‹ Les nouvellistesChapitre 15 sur 139 · Le Vu •■ listt par d'Ardène, dans ses Œ\ i i • ;.; W · texte numérisé non relu

Le Vu •■ listt par d'Ardène, dans ses Œ\ i i • ;.; W

Mais il est admirable surtout quand il expose les plans des opérations engagées sur les frontières. Il connaît les projets des généraux, il suit leurs marches et critique leur stratégie :

11 veut par le tonne de Nous Prendre sa part à la victoire,

Et place ce « Nous » à tout propos :

Xous avons — c'est ainsi Qu'il parle — nous avons, dira-t-il, pris Nancy, Défait les Allemands qui voulaient nous surprendre; Nous les battrons encore.

Après une foule d'exploits, dont l'inévitable « Nous » sera le héros, « Nous » arrive à la politique :

Et son « Nous • de nom eau revient. Nous accommoderons l'Électeur de Cologne De Gueldre, ajoute-t-il, el de tout ce qu'il tient.

Nous raserons Marche et Bastogne.

Au grand évêque de Munster Nous laisserons Zutphen, Grol, Borklo, Deventer. Puis nous rendrons Nassau maître de la Hollande.

Enfin, à propos de certains projets que l'on prèle au gouvernement, notre homme, après en avoir souligné les dangers et les faiblesses, conclut par cette parole où se résume toute l'importance du personnage :

« — Si le Roi entreprend cela, je ne me mêle plus de ses affaires ' ! »

La Presse moderne dirait-elle mieux ?

Aussi quelles ne sont pas l'estime et l'admira-

l.Gayot de Pitaval. Bibliothèque des gens Je Cour, II J'aris, 1133 . 103.

lion de l'auditoire pour un homme aussi considérable :

Je ne saurais trouver de tenue- suffisants Pour exprimer l'excès du plaisir que je sens;

Je viens de contracter l'heureuse connaissance

Du plus grand citoyen «pie nous ayons en France :

Un homme qu'on devrait accabler de bienfaits.

Si le roi connaissail ses plus zélés sujets,

Celui que je dis là, sans lui faire une grâce,

l>es plus grands de l'État pourrait remplir la place :

C'est un mérite rare, et, pour tout dire enfin,

Un homme qui sait tout de la première main '.

Pendant la guerre, le rôle du nouvelliste grandit encore. C'est alors qu'on est attentif à ses moindres paroles et cjue lui-même est dans son élément. Il sait les événements d'hier et prédit ceux de demain :

Quelqu'aimable que soit la paix, La guerre en nouvelles féconde A seule pour lui des attraits... -.

« Quelques-uns, dit La Bruyère (car le grand écrivain s'occupa beaucoup des nouvellistes), quelquesuns consentiraient à voir une autre fois les ennemis aux portes de Dijon ou de Corbie, à voir tendre des chaînes et faire des barricades, pour le seul plaisir d'en dire ou d'en apprendre la nouvelle. »

L'essentiel était d'avoir des informations toutes fraîches et d'être le premier à les faire connaître. « Ils donneraient tout ce que l'on voudrait pour avoir une nouvelle que personne ne sut encore3. » Pour reprendre l'expression dont se sert le héros mis en

1. « Les Nouvellistes . Dibl. de ^Arsenal, ms. 2754, p. 1 1^.

2. Le Nouvelliste sur la guerre de Hollande, Mans le Mercure galant, janv. L693.

:;. iïouvelle i «oui i IL i, 111, : *. 1 6 .

scène par d'Ardène, chacun d'entre eux lient à « caqueter des premiers ' ».

Le nouvelliste est d'ailleurs habile à présenter le fait qu'il veut lancer, au point que les plus incrédules y sont pris. « Il y en a, dit Donncau de Vizé, qui savent bien qu'ils mentent, mais qui le font si hardiment que Ton croit que tout ce qui vient d'eux est véritable : ils ne cherchent point ce qu'ils veulent dire, ils circonstancient bien toutes choses et il semble que leur visage suit le témoin de ce qu'ils disent, tant il parait sincère. »

Ce besoin de recueillir et de répandre des nouvelles devenait une passion. Il tournait à la manie :

Une inquiète ardeur d'apprendre des nouvelles Agite mille gens, trouble mille cervelles Et cause tous les jours des effets si plaisants, Qu'il semble que le monde ait perdu le bon sens-.

