, de l'âme sentante, pensante, créatrice de formes et de rythmes, de l'âme souveraine, qui n'est point une résultante d'actions mécaniques, ainsi que le soutiennent sans preuves et même sans véritables théories, ni raisons implicitement ou explicitement données, les matérialistes de tous les temps.
Ils ne s'inquiètent même pas, en cette difficile question, de savoir si ce qu'ils disent à un sens quelconque. Un fait, soit complexe, soit relativement simple de conscience, peut avoir des conditions organique, donc mécaniques (ce qui est dire matérielles et dynamiques). Quel homme a pu jamais concevoir que ces conditions constituent à elles seules, ce fait de conscience ?
Comment l'écriture ou la parole peuvent-elles exprimer de telles erreurs que la pensée ne saurait contenir : Nous formons des phrases correctes par leurs accords grammaticaux et quelquefois bien rythmées, mais nous avons négligé de bien déterminer le sens des termes généraux, abstraits, que nous y employons en vérifiant les images cérébrales (souvenirs sensoriels) dont ils servent à noter des groupes ou des séries ; nous avons pareillement négligé de vérifier, en les faisant ainsi correctes dans notre mémoire-imagination, les rapports que ces divers signes représentent. C'est par cette faute que nous tombons dans la contradiction et dans l'irréel. En employant ces signes toujours dans le même sens, et en vérifiant ces rapports représentés, — même sans autres expériences extérieures — nous n'y tomberions jamais. Cela ne suffirait pas sans doute à nous faire trouver du nouveau en abondance, pour cela, sont nécessaires l'observation et l'expérience extérieures, mais cela nous porterait à effacer de longues suites d'inutiles discours, allant d'obscurités en obscurités, et nous laisserait à la fin nos idées antérieurement conçues,
vraies ou fausses, mais non aggravées par de trop illusoires tentatives de démonstration.
Encore un mot sur ce sujet en quelques sorte épisodique, M. Julien Pioger étend cette analogie des appareils enregistreurs à toutes les cellules, à tous les éléments hystologiques — ces éléments peuvent par quelques-unes de leurs conditions de structure ne point répugner à un tel rapprochement partiellement exact peut-être, j'en dirai autant de toutes les molécules même inorganiques et encore aussi des fl;o7?ies — ou de ce qu'on nomme communément ainsi — supposés élastiques comme tous les corps connus, et aussi comme tous les corps, doués d'une élasticité imparfaite. Ce n'est pas ici le lieu d'étudier cette question d'où aucune conséquence ne peut être tirée appuyant les affirmations théoriques, de notre philosophe. Il serait tenu, en l'espèce, de nous moniv er comment des rencontres d'éléments hystologiques, ou de molécules ou d'atomes, peuvent produire soit des formes organiques, (eumorphies) soit des rythmes coordonnés (eurythmies), soit des sensations, soit de la conscience sensorielle, soit de la pensée. Et c'est cela qu'il ne fait ni n'essaie sérieusement nulle part de faire. Il dit simplement, à bout de raisons, qu'on ne peu concevoir qu'il en soit autrement. Eh ! d'abord ne faut-il pas essayer au moins de concevoir que cela peut réellement être ainsi?
M. Julien Pioger illustre naturellement son livre de ses connaissances médicales et physiologiques, il n'en rend point les assertions plus « apodidiqucs » ; — il n'en varie que les formes. Cela pourra faire illusion peut-être à ceux de ses lecteurs, dépourvus de ces connaissances, dont l'idée préconçue pareille à la sienne se renforcera ainsi de l'autorité d'une science non comprise. Je ne puis suivre le philosophe à travers le dédale enchevêtré de ses expositions faussement documentées, l'analyse et la discussion d'une seule de ses pages pourrait exiger autant et plus de paroles qu'il ne m'est permis d'en consacrer à l'ensemble de ma critique. Nulle part on ne trouve nettement discernée en l'œuvre de M. Pioger la conscience élémentaire identique à la sensation, et distinctn du fait très complexe de la conscience réfléchie en possession d'une individualité consciente par elle-même, au moyen d'une objectivation intérieure dont tous les philosophes se sont préoccupés, et, à un degré plus élevé encore, circoncrite et exprimée par le langage. Il n'est pas arrêté un instant par ce fait primitif en nous de conscience élémentaire ou immédiate, par laquelle du rouge est pour nous du rouge.
