‹ Les nouvelles formules du matérialismeChapitre 8 sur 32 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

L'atome. — ^Nécessité en théorie et détermination expérimentale des milieux gravitaires. — Le chaos atomique ou fluidique primitif. — Solidarité atomique ou moléculaire. — Indépendance relative et corrélation des choses. — Indépendance et solidarité dans les organismes vivants. — 11 n'y a point de fonction dans le monde anorganique à laquelle on puisse donner, si ce n'est par métaphore, le nom de solidarité. — La vie est quelque chose de spécial dans l'ensemble des choses. — Influence possible de l'atavisme sur les opinions ou doctrines des philosophes et des savants. — Le déterminisme cérébral. — Déterminations de la volonté comparées aux concours d'actions dynamiques dans le monde physique. — Toute vibration est-elle consciente d'elle-même 1 — Les matérialistes ignorent ou tout au moins oublient en quoi consiste essentiellement un mécanisme. — Aucune génération spontanée n'a jamais été constatée par l'expérience, et nulle hypothèse scientifique discutable n'en a montré la possibilité.

En une seconde partie, M. Julien P ioger se propose et se flatte de nous expliquer la « synthèse organique » Vorigine de la vie, comme dans son premier livre il nous a expliqué l'origine et la formation du « monde physique. »

La critique de ce premier livre a été faite comme en passant, et par brèves discussions, dans les pages précédentes. L'auteur n'y applique à démontrer ce qu'il dit aucun des résultats précis des recherches scientifiques de tout genre, aujourd'hui obtenus dans les sciences. S'il invoque ça et là quelques faits ou quelques théories scientifiques, c'est pour y faire entrer de force ses conceptions hypothétiques premières, considérées par lui comme des certitudes.

Pour créer, par théorie, un monde matériel, on ne saurait se passer d'un atome, — je veux dire ce qu'on appelle abusivement ainsi, — ou de quelque chose d'aussi nettement déterminé dans notre esprit. Notre philosophe se plaît — je l'ai déjà dit — à nommer son atome Vinfinitésime. La matière incontestablement divisible jusqu'à l'infini, ou à jamais, en tant

qu'étendue, est-elle ou n'est-elle pas divisée re'eliement à l'infini? C'est une question. Supposons-là, cette matière, ainsi divisée, nous ne l'anéantissons peut-êlre pas ainsi, mais nous la perdons de vue ; car nous ne pouvons atteindre ni concevoir l'infini dans le très petit, pas plus que dans le très grand, mais l'ayant divisée jusqu'à un certain point (oh ! très lointain !) nous avons encore quelque chose, (une très petite masse) appelons ce quelque chose Vinfinitésime ; c'est l'atome de M. Julien Pioger.

Si nous faisons notre atome étendu, et l'infinitésime ne peut pas ne pas l'êlre, nous avons à nous demander s'il estrf'<ret impénétrable comme, sans raison et sans nécessité, l'ont admis quelquesuns, s il est élastique et d'une élasticité parfaite, comme l'ont voulu quelques autres. Soit avec le premier, soit avec le second, on a édifié de belles théories mathématiques, incontestables en elles-mêmes, cependant ne prouvant rien quant à l'existence réelle de l'un d'eux. Pour ma part, je préfère un atome élastique mais non pas aéso/wwewf élastique, diff'érant moins que les autres de tous les corps de la nature, que nous connaissons mieux. J'y puis loger un univers — par hypothèse — si cela me plaît, quel que soit son ordre de grandeur, un univers analogue au nôtre sauf la dimension absolue. Comme hypothèse, je demeure dans une incontestable possibililé, et je n'ai ajouté à l'objet supposé aucune qualité nouvelle ou occulte.

Pour supprimer ces questions embarrassantes, et non pour d'autres raisons, M. Pioger choisit ce mot tnfinitésime. Il ne prétendra pas, j'espère, l'avoir déterminé par une quelconque méthode expérimentale. A partir de l'atome d'hydrogène, légitime et même nécessaire, de la chimie moderne (avec lequel nous nous garderons de confondre cet atome infinitésime) à partir même d'un atome plus petit, dont l'atome d'hydrogène serait composé, jusqu'à Vinfiniment petit absolu — ce rien qui ne peut se rencontrer qu'à l'infini, c'est-à-dire jamais. On a, certes ! de la marge pour le placer ; il y occupe un rang quelconque, et dès ce moment sa grandeur réelle n'a plus aucune importance.

Donc, sur ce point nous pouvons accorder, pour le moment, à l'inventeur de l'infinitésime tout ce qu'il voudra. Cet infinitésime sera quelque chose comme le point matériel (pure abstraction nécessaire en mécanique rationnelle) avec cette différence que l'infinitésime possède une dimension et une masse déterminées et égale pour tous, ou à différence négligeable, suivant la fantaisie de M. Pioger.

Il en considère deux dans l'espace, — un seul ne pourrait rien

manifester, — mais dès qu'ils sont deux, il leur accorde une tendance à l'équilibre ; et, en vertu de cette tendance, par une conséquence impossible à saisir, provenant peut-être de raisonnements non exprimés, il les fait tourner l'un autour de l'autre !

Mais pour que deux corpuscules se précipitent ainsi l'un vers l'autre et gravitent de cette façon, il faut absolument les supposer dans un milieu gravitaire, nullement posé en cet essai de théorie. On voit bien d'où dérive la méprise ou l'omission. M. Pioger croit à la qualité attractive des corps, il faut bien le dire, avec quelques physiciens adoptant comme « commode pour le langage » cette pure absurdité, hautement repoussée, explicitement démasquée et rectifiée par Newton.

Dans un milieu gravitaire, on constate, par l'esprit mieux encore que par l'observation, une tendance à l'équilibre. Il peut s'y former même des équilibres plus ou moins stables ; mais rien n'est plus contraire à la notion à'éqidlibre que la notion d'évolution, et il faut avoir une idée peu claire des conditions de tous les possibles, pour tenter d'expliquer ceci par cela. L'équilibre relatif, instable, temporaire, est nécessaire à toute évolution ; il en est l'une des conditions (l'une des particularités accidentelles), mais il n'en est pas la cause, il ne la fait pas, et elle ne peut se faire et ne se fait que par une continuelle destruction de cet équilibre. Voilà ce que la science expérimentale et la mécanique physique nous enseignent, si on veut bien les interroger.

Divers auteurs, en des recherches hautement raisonnables et scientifiques, ont essayé d'édifier des cosmogonies, Kant le premier, et il a, dans cet efl'ort, mieux que dans ses études philosophiques, manifesté son génie, puis Laplace à qui l'hypothèse raisonnée de Kant n'était pas connue, puis, de nos jours, M. Faye et quelques autres.

Ces hommes de haut savoir ont pris pour point de départ notre milieu gravitaire, tel que l'observation cosmique nous le présente, et un chaos atomique suffisamment déterminé, où la matière qui deviendra pondérable est disséminée à l'état de gaz raréfié a l'extrême. Ils ont expliqué ainsi la formation d'un univers et de notre monde solaire. Leurs théories sont contestables, discutables, et ils le savaient bien en les proposant. Elles sont cependant expérimentales en ceci que les données de l'expérience en forment toute la contexture avec des vues mathématiques et des calculs tendant à être rigoureux. Aucun d'eux n'a songé à faire servir ce travail de son intelligence à expliquer la formation du plus humble microphyle, du plus infime microzoaire. M. Pic-

— ii'l -

ger, avec une hardiesse plus résolue et sans se laisser arrêter par le moindre doute, va nous expliquer l'origine de la vie.

Voici comment il attaque et résout tout d'abord la question en ses premières grandes lignes : « Nous avons vu, dans le Monde physique, l'impossibilité de supposer une seule molécule indépendante dans l'univers, où tous les phénomènes évoluent dans un état de mutuelle dépendance et de perpétuel enchaînement par suite delà tendance universelle des actions et réactions à se compenser, à s'équilibrer, à se grouper en se solidarisant pour consliLuer les individualisations des corps et des phénomènes. »

Voilà bien des choses en une seule phrase. Examinons à part chacune des affirmations qui la composent.

« Il n*y a pas une seule molécule indépendante dans l'univers. »

Cela veut-il dire que toute molécule étant formée de matière pondérable, esl, par cela môme, soumise à l'action gravitaire, que dès lors, elle sera portée ici ou là, suivant les circonstances déterminant des manifestations de cette action ? Réduite à la précision de cet énoncé, la proposition serait incontestable ; cependant il faudrait noter tout ce qu'on pourrait prendre pour une « indépendance» relative. Par exemple, la constitution intime de cette molécule, la disposition réciproque de ses atomes, réalisant un certain équilibre relatif, et les relations de rotation et de translation de ces atomes, tant qu'une intervention dynamique venue du dehors ne les aura pas séparés pour les faire entrer en d'autres combinaisons.