Au logis, la femme estimait que son mari agirait plus sagement en s'occupanl de ses propres affaires. Elle s'écrie tout éplorée :

Ce métier, où l'on perd son temps, N'est pas le fait d'un homme sage Qui doit songer à son ménage; C'est affaire de fainéants3.

Elle s'en plaint à ses voisines. Son homme n'est plus qu'un inutile :

Quand chez un procureur il va pour ses affaire--. 11 oublie en causant ce qui l'y fait aller; Pourvu qu'il nouvellise, il n'y songe plus guères, Et s'en revient sons en parler.

1. D'Ardène, Je Noucelliste, comédie dans le recueil de ses Œuvres,

jv. 2 -'. Du Camp d'Orgas, Satires "-; Réflexions (éd. Je LG90 . Vlll. 6b. ;. Donneau de Vizé;

Dans les moments mêmes où madame rêverait d'un plus doux entretien :

Il no songe jamais si ce n'est de nouvelles Et quand il croit en avoir de forl belles, Il me tire en rêvant, la nuit, pour m'en conter.

Dernièrement, il brûla trois chandelles, A compter sur ses doigts, à la plume, aux jetons, Combien le Grand Seigneur a dedans son armée,

Dont la Pologne est alarmée,

De cavaliers et de piétons;

Puis, avec grande patience, Il vit à quoi pouvait monter cette dépense, Et, d'un si long travail las jusqu'au dernier point, Il vint coucher ensuite et ne me parla point1.

Et l'auteur ajoute : « Si tous les hommes étaient comme celui-là, les femmes seraient fort à plaindre et le roi manquerait bientôt de soldats ».

Jusque dans les moments suprêmes de la vie, notre homme demeure la proie de sa passion. C'est encore sa Femme qui parle :

Dernièrement, tout prêt à rendre l'âme, Il pensa me faire enrager.

Et, d'un air tout mourant, il me disait : « Ma femme, N'as-tu rien de nouveau? Si tu veux m'obliger, Va-t-en chercher, je t'en conjure, Quelque nouvelle qui soit sure. »

A sou apothicaire il en disait autant,

A son médecin tout de même :

Ils avaient beau le voir avec un soin extrême. Sans nouvelles jamais il n'en était content. s"il- n'en apportaient pas il leur faisait la raine. Et nous étions obligés quelquefois

D'en inventer entre nous trois, Pour l'obliger à prendre médecine -.

1. Scène d'une comédie consacrée aux nouvellistes par Donneau de \ (inlili -r dans ii' Mercure galant (10".:; . II. 11 et suiv.

.'. Scène d'une comédie projetée par L)oui;eau de Vizé. Mercure i/,i/,i,,/. 1C-3, II, 80.

Et la satire est à peine chargée. Le conseiller au Parlement de Bordeaux, Andrault, étant à toute extrémité, envoie encore chercher certain Portugais qui avait coutume de le renseigner sur les événements du jour. Il lui demande ce qu'il a dû apprendre de nouveau par le « dernier ordinaire » ; et il ajoute : « Je suis bien fâché de ne pouvoir attendre l'autre courrier; mais il faut que je parte! »

Nos chasseurs de nouvelles, selon leur humeur et suivant leurs dispositions favorables ou hostiles aux puissants du jour, se divisaient en nouvellistes tant pis et nouvellistes tant mieux. La Bruyère a laissé des uns et des autres un ineffaçable portrait. « Démophile est à ma droite, écrit-il, se lamente et s'écrie : « Tout est perdu, c'est fait de l'État, il est « du moins sur le penchant de sa ruine. » Démophile ajoute : « On a fait de lourdes fautes. Je sais bien ce '( que je dis, je suis du métier, j'ai vu la guerre et « l'histoire m'en a beaucoup appris. » Il débite des nouvelles qui sont les plus tristes et les plus désavantageuses que l'on pourrait craindre. Il dit que la cavalerie allemande est invincible ; il pâlit au seul nom des cuirassiers de l'Empereur. Si l'on attaque celle place, continue-t-il, on lèvera le siège, ou l'on demeurera sur la défensive sans livrer de combat, ou, si on le livre, on doit le perdre, cl si on le perd, voilà l'ennemi sur la frontière: et comme Démophile le fait voler, le voilà dans le cceur du royaume; il entend déjà sonner le beffroi, des villes et crier à l'alarme. »