une sensation visuelle irréductible, et l'odeur de la pêche un phénomène tout aussi irréductible en notre conscience, et que nous ne pouvons autrement désigner que par ces mots odeur de /a /j(?c/je sans définition possible. En quoi les vibrations indéniables du réseau rétinien ou des transmissions du nerf olfactif, transmisoù vous voudrez, nous expliqueront-elles ce fait intérieur qui nous est propre ? En quoi les considérations des physiciens sur la forme, la disposition, l'étendue et le nombre des vibrations de l'éther, conditionnant le fait physiologique, et par celui-ci le fait psychique, expliquent-elles davantage ce dernier? Cette question M. Pioger ne semble même pas la soupçonner.
Entre ce nombre corrélatif de vibrations éthérées dans les cas ou la physique l'a déterminé, et le fait spécifique sensoriel qui lui correspond, il semble bien qu'il y ail un rapport dit dans le langage commun « de cause à effet » ; mais la nature, la forme ou le comment de ce rapport de cause à effet nous échappe absolument. Nous ne pouvons ni par aucune observation, ni par aucune expérience le comprendre en les conditions successives et reliées entre elles de sa réelle efficacité, ni même le saisir en aucune hypothèse ou théorie imaginable, en dépit de ce que pensent faire plusieurs métaphysiciens contemporains. Ce fait de conscience élément de tous les autres se trouve ainsi hors du champ de la science et surtout hors du champ de l'expérience extérieure. Entre les deux faits ainsi reliés par ce rapport physique et physiologique reconnu en fait comme constant, mais inconnu en ses déterminations réelles, il y a un abîme de ténèbres facile à constater. On ne le comble pas en disant: « la sensation du rouge c'est une espèce de vibration ». « La sensation en général c'est un synchronisme vibratoire ». Cet abîme n'avait guère échappé avant ces dernières années aux psychologistes de toutes les écoles, M. Julien Pioger et quelques autres seraient-ils les premiers — depuis des temps déjà très anciens — à ne le point apercevoir ? Je serais fâché d'attribuer, — on pourrait croire, à la légère — cette cécité particulière des abîmes à un philosophe doublé d'une physiologiste, et certainement renseigné sur les doctrines qui ne sont pas les siennes ; mais je me déclare incapable de comprendre autrement ses conceptions sur cette question, ainsi résumées dans les formules suivantes :
« Il est évident que la conscience n'apparaît dans la série animale que comme un épiphénomène (1) dans révolution de l'or-
(1) Si l'on veut y prendre garde, on s'apercevra que ce mot épiphéno-
ganisalion du système nerveux et des manifestations de la sensibilité. » Gela peut être accordé d'une conscience réfléchie (à un degré quelconque) exigeant au moins une petite masse nerveuse centrale, mais non pas de celte conscience élémentaire primitive, impossible à différencier de la sensation elle-même, et en rapport organique suffisant même avec l'organisme nerveux le plus rudimentaire ou encore, comme l'analogie expérimentale nous le fait soupçonner, encore diffus et indistinct chez les êtres les plus simples.
Cette réservç faite, continuons :
« Par conséquent si nous négligeons nos idées préconçues sur la « nature essentielle » de notre conscience, nous ne pouvons méconnaître que la conscience naît de la sensibilité, comme la sensibilité de la vitalité, comme la vitalité de la matière organique, comme l'organique de la chimique, comme la chimique de la physique, comme la physique de la cosmique, comme la cosmique de l'indifférencié. » Voilà toute la doctrine en son étonnante simplicité. Eh bien 1 non, même en négligeant la nature essentielle de l'être sentant, ce prétendu chapelet d'assertions audacieuses nous apparaît comme une suite de grains isolés dont l'un par aucun fil ne se rattache à l'autre.