La Physique générale nous enseigne bien que ces atomes composants de la molécule reçoivent des impulsions dynamiques sous l'influence de tous les mouvements de l'univers. Il faut remarquer cependant que ces influences venant de toutes parts tendent en partie à se compenser, et que leurs effets définitifs à un moment donné de la durée, sont d'un ordre de grandeur tellement infinitésimal qu'on peut les négliger comme n'étant décelés par aucun eff'et observable. Tel caillou, lancé par un volcan, longtemps roulé et usé extérieurement par les eaux, ayant subi les actions dynamiques de millions d'orages et une foule d'autres actions, pourra ne présenter aucun changement sensible dans la composition chimique primitive de ses parties centrales depuis des temps les plus reculés, la cohésion rassemblant ces parties centrales n'ayant été nullement détruite.

Un geste de notre bras, un clin d'œil, un cri déplacent, cela est vrai, le centre de la terre ; mais extrêmeinent peu, et pas assez.

pour qu'il en résulte quelque chose d'appréciable pour nous. Pas plus que les tempêtes solaires où se creusent d'immenses gouffres, où des gerbes igne'es sont projetées à des hauteurs prodigieuses, ne se feront sentir sur les atomes constituant des molécules de nos corps terrestres.

Quand on invoque les conditions dynamiques des choses, il faut tenir compte des quantités, de la durée des actions, et d'autres circonstances encore. Sans cela nous nous exposerions à tirer de conceptions vraies, des conséquences très contestables .

Il faut, pour concevoir aussi de telles corrélations, supposer comme réalisées et présentes les multiples conditions constituantes de la matière anorganique. Mais, ce qui peut être vraides « molécules, » ne l'est plus des infinitésimes, posés comme existant en un pur espace, où la gravitation ne saurait être gratuitement donnée. Ils sont parfaitement indépendants les uns des autres, également à l'abri de toute influence, puisqu'on ne peut admettre rien de pareil à une influence à distance et dans le vide absolu.

Si M. Julien Pioger se donne, dès le début, Téthertel qu'on le peut concevoir aujourd'hui, avec la complexité fonctionnelle qui lui est attribuée, le monde physique lui sera beaucoup moins difficile à créer. C'est le cas des auteurs cités plus haut des diverses cosmogonies scientifiques. Pour faire mieux que des prédécesseurs aussi illustres, il devra, dès lors, faire une théorie de cet éther expliquant ses propriétés connues, rendant compte de la production des rythmes spécifiques dont les ondes s'y propagent en d'innombrables directions. Alors la question se posera de savoir si ces rythmes divers (pouvant ultérieurement expliquer les structures diverses des corps) résultent d'une structure primitive du fluide cosmique, et si cette structure est la conséquence nécessaire d'autre chose, si elle est un fait éternel et permanent si elle est la création de quelque puissance spéciale, ordonatrice des innombrables atomes, monades ou corpuscules de tous les ordres de grandeurs.

Rien de tout cela ne préoccupe notre théoricien, il a d'abord pensé et posé ces infinitésimes, comme tellement indépendants en le vide hypothétique où il les a mis, qu'ils demeureraient en leur situation respective, inertes, comme il convient à des corps, ou à des masses, et immobiles, puisque nulle force, sinon par l'action d'autres corps déjà en mouvement, ne pourra agir sur eux. Donc la théorie de M. Pioger croulerait par manque d'une base quelconque... s'il avait pris la peine de la faire.

— IIG —

11 invoque en vain « la tendance universelle des actions et réactions à se compenser, à s'équilibrer, à se grouper... »

Qjelle autre tendance à se grouper pour les atomes pondérables que celle qui déi'ive de la gravitation, soit cosmique, soit moléculaire ou atomique ; et pour les actions et réactions, où observe-t-on ces tendances, à s'équilibrer, à se compenser ou à coucou rir à quoi que ce soit? «... en se solidarisant... » dit la lin de la phrase.

Voici un mot qui donne beaucoup à penser. D'où vient aux molécules et aux actions cette tendance à se solida^riser, où peuton la voir, la reconnaître dans la nature, au moyen de quels modes d'observation, de quels artifices d'expérience ?

Le mot solidarité a, dans notre langue, un sens assez clair ; Il serait bon, je crois, de le lui laisser. Dans une communauté consiîtituée, où certaines responsabilités sont assumées par chacun des membres qui la composent, une certaine solidarité se manifeste. Les membres d'une même famille sont , suivant l'opinion des hommes, solidaires dans une assez large mesure quant à l'honneur. Des associés de commerce offrent un genre analogue de solidarité imposée par la loi civile. Les soldats et leurs chefs, sur le champ de bataille, nous offrent un autre exemple d'une solidarité bien évidente. Mais les soleils dont est peuplé l'espace, pour subir en quelque chose une influence réciproque due à la gravitation et au rayonnement, par l'intermédiaire de l'éther cosmique, sont-ils, de la même façon, solidaires? La vie de notre planète dépend absolument de la radiation solaire. Dira-t-on pour cela que la terre et le soleil sont solidaires? Je mets à la forge plusieurs vieux clous, j'en fais un fer à cheval. Les ai-je solidarisés? Nullement ! je les ai agglomérés, ou conglomérés. J'allume un nombre de flambeaux pour produire plus de clarté, les ai-je davantage solidarisés ? Un concours de forces, ou d'impulsions réunies par une volonté pour un but déterminé ne constitue rien de pareil à ce qu'on peut et doit appeler une solidarité. Si l'on veut d'autres exemples de solidarités réelles ou les trouvera, voulus, en certains dispositifs mécaniques, mais non pas en des « molécules » ni en des « actions » constituant (on ne voit pas comment) de miraculeuses individualisations de corps ou de phénomènes.

Après avoir ainsi posé une telle solidarité dans le monde physique, M. Pioger dit :

« Il ne viendra évidemment à l'idée de personne qu'il en soit autrement pour les organismes vivants. »

Personne jusqu'à présent, on le peut accorder, n'a refusé de voir une certaine solidarité dans tout organisme vivant. Il ne faut pas oublier cependant que cette solidarité n'est, pour la plupart des fonctions, que relative ou plutôt partielle, et que, dans chacune, il y a quelque chose de nettement indépendant. Encore ces diverses soliilarités se résolvent en partie presque partout, si ce n'est partout, en subordinations, pour la vie sensorielle de tout ordre, ou cérébro-spinale, aux nécessités de la vie organique ; pour la vie des relations extérieures, la subordination est établie des éléments inférieurs ou périphériques aux centres supérieurs. Le cerveau pourra être profondément lésé sans que beaucoup es autres fonctions de l'organisme cessent de s'exercer normalement, au moins pour une certaine durée, un membre pourra être amputé sans que les hautes fonctions de la pensée soient atteintes. 11 y a donc solidarité réelle et réelle indépendance, l'une et l'autre partielles ou relatives. Quoi qu'il en soit et, à tout prendre, l'organisme vivant présente bien réellement, parmi les faits naturels, le plus saisissant exemple de solidarité, comme l'avait bien vu l'auteur très ancien de la fable des membres et de Vestomac. Je dirai même que cette solidarité paraîtra de plus en plus complète et profonde à mesure qu'on se rendra mieux compte du jeu synthétique des fonctions considérées comme en une harmonie voulue, à mesure que l'on constatera mieux les rapports de l'être organisé avec les milieux où il vit, les conditions d'espace et de temps, les phases de son évolution et tout l'ensemble très complexe des signes de sa destinée.

Mais il en est tout autrement du monde physique où s'aperçoivent des subordinations, mais nulle part de ces solidarités, si tranquillement affirmées.

« Seulement — continue M, Pioger — tandis que les esprits scientifiques étendent cette assimilation de dépendance aussi bien aux actions internes qu'aux externes, et considèrent la vie comme la résultante de ces actions internes et externes et en font un phénomène rentrant dans les lois générales de l'univers, les esprits mystiques et métaphysiques continuent à soutenir que cette dépendance ne doit s'entendre que pour ce qui concerne le corps, c'est-à-dire la partie physique de la vie, attendu que le principe même de la vie leur semble devoir être considéré comme « à part » et ne pas rentrer dans le déterminisme de la « Matière. » Il faudrait dire de la matière (ou masse) et de la force (ou énergie) dans l'espace et dans le temps.

Cela s'étudie en physique, en chimie, en physiologie ; ils sont

assez nombreux de nos jours ceux qui se sont appliqués à l'étude de ces sciences; pour ma part, dans la mesure de mes moyens, je me suis efforcé de poursuivre aussi loin que je l'ai pu le « déterminisme » scientifique si vanté, jusque dans les fonctions cérébrales, mémoire, récordation, association physiologique des idées et quelques autres, y faisant entrer les cas de mouvements coordonnés représentant ce qu'on a nommé fonctions spéciales ou physiologiques, m'appuyant sur l'observation et sur l'expérience (soit personnelles, soit empruntées à des compagnons de route sur le chemin de la science). Quand l'observation s'est tue, quand l'expérience m'a manqué, j'ai appelé à mon secours l'hypothèse et la théorie, c'est-à-dire Vinvention des conditions et des corrélations géométriques et mécaniques parmi les possibles relatifs aux que.liOi.s tout cela, au point de vue de ce a déterminisme » ou étude des conditions nécessaires des faits, qui est l'objet le plus général des recherches en toute science expérimentale.

