‹ Les nouvellistesChapitre 134 sur 139 · Numéro · texte numérisé non relu

Numéro

LA RÉVOLLTIOX. 311

On lisait un plan de constitution avec veto, Sénat, etc. Les cris du dehors répondaient à ceux du dedans. La patrouille a cru qu'il y avait du tumulte. Elle est entrée dans le café. La vue des armes a effrayé quelques auditeurs. Ils ont cassé les carreaux pour sortir par les fenêtres. Plusieurs ont été blessés par le verre : le café a été bientôt vide.

Enfin la Commune intervint vigoureusement. Elle voyait avec douleur, disait-elle, les désordres du Palais-Royal, où l'on « profanait par des calomnies atroces et des motions sanguinaires la demeure d'un prince également chéri et honoré de la nation ». Etait-ce donc pour en arriver « à faire regretter l'affreuse paix du despotisme »? « Convaincue de la nécessité d'éteindre dès sa naissance un incendie qu'on voudrait répandre dans le royaume », la Commune décidait, le 1er septembre 1789, de redoubler d'énergie pour réprimer les motions et les actes séditieux dont le Palais-Royal était le théâtre l.

Mais on sait comment le Palais-Royal l'emporta, et que si la marche sur Versailles, résolue le 30 août, fut entravée à cette date, elle s'exécuta dans les journées des o et G octobre, suivie de toutes les conséquences que les patriotes en avaient pu espérer.

I «pendant les discussions au Palais-Royal n'étaient pas toujours aussi désordonnées. Entions au café de Eoy, le 19 décembre ITS'.i2. C'est là, dit un specta-

1. Lettre '1rs représentants de la Commune au Président de l'Assemblée nationale, 2 sept. ÎTS'J. Arch. nul.. ('. 32, numéro 271.

.'. Ecoutez, voyez et contristez-vous, ou douleur d'un honnête homme indigné, s. 1. n. d.. in-12.

teur, que se rassemblent les nouvellistes. Celait le jour où l'Assemblée devait discuter la question des finances. « Impatient d'apprendre l'issue de cette séance fameuse, je trouve une place entre la seconde et la troisième table.... Chacun raisonnait.... »

Un petit homme, boiteux et bossu, mais qui avait de l'esprit plein sa bosse, amusait l'auditoire par ses traits piquants :

« — Oui veut faire un pari? Deux cloyères d'huîtres et une matelote au Gros-Caillou, que, de tous les plans proposés, on choisira le plus mauvais, ou tout au plus celui de Necker? »

A ces mots, se lève un grand homme sec, aux sourcils noirs, qu'il fronce d'un air terrible :

« — Pourquoi accoler le plan de Necker aux mauvais plans?

— Parce qu'il est très mauvais, reprend lentement le bossu. »

La discussion se poursuit ; mais le grand homme sec ne tarde pas à s'esquiver, car la partie n'était pas égale.

Soudain, entre en coup de vent un homme vêtu de gris :

« — C'est le plan de Necker qui est adopté : vente de biens ecclésiastiques et du domaine pour quatre millions.

— Cela fait deux sottises au lieu d'une », réplique le bossu.

Et il développe son idée, cependant que le visage des uns s'illumine de joie et que celui des autres marque de l'étonnement, et qu'enfin quelques-uns montrent un front soucieux.

A ce moment paraît, très grave et digne, un parti-

culier haut de cinq pieds, huit à neuf pouces, coiffé d'une perruque blonde en bourse, vêtu de noir, avec un surtout de drap américain, une forte canne à pomme d'or à la main. Il s'assied, pose son chapeau devant lui; le haut de sa canne, placée entre ses jambes, tombe négligemment sur son bras gauche dont le coude est appuyé sur la table.

