Histoire de Montjoye, juillet
transportés à Bicêlre, « lieu destiné à de vils scélérats et non à de braves gens comme eux ». A cette lecture, chacun frémit et l'un des citoyens présents s'écrie :
« A l'Abbaye! à l'Abbaye! '. »
Ce cri trouve un formidable écho. Trois cents particuliers se précipitent vers ia prison, entraînant la foule sur leur passage.
A l'Abbaye, les portes sont enfoncées, les gardesfrançaises délivrés. Ils sont amenés triomphalement au Palais-Royal, où on leur sert à souper dans le jardin même. Puis on leur dresse des lits dans la salle des Variétés amusantes.
Le 1er juillet, les soldats aux gardes, tirés de leur prison, sont toujours au Palais-Royal. Ils occupent un appartement au premier étage, sur les galeries du côté du café de Foy. Des paniers sont suspendus aux fenêtres par des rubans; les passants y jettent leur offrande pour les soldats patriotes. A l'aide de cordes, on leur monte des glaces et toutes sortes de rafraîchissements 2.
La fermentation va croissant.
Le 3 juillet, un nouvelliste, debout sur une chaise, tire de sa poche une lettre qui vient directement, dit-il, de Versailles. Les représentants du Tiers, menacés d'être assassinés par les nobles, réclament du secours. « Courons aux Invalides et à l'Ecole militaire, s'écrie le nouvelliste, pour y prendre toutes les armes et ruons-nous en masse sur Versailles! » Déjà des groupes se disposent à partir, quand un
1. Chamfort. Tableaux historiques (Œuvres -complètes, Paris, 18-21. II, 185. — Journal de Hardy, à la date.
2. Journal de Hardy, à la date (Dibl. nat., ms. 668";). — Victor Fournel, les Hommes du 14 juillet, p. 36.
chirurgien de marine, qui arrive précisément de Versailles, déclare que ce bruit est sans fondement1.
Le 9 juillet, des officiers d'artillerie et quelques-uns .de leurs camarades du royal-allemand sont chassés du jardin à coups de chaises. On les eût assommés, dil Desmoulins, s'ils n'avaient pris la fuite. Dès que paraît un hussard, on crie : « Voilà Polichinelle! » et on lui lance des pierres. Une dame, un abbé, pour un mot contre Necker, sont fouettés jusqu'au sang. Ceux qui osent railler les idées et le sentiment populaires sont houspillés à coups de canne. A la porte du Caveau, on les contraint à s'agenouiller pour demander pardon. Un observateur de police, assez imprudent pour faire arrêter un particulier mal à propos, est roué de coups; puis il est plongé dans le bassin, roulé sur les cailloux, rejeté dans l'eau. On lui coupe une oreille et on le hisse sur une échelle, afin que tout le monde puisse l'y voir, haletant, sanglant, et l'y insulter. Il râle. Il meurt le lendemain de ses blessures.
Le 10 juillet, le tumulte redouble à la vue de quatrevingts canonniers qui s'étaient échappés d'une cour de l'Hôtel des Invalides où ils avaient été enfermés.
On les accueille aux cris de : « Vive le duc d'Orléans! vive le Tiers-État! » On leur verse à boire, on leur donne de l'argent, on les bourre de nourriture2. « Ils n'en furent pas quittes pour s'enivrer, dit Desmoulins, sûrement la plupart eurent une indigestion. »
Enfin, le 12 juillet, accourt au Palais-Royal un