Doit-on beaucoup s'inquiéter, à ce propos, des adversaires commodes que s'imagine combattre M. Pioger, dénués qu'il se les fait de qualités scientifiques? Bien des esprits d'opinion opposée à la sienne peuvent cependant se croire doués d'un peu de ce bon esprit d'exactitude et de précision, de cet amour de l'évidence. J'ai observé toute ma vie, croyant être de ceux-là, j'ai expérimenté assez souvent, essayé de bâtir des « théories. » Ces théories, l'observation ou même l'expérience les ont quelquefois pleinement confirmées, je me suis renseigné de mon mieux sur l'état actuel de toutes ces sciences, tout cela, est-il besoin de le dire, autant que les occupations, les distractions, les peines et tous les obstacles de notre existence planétaire et sociale me l'ont permis. Il faut ajouter aussi autant que me l'ont permis mes aptitudes natives plus ou moins développées par l'exercice intellectuel. J'ai consigné les efforts tentés dans cette direction en des écrits quand cela m'a été possible. Lelecteur indulgent me pardonnera cette sorte d'apologie dont quelque honte me vient en l'écrivant, ce n'est pas à lui, mais à M. Julien Pioger que je l'adresse.

Eh bien ! parmi ces recherches, où j'ai rencontré de rares bonheurs et — comme tous les chercheurs — des insuccès nombreux, il m'est arrivé aussi de me demander si, connaissant un certain nombre de ces lois bien établies par l'effort de tant d'observateurs, de tant d'expérimentateurs de génie, de ces lois de la nature anorganique, je pourrais comprendre, parla mise en

rapport de ces diverses notions, la formation première du plus simple des êtres vivants (animaux ou plantes) sa création par un concours d'actions dynamiques et matérielles soit considérées dans ce jeu des forces de la nature, soit étudiées en quelque ingénieux dispositif mécanique inventé par l'homme.

Je dois avouer que, dans ce sens, je n'ai absolument rien trouvé. D'où j'ai conclu ceci après bien d'autres : La vie est quelque chose de spécial dans r ensemble des clioses naturelles.

M. Pioger pense que si je n'ai rien trouvé à cet égard ni lui non plus, ni personne jusqu'à ce jour, c'est notre faute, et il affirme, comme s'il le savait, qu'entre l'existence cosmique et la vie organique il n'y a que différence de degré. Il n'admet même pas qu'on réserve la question par ct-s mots d'un vague plein de prudence : « quelque chose de spécial, » Il les trouve inutiles et illégitimes, accusant ceux qui les profèrent ou les écrivent d'en avoir conçu l'idée en vertu « d'une survivance dans la mentalité contemporaine, d'une conception mystique de la vie qui n'a plus sa raison d'être en présence des connaissances scientifiques... » a... et constitue un véritable anacronisme. »

A propos de cette boutade atavique on aurait vraiment trop beau jeu pour répondre à M. Pioger. Se flatte-t-il de descendre exclusivement de ces « gens sans foi et sans aveu » des temps passés qu'il n'aimerait pas à rencontrer à l'entrée d'un bois s'ils revenaient au monde ? Nos pères furent — je le veux bien — de bons catholiques et de bons chrétiens peut-être, quelques-uns penchèrent — c'est possible 1 — vers un mysticisme aujourd'hui presque aboli. Ils nous ont transmis quelque chose de ces manières d'être. Nous n'y pouvons rien ; et il faut en prendre bravement notre parti. Dans le même cas furent évidemment Copernic, Galilée, Newton, Pascal, Leibniz et d'autres que leurs croyances religieuses n'égaraient pas toujours. Tâchons d'être comme ils le furent de braves gens, et si nous le pouvons, des savants exacts et profonds et même d'ingénieux philosophes. Un homme n'est heureusement jamais tout entier dans son atavisme. Et puis, M. Julien Pioger ne craint-il pas que, par justes représailles, ses adversaires mal atavisés ne l'assimilent à ces libertins dissolus échappés du séminaire ou simplement du catéchisme, qui, obsédés tout d'abord parle côté terrible des « mystères » de leur religion, après avoir lu d'Holbach, ou Moleschot, vont répétant qu'ils ne sont « que matière, » et que « tout est matière n et que « lorsqu'on est mort, on est bien mort 1 » Tout cela pour échapper à l'antique Terreur, mère de tous les dieux,

au Père céleste aussi implacable que miséricordieux (ce qui n'est pas trop clair) et surtout à l'Autre, au Bras post-séculier d'en bas, personnalité bien plus facile à comprendre par certains êtres humains sigillés de caractères ataviques n'ayant rien de commun — sans parler de saint François d'Assisse ni de sainte Thérèse — avec les t^'pes de Dante Alighieri, du roi de France Louis le neuvième, ni d'autres représentants connus du médiéval mysticisme I

Et voilà hélas ! toute son argumentation. Le seul fait apporté par M. Pioger à l'appui de son affirmation si convaincue — je l'ai ci-devant exposé, est celui de la fausse cellule de Traube, aussi faiblement comparable aux cellules réelles qu'une poupée de carton à un enfant vivant. De ce fait — il l'avoue — il ne faut pas s'exagérer l'importance. Cet avertissement n'était pas nécessaire. J'ai attendu que d'autres faits plus probants, plus explicites, apparussent le long des pages et parmi les chapitres. Les chapitres et les pages ont été lus et sont restés muets, muets comme des pierres, muets comme des tombeaux !

Un examen s'impose ici, quant aux déterminations « internes. » La question n'est pas même abordée par M. Pioger, sauf en cette affirmation de parité absolue admise entre les faits de conscience ou faits psychiques et les événements (trop souvent nommés « phénomènes») du monde physique.

11 n'est point de philosophe, de psychologiste qui ait méconnu une grande analogie entre le déterminisme « objectif » et le déterminisme « subjectif», pour parier un langage accepté. Pour les matérialistes — leur parti pris doctrinal étant donné — il est tout simple de n'admettre comme conditions des faits de la pensée qu'un « déterminisme » cérébral.

Celte opinion n'a jamais été scientifiquement ni logiquement justifiée.

Il est d'une logique assez faible de soutenir que plusieurs des faits de la pensée correspondant à des faits de mécanique cérébrale, et s'y rattachant de toute évidence, lous les faits de la pensée doivent être eisont dans le même cas. Pour être fréquente dans le discours des philosophes et des savants, celte façon abusive de comprendre Yinduction expérimentale n'en est pas moins condamnable, et aussi l'usage, non moins illicite, du mot loi appliqué si souvent à de simples inductions (modo baco7iico). Pour diriger les actes de notre vie, pour faire de l'art et même de la science, dans une certaine mesure, nous n'avons

pas besoin de connaître beaucoup de lois. L'induction expérimentale naturelle ou instinctive suffit le plus souvent, comme elle suffit aux animaux; nous lui accordons d'autant plus notre foi que rarement elle nous trompe si nous sommes attentifs. Un concours de « circonstances » de faits rattache's les uns aux autres par des conditions pratiquement connues — ce qu'on nomme en nos langues philosophiques imparfaites leurs causes, le sentiment de l'analogie, — qui n'est que la généralisation, promptement formée en notre esprit, des faits de ce genre, à tout moment constatés, — fait naître en cedit esprit une confiance suffisante, autant que nécessaire, pour l'action journalière et pratique. Ainsi nous pouvons vivre avant de savoir philosopher, et être des hommes avant d'être des savants. Mais si nous voulons porter plus avant le développement de notre intelligence, pénétrer plus profondément la réalité des choses, ce qui est pour le progrès humain d'une importance décisive, et ce qui justifie et sanctifie notre personnelle curiosité, nous nous trouvons forcés à rechercher la plus gramte rigueur d'expression et aussi à mettre en œuvre la plus extrême diligence expérimentale. Alors, en effet, nous cherchons les lois, les vraies lois, ces abiolus de notre esprit, auxquels nous pouvons conséquemment appliquer un caractère de certitude, et nous ne les trouvons, à proprement parler, que dans les sciences mathématiques.

