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Et un troisième de conclure :
« Pour le moment, ces assemblées, composées de grands seigneurs, ne paraissent pas de grande conséquence; mais, si on a des sujets de mécontentement contre la Cour, elles peuvent devenir de fortes cabales. »
Un nouveau venu, qui était entré pendant la conversation et n'avait pas encore pris place, déclara cependant tenir de source certaine que le Magistrat allait solliciter des ordres fort sévères pour interdire les réunions ultérieures et qu'en cas d'infraction la moindre peine serait l'emprisonnement1.
« Tels sont les discours qui se tiennent dans les cafés », conclut l'agent de la police secrète. Il nous serait facile de multiplier ces citations.
Aussi bien, les limonadiers, — comme on nommait sous l'ancien régime ceux qui tenaient des cafés, — sachant quelle précieuse clientèle leur assurait la présence de messieurs les nouvellistes, s'arrangeaient de leur mieux pour leur procurer dans leur établissement les éléments et les aliments nécessaires à l'entretien de leurs causeries. « Les amateurs de nouvelles, lisons-nous dans le Calendrier des loisirs, se réunissent dans tous les fameux cafés. Ils ont l'agrément chez les limonadiers d'avoir une tasse de bon café, d'y passer une journée entière, d'y trouver une bonne société, d'y lire toutes les gazettes, les édits, arrêts et règlements nouveaux. Les marchands limonadiers, tels que Boutillard, Maillard, Dubuisson (café du Caveau), Dupuis, Foy, et autres, sont dans l'usage d'acheter, outre les gazelles et. les petites affiches,
1. Bibl. .le l'Arsenal. Archives île In Bastille, ms. 10166, f. 348.
tout ce qui se publie dans les rues, pour en donner gratuitement la lecture à toutes leurs pratiques et leur donner matière à conversation. Ils ont encore l'occasion d'apprendre tous les événements à mesure qu'ils surviennent, de voir de belles parties d'échecs, de dames, de dominos, d'être dans ces boutiques joliment décorées, comme ils seraient dans les appartements les mieux ornés et les plus chauds, le tout pour 4 ou 5 sols par jour '. »
La Croix de Malle était renommée pour ses liqueurs de Nancy.
Nos héros ne paraissent pas d'ailleurs avoir été des brillants de marque. C'est un des traits piquants de leur physionomie que silhouette plaisamment railleur de la Soirée des Boulevards2. Il met en scène MM. Gobemouche, Bridaut et Craquet, politiquant suivant la vieille formule, jouant à la bataille et à la chute des empires.
Gobemouche, qui désire exposer clairement ses plans, demande au garçon :
« La carie de l'Europe!
— L'Europe pour un verre d'eau ! » répond le garçon en maugréant.
Mais ces nouvellistes à la bourse plate n'en trouvaient pas moins bon accueil chez le limonadier, car s'ils ne l'enrichissaient pas par leur dépense personnelle, ils constituaient par eux-mêmes, dans son établissement, une attraction dont la clientèle était curieuse. Et le docteur Nemeitz, dans son Guide
1. Calendrier ilr.t loisirs 1776 . publ. dans le Bulletin de la Soc. de rhist. de Paris, 1883, p. 130.
2. La Soirée des Boulevards, ambigu mêlé do scènes, joué le 13 nov. 1758, par li--- Comédiens italiens. Paris, 1759, in-12, p. 13.
de /étranger à Paris, recommande particulièrement cette fréquentation.
« Je trouve bon, écrit-il, qu'un jeune voyageur aille parfois en ces cafés pour y écouler les discours des nouvellistes. »
Quelques cafetiers poussaient la prévenance jusqu'à se munir, pour la plus grande satisfaction de leurs habitués, de « nouvelles de contrebande », c'est-à-dire de gazettes imprimées ou manuscrites dont la circulation était interdite en France. « M. de Manille (le lieutenant de police) est supplié, lisonsnous dans une note de son secrétaire, de ne pas oublier que le nommé d'Estrées, cafetier à la Croix de Malle, rue de l'Arbre-Sec, donne à lire des nou velles de contrebande. Hier on y envoya encore (un agent de la police secrète i et on y lit hautement '. »
Donc, au café, les nouvellistes se contaient réciproquement les informations qu'ils avaient pu recueillir; il- se donnaient lecture des correspondances que chacun d'eux avait reçues-; enfin, de temps à autre. l'un d'eux se détachait pour aller, dans un centre de nouvellistes autorisés, au Palais, à la terrasse des Feuillants, au Luxembourg, au Palais-Royal, prendre l'air du moment et en rapporter ce qui s'y disait.
La dernière opération consistait dans le « raffinage des nouvelles ». On entendait par là la critique qu'on en faisait. Les premières, passées au crible. étaient celles que donnaient les feuilles imprimées. Et nos « raisonneurs » concluaient volontiers — c'était une façon de constater leur supériorité — « que l'on
1. Note du secrétaire <1^ la lieutenance de police Chaban, Bibl. de 1 Arsenal, Archives de la Bastille, lus. 11544, i'. 159.
ne pouvait pas ajouter foi aux nouvelles des gazettes ' ».
En France, le xvin'' siècle a été l'âge d'or des cafés; ce qui ne laissa pas d'y favoriser les causeries des nouvellistes. Inconnus dans les premières années du règne de Louis XIV, les cafés parisiens étaient au nombre de 380 en 17-23; et le chiffre s'en élevait à L800 en 1788 2.
Dans ces établissements on ne vendait que du café, du chocolat, des glaces et des limonades. Ils se distinguaient ainsi des cabarets où se débitaient le vin et les liqueurs fortes; des estaminets où l'on prenait principalement de la bière; et des tabagies où, pour avoir droit de s'asseoir, il suffisait de payer la consommation d'une pincée de tabac. Aussi les cafés étaient-ils fréquentés de la meilleure société. Les dames du monde faisaient arrêter leur carrosse à la porte du limonadier et le garçon venait leur servir, dans leur voiture, bavaroises e! tasses de thé, suides soucoupes d'argent. L'ameublement de plusieurs de ces établissements n'eût pas été déplacé dans un salon luxueux. « Les cales de Paris, écrit Savary des Brûlons dans son Dictionnaire du commerce, sont pour la plupart des réduits magnifiquement parés de tables de marbre, de miroirs et de lustres de cristal, où quantités d'honnêtes gens de la ville s'assemblent, autant pour le plaisir de la conversation et pour y apprendre des nouvelles, que pour y boire de cette boisson :!. »
1. Rapports de police '!<• 1 ";:;:'>. Bibl. de l'Arsenal. Archives de lu Bastille, nis. 10164, f. 1".:. c< 10167, f. 134.
2. Alfred Franklin, Le café, le thé, le chocolat, dans la collection, la \ ie privée d'autrefois l'an-, 1^'.'::. m 16 . |>. 211 el 255.