« — Oui, messieurs, dit-il c'est le plan de M* Necker qui est adopté. Vous pouvez m'en croire, je suis député. Le plan de M. Necker ne vaut rien. Toute l'Assemblée nationale en convient; mais il n'était pas possible qu'il ne fût pas adopté. »

Là-dessus les exclamations s'élèvent. Il faut des explications. Le député parle de l'héroïsme de l'Assemblée, rappelle le serment du jeu de Paume; et, brusquement, il fait une charge à fond de train contre la noblesse. « Et il s'est levé avec dignité; puis il s'est rassis. »

D'autres habitués du café l'interrogent ou exposent leurs doléances. « Un gros père, à perruque ronde à la bourgeoise, étendant ses bras de drap marron sur lesquels on voyait luire six à sept boutons de Pinsbec, demande la parole :

« — Nous payons soixante livres de droits pour une pièce de vin et le rentier en proportion; et l'on ne sait où tout cela va. »

Le pauvre député, un peu embarrassé à présent de la grandeur de son personnage, ne sait plus à qui entendre. Il dit au gros père en habit marron :

« — Faites la motion à votre district.

— A mon district? vous êtes bon! il y a là dix à douze langues qui ne déparlent pas. »

Le député répondait de son mieux à un autre inter-

pellateur, quand il fut interrompu par un jeune homme de dix-huit ans, compagnon menuisier, imberbe, habit gris en porte-manteau, manchettes et jabot cachés, un mouchoir bleu et blanc noué autour du cou, la coiffure de trois jours, sans poudre :

<( — Pourquoi Paris aurait-il une forme d'administration différente de celle des autres villes du royaume? »

Le député allait risquer de nouvelles explications, mais il s'arrête aux éclats d'une voix tonitruante. Un petit homme trapu, à forte encolure, criait à tue-tête qu'il fallait faire dégorger toutes les sangsues qui avaient épuisé la France, entre autres Necker, un voleur. Puis il attaque Bailly, Mirabeau.

Et tous ces propos, du jardin et des cafés, sont recueillis par des feuilles volantes, telles que le Babillard, journal du Palais-Royal et des Tuileries, qui rappellent à s'y méprendre les Gazetins, cités précédemment, avec cette différence qu'ils ne sont pas rédigés par des policiers.

Les discussions ne se poursuivaient pas toujours avec autant de calme, surtout quand le marquis de Saint-Huruge, fougueux révolutionnaire et habitué du café de Valois, y prenait part. Saint-Huruge se mettait immédiatement à gesticuler, à pousser des cris et à injurier les gens. Il ne se taisait que quand on lui donnait des coups de canne '.

Le 15 juillet 1790, on parle de la Fête de la Fédération, célébrée la veille. Un architecte déclare que, durant la cérémonie, Louis XVI « ressemblait à un

1. Ce Saint-Huruge a son dossier dans les' Archives de la Bastille en qualité de fou. Sa famille avait été obligée, précédemment, de le faire enfermer dans un asile d'aliénés.

singe dans sa tanière ». Un autre citoyen, nommé Madelaine, va de groupe en groupe répétant partout « que le roi a figuré à la cérémonie comme un polichinelle que Ton faisait apparaître et disparaître à volonté ».

Le 28 juillet de cette même année, Alexis Nugu.es, chirurgien pédicure, ayant déclaré, dans le jardin au milieu d'un « peloton », que La Fayette n'était pas un patriote, une violente tempête se déchaîne. Les cannes se lèvent. Hugues est pris à la gorge par un marchand de dentelles nommé Bousquier, adjointdéputé du Velay. On menace de le jeter dans le bassin, puis de le pendre; finalement, pour l'enlever aux mains de la foule qui va lui faire un mauvais parti, il est conduit devant le commissaire de police du district Saint-Roch l.

Au lendemain du duel de Lameth et de Gastries, 13 novembre 1790, l'agitation au Palais-Royal redouble d'intensité. Lameth, à ce moment très populaire, avait été blessé au bras. A l'entrée du jardin, les colporteurs criaient déjà un placard qu'ils vendaient trois liards :

« — Détail du combat qui a eu lieu hier au soir au bois de Boulogne2!... »

Des motionnaires montés sur des chaises excitaient le peuple. Le café du Caveau était plein de bruit. L'hôtel de Castries fut pillé.

Sur les cinq heures du soir, un chef d'escadron, nommé d'Aymar, flânait dans le jardin, quand une voix, derrière lui, s'éleva d'un groupe considérable,

1. Arch. de I-* Préfecture de police, procès-verbaux 'les commissaires de police Butte des Moulins .

■i. Halem (éd. Arthur Chuquct), p. 333.

disant que M. de Castries s'était battu deux contre un', avec M. de Lameth. Aymar se retourne pour protester et déclarer qu'on a dû prendre pour combattant M. d'Ambly, témoin de M. de Castries.