La conscience ne naît pas plus de la sensation que la sensation de la conscience. Au sens irréductible du mot, conscience et sensation sont une seule et même chose. Dans un sens un peu plus élevé du mot conscience (car il en a plusieurs) on entend qu'un sujet unique, un moi, peut éprouver à la fois plusieurs sensations distinctes. Comment cela naît-il de la sensation? Mais pour M. Pioger comme pour Taine et d'autres philosophes contemporains il n'y a point de sujet ni de moi. Je demanderai dès lors comment une rencontre de plusieurs synchronismes vi-
mène, qui revient souvent comme explication en cette question, sous la plume des matérialistes, est tout à fait dépourvu de sens. Quel est le « phénomène » qui ne serait pas un épiphénomène ? Ce mot phénomène, emprunté à la philosophie idéaliste, est passé dans le langage scientifique pour désigner ce qu'on appelle autrement un fait. Or, des faits ou des phénomènes peuvent se succéder sans être conditions les uns des autres. Exemple : Je cas où nous regardons une série d'objets ou de tableaux, ces séries d'images visuelles complexes ne sont reliées entre elles par aucun lien, par aucune condition. Lorsque deux faits sont reliés l'un à l'autre comme le sont tous les mouvements partiels d'une machine, on conçoit les lois et toutes les conditions de ce rapport. En est-il ainsi pour le fait de conscience quant aux vibrations nerveuses? On n'y constate que l'apparence d'une nécessité partielle et rien de plus. Toute affirmation au delà est vaine.
bratoires ou de vibrations synchrones feront naître une cons-
cience
<( La sensibilité naît de la vitalité » aflirme M. Pioger. Accordons pour un moment à cette vitalité uue irritabilité toute physique et même une apparence très vague de nutrition comme dans l'expérience de Traube. Comment la sensibilité pourra-telle en résulter? Je ne crois pas, pour ma part, que, chez les êtres vivants les plus simples, l'irritabilité, la nutrition et la sensibilité existent séparément, mais en quoi la nature purement physique attribuée aux deux premières fonctions, montret-elle la possibilité qu'elles auraient d'engendrer la troisième? Quelque raisonnement, quelque analogie avec des faits de mécanique physique proprement dits, nous feront-ils comprendre cette \v\dL\.ienû\xe possibilité ? Aucun, rien ; l'auteur, sur ce point, clef de voûte de sa doctrine, reste, en ces pages prolixes, parfaitement muet.
« La vitalité naît de la matière organique. »
Ceci est au moins aussi obscur que ce qui précède, dans le fond comme dans la forme. Au sens le plus clair qu'on y puisse découvrir, c'est expérimentalement faux. Prenez toutes les matières organiques possibles (mais sans microzymas, par conséquent sans cellules qui en sont pleines) toutes les matières albumino'ides, par exemple, mélez-y tous les bouillons organiques que vous voudrez (bien stérilisés d'abord, cela va sans dire) faites leur subir — en vases clos, à l'abri des germes de l'air — toutes les actions dynamiques possibles (chaleur, lumière, etc.), jamais vous n'y ferez apparaître rien de vivant. J'ai quelque peine à rappeler cela à un biologiste qui le sait de reste et qui, d'ailleurs, connaît toute l'histoire de la question, depuis Spallanzani et Néhédam, depuis surtout la défaite du très ingénieux et très documenté Pouchet jusqu'à ce jour.