Sur un plan illimité, et d'un point donné quelconque je puis mener deux tangentes à un cercle donné (également quelconque) et je n'en puis mener que deux. Le problème résolu pour un cas particulier, l'est également pour tous les cas possibles. La solution comprend donc tous les infinis de la question. Voilà le vrai type de ce qui mérite le nom de loi, de ce qui ne peut comporter aucune exception. Tels sont les théorèmes démontrés relatifs aux nombres, aux quantités, aux lignes, aux figures, au corps géométriques, et même, en mécanique rationnelle, aux masses et aux forces abstraites qu'on y considère. En physique, ces absolus de l'esprit trouvent de nombreuses et utiles applications, mais ce qu'on y appelle lois ne représente des certitudes qu'en ces abstractions mathématiques et non rigoureusement en leurs applications aux faits concrets, les corps matériels ne pouvant nous être jamais absolument connus. C'est ainsi qu'on voit les lois de l'hydraulique, par exemple, ne s'appliquer que par à-peu-pi'ès aux liquides réels, dont les propriétés diffèrent nécessairement d'un liquide

parfait tout imaginaire, inventé pour simplifier les questions, et pour en déterminer les absolus accessibles. De nos jours les savants sentent très bien qu'jl ne faut pas tant prodiguer ce mot loi ; et plusieurs d'entre eux emploient d'autres expressions plus exactes en des cas où leurs prédécesseurs n'auraient pas manqué de s'en servir.

M. Pioger parle à chaque instant des lois, loi d'équilibre, loi de vitalité, loi d'organisation, loi de coordination (1 ! !) sans essayer jamais de formuler rien de ces prétendues lois qui ne sont nulle part écrites. Sous le voile de ses phrases vagues, ou plutôt dirais-je, à travers ce voile, on découvre l'absence d'une idée « claire et distincte, » qu'on voudrait y apercevoir (i).

Dans les sciences biologiques, on ne possède véritablement aucune loi, mais de simples inductions, sous lesquelles des lois peuvent être soupçonnées, comme sous les inductions de tout genre, mais qui ne nous en sont pas moins inconnues. Qu'est devenue la prétendue loi d'invariabilité des espèces? Pure induction tenue aujourd'hui pour fausse. Elle est allée trouver l'ancienne induction, fausse également, relative aux genres zoologiques, qu'on supposait impérissables. Nous savons maintenant que plusieurs de ces genres ont péri. Peut-être en verronsnous périr, en quelque sorte sous nos yeux.

Revenons au « déterminisme » interne. Je ne saurais le nier, tout au moins quant à certains groupes de faits psychiques, en ayant étudié plusieurs conditions, en tout ce qui regarde notamment le mécanisme de la mémoire, appelée, par fausse induction de plusieurs écoles de psychologistes, « l'une des facultés de rame. »

Il ne s'agit pas simplement d'admettre ou de n'admettre point ce déterminisme, mais de bien discerner en quoi il consiste, et de surprendre les conditions précises où il s'exerce. Notre philosophe n'a point souci de ces questions de pure psychologie, et nous donne son déterminisme pour évident toujours et partout, dans les faits intellectuels.

En premier lieu, les sensations se présentent comme les plus simples des phénomènes subjectifs, absolument irréductibles, et formant comme la matière dont se composent les représentalions en notre conscience. Par quoi sont-elles conditionnées?

Si nous les considérons comme faits purement subjectifs,

(1) M. Pioger a emprunté de confiance, la plupart de ces idées avec leur indétermination à M. Herbert Spencer.

nous n'en savons rien. Elles échappent en cela à toute investigation scientifique. 11 n'y a même pas lieu d'en essayer quelque théorie, puisque les données indispensables du problème sont totalement absentes. L'observation intérieure ou purement psychologique ne peut nous rien apprendre sur cela. Nous pouvons supposer à l'âme une capacité spéciale à les manifester, capacité ou faculté nommée par abstraction pure, la sensibilité, laquelle prendra le nom de conscience, dès que nous apercevrons qu'elle s'étend à la possibilité ou capacité d'éprouver à la fois plusieurs sensations différentes. Ce dernier point pourra être pris pour condition de la conscience, et encore à tort, car si le mo^' sous le nom de conscience n'est pas capable de sentir l'un des éléments du gronpe, comment pourra-t-il l'être d'en sentir la totalité et de les bien discerner les unes des autres? Ce sont là des ensembles de faits difficiles ou même impossibles à séparer, mais on n'y trouve pas l'ombre de ce qu'on nomme une condition ou une cause dans l'ordre des faits physiques ou mécaniques.

Si, laissant l'observation intérieure, nous tournons nos regards vers ces derniers faits, nous trouvons les rythmes dynamiques des milieux où nous vivons, se transmettant, plus ou moins modifiés, le long de nos filets nerveux, jusqu'à nos cellules sensibles, jusqu'à des centres, en un mot, d'où partent des réactions supposées, par analogie, égales (1) en intensité dynamique aux actions transmises.

A ce propos, il faut ici régler une question de la plus haute importance. Elle n'est plus justifiable devant la science, la mémétaphore par laquelle on a comparé les conditions déterminantes de la volonté avec les actions dynamiques véritables : actions déterminantes des directions, de l'intensité des chocs, eu un mot de tous les événements du monde physique.

En tenant compte de ce que peuvent nous apprendre la psychologie et la physiologie considérées dans leurs rapports avec la physique générale, nous pouvons apercevoir ceci :

(1) Cette égalité supposée se trouve même démentie par tous les travaux d'expérimentation les plus récents sur cet ordre de faits. Les lois de ces réactions sont des plus complexes. Des essais trop hâtifs de formules sont à chaque instant ruinés par des expériences mieux failes. Toutes ces recherches, d'un très haut intérêt, n'ont encore apporté, et ne semblent devoir apporter à la Psychologie générale aucun renseignement utilisable. Elles regardent plus directement la physiologie proprement dite des transmissions dynamo-rythmiques dans le système nerveux (Voir la LUMIÈRE ET LES COULEURS, ttu pouit de vue pht/siologiquc, de M. Augustin Charpentier, Paris, 1888.)

Nos déterminations voUtives ne sont pas conditionnées par des forces, mais bien par des rythmes et des formes.

Pour qu'une forme existe avec une certaine permanence dans le monde extérieur et de façon à pouvoir être assez longtemps regarde'e et même étudiée par l'homme, la matière structurée solide est nécessaire.

Pour qu'un rythme se manifeste à nous, il faut un milieu fluide, élastique, vibrant, en contact avec nos organes des sens.

Dans notre organisme nerveux tout ce qui afîecle en dernière analyse notre conscience (sans parler de ce qui se passe en même 'temps en d'autres régions de ce système nerveux) nous apparaît comme essentiellement rythmique ou morphique. Les formes y sont représentées par des rythmes d'abord, puis par des inscriptions rythmiques (dans les cellules corticales) ce qui en est une seconde transmutation de nature morphique. Les rythmes proprement dit (paroles, chants, sons musicaux, bruits) s'y traduisant de la même façon. Pour que ces diverses transactions aient lieu, des conditions matérielles et dynamiques sont indispensables; mais ce n'est point spécifiquement par elles que notre moi est mis en rapport avec le monde extérieur, mais par les conditions morphorythmiques déterminant la nature de nos sensations et leurs qualités attractives ou repulsions, agréables ou pénibles.

Nous sommes attirés par les beaux rythmes et les belles formes, nous sommes repoussés par d'autres formes et d'autres rythmes qu'on pourrait appeler dysmorphies etdysrythmies.

Au sens littéraire et usuel, la beauté, l'eurythmie seraient donc « des forces attractives, » la laideur, la dysrythmie seraient « des forces répulsives. »

En langage scientifique, c'est-à-dire exact, ces expressions ne représentent nullement les rapports vrais des choses. Le rythme et la forme n'offrent avec Ténergie ou force vive, ni avec ce qu'on nomme en mécanique « des forces » aucune réelle analogie.

Une statue découverte en des fouilles, dans quelque île lointaine, attirera pendant des siècles le regard des hommes ; par milliers, des hommes se déplaceront pour aller la contempler, sa forme sera demeurée immuable comme si elle n'avait pas été mise au jour; et, entre l'effet produit sur ses admirateurs et les corrélations spatielles qui la constituent, il n'y a aucun rapport déterminable.

Une symphonie — celle-ci dans une durée déterminée, puisque

c'est une essence de temps, tandis que la statue est une essence d'espace — j'emploie ici le mot essence faute d'un meilleur — pourra charmer « les oreilles » et surtout l'âme d'un nombre indéterminé d'auditeurs.

Il n'en est pas ainsi des effets d'une force, ni des transactions de la masse et de l'énergie.

Donc, il se faut défier des analogies trop tôt acceptées, et l'on n'est aucunement fondé à supposer applicable aux faits psycliiques le principe mécanique très fécond s'il est bien appliqué de l'égalité de raction et de la réaction (1), lequel principe n'a rien à faire dans les corrélations intérieures de notre conscience. Ce qu'il fallait démontrer.

Cette démonstration sur laquelle je reviendrai, et que j'ai, en des écrits antérieurs, plus ou moins amplement donnée, manque, il est vrai, ici de développements généraux et spéciaux et des explications nécessaires. Elle est par cela difficile à bien saisir du premier coup, d'autant plus qu'elle est très contraire aux façons habituelles de penser sur l'ordre de choses et d'idées qu'elle concerne. Il fallait cependant sinon l'exposer dans sa complexité naturelle, au moins la rappeler en ses termes les plus essentiels.

