Édition de 1723, I
Le café de la Rotonde, au Palais-Royal, devait sa décoration au pinceau magistral d'Hubert Robert. Le café militaire, rue Saint-Honoré, était orné île trophées d'armes, d'étendards, de couronnes. Sainte- Foix le célèbre sur le mode lyrique. « Tout y est riche, grand, simple, dit-il, et respire la belle et sainte antiquité. » Et il se lamente presque de voir un café offrir le modèle du bon goût selon lui, alors que les monuments publics reflètent le caractère frivole de leur siècle. Frary. limonadier rue Montmartre, avait fait alterner chez lui des glaces claires et hautes, avec des trumeaux formés de tableaux de fleurs. Ceux-ci étaient l'œuvre de Clermont, artiste renommé pour ce genre de décoration.
Les cafés se distinguaient des cabarets, estaminets et tabagies, non seulement par la nature des consommations qui s'y débitaient, par la belle ordonnance de l'aménagement et le choix de la clientèle, mais encore, et c'est le point qui surtout nous intéresse, par la nature des conversations qui s'y tenaient. Dans les tavernes « on chantait l'amour et la guerre »; dans les cafés on entendait « des politiques, des orateurs, des mécontents qui parlaient à tort et à travers des affaires de l'État ». « Tous les cafés retentissent de satires contre ceux qui ont part au ministère », lisonsnous dans un bulletin de police du 7 lévrier i~32'. Et le m février suivant : « Tous les cafés ne sont remplis que de chansons et pièces de poésie des plus satiriques, tant contre M. le cardinal de Fleury) et M. l'archevêque (de Paris) que contre M. le lieutenant général de police. Dans l'une, Son Eminence
1. Bibl. de l'Arsenal, Archives de /« Bastille, ms. 10161, f. ss verso.
es! qualifiée de scélérat ; dans l'autre, M. l'archevêque est qualifié de pourceau; et quant à M. le lieutenant de police, on a vu une chanson composée de plusieurs couplets, et dans le dernier il y est dit que ce magistrat cherche un cordon : on se demande s'il sera bleu, s'il sera rouge; et on répond qu'il sera de chanvre ' ». De temps à autre, on arrêtait quelqu'un de ces frondeurs exaltés pour l'envoyer à la Bastille2; ce qui n'entravait guère d'ailleurs la licence générale.
Les cales étaient devenus ainsi de vrais clubs, ouverts à tout venant.
Les nouvellistes de cafés se groupaient, eux aussi, comme ceux des promenades publiques, selon leurs spécialités. Voici d'abord les nouvellistes politiques, dont les principaux centres de réunion étaient le café Duverger, au bout du quai des Grands-Augustins et le café de Foy au Palais-Royal. Les nouvellistes littéraires ont illustré le café Procope, rue de la Comédie- Française, le café Laurent, à l'angle de la rue Dauphine, le café du Parnasse, quai de l'Ecole, et, au Palais-Royal, le célèbre Caveau.
Et quels habitués s'y donnaient rendez-vous! Maupertuis, Rousseau, Diderot, Piron. Sainte- Foix, Chamfort, Marmontel, Grimm, Franklin, et combien d'autres. L'illustre auteur de Turcaret, Lesage, fut un vrai pilier de café. Son imagination si vive, son esprit si fin, son répertoire intarissable d'anecdotes, sa belle humeur, sa voix puissante réunissaient autour de lui un public attentif et nombreux. Piron le mel en scène dans sa parodie de la Philomèle
1. Bibl. de l'Arsenal, irchives de la Bastille, f. 128 verso.
2. Les Lettres de cachet à Paris, étude suivie d'une liste des p la Bastille Paris, 1904), numéros 1572 et 1576.
de Roy. « Au café, lui fait-il dire, moyennant six sols, je passe ma journée à mon ordinaire, à jouer aux échecs, à lire des nouvelles, à berner les autres et à dire du bien de moi. »
Quelle chronique littéraire, vivante, animée, éloquente, spirituelle, et bruyante par moments! Or le premier venu élait admis dans le cénacle et prenait part à la conversation : par là, dans les cafés, comme dans les promenades publiques, les mœurs de l'ancien régime différaient profondément de celles de notre temps.