Pour que la matière organique manifeste la vie, il faut qu'il s'y trouve des corps structurés, solides, hydratés même à l'état sec, individualisés, soit à l'état d'êtres distincts et développés, soit à l'état de germes également distincts. Ces corps ou ces germes naissent d'autres corps semblables ; et leur origine se perd ainsi dans la nuit des temps ; mais elle apparaît comme spéciale ; et toute la science expérimentale prouve, je le répète, qu'ils ne naissent jamais « spontanément » même en des milieux artificiellement expérimentaux où se trouveraient des matières colloïdes les plus diverses provenant d'êtres vivants.
« La matière organique naît de la matière chimique » est-il dii plus bas, abréviativement.
Pour le coup je suis de l'avis de l'auteur. Elle en naît et n'en diflère pas essentiellement, mais elle en naît ordinairement par suite de l'action spécifique des êtres organisés et comme produit chimiquedes fonctions de la vie. On comprend dès lors que la chimie proprement dite (celle des laboratoires, ne s'occupant spécialement, ni en rien, des faits de la vie) parvienne à produire quelques-unes de ces matières par synthèse. Elle parviendra peut-être à les former ainsi toutes de toutes pièces en partant des corps encore réputés simples. M. Pioger espère-t-il qu'alors les chimistes pourront produire aussi par synthèse d'un degré supérieur des êtres vivants et prolifères. Il serait contraint d'avouer que rien, absolument rien (d'expérimental ni de rationnel) n'aulorise aujourd'hui cette espérance.
« La matière physique naît de la maiière chimique. » Il y a donc deux matières, l'une physique... Passons ! c'est ici une pure inadvertence, un lapsus calami ; a la physique de la cosmique... » le lapsus continue, « le cosmique de V indifférencié. »
Mais où est-il cet indifTérencié, distinct de la matière cosmique? Serait-ce l'espace, la pure et vide étendue, laquelle en se différenciant produirait des infînitésimes ? Ils sont nés ces infinitésimes surtout de l'imagination peu scrupuleuse de M. Pioger, de cette imagination où Y indifférencié ne saurait trouver place, — je l'en délie — si ce n'est sous la forme unique d'une succession de treize lettres, consonnes ou voyelles.
J'aurais bien à dire quelques mots ici des degrés divers de la conscience réfléchie, où l'on ne saurait rien s'expliquer sans analyser les fonctions (au moins comme possibles) d'organismes nerveux de plus en plus complexes ou supérieurs, et sans faire intervenir l'action analysante, synthétisante, coordonnante, créatrice de rythmes et de formes d'une puissance ou cause nommée par des métaphysiciens d'autrefois en leur antique et suranné langage l'être, l'âme ou le moi. J'ai fait ailleurs cette étude à continuer et à perfectionner sans cesse, sans jamais perdre de vue la réalité expérimentale, non aussi commode à interroger et à manier que les simples mots, ces misérables étiquettes, dont on abuse à tout venant en les collant en guise d'explications sur les régions de notre cerveau où se collectionnent et se classent comme ils peuvent les souvenirs — images de séries différentes de faits.
Notre métaphysicien matérialiste termine le chaoitre de la
— lO'J —
conscience (question, clé de toutes les autres, en psychologie générale) par le paralogisme circulaire suivant, déjà tant de fois agité dans les pages précédentes :
« Si maintenant nous npposons à cette conception synthéthique (1) des choses de l'univers et de la conscience, l'idée habituelle de l'essentialité de notre conscience, nous devons bien reconnaître que cette dernière nous apparût nécessairement {!) comme tout à fait en dehors des données de la science (:2), des faits observés, de ce que nous sentons et constatons en nous journellement dès que nous nous arrêtons à nous examiner, à nous interroger (3). Or, comme la conscience est le point de départ et le point d'arrivée de tout ce qui est et de tout ce que nous sommes [^), nous n'avons plus qu'à choisir(?) entre rejeter tout l'acquis de la science humaine (!!!) pour conserver précieusement notre conscience, attribut divin, ou bien accepter franchement l'idée que notre conscience n'est qu'un produit de l'évolution de la vie. »
Nous pouvons, arrivés à ce sommet, négliger ce qui suit. Développements purement psychologiques empruntés surtout aux anciens et nouveaux sensualistes de l'école anglaise de ce nom ;
(1) Ci-dessu3 exposée et discutée. Je me permels ici de souligner quelques mots qui ne le sont pas dans le texte, j'y ajoute aussi quelques points d'interrogation et quelques notes.