Ici, l'étude théorique n'est pas facile à poursuivre ; et nous ne pouvons nous appuyer sur une science encore à constituer pour la plus grande part. Qu'importe 1 laissons-nous conduire

(1) Pour être bref, je ne )e puis 7nontrer que par ua exemple, mais dans le monde physique il faut tenir compte aussi des rythmes et des formes et classer ainsi à leur rang — ce qui n'est point facile — les conditions réelles des événements :

L'éponge de platine où s'enflamme un jet de gaz convenablement choisis et mêlés — je cite ce fait parmi beaucoup d'autres — nous offre l'exemple d'un effet plus rythmique que dynnniique à proprement parler. C'est le rythme imprimé au mélange inflammable qui détermine la désagrégation moléculaire et l'ignition, et non pas les forces en cause ; et ce rythme est lui-même déterminé par une structure moléculaire toute spéciale du métal.

On pourrait peut-être rapprocher de ce fait celui des matières explosibles dont un son musical peut déterminer la brusque déflagration.

Elle pèche donc par trop d'extension la définition donnée d'une force par les géomètres mécaniciens, à peu près ainsi formulée :

« Tout ce qui peut modifier un mouvement comme direction et comme intensité. »

On ne saurait appeler « des forces » une structure (cas particulier de la forme) ni un njthme qui est dans le temps ce que la forme est dans l'espace.

par l'analogie; les rythmes vont tous agir en définitive sur un même point central des masses encéphaliques, il le faut bien, même au point de vue le plus matérialiste, pour que l'unité — apparente si vous voulez — du moi soit constituée. Là ces rythmes peuvent se réunir sans se confondre, et sans interférer, d'ailleurs, leurs interférences admissibles ou supposables peuvent être négligées, bref, en un point, — ou petit espace — tous les rythmes sensoriels, soit venus du monde physique ambiant, soit venus des profondeurs de l'organisme vivant lui-même, affinent tous, représentant des ensembles de mouvements, des ensembles d'événements du monde « sensible » c'est-à-dire du monde extérieur, susceptible d'être représenté dans la conscience par la sensation.

On ne peut mettre plus près l'un de l'autre la vibration d'une part, scientifiquement constatée ou conçue, et la sensation, fait tout intérieur ou psychique; mais quel genre de rapport pouvons-nous constater ou imaginer rattachant l'une à l'autre? C'est un rapport de cause à effet assez vaguement concevable quant à sa nature, mais expérimentalement probable. Toute variation dans le rythme sensoriel amènera une variation correspondante àdin^lQ's, faits psychiques, ou de conscience sensorielle, cela paraît certain ; de même, tout changement intérieur amènera, dans l'ordre des mouvements organiques manifestés, certaines variations. C'est tout ce que nous en savons ; et encore il ne faut pas vouloir examiner de trop près — nous l'avons montré — ce qui se passe en ces divers cas. Mais comment, par quel moyen, par quel mécanisme, par quelle propriété inconnue, soit de l'être conscient, soit de la matière en vibration, cela se passe-t-il ? C'est là ce que nous ne savons nullement; et rien dans toutes les sciences ne vient nous fournir la moindre analogie, pas même le plus petit fait comparatif pouvant servir à bâtir quelque incertain essai de théorie.

L'impossibilité de résoudre la question ne doit pas étonner ; et il faut mettre a à part » dans notre esprit un fait si particulier où la théorie mécanique demeure muette, afin d'essayer plus tard djen dégager s'il se peut la signification.

Pour les idéalistes, la difficulté n'existe pas, puisque la réalité du monde extérieur est, par eux, formellement niée, et ils sont très fiers d'en être quittes si aisément, tandis que d'autres phi-

îosophes s'en tourmentent en vain. Pour M. Pioger qui admet un monde extérieur et qui, dès lors, ne peut échappera la nécessité scientifique de chercher les conditions mécaniques des phénomènes, il ne s'en inquète même pas un moment ; et la question semble, pour lui, n'avoir jamais existé : « la sensation, ditil, c'est la vibration, » «la conscience, synthèse vibratoire. »

Dire : sensation est vibration, c'est dire : vibration est sensation. Il faut de cette égalité conclure immédiatement ceci : La ' corde de la harpe ou du violon entend la symphonie jouée par le musicien. Le fil téléphonique entend comme nous les voix et les chants qu'il transmet à notre oreille. Est-ce la ce que M. Pioger a voulu dire, et — considérant la chose comme allant de soi — ce qu'il n'a pas explicitement dit?

Dans la conscience, bien d'autres faits encore ne sont point conditionnés au sens de M. Pioger. Je veux parler des faits de coordination par lesquels cette conscience, appelée ainsi un moi ou une âme\ se manifeste comme puissance créatrice. La question n'est pas ici de savoir si cette conscience créatrice, identique à la volonté, se révèle comme, ainsi, créatrice dans tous ses actes — opinion qu'on pourrait aisément soutenir — ou dans quelques-uns seulement. Je ne prendrai que ceux où le caractère de création apparaît éclatant, indéniable. L'invention d'une machine dont la nature n'a pas fourni le modèle, celle du pressoir, par exemple, ou celle d'un beau conte, celui, par exemple, d'Eros et de Psyché, du Metamorphoseon d'Apulée. Oh ! les éléments en ont été donnés dans les souvenirs de l'auteur premier, mais leur combinaison, leur coordination, qui l'a faite? C'est là le caractère d'un ordre de faits tout spécial dans l'ensemble des choses, la marque d'une puissance (qu'il ne faut point confondre comme on le fait trop souvent dans le langage vulgaire ou littéraire avec une force) et d'une puissance qui, sous le nom d'âme, a justement été qualifiée de divine, car elle est analogue de tout point à celles si nombreuses dont les hommes ont imaginé l'existence, au fond de chaque mystère rencontré, sous les noms de dieux et de déesses.

Il n'y a pas de loi de coordination, il y a le fait clairement distinct de création, comprenant toutes les coordinations possibles, et pour l'homme, s'exerçant dans une sphère restreinte, mais dans les limites de cette sphère, en toute liberté.

M. Pioger écrit ces mots loi de coordination. Il n'essaie même pas — il en serait en peine — de formuler cette loi. Il pense, avec tous les matérialistes, que la complexité seule des déler-

minalions en empêche l'analyse, et, par pur acte de foi, il admet qu'un jeu de multiples dispositifs mécaniques constitue tout le nécessaire de nos créations eurythmiques et eumorphiques.

Ence.point, j'accuserai toujours les matérialistes tant qu'il en sera au monde — ces philosophes invoquant sans cesse l'expérience et la science, comme s'ils en étaient de droit les seuls apôtres et les seuls prêtres légitimes — de n'avoir jamais pensé à ce qu'est un dispositif mécanique en général, je leur reprocherai de ne pas s'imaginer quel genre de résultats, tel dispositif quelconque peut fournir, pour si ingénieux qu'en soit l'inventeur, pour si nombreux qu'en soient les organes. S'il consentaient à s'instruire de ces choses, ou s'ils sont mécaniciens — on en rencontre — à réfléchir sur les principes généraux de leur science, en mode quelque peu généralisateur, il est de toute évidence qu'ils ne resteraient pas les « matérialistes » qu'ils sont.

Être matérialiste, en effet, c'est — en dépit de l'observation, attentive des êtres vivants, et de sa propre personne « subjective», en dépit de la science expérimentale ou mécanique, admettre que la seule cause de toutes choses dans l'univers c'est la matière atomique en mouvement. Or, il est une première évidence dans la question : Avec des atomes conçus d'une manière quelconque, l'espace iilimité, et du mouvement, i! est impossible de construire la moindre hypothèse, la moindre conjecture quant aux transactions de ces corpuscules dans cet espace- Il faut tout au moins leur donner d'autres propriétés que celles que leur attribuent depuis deux siècles environ les physiciens. C'est pour cette raison bien sentie que M. Pioger accorde gratuitement et du premier coup à ses infinitésimes, une inter-gravitation essentielle et primordiale.

Cette inter-gravitation ne suffit nullement à comprendre comment des gaz, des liquides, des solides peuvent se former, ni surtout comment peuvent se constituer soit ce qu'on nomme aujourd'hui les corps simples, soit de premiers aggrégats, plus simples encore, dont ces dits corps réputés simples pourraient être composés, — mais cependant différents les uns des autres.

