‹ Les nouvellistesChapitre 102 sur 139 · Correspondance dite de Métra. 15 mai \'i · texte numérisé non relu

Correspondance dite de Métra. 15 mai \'i

d'étudier quelques particularités historiques ou géographiques, alin d'être au niveau d'une société où je savais que le plus petit anachronisme pouvait perdre un homme de réputation. » Notre homme a pénétré dans le café célèbre; il écoute, puis cherche à jouer son rôle dans la conversation.

o Peine perdue! à peine ouvrais-je la bouche pour discuter la réalité d'un t'ait, qu'on me disait le tenir directement, ou d'un ministre, ou d'un ambassadeur, ou de la maison d'un prince; enfin il n'y avait pas le plus petit mol à répliquer '. »

L'Opéra vient de brûler. La lieutenance de police a constaté que onze personnes avaient péri dans l'incendie. Les chiffres de quarante, soixante morts et davantage sont affirmés d'un ton qui ne souffre pas de réplique. « Et on veut après cela avoir des détails, des nouvelles sûres de l'Amérique. »

Les garçons eux-mêmes, qui font le service, sont peu à peu passés nouvellistes. Un plateau sur la main, ils interrompent le client pour lui signaler, avec bienveillance, telle erreur de date ou de latitude qu'il aurait commise. De temps à autre, deux ou trois personnes se détachent des groupes pour aller aux nouvelles, soit dans le jardin du Palais-Royal, soit sur la terrasse des Feuillants, « à peu près comme les fruitières vont à la Halle ». Et, si quelque sceptique s'avise d'élever le moindre doute sur l'exactitude des rapports qui sont faits, l'autorité de M. un tel (nouvelliste réputé on celle de tel café, où ne sont admises que des nouvelles certaines, met fin à la discussion.

1. Nouvelle correspondance ov choix de lettres intéressantes sur divers sujets recueillies en 1789, Spa ci Paris, LT89, in-16, p. 121.

2i0 LES NOUVELLISTES.

Fatigué de cette agitation, notre correspondant cherche refuge dans un autre café, d'aspect tranquille, Nous approchons de 89. Quelques joueurs do dominos sont absorbés par leurs combinaisons. Ce sont des huissiers, des tailleurs, des maçons. Mais l'un des consommateurs, assis à une table voisine, entame subitement la lecture à haute voix d'une lettre insérée dans le Journal de Paris. Adieu les dominos! Tous les joueurs de se mettre à parler politique, à former des plans pour .lacampagne prochaine et à régler les affaires de l'Europe. La discussion devient véhémente : ce sont des cris. La victoire demeure, non à la raison, mais aux poumons les plus robustes.

« Plût à Dieu, dit en terminant notre auteur, que je fusse poète et poète comique. Je ferais une Nouvellomanie qui guérirait peut-être quelques-uns de ces nouvellistes affamés, pour qui les nouvelles sont un aliment nécessaire et qui sèchent sur pied quand ils sont quinze jours sans en recevoir '-. » Ces lignes datent de 1788. L'an d'après, la Lettre d'un paysan à MM. les Censeurs du Caveau au Palais-Royal, témoigne de l'importance conquise par les nouvellistes de la « petite cave nuire et humide ». « Vos jugements, leur dit-on, sont remplis d'équité. Tout ce que vous brûlez est bien brûlé. Brûlez toujours, et surtout avec impartialité, les licences littéraires, les faux politiques, les Calonne, les B..., les M..., les L..., etc. Bannissez de votre société tous ceux qui ont la manie des Trônes et des Dominations. Puisque vous êtes dans ce moment juges de la nation, souvenez-vous de vous dépouiller de tout esprit de corps.

1. Nouvelle correspondance ou choix de lettres intéressantes sur divers sujets, recueillies en 1789, Spa et Paris, H89, p. I2U

Comme je suis persuadé que vous aurez une grande influence sur les États généraux, je vous supplie de dire à MM. les députés de ne s'occuper que du soulagement des pauvres. »

Voici enfin 1791. Laissons la parole au cousin Jacques (Beffroi de Reigny) : « Quand la postérité, plus réfléchie et plus éclairée que la génération actuelle, lira de sang-froid l'histoire delà Révolution française, elle ne voudra pas croire que des cafés se sont érigés en tribunaux suprêmes et cela dans une ville qui est le centre d'un État libre. Le Café de Foy et le Café du Caveau, où l'on se bornait jadis tout uniment à politiquer tant bien que mal, en avalant un verre d'orgeat ou une glace à la vanille, sont aujourd'hui deux républiques où l'intolérance la plus caractérisée prend le nom de patriotisme, où les opinions veulent gouverner Paris1. »

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