Sur quoi une femme affirme à haute voix que M. de Castries avait empoisonné son épée. Et d'Aymar de répliquer sur le même ton :

« — Pour tenir un tel propos, il faut être ou innocent ou imbécile. »

Il n'avait pas achevé ces mots que la foule hurlait : « Au bassin! au bassin!

L'exécution eût suivi de près, si un détachement de la garde nationale n'était intervenu à temps, pour tirer M. d'Aymar des mains qui s'apprêtaient à le saisir '.

Le 22 novembre suivant, l'administration de police renouvelait, au commissaire de la section du Palais- Royal, l'ordre de redoubler de vigilance, pour le maintien de la tranquillité publique, que les motionnaires du jardin et des cafés ne cessaient de compromettre par leurs violences croissantes 2.

Les premiers nouvellistes qui firent connaître la fuite de Varennes furent presque étouffés par la foule se pressant autour d'eux. Ce fut aussitôt, dans tout le jardin, un effroyable tumulte, un redoublement de fureur et d'injures. Un professeur de mathématiques pérorait dans un groupe d'ouvriers :

«. — Louis XVI est un imbécile ou un scélérat! »

Un gagne-deniers, sorti de prison, vociférait : « Le

1. Déclaration do L. -Esprit d'Aymar, en date du 13 nov. 1790, Arch. de la Préfecture de police, procès-verbaux des" commissaires (Butte des Moulins).

•-'. 1*90. 22 nov., Arch. de lu Préf. de police.

roi est un gueux, un coquin! » Il se vantait d'aller, le soir même, incendier la ville.

Puis la fusillade du Champ de Mars (17 juillet). On imagine quel fut, dès le soir, l'aspect du Palais- Egalité. Le lendemain les rumeurs les plus folles étaient propagées par des nouvellistes exaltés. Le 19 juillet, une cuisinière, la femme Lorrain, au milieu d'une foule de peuple, tenait des discours « très incendiaires et fort dangereux ». Elle montrait la voie à Théroigne de Méricourt; mais elle eut moins de succès, on la mit en prison1. Le même jour, une autre femme tonnait contre la municipalité, la garde nationale et l'Assemblée. Seuls Reubell, Danton et Marat trouvaient grâce à ses yeux.

Le 4 juillet 1791, M. de Ségur s'était hasardé à déclarer sous une tente, près du bassin, qu'il rentrait d'un voyage en province et que, sur 89 départements il y en avait au moins 83 qui étaient mécontents de la constitution nouvelle ; et qu'il y avait des abus sous l'ancien régime, mais qu'il y en avait beaucoup plus depuis qu'il était tombé.

Un jeune homme interrompt :

« — Il a'y a qu'un j...-f... pour parler ainsi! »

Ségur réplique :

« — Celui qui me traite de j...-f. .. n'a qu'à me suivre! »

Et le peuple de se ruer sur l'imprudent. Ségur ne dut la vie qu'à l'intervention classique de l'autorité. Entraîné au commissariat de police, comme perturbateur du repos public, il fut relâché, lorsque l'attroupement se fut dissipé 2.

1. Arch. (/-• /.; Prêf. <lr police. Section de la Butte des Moulins, à la date. -'. Ibid.

Pierre Huret, ancien receveur des tailles, se trouvait au Palais-Royal, auprès d'un groupe de femmes qui bavardaient avec animation, quand un particulier, inconnu de tous, vint se placer parmi elles et déclara qu'il allait lire un papier oc rempli de vérité », VAmi du peuple du sieur Marat. Au grand étonnement ide l'excellent Huret, les femmes mirent fin tout aussitôt à leur léger papotage. Debout sur une chaise l'homme lisait au milieu d'un silence profond. Tout à coup sa voix s'éleva :

« — La reine est une p.... »

« Le mot n'est pas écrit dans la feuille, ajouta-t-il, mais quelqu'un serait-il assez osé pour nier mon assertion? »

