‹ Les nouvellistesChapitre 106 sur 139 · Bibl. de l'Arsenal, Arch. de la Bastille, ms · texte numérisé non relu

Bibl. de l'Arsenal, Arch. de la Bastille, ms

sous-fermier, célèbre nouvelliste, plus autrichien que français, c'est-à-dire vantant plus les généraux autrichiens que les nôtres, disait hier que le sieur Vouette, créature de M. de Xoailles, n'osait plus se montrer, parce qu'il ne pouvait se trouver dans un cercle où l'on ne blàmàt la conduite de ce maréchal ' ». Un autre nouvelliste, nommé Chapelle, demeurant rue du Cherche-Midi, est signalé comme très suspect « par rapport aux ministres étrangers qu'il fréquente 2 ».

?sos agents secrets surveillent ainsi et dénoncent leurs confrères, les nouvellistes indépendants; et parfois leurs rapports, comme on l'a vu, ne laissaient pas d'avoir pour conséquence des lettres de cachet.

En 1724. ils signalent un certain Clément Magoullet, marchand gainier, d'autres disent joaillier. Il était établi à la Pomme d'or, sur le quai des Morfondus. « Presque béatifié par sa dévotion, lisons-nous dans F « itinéraire », et par sa bigoterie extérieure et fardée; quoique assidu au service et dans les églises, c'est un glorieux tartuffe et un pieux menteur. Il fait le pédagogue et le mordant autant sur le gouvernement que sur tout le genre humain. » « Des chagrins de famille avaient aigri son humeur », et c'est la seule raison à laquelle le zèle de notre agent de police puisse attribuer le peu d'enthousiasme que montre Magoullet pour le gouvernement, car il « jase à outrance contre les ministres 3 ». A la suite de ce rapport, Magoullet fut arrêté et mis à la

1. Cité en appendice au t. VIII du Jour/m! >/<■ Uni,, r. éd. in-1-2 (1857p. 331-32.

•-'. Bibl. de l'Arsenal. Archives de ta Bastille, ms. 10155, f. -.'s. 3. Ibid., f. 18 verso.

Bastille, où il resta du 11 décembre 1724 au 18 janvier 1725 '. En général cependant, sous l'ancien régime, le gouvernement se montrait sur ce point d'une assez grande tolérance et l'étude des documents, qui nous ont passé sous les yeux, confirme en somme l'opinion de Mme de Motteville :

« Il n'est point de lieu au monde où les langues soient plus licencieuses, les esprits plus déchaînés qu'en France à mal juger, à mal parler de leurs souverains. On peste contre le roi et contre les ministres, et chacun se mêle de censurer fort librement sans que personne le trouve mal à propos. »

1. Les lettres de cachet à Paris, avec une liste des prisonniers de la Bastille (Paris, 1904 , p. 215, n" 2802.

Les nouvellistes policiers avaient une autre tâche à remplir.

Contrairement à ce que Ton croit généralement, l'ancienne France eut un gouvernement d'opinion publique; ou, tout au moins, celle-ci y exerça-t-elle une grande action. Il n'est pas de souverain qui ait gouverné contre l'opinion. Il n'est pas de ministre qui, l'ayant franchement contre lui, se soit maintenu au pouvoir. « Louis XVI consulta la voix publique pour le choix de la plupart de ses ministres », écrit Sénac de Meilhan dans son livre du Gouvernement1. La même observation peut s'appliquer à Louis XV. Son fils, le Dauphin, vient de perdre sa femme, Marie-Thérèse d'Espagne. Le Roi Catholique, Ferdinand VI, propose la main de l'infante Antoinette, sœur de la défunte, pour le Dauphin. Louis XV lui répond, le 31 août 1749, pour lui dire qu'il est très

sensible à celte offre et que son plus vif désir serait de l'accepter; mais, en France, le peuple se scandaliserait si l'héritier du trône épousait sa belle-sœur. Or, roi de France, dit Louis XV, je ne pense que d'après le peuple, car « la voix du peuple est la voix de Dieu ' >?.

Sans doute, le roi s'exprime ici en beau langage, mais le fond de sa pensée est sincère. « L'opinion, écrit Mercier de la Rivière, est véritablement la regina del mundo. Tantôt elle fonde des empires et tantôt elle les détruit. » Le célèbre physiocrate s'inspirait, vers la fin de l'ancien régime, du milieu social où il vivait.

Fn un curieux passage des Nouvelles nouvelles, Donneau de Yizé montre le cardinal Mazarin envoyant dans les promenades publiques des personnes spécialement chargées d'y raconter les événements qu'il désirait faire connaître, en les présentant sous le jour qui lui convenait.

Voilà bien les communications à la presse des gouvernements d'aujourd'hui.

« Ne croyez pas que les nouvelles que l'on débite au Palais, dit Donneau de- Vizé, ne fassent point d'effet. » Vizé écrit vers le milieu du xvne siècle, où la galerie du Palais était encore le principal centre de nouvellistes :

« Soit qu'elles soient vraies, ou qu'elles soient fausses, poursuit notre auteur, les nouvelles peuvent causer des désordres considérables; et comme elles se répandent, en sortant de là, parmi tout le peuple, elles lui peuvent faire croire des choses qu'il lui est

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