‹ Les nouvellistesChapitre 109 sur 139 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

avec les commentaires qui leur ont été indiqués. Mercier fait leur croquis dans son Tableau de Paris : « Un orateur préposé parla police endoctrine la troupe écoutante1... ». Puis, dès que le récit est terminé, le groupe se disperse et chacun court répéter ce qu'il vient d'apprendre. Si bien que cent et mille bouches ne tardent à redire dans Paris faits et commentaires. « Plusieurs se font aides-de-camp, dit encore Mercier, et servent à la correspondance des nouvelles qui circulent. » Car le public n'ignore pas que ces informations émanent du gouvernement désireux d'instruire la nation de ce qui peut l'intéresser. Et de quelle lumière ces faits n'éclairent-ils pas les relations qui se nouent entre l'ambassadeur d'Espagne et le bonhomme Métra sur la terrasse des Feuillants?

On sait comme le peuple, sous l'ancien régime, aimait à voir son souverain diriger de ses propres mains le char de l'État — car c'est bien ainsi, n'est-ce pas, qu'il faut s'exprimer? Aussi retrouve-t-on incessamment, dans les gazetins de la police, le propos suivant, que les nouvellistes officieux avaient charge de répéter avec constance :

« Sa Majesté continue de travailler assidûment avec ses ministres. »

Or il arriva qu'en l'année 1736, le gouvernement s'avisa de ne plus adresser de communications... nous allions dire à la presse. Aussi les nouvellistes sont-ils « dans de terribles inquiétudes >•>, particulièrement au sujet des affaires extérieures; inquiétudes que partage le pays, car on est persuadé « qu'aucun secret du cabinet ne transpire et cette persuasion ôte

1. Mercier. Tableau de Paris, chap. cxvi. Liseurs de gazettes.

L'OPINION publique. 269

toute la crédulité », que le public accordait jusqu'alors à ses informateurs habituels. « C'est une chose unique, une chose sans exemple en France, écrit à ce moment le commissaire Dubuisson au marquis de Caumont, que le secret du ministère ait réduit les nouvellistes au point d'incertitude et d'ignorance où ils sont *. »

D'autres fois il est certains sujets de conversation qui sont interdits. La liberté de la presse ne devait éclore que de notre temps. On lit dans un rapport de l'agent Buchet, en date du 24 mai 1725 :

« M. le lieutenant de police a ordonné aux maîtres de café d'avertir leurs pratiques d'habitude de ne tenir aucune conversation sur le mariage du roi, ni sur les affaires du gouvernement. »

Bien que la presse n'existât pas, on menait, comme de nos jours, de véritables campagnes de presse, grâce à cette organisation du nouvellisme. A ce point de vue, un passage des mémoires de Saint-Simon, à la date de 1708, ne laisse pas que d'être suggestif. Il s'agit du différend qui s'était élevé, dans le commandement de l'armée en Flandre, entre le duc de Bourgogne et le maréchal de Vendôme. Nos troupes avaient battu confusément en retraite devant le prince Eugène. Or les partisans de Vendôme — Saint-Simon dit la « cabale » — cherchaient à en rejeter toute la responsabilité sur le duc de Bourgogne. On produisait une lettre du ministre espagnol Alberoni, qui portait Vendôme aux nues. « La pièce, dit Saint-Simon, ne laissa pas d'être vue jusque dans les cafés, les spectacles et les autres lieux publics

I. Lettres du commissaire Dubuisson au marquis de Caumont, 1735-1741, publ. par A. Rouxel. (Paris, s. d. . p. 216.

et même les promenades publiques et parmi les nouvellistes. On eut soin qu'elle ne fût pas ignorée jusque dans les provinces '. »

Et plus loin : « En même temps que la lettre d'Alberoni et les extraits de deux autres devinrent publics, la cabale se déchaînait par degrés en cadence. Leurs émissaires paraphrasaient les lettres dans les cafés, dans les lieux publics, parmi la nation des nouvellistes, dans les assemblées de jeu, dans les maisons particulières. Les halles mêmes en furent remplies, le Pont-Xeuf en retentit : les provinces en furent soigneusement remplies2. »

Les ministres étrangers en arrivaient ainsi à entretenir dans Paris des agents semblables à ceux de la police, et parvenaient à y organiser, par les mêmes moyens, des mouvements d'opinion favorables à leurs projets. Ce même Alberoni, de qui il vient d'être question, paraît avoir excellé dans l'art de façonner les idées des Parisiens. Sous la Régence, quand la politique de la cour de France devint hostile à la couronne d'Espagne, le ministère du cardinal Dubois se plaignait vivement de ses agissements. A cette époque Jean -Baptiste Rousseau était en exil et séjournait à Vienne. Le 8 juillet 1718, Dubois écrivait à un agent nommé Dubourg, qu'il entretenait dans la capitale autrichienne :

« Je n'ai pas pu m'empêcher, monsieur, de souhaiter que dans Paris, où Alberoni a pris soin d'avoir tant d'émissaires, il fût rendu odieux et ridicule par quelque vaudeville, que le sel et la gentillesse missent dans la bouche de tout le monde; mais nous avons