(2) Cela veut-il dire qu'on ne combine pas les consciences en des éprouvettes comme en chimie on combine des corps î
(3) Nous examiner, nous interroger c'est constater directement notre conscience, c'est aussi la réfléchir. Nous ne pouvons le faire que par un acte de notre volonté nécessitant, pour avoir lieu, les groupes d éléments nerveux de divers ordres constituant notre instrument cérébral.
{4j Forme littéraire cachant une pent'ée non éclose. Et c'est porir cela que nous n'avons à choisir... etc. ! La science entière et notamment tout ce qu'en a rapporté M. Pioger, laisse intacte notre conscience considérée s'il le veut — et je ne m'y oppose point — comme un attribut « divin. » En d'autres termes, c'est de l'origine fortuite de l'univers qu'il s'agit et de tous les degrés, de ce que d'autres nomment création, la création expliquée par le hasard ou par la nécessité, le Hasard ou la Nécessité commençant et continuant le développement du monde. Les matérialistes auraient un moyen de se délivrer de cette inconcevable erreur, c'est d'appliquer à toutes leurs études, à toutes les données partielles du problème, les lois, les véritables lois mathématiques et mécaniques ; mais ils veulent ignorer ce qu'est la mécanique, et ce qu'il faut appeler en physique et en chimie des lois, ils ne conçoivent dès lors rien des nécessités véritables, ni dans la nature, ni dans l'esprit, ils ne saisissent pas mieux dans leur valeur inductive les termes si hautement symboliques en nos langues de création, de hasard, de nécessité. Aussi demeurent-ils matérialistes (sectaires, partisans bien plus que savants ou philosophes).
ces développements rapportés aux affirmations et aux négations précédentes, échappent à toute critique (ce n'est pas à dire que je les trouve sans reproche) en ceci que, n'y trouvant rien d'original dans la pensée ni dans la forme, il serait mieux de s'en prendre à Herbert Spencer, à Stuart Mil! et même à Locke, qui ne voulait pourtant pas être matérialiste, et à d'autres encore.
Mais Locke n'a pas écrit des phrases comme celle-ci. « Les sensations, en réagissant les unes sur les autres, provoquent leur propre perception sous forme d'idées, et constituent le domaine de l'intelligence. » En vain apporterait-on, comme à l'appui de telles phrases, tous les faits recueillis jusqu'à présent dans les sciences d'observation, on ne parviendrait jamais à les rendre plus expérimentales. Qu'est-ce que des sensations qui agissent les unes sur les autres? Qu'est-ce qu'une perception où personne ne perçoit ! Sont-ce les sensations qui perçoivent, ou bien les perceptions qui sentent?
Je le sais bien, M. Pioger est sur ce point d'accord avec certains idéalistes et certains matérialistes de notre temps, et même avec d'autres, produits composites des deux doctrines, produits — il le faut avouer — très naturels, car toutes ces conceptions à points de départ incomplets, fantastiques ou nettement faux, et même d'une absurdité très évidente, conduisent aux mêmes négations téméraires vaines et lugubres par une certaine implacable nécessité de logique et en dépit des arguties de la dialectique. Leurs auteurs, s'ils avaient dès le début reconnu l'absurdité de leurs premières hypothèses, s'ils les avaient examinées comme telles, un peu sérieusement, et avec la dose de savoir actuel indispensable, les auraient définitivement abandonnées. Je parle surtout des plus récents, car pour les autres, leurs illusions s'expliquent à la rigueur par l'état des sciences de leur temps.