NOUVELLISTES D'ÉTAT. 3o

« Mais à ma gauche, poursuit La Bruyère, Basilide met tout d'un coup sur pied une armée de 30 000 hommes. Il n'en rabattrait pas une seule brigade. Il a la liste des escadrons et des bataillons, des généraux et île- officiers, il n'oublie pas l'artillerie ni le bagage. Il dispose absolument de toutes ces troupes. Il envoie tant en Allemagne, citant en Flandre; il réserve un certain nombre pour les Alpes, un peu moins sur les Pyrénéen et il fait passer la mer à ce qui lui reste. » Si les ennemis viennent à essuyer une défaite dans laquelle ils aient laissé sur le champ de bataille quelques milliers d'hommes, Basilide en compte tout aussitôt '.0 000.

Aussi bien il suffit qu'il entende dire que les armées françaises ont pris contact avec l'ennemi, ou qu'elles assiègent quelque forteresse, pour qu'aussitôt il fasse déplier sa plus belle robe et l'expose à l'air, afin qu'elle soit prête pour le Te Deum qui va être chanté à la cathédrale.

Il accourt, hors d'haleine, s'arrête, souffle à peine :

« Voilà, s'écrie l-il, une grande nouvelle. Ils sont défaits à plate couture. Le général, le chef, du moins une bonne partie, tout est tué. Voilà, conlinue-t-il, un grand massacre et il faut convenir que nous jouons d'un grand bonheur. »

El il s'assied, il respire après avoir débile sa nouvelle, à laquelle il ne manque qu'une circonstance, dit La Bruyère, « qu'il est certain qu'il n'y a point eu

• le bataille ».

Voici enfin le nouvelliste enthousiaste. « 11 ne parle (pie de lauriers, de palmes, de triomphes el de trophées. 11 dil dans un discours familier : « Notre héros,

• notre grand potentat, notre invincible monarque ».

Il travaille aux inscriptions qui doivent décorer les arbres et les pyramides pour la célébration de tant de glorieux exploits '.

Mais il est une autre division parmi les nouvellistes, plus importante, car elle se détermine d'après les matières mêmes que chacun d'eux s'attachait à traiter. Donneau de Vizé, dans ses Nouvelles nouvelles, présente les types qui caractérisent trois genres bien distincts, le premier sous le nom de Lisimon, le second sous le nom de Clorante, et le troisième, sous celui d'Ariste. « Quoique ces messieurs, dit l'auteur, cherchent partout des nouvelles et se mêlent d'en débiter, leur occupation, néanmoins, ne laisse pas que d'avoir quelque sorte de différence. »

Le premier remplit le rôle dévolu aujourd'hui à nos rédacteurs politiques. « Il l'ail l'homme de cabinet et ne s'attache qu'aux nouvelles d'État. » Et il en a le nom de « nouvelliste d'État ». « Il sait, à l'entendre, les desseins les plus cachés de tous les princes de l'Europe et de tous leurs ministres. »

L'autre fait le bel esprit : c'est le « nouvelliste de Parnasse », le journaliste chargé, en l'an de grâce 1904, de la partie littéraire. « Il sait tous les vers qui se l'ont, tous les livres qui s'impriment. »

Le troisième type, qui correspond à la plupart de nos journalistes contemporains, est celui du nouvelliste > universel ». Il sait tout et traite de tout avec

1. Ces détails dans les Caractères de La lirnvére. chapitre : Du Suuveraiu et de la République.

autorité. « Il s'enquiert de tout, il raconte toutes sortes de nouvelles. Il sait les affaires d'Etat et il sait celles de Parnasse