Pour ne pas abandonner l'essai de conjecture, il faudrait, à chaque pas, doter les subtils intînitésimes d'une ou de plusieurs qualités ou facultés occultes et nouvelles, et c'est là précisément ce qui n'est pas admisible en la construction d'hypothèses scientifiques. Le philosophe Charles Lemaire, vers 1847 ou 1848, pubha un livre « La philosophie de lu liberté » où il accordait à

— IriO —

chacun de ses atomos toutes les qualités à la fois, et en bloc Vomniscience et l'omnipotence. Chaque atome sait ainsi — de toute éternité — ce qu'il doit faire à chaque instant de la durée et en tel lieu de l'étendue, et ne manque jamais à sa fonction. D'où la création ou coordination — fatale, il est vrai — de tous les univers et des êtres particuliers qui les habitent, et l'évolution de ces univers et de ces êtres, et de la science et de l'art, de la vie et de la pensée. Pour caractériser ces éléments cosmiques de son invention, — les grains de celte poussière impalpable de dieux ou de Dieu, — il les qualifiait polytechniciens.

Ou a fait peu de gloire, en France et ailleurs, à ce philosophe qui fut un excellent homme comme la plupart des philosophes ; cependant sa « doctrine » contenait plus qu'en germe cette philosophie de f Inconscient qui a fait de M. Edouard de Harttmann le plus célèbre des disciples de Schopenhauer.

Ces conceptions ont le tort, aussi bien que celle de Vinfinitésime, de ne pas être à proprement parler des conceptions, c'est-àdire des conceptions réelles, ou ensembles coordonnés synchroniques ou successifs d'images-souvenirs, mais bien plutôt des arrangements littéraires de mots et de phrases, où Vimagination s'est lassée très vite, et cessant de travailler sur des représentalions cérébrales claires et précises et sur leurs relations, ne s'est plus employée qu'à des groupements de ces signes grammaticaux incomplètement vérifiés. Dès lors, les signes n'expriment plus les rapports au moins géométriques des choses où l'esprit aperçoit, non, certes 1 toujours le rée/, mais tout au moins le possible. Par cette faute, si fréquente aux mieux avisés, la parole et l'écriture risquent à chaque pas d'exprimer non pas seulement des pensées fausses mais encore l'incogitable absurdité'.

Pour éviter l'absurde et l'erreur où tout penseur peut tomber, il ne faudrait jamais perdre de vue cette théorie. — Condillac en avait pressenti quelque chose ; mais il n'a jamais pu la bien dégager ni bien formuler la règle qui en dérive et — ce qui est plus grave — il oublie le plus souvent de la prendre pour guide en ses propres ouvrages.

De très bons esprits parmi les savants, sont portés, de nos jours, à se désintéresser de toute métaphysique et même de toute philosophie, de ces sciences — « sont ce là des sciences ?» — où il est si difficile de ne se point tromper.

Ils ont beau jeu à énumérer les prétendus systèmes, et les stériles doctrines, et les paralogismes fameux dont vivent plu-

sieurs écoles. Comme conclusions, ils demandent ou s'exclament :

A quoi cela sert-il ? comptant bien que personne ne leur répondra.

On peut leur répondre cependant :

A toute science correspond un art, une technique ; réciproquement tout art se réfère à un ensemble de notions précises, contrôlées, coordonnées, dont l'ensemble est bien fonction du pur savoir et ce qu'on peut appeler une science. Quel art correspond ainsi à la métaphysique ?

L'art de penser hautement et fortement en mode abstrait.

En manifestant du talent ou du génie en cet art, les philosophes ou métaphysiciens ont mérité leur renommée. — Peu importe — à cet égard — qu'ils aient proposé et professé plus d'erreurs que de vérités. Leurs opinions — pour ce qu'ils sont de tels singuliers artistes — exercent une influence décisive en bien ou en mal — sur toutes les choses humaines, et particulièrement sur la marche et la forme des sciences, ils sont aux savants spéciaux, ce que les poètes sont aux prosateurs.

Donc la métaphysique sert à toute chose, et se mêle à toute chose de la vie humaine. Les questions qu'elle agite exigent pour la plupart des solutions au moins provisoires en tout esprit hautement conscient. D'ailleurs, comme la « philosophie » est fonction nécessaire de l'intelligence de l'Homme, si vous n'êtes pas, « moyne moynant» comme dit Alcofribas, serez « moyne moyné » c'est-à-dire rattaché en esprit à quelque philosophie ancienne ou courante ou à quelque église traditionnelle. — Je n'y vois aucun mal si telle est votre fantaisie, ou — si vous voulez et en laïcisant le mot — votre vocation.

C'est ainsi que M. Julien Pioger s'est trouvé matérialiste à peu près à la manière de M. Herbert Spencer, par horreur de la « métaphysique b et du « philosophisme. »

Si je me suis laissé aller aux digressions précédentes c'est en partie pour lui bien exprimer que la dureté apparente de mes critiques, s'adressant à ce qui me semble des erreurs de son esprit, ne doivent pas trop l'émouvoir ni l'étonner, et rien n'en saurait altérer l'estime où je tiens ses qualités scientifiques et personnelles. Aussi, dirai-je. n'a-t-il pas bec et ongles pour me rendre la pareille ! Et je l'y invite, dans l'intérêt du vrai qu'il s'eiïorce comme moi de découvrir.

Je n'oublie pas entre temps que je l'ai accusé avec les autres matérialistes passés et présents d'ignorer ce que c'est au Juste et

en général qu'un mécanisme, un dispositif mécanique, une machine ! Il faut bien remarquer les mots soulignés au juste et en général, autrement le reproche n'aurait aucun sens, car M. Pioger connaît beaucoup de machines, sans compter la machine humaine, et je ne doute même pas qu'il ne puisse en inventer de très ingénieuses.

La question, à vrai dire, n'est pas, ainsi posée, si facile qu'on pourrait le croire au premier abord.

Interrogeons d'abord le meilleur des dictionnaires (quant à cet ordre de mots) celui du laborieux et digne Littré, qui eût été un très bon métaphysicien s'il eût osé se le permettre :

« Machine, instrument propre à communiquer du mouvement, ou à saisir, à prendre et à mettre enjeu quelque agent naturel, comme le feu, l'air, l'eau, etc. »

Cette définition est presque suffisante bien que de forme surannée, ce qui lui laisse un peu d'obscurité.

a Toute machine suppose combinaison, arrangement de parties, tendance à un même but (Diderot. Recherches philos, sur le Beau] » cette formule s'applique à toute machine mais ne constitue pas la définition cherchée.

a Assemblages d'une construction plus ou moins simple qui transmettent l'action d'une puissance sur une résistance. » Brisson, Trait, phy s., 1780.

Celle-ci est à la fois obscure et incomplète.

Voilà où en est encore ou à peu près le langage courant.

On donne aussi ce nom dit le Littré, à toute espèce d'outil. Dans ce sens, un levier, une poulie (dits machines simples), un marteau ou une bêche seraient des machines.

C'est là tout ce que nous apprend, à ce propos, le bon dictionnaire. Dans ce dernier sens, il n'est pas d'objet de fabrication humaine ou à l'usage de l'homme — un siège, un vase, un couteau. un bâton — qui ne soit ou ne devienne dans ses mains une machine.

La définition au sens tellement étendu devient à peu près impossible. Il faut délimiter davantage.

Essayons :

1. Une machine est un assemblage de formes matérielles imaginées et disposées en certaines corrélations conformes aux nécessités connues des fonctions en cause ; ces corps ou ces parties distinctes et conjuguées, éléments de la synthèse, ainsi nommée une machine, doivent être choisis comme structure, déterminés comme figure, distribués et agencés en leurs rapports récipro-

ques de façon à obtenir, au moyen de l'e'nergie appliquée ou captée, unese'rie coordonnée et finie de mouvements, pouvant indéfiniment recommencer, dans un but ou pour un résultat toujours le même, voulu par l'inventeur et prévu par l'applicateur.

Beaucoup trop explicite comme définition verbale, cette formule comprend-elle tous les cas possibles ? Il me le semble en ce moment ; et au moins s'en faut-il de peu.

Essayons d'abord de l'abréger :

II. Une machine est une association de dispositifs matériels (1) destinée à produire un ensemble voulu de mouvements coordonnés pour une fonction préconçue.

Ou autrement :

III. Une forme construite pour employer de l'énergie en un rythme voulu et déterminé.

Où encore, et d'une façon plus abstraite ou plus métaphysique, on peut définir la machine :

IV. Tout moyen matériel et dynamique d'obtenir un rythme préconçu et voulu, par une formé, et réciproquement.

Lq rythme en question (2) peut se réduire à un mouvement uniforme soit donné au début — une chute d'eau par exemple — soit obtenu à la fin comnîe but — la rotation d'un cylindre distributeur d'énergie.

Le but peut être soit une forme, soit un rythme complexes mais l'un ou Tautre déterminés comme durée ou comme étendue et toujours sensiblement identiques. Exemples, instruments de musique mécaniques, appareils automatiques de mise au point avec ou sans réduction ou agrandissement d'objets sculpturaux.