Au Palais-Royal le café du Caveau se trouvait sous le café de la Rotonde. « C'était réellement, dit le marquis d'Avèze, un petit caveau fort noir, fort humide, où l'on descendait par deux ou trois marches et dans lequel il y avait quelques mauvaises tables et tabourets fort lourds, rembourrés de crins et revêtus de mauvais cuir. On montait par un petit escalier, qui était un véritable casse-cou, à une terrasse pas plus grande que la main qui donnait sur le jardin; c'est là que se faisaient les joyeuses orgies et les jolies chansons que nous chantions toujours avec un nouveau plaisir1. »
Les bustes de Grétry, Piccini, Sacchini, Gluck, et Philidor, donnaient au Caveau l'air d'une petite Académie de musique. Puis les médaillons des frères Montgolfier rappelaient, par une inscription gravée sur le marbre, que les premières souscriptions pour la construction d'un aérostat avaient été ouvertes sur les tables du Caveau.
En 1783, Rivarol en parle ainsi : .« Terrible par les
1. L'auteur place ce taUeau eu 1788. Anonyme marquis d'Avèze), le
Palais-Royal, par l'aveugle improvisateur. Paris, lsis. p. 15.
propositions qui s'y tiennent, ce petit lien est, à ce que l'on dit, Tarière du bon goût; et il s'est quelquefois rendu aussi redoutable aux Académies que l'était, au Portique et au Lycée, le tonneau de Diogène : c'est là en effet qu'on va tàter le pouls à notre littérature, à la musique, à la politique ».
Car les « politiques » avaient insensiblement envahi la retraite où de folâtres épicuriens se berçaient de refrains joyeux. Les nouvellistes y étaient devenus maîtres et seigneurs. « C'est le rendez-vous des politiques, des beaux-esprits, des conteurs de nouvelles, lisons-nous dans le Tableau du Nouveau Palais. Royal. Depuis dix heures du matin jusqu'à midi, les personnes habituées viennent y prendre leur tasse de café à la crème ou de chocolat et s'en vont à leurs affaires. L'heure de la Bourse arrive; on s'y rend en foule et, jusqu'à deux heures, la galerie est embarrassée de monde qui, n'ayant pu pénétrer dans le café, reste à la porte à discourir. Celui qui apporte une nouvelle est entouré de manière qu'à peine peut-on l'apercevoir1. »
On écoute attentivement et en silence. Quand l'homme à la nouvelle a terminé son récit, chacun se retire et va le communiquer à ceux qui étaient trop éloignés pour avoir pu l'entendre ou qui se trouvaient distraits. Alors c'est un bruit et un bourdonnement incroyables. Chacun veut donner son avis, presque tout le monde parle en même temps « et il faut être bien familiarisé avec le bruit pour comprendre quelque chose ». Mais voici que le brouhaha s'apaise. On se presse pour assister à un spectacle inattendu : ceux qui sont en arrière, se haussant sur la pointe des
1. Tableau du Nouveau Palais-Royal, Londres <'t Paris, 1788, p. 30.
pieds, s'appuient sur les épaules de voisins qui se trouvent devant eux. C'est l'entrée d'un petit-maître, en toilette ravissante, qui vient prendre une bavaroise. « Elle suspend les bavardages des nouvellistes. On en eut pour longtemps à considérer la variété des objets qui formaient la garniture des boutons cousus à son habit. Chaque bouton offrait, sous un cristal entouré de perles, un Teniers, un van Huysum, ou un Rosalba. C'était une collection complète des tableaux de toutes les écoles ' .»
« Le soir, le Caveau est le rendez-vous de petits merciers, de marchands de tabac, qui y vont avec leurs femmes, leurs enfants et la petite bonne, pour y boire la petite bouteille de bière et manger modestement une demi-douzaine d'échaudés 2. » Mais, bien après que le "mercier, la mercière et la petite bonne sont partis, la discussion reprend sur de nouveaux frais à la sortie de l'Opéra et de la Comédie. Le patron de l'établissement, Dubuisson, ne cesse de répéter :
« — Messieurs, il se fait tard, il est temps que je ferme, on va me mettre à l'amende! »
Déjà les volets sont clos, une seule bougie reste allumée et les nouvellistes continuent de discourir3.
Dans un recueil de lettres, publié en 1789, à la veille de la Révolution, on trouve encore une peinture des nouvellistes de cafés, où la plupart des traits, que nous venons de signaler sont groupés avec précision. « Quelqu'un, dit l'auteur, m'indiqua un café, fameux pour les nouvelles. Le matin même, avant de sortir, j'avais soin de jeter un coup d'oeil sur la carie et