Arrivé à un passage concernant Barnave et Lameth, le lecteur déclara que ces deux députés étaient de mauvais citoyens, « dont la conduite était remplie de détours ténébreux ». Quand il fut question de Bailly et de Lafayette, il les appela des traîtres. Bailly était un vil courtisan qu'il avait connu, trois ans passés, en guenilles. « Tout serait perdu si tant de crimes n'étaient promptement châtiés! »

A ces mots l'auditoire, estimant que l'orateur allait un peu loin, l'interrompit, et réclama son arrestation avec autant d'ardeur qu'il en avait mis à l'applaudir. Le nouvelliste, nommé Vallée, fut effectivement arrêté et conduit au commissariat de police; puis, les petites dames reprirent le cours de leurs petites confidences, que venait d'interrompre la prose du citoyen Marat1.

Souvent, le public se contentait de renverser le

1. 26 juin 1791, Arcli. île In Préf. de police, section do la Butte des Moulins.

nouvelliste de la chaise où celui-ci s'était juché; comme il advint, le 13 juillet 1791, d'un particulier qui s'était mis à lire un éloge de Louis XVI. Aux mots : « Le roi ne s'attendait pas à avoir affaire à des ingrats... », vlan! il s'effondra, parmi des huées formidables, et n'eut que le temps d'aller chercher asile dans le pavillon du café de Foy 2.

On cite ces épisodes entre mille autres, dont les procès-verbaux sont restés. Les nouvellistes montent sur des chaises. Ils lisent, avec des frémissements dans la voix, les pages enflammées d'une feuille révolutionnaire, surtout de l'Ami du peuple, en les accompagnant des commentaires les plus violents : discours et lectures de gazettes qui se continuent fort avant dans la nuit. Et le motionnaire, debout sur sa chaise, tient lui-même la chandelle dont il éclaire son journal.

Quelques nouvellistes, pour s'adresser de plus haut à un cercle plus étendu, empilent plusieurs chaises l'une sur l'autre. Et parfois un remous de la foule fait choir le fragile échafaudage, inopinément, au milieu d'une période éloquente. Encore l'orateur doit-il s'estimer heureux si, dans sa chute, il ne s'est pas cassé le nez.

En pleine tourmente, quelques particuliers ont le courage d'affirmer leur foi royaliste. Ce sont les « chevaliers de la contre-révolution ». La rotonde du café de Foy est devenue « le réceptacle de l'aristocratie ». La discussion ne tarde pas à dégénérer en dispute, les arguments en injures. On en vient aux mains. Les cannes sont levées, les poignards sortent

2. 13 juillet 1791, Arcli. de la Préf. de police, Hutte .les Moulins.

de leurs gaines. C'est une mêlée où le sang coule. La garde nationale de Saint-Roch, accourue pour rétablir l'ordre, est malmenée. Puis les violents prennent définitivement le dessus. « Les orateurs font preuve de patriotisme en mettant en avant la motion de chasser du Palais-Royal tous les aristocrates1. » Les listes de proscription circulent -. Autour des tables du café de Foy, entre deux verres de limonade, on décide de la vie et de la mort des plus honnêtes citoyens.

« Samedi dernier, à cinq heures du soir, écrit un négociant nommé Minier, en traversant le Palais- Royal, je fus accosté par un habitué de ce jardin. Il me demanda si j'allais signer la pétition qui était chez les notaires de Paris, et dont le résultat devait faire pendre ce coquin de Pétion. Il m'ajouta que tous les honnêtes gens du Palais-Royal y allaient par trois et quatre cents à la fois 3. »

En avril 1791, l'administration constate que le Palais-Royal est envahi « par un nombre effroyable de vagabonds et de gens sans aveu, dont la licence n'a plus de bornes ». Maîtres absolus du pavé, ils font main basse sur les montres, mouchoirs et portefeuilles,' et, pour distraire l'attention, fouettent en public la première fille qu'ils rencontrent*.

Ce sont les soirées sanglantes. A la lueur vague qui sort des arcades, à la flamme vacillante des lampions placés au pied des arbres dans les allées, les filles dansent, cadençant leurs pas au rythme de gaies chansons; et, sous les tentes, les consommateurs

1. Chamfort, dans les Variâtes (anonymes) de la Gazette nationale. -'. 22 nov. 1790. — Bibl. nat., ms. nouv. acq.- franc. -2606, f. 188.

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