Le but de certaines machines est de rendre disponibles certaines quantités d'énergie captée. On dit alors — par métaphore — que leur yowmance est de tant de chevaux ou plus exactement d'ergs, mesures arbitraires et convenues de la proportion d'énergie qu'elles rendent disponibles par unité de temps.

En d'autres, l'énergie — toujours nécessaire — n'est pas du tout en question. Il ne s'y agit que de transformations rythmiques et morphiques.

(1) Ce terme de mécanique pratique — dispositif — comprend et représente bien tout ce qui peut être dessiné en plan, coupe et élévation comprenant des formes partielles continues ou discontinues.

(2) Le sens de ce mol doit être pris ici dans sa plus grande généralité ; fonction de durée.

La création de ces rythmes et de ces formes est le fait toujours — est-il besoin de le dire ? — de l'intelligence humaine, ou bien ils sont pris tout créés et déterminés soit dans la nature, soit en des objets antérieurement créés par l'homme, objets d'art, etc.

Nous pouvons maintenant distinguer la machine proprement dit — complexe et complète — de V instrument. Celui-ci, pour servir, exige le concours de l'homme, tandis que l'organisme appelé plus particulièrement une machine, tout en étant bien disposé pour sa fonction, et la mise en train effectuée, peut fonctionner, pendant un certain temps, toute seule, et, comme on dit (par une dérivation figurative très usitée du mot) automatiquement. Un char quelconque, suivant cette distinction non inutile, ne serait qu'un instrument, puisque sa fonction est nulle sans le cheval et le cocher, lesquels, pour le premier, n'est pas une machine sinon en l'opinion de Descartes, et pour le second, n'en est une que suivant la doctrine matérialiste.

Pour définir l'instrument ou élément de machine, nous devons comprendre dans la définition tous les objets fabriqués par l'homme à son usage ou simplement choisis parlui pour lui servir et augmenter sa puissance sur le monde physique extérieur, le caillou servant de marteau, le silex tranchant précédant le couteau de pierre dure primitif, le bâton. Nous devons y compiendre aussi tous les corps solides liquides et gazeux de la nature et tous les agents physiques même aux époques reculées où leurs propriétés spécifiques et leurs corrélations étaient à peine expérimentalement connues.

Nous pourrons nous demander maintenant si le corps de l'homme, et aussi en général les organismes de tous les êtres vivants sont des machines.

Ils sont de toute évidence à la fois machines et instruments. Il sont encore autre chose. Les plus simples d'entre eux sont doués d'impressionnabililé sensorielle ou consciente (ce qui est dire la même chose) et de réaction volontaire ; et à partir des évolutions premières des microzymes, ils sont des composés hiérarchiques d'êtres individuels, distincts, subordonnés, solidarisés à certain égards, et tous volontaires (en mode simple) et conscients (à leur façon) et dont la volonté ni la conscience ne gc confondent avec ces mêmes facultés du moi directeur et souverain disposant d'eux en une certaine mesure.

Des philosophes inattentifs peuvent — en se laissant tromper -à d'apparentes analogies — confondre ces consciences primor-

diales et relativement simples, avec les nombreuses façon& d'être modifiés que nous présentent les corps — physiquement ou chimiquement considérés — en leur structure moléculaire. Ils peuvent confondre la volilion de ces êtres primordiaux, avec les réactions qui suivent toutes les actions déterminées, et sont provoquées par elles, dans le règne anorganique. Mais il est un caractère de la vie, — obscur dans les faits initiaux de son évolution, de plus en plus distinct à mesure qu'on s'élève dans la série des êtres organisés, c'est, dans les transactions de la conscience et de la volonté, l'apparition de mouvements coordonnés indéfiniment variés, la création illimitée de rythmes nouveaux et de formes nouvelles ou plutôt d'eurythmies et d'eumorphies.

Ce caractère, nulle machine imaginable ne peut être conçue comme le présentant; et toutes celles qui fournissent des produits eurythmiques ou eumorphiques ne les font apparaître que par la volonté de leurs inventeurs, en le moi desquels elles ont été créées, à moins qu'elles n'en reproduisent d'autres de la nature mais déjà, comme je l'ai dit, toutes faites ou créées.

En ce que je viens d'exposer, il n'y a presque rien qui ne soit très bien connu aujourd'hui au moins par les savants, par les simplement instruits. — Je n'ai fait que marquer les rapports évidents des choses, et parmi ces rapports les plus importants dans l'ordre des idées ou opinions discutées. Telle est, en effet, la fonction essentielle delà métaphysique et des autres sciences générales dont l'ensemble constitue \d. Philosophie. C'est peu, si l'on considère les complexités à réduire par l'analyse etles suites d'études à développer, en de telles grandes questions. Gela suffira cependant à faire entendre aux esprits dégagés des partis pris des anciennes et persistantes métaphysiques (matérialiste,^ idéaliste, dualiste, etc.) qu'il est possible et qu'il est temps d'instituer la métaphysique scientifique, la véritale synthèse des sciences, comprenant l'étude des idées générales de tout ordre, et la solution — en ce qu'elle sera possible — non de toutes les questions souvent mal posées par les pliilosophes, mais des questions véritables, intéressant chacun de nous en particulier et tout le genre humain. Ces questions doivent être d'abord soigneusement déterminées non par de purs principes rationnels ou logiques d'où on prétendrait faire tout dériver, mais par l'ensemble devenu ou rendu concordant de nos connaissances acquises, et par les divers aspects des choses et des êtres en corrélation réciproques dans l'univers, et aussi par les corrélations de ces choses et de ces êtres avec nous.

Il était logiquement fatal que M. Pioger soutînt la doctrine aujourd'hui en pleine déroute de la génération spontanée, puisque, dans tous les faits connus, il ne veut rien voir que le spontéparisme universel de la vie, de la sensation, des êtres, de la pensée et de toutes choses, toutes les spontanéités individuelles se fondant en la spontanéité générale, et se déterminant par des conditions réduites, en dernière analyse, à l'inlinie multiplicité des Cl iofinitésimes » en continuel mouvement, cela expliquant assez clairement à son gré l'évolution indéfinie, le « devenir éternel. »

Dans cette question ainsi conçue en sa généralité cependant, le philosophe infinitésimiste ne paraît pas complètement à l'aise. Tout en ne donnant contre les « panspermistes » (1) aucun

(1) Les panspermistes admettent l'existence, de toute éternité, ou, du moins, depuis un temps très lointain, des germes de tous les êtres, voire de tous les « microbes » causes de tant de maladies. Ces germes sont répandus en nombre immense dans l'espace, et se développent suivant la doctrine de ces biologues, dès que les circonstances deviennent favorables à leur développement.

Les spontéparistes en diffèrent moins qu'il ne semble, en admettant comme possible l'apparition des êtres vivants partout à la seule condition de milieux capables de les nourrir et de les laisser croître.

La science expérimentale a démontré l'erreur des uns et des autres. Tout être vivant vient d'un germe préexistant chez un autre être géniteur plus ancien (sans parler de la double sexualité qui ne tarde pas à devenir évidente). Les plus petits de ces êtres sont les mycrozymas découverts par M. A. Béchamp que leurs fonctions spéciales et diverses comme éléments des organismes complexes ne séparent nullement de tous les autres.

La vie ne se manifeste pas dans ce qui n'est pas organiquement structuré, c'est-à-dire structuré en un mode spécial 'ne rappelant en rien les formes rigides et anorganiques des cristaux.

Les « microbes » de l'air qui ne proviendraient pas d'organismes vivants on morts, végétaux et animaux, sont une pure chimère dérivée de fausses interprétations de faits expérimentaux. Les « germes pathogènes » ceux qui se rencontrent dans l'air comme les autres, ne sont que des microzymas soit en leur forme primitive, soit évolués pathologiquement en diploco» ques, streptocoques, bactéries, bactéridies, eteuBn en vibrionniens de formes diverses, tous provenant d'organismes vivants.

Les protoplasmas (matières albuminoïdes) ne sont vivants que par les microzymas qu'ils renferment, séparés de ces microzymas il ne manifestent plus aucun des caractères de la vie.

La fibrine est entièrement composée de ces corpuscules vivants, dont la grandeur diamétrale est d'un demi dix-millième de millimètre. Ils sont entourés d'une sorte d'atmosphère de matière albuminoïde hyaline (fibri-

argument triomphant — leur accordant même assez explicitement une suffisante estime, il se plaît à citer un certain nombre de faits empruntés, la plupart, aux travaux de Pouchet. Ces faits ont été discutés et définitivement jugés. Examinés avec soin, ils ne contiennent nullement la preuve expérimentale d'une possibilité même d'un seul fait de génération spontanée. M. Pioger le sait aussi bien a que tout le monde » cependant il accorde une large place à ces faits, capables d'amener en l'esprit d'un lecteur, trop mal informé, une conviction véritablement absente en l'esprit de celui qui, trop complaisamment, les expose.

