Almanach général de ions les spectacles, 1701. p
Que si nous embrassons maintenant d'un coup d'œil l'ensemble des chapitres précédents, nous voyons combien fut actif, incessant, toujours aux1, aguets et en éveil, cet immense service d'information réciproque qui joua le rôle de la presse dans la France de l'ancien régime. Que d'ardeur, de vivacité et de belle humeur! Depuis les nouvellistes de ruelles jusqu'à ceux des jardins publics, depuis les «< raisonneurs » de cafés jusqu'aux « politiques » du Palais, que de ramifications et qui se rattachent entre elles par des liens aussi directs qu'étroits! Le nouvellisme s'est organisé en cercles, en bureaux, en pelotons, qui ont leurs présidents, leurs secrétaires, leurs « autorités », leurs « questionneurs », leurs « raffineurs ». Il s'esl donné des règles, une méthode. Il est parvenu à se soumettre aux exigences de l'esprit critique. Et ces groupes si divers, tout en concourant au même
1. Bibl. de l'Arsenal, Archives de la Bastille, Gazetins de la police, ms. 10155 10170. A. de Boislisle, Lettres de M. dt Manille, lieutenant général de polie au ministre ifaurepas [1742-1747 , Paris, 1896.
but, se relient entre eux par de rapides communications. Ils sont réciproquement desservis par des courriers plus diligents que les postillons au service de l'État. Ceux des contemporains qui n'ont connu de ces raisonneurs » publics que l'aspect extérieur, les ont tournés en dérision, comme .Molière a ri des médecins de son temps et Racine des avocats. Les meilleurs juges, ceux qui les ont vus de près et qui les ont pratiqués, comme Donneau de Vizé, leur ont rendu justice. « La vérité d'une nouvelle s'établit par la voix publique », écrivait l'abbé Pic, sur la fin du règne de Louis XIV. C'était résumer d'un mot l'éloge de ceux qui font l'objet de ce récit.
Cette vaste organisation, qui avait Paris pour centre, se retrouvait, avec les mêmes rouages, non seulement clans les villes de province, mais jusqu'au fond des campagnes.
Dans les localités rurales, le dimanche, après la messe, à l'heure où, sur la place de l'église, les bonnes gens, superbes sous leurs plus beaux habits, se réunissent pour deviser de leurs intérêts communs, une manière d'orateur, officiellement appelé à cette fonction, annonçait toute communication relative aux ventes, marchés, édits de la municipalité, chiens enragés, accidents survenus dans le pays, sans oublier même les événements de la politique. Pour se faire mieux entendre, il montai! sur le tertre où se dressait la vieille croix du village. En Bretagne, sa harangue débutait par ces mots :
« Entende qui voudra, les sourds le répéteront aux autres '. »
1. K'evo'neb enn >lu c'hoant, ar se vonar enn Iavaro d'an re ail.
Puis les propos s'échangeaient; et nos curieux, en veste ou en bourgeron, s'informaient mutuellement «le ce qu'ils avaient appris «le neuf. Ces paysans à longs cheveux, coiffés du feutre rond, et solidement armés du classique gourdin, qui constituaient « rassemblée » bretonne, ne ressemblent guère, il est vrai, aux nouvellistes subtils, fiévreux, nourris des idées d'avant-garde, que nous avons vus au Palais- Royal ; le tableau, dans sa diversité, n'en offre pas moins des analogies.
Quant au gouvernement lui-même, il avait, comme bien on pense, autant et plus d'intérêt que ses administrés à être informé exactement des événements du jour, afin d'y ajuster sa politique Aujourd'hui les ministres ont les feuilles quotidiennes, dont le dépouillement se pratique régulièrement dans leurs bureaux, pour leur plus grand profit et celui de leurs collaborateurs. Aux hommes d'Etat de l'ancien régime, comme aux particuliers, les rares journaux n'apportaient que des renseignements incertains ou insignifiants. Aussi les ministres devaient-ils, comme les particuliers, le plus sûr et le plus clair de leurs informations aux nouvellistes. Louis XIV, dit Saint- Simon1, s'étudiait avec grand soin à être amplement instruit de tout ce qui se passait dans les lieux publics, dans le commerce du monde, et jusque dans les maisons particulières. Louis XV y apporta la même attention2. De là, l'organisation, par les soins de la lieutenance de police, d'un service spécial de nouvellistes, que l'on peut dénommer les « nouvellistes policiers ».