]. Saint-Simon, éd. Boislisle. XVI. -23r>. •?. Ibid., XVI. v>37.

perdu le seul homme qui put brocarder dignement ce faiseur de sauces et vous l'avez à Vienne. Vous jugez bien que je parle de M. Rousseau. S'il voulait faire quelque chose qui pûi être chanté dans Paris, et qui fût frappé à son coin, il ferait une chose agréable à beaucoup de puissances et peut-être n'at-il rien écrit qui lui fût plus utile. Je n'ai pas voulu l'en prier directement, bien que je compte sur son amitié; mais s'il saisit cette occasion, il me fournira peut-être le moyen de lui donner des preuves de la mienne '. »

Ainsi s'expliquent l'organisation et l'action de ces « cabales » dont il est tant question dans les écrits du temps. On se souvient des nouvellistes de Parnasse. De nos jours, une pièce, qui a une « mauvaise presse », risque fort de sombrer dès les premières représentations; il en fut de même aux siècles de Molière et de Beaumarchais. Quand une pièce était connue avant la représentation, elle se heurtait parfois, dès le lever du rideau, à une hostilité systématique : c'est quelle avait été jugée mauvaise dans les cercles de nouvellistes littéraires qui, déjà, avaient imposé leur sentence. D'autres fois, le mouvement hostile se dessinait après la première qui n'avait pas réussi. Et nous comprenons à présent comment, en l'absence de journalisme, les jugements et les appréciations des critiques autorisés, des « nouvellistes respectés », couraient comme le feu mis à une traînée de poudre, dans un innombrable public 2. « Le bruit qui se répand après la première représentation d'une pièce, écrit Donneau de Vizé, est toujours ce

1. Cité par Auhertin, l'Esprit public un XVIII' siècle, p. 115.

■ ir sur ces faits le eurioux passap-p des Nouvelles nouvelles, II. 2TÎ

qui décide de son sort, et ce bruit ne peut jamais lui être avantageux, quand même elle serait bonne, lorsqu'elle a été mal reçue dans les lectures qui en ont été faites. » Il arrivait cependant, comme de nos jours encore, que la pièce, en se maintenant quelque temps sur l'affiche, réussit à reconquérir le public, qui réformait le jugement porté par les critiques de la première heure.

On ne saurait donc s'étonner de voir les particuliers eux-mêmes chercher à influencer l'opinion par des nouvellistes amis — comme nous en voyons aujourd'hui chercher à faire passer dans les journaux des notes susceptibles de leur être agréables ou utiles. « Si vous savez quelque chose de net sur tous ces points (il s'agit de questions politiques), écrit le commissaire Dubuisson au marquis de Caumont, vous m'obligeriez de me les mander, je les débiterai dans les promenades et dans les cafés d'un ton de confiance; et peut-être parviendrai-je à en persuader. » Le magistrat, placé à la tète du nouvellisme policier, commence tout naturellement par le faire servir à sa propre popularité. Le lieutenant de police d'Ombreval avait tenu à montrer son zèle de bon français et sa munificence à l'occasion des fiançailles de Louis XV et de Marie Lezczsinska; et, de peur qu'on ne lui ait pas suffisamment rendu justice dans Paris, il transmet la note suivante à ses policiers, non sans avoir pris soin de la rédiger en partie de sa propre main :

« M. le lieutenant de police fit faire, mardi au soir, un grand feu de joie devant la porte de son hôtel et une grande illumination en dehors et en dedans, avec deux fontaines de vin qui coulèrent depuis neuf heures

jusqu'à deux heures après minuit, du premier étage dans la rue, où tout un peuple allait puiser à discrétion, avec une symphonie fort nombreuse de toutes sortes d'instruments qui jouaient dans sa cour. Il donna cette réjouissance publique à l'occasion du mariage du roi. »

Aux changements de ministère, ou quand il est question de nommer un haut fonctionnaire, un lieutenant de police par exemple, les intéressés essaient de la même façon d'influencer l'opinion par des émissaires spéciaux. On sait quelle doit être l'action exercée par la « voix générale » sur la détermination du choix; et l'on s'efforce de la faire parler favorablement. A l'avènement de Louis XVI, le duc de Chartres, plus tard Philippe-Egalité, désirait voir rentrer au ministère Choiseul disgracié par Louis XV. Une lettre du 1:2 juin 1774 nous apprend que « M. le duc de Chartres s'empressa de publier cette nouvelle (la nomination de Choiseul) dans l'allée du Palais- Royal l », comme pour forcer la main au roi. Philippe-Egalité fut d'ailleurs un de ceux qui surent le mieux « travailler » l'opinion publique. Il est vrai qu'il en possédait le foyer le plus ardent : le Palais- Royal. Après le combat naval d'Ouessant, où sa conduite fut si durement critiquée, il écrit à Louis XVI : « Votre Majesté sait que j'avais répandu dans le public, que j'avais engagé M. d'Orvilliers à rentrer le 21) juillet... »; comme nous dirions aujourd'hui : « J'avais fait mettre dans les journaux... ».

Les frères Paris, les grands financiers, « ont leurs preneurs à gages », lisons nous dans un bulletin de

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