Pour rouvrir cette discussion — cela se peut en tout genre de questions — il faudrait apporter des faits nouveaux, ce que M. Pioger ne fait pas, et des faits probants. Jusqu'à présent d'innombrables expériences nous montrent les êtres vivants (germes ou individus développés) comme distincts, comprenant des particules solides, et naissant toujours d'êtres également vivants, structurés, et figurés.

Jamais on n'en a vu naître en des liquides convenablement filtrés et stérilisés, et tenus à l'abri de l'air, ni même en des matières amorphes colloïdes, placées dans les mêmes conditions, lors même que ces matières et ces liquides proviendraient d'organismes vivants, et n'auraient pas encore pu être produits par synthèse dans les laboratoires des chimistes.

Nous ne pouvons, sur un sujet aussi important, nous étendre davantage. Cependant notre discussion de ces choses dans le présent travail a été suffisante en ce qu'elle a rappelé plutôt que développé, et le lecteur désireux de s'instruire sur Jes détails pourra aisément recourir aux ouvrages spéciaux (1). A ce verdict de la science actuelle il n'y a rien à opposer.

Les deux grands principes sur lesquels M. Pioger insiste le plus souvent sont les suivants :

nine) et dans cet état, rien ne révèle leur nature biologique : mais, débarassés de cette enveloppe, au moyen d'une solution d'acide chlorhydrique au millième, ils manifestent leur action pliysiologique, laquelle consiste à décomposer indéfiniment l'eau oxygénée.

Les mycrozymas du foie, au lieu de fibrinine, sont revêtus d'une couche de matière grasse particulière qu'on peut enlever complètement par l'éther. Chacune des espèces de microzymas de l'organisme se manifeste par une fonction spécifique, modifiable suivant certaines conditions de milieux où on les observe (A. Béchamp.)

(1) Voir LES MICROZYMAS, doTis leurs rapports avec l'Hétérogénie, l'Histogénie, la Physiologie et la Patholgie. A. Béchamp. Paris, 1883, J. B. Baillière éd., et MICROZYMAS ET MICROBES du même auteur, Paris, 1893. E. Dentu éd.

1° La différenciation fait tout et explique tout. i

IP La nature ne fait point de saut.

Rien ne se fait — il est vrai — sans différenciation ; mais la différenciation elle-même et toute seule ne fait rien et n'explique rien(l). Quant à l'autre aphorisme, très vieux celui-là, et résidu scolastique, il est de l'ordre de ces vérités partielles dont il se faut grandement défier. Quand la Nature (parlons comme tout le monde) parmi d'innombrables espèces de singes, en fait, sans crier gare, deux dont les fesses soigneusement dépourvues de poils, sont, pour l'un, d'un rouge écarlate, et pour l'autre d'un bleu turquoise vif, elle me semble en cela avoir fait un bond d'une certaine ampleur. Le développement de la série zoologique, où on croyait le mieux à l'absence de sauts, a montré partout de vastes lacunes, et souvent des sauts en arrière pour obtenir et réaliser un progrès ultérieur plus grand. Les anciennes maximes ont une certaine valeur d'induction pourvu qu'on ne cherche pas trop à les étendre au-delà de l'expérience des primitifs qui les ont formulées. 11 est plus court et plus prudent d'observer soi-même les choses, et d'en tirer soi-même les inductions, leur laissant ce caractère d'induction, tant que des expériences comparatives nombreuses et des ihéories mathématiques, nous en montrant le comment, ne nous ont pas encore donné le droit de les appeler lois, au sens rigoureux qu'on devrait aujourd'hui attacher à ce mot.

En cette discussion épineuse, en cet examen d'une œuvre recommandée à l'attention publique, par cela que son auteur est médecin et biologiste, je n'ai pas encore tout dit. L'ambition de l'auteur discuté a été de constituer comme une philosophie complète partant du monde physique « expliqué » résolvant, ou croyant résoudre, avec une grande hardiesse, les questions ardues et hautes de la vie et de la pensée, aboutissant enfin — il le promet — à un système de rénovation sociale.

Il serait imprudent peut-être de faire sur cette dernière tentative promise, des conjectures quelconques. Cependant, à ne rien cacher de ma pensée, et il faut avant tout de la « franchise » en de si vitales questions, je n'ai pas l'espoir que la doctrine sociale soit bonne, édifiée sur une mauvaise métaphysique — puissé-je en cela me tromper. — D'après quelques fragments conservés d'un fossile ou d'une œuvre d'architecture, il n'est pas bien difficile d'en reconstituer l'ensemble. D'autre part, celte solution de la

(1) Ce mot différencialionu'esi que l'expression d'un rapport et non d'une cause.

question sociale était déjà entière — on n'en peut douter — dans la pensée de l'auteur, avant qu'il ne commençât d'écrire « le Monde Physique ». On en voit apparaître les grandes lignes parfois explicitement marquées, parmi les affirmations toutes méphysiques et purement rationnelles des deux premières parties de la trilogie.

.l'ai dit que M. Pioger s'est montré, en son œuvre, résolument matérialiste. J'ai voulu dire qu'il proclame hautement l'idée ou les idées de l'école unanimement désignée par ce nom. Par cet adverbe « résolument » j'ai voulu dire qu'il se sépare tout à fait du positivisme comtiste ; car toutes les questions abordées par lui sont de celles dont cette école considère la solution comme hors de la portée de i'esprit humain. Et de cela, je ne lui ferai nul reproche, je l'en louerais même s'il avait mieux réussi, car cette prétention de fixer ainsi très a priori les limites de la portée de notre esprit m'a toujours paru d'une outrecuidance qui n'a jamais été dépassée ni même atteinte par les plus audacieux constructeurs de métaphysiques. Quant au nom lui-même de matérialiste — est-ce pour obéir à une mode subie de nos jours par plusieurs philosophes — il semble, en certains passages, presque le répudier. Parfois on croirait l'entendre dire : « Je ne veux pas qu'on me confonde avec ces métaphysiciens 1 )> Au risque de quelque peu lui déplaire, je le constate métaphysicien au même titre que Hegel, par exemple, et matérialiste à peu près comme Epicure et d'Holbach, ou M. Herbert Spencer. Les ornementations néo-scientifiques n'y font absolument rien. On a beau n'admettre aucune « substance » et parler un langage daté, par sa conlexture et les termes employés, de ces dernières années, lorsqu'on pose, au commencement des choses, une infinité d'infinitésimes ou d^atomes, qu'on met deux de ces atomes ou infinitésimes en présence, et que, par une complication croissante de rapports de fortuite et de nécessité, toujours de même nature, et sans l'intervention de causes ou de puissances dominant ces rapports, on s'imagine expliquer l'évolution du monde physique et des êtres vivants, et ainsi tout le devenir de l'Univers, cela se nomme en langage philosophico-historique et en français être matérialiste.

Cet « essai de conception expérimentale » ne mérite en rien, je l'ai surabondamment prouvé, cette qualification qu'on lui donne ; c'est un essai de conception rationnelle (au sens de la Raison pure de Kant, de Vidée de Hegel, de la Volonté de Schopenhauer). J'ai combattu ce genre à'essais de conceptions, qui

ne peuvent mener, et qui n'ont mené qu'aux plus tristes avortements ; mais les grands raisonneurs désintéressés que je viens de nommer ont été remarquables par l'opiniâtre vigueur de leurs efforts. M. Pioger, lui, ne semble voir nulle part la moindre difficulté. 11 ne fait en conséquence aucun ell'ort. La seule peine qu'il se donne c'est d'écrire des suites d'évidences, qui ne sont telles que pour lui. S'il est quelqu'un au monde à ne partager point ses convictions, ce quelqu'un en est empêché par l'effet d'un atavisme dominant sa raison et lui imposant, malgré toute culture scientifique, les vieilles croyances des ancêtres. Avec cela, notre biologiste trop ou trop peu philosophe se persuade aisément qu'il a raison — contre tous ces atavisés. Je n'ai point relevé dans ses livres un grand nombre de paralogismes, à peine un cercle vicieux, toujours le même, s'exposant à chaque page sans nulle trace de circonspection. En dehors de cette erreur de logique il n'y a presque aucun autre raisonnement, à part ceux indispensables à l'expression écrite de la pensée. En son langage, c'est sa raison pure qui parle, non pas une raison raisonnante, mais une raison intuitive, intuitive non pour percevoir des rapports soit vrais, soit simplement imaginables, mais pour percevoir et tracer des suites de formules. Les faits scientifiques sont appelés pour témoigner en faveur de ces formules, ils refusent toute réponse. Qu'importe ! il suffit qu'ils aient comparu ! et leur déposition sophistiquée est bien et duement inscrite.

Telles sont, en résumé, l'œuvre philosophique, les idées et la méthode, prétendue expérimentale, de M. Julien Pioger.

Au nom des méthodes scientifiques, expérimentales et mathématiques, au nom de tout ce que je puis savoir de la science ou des sciences, je les rejette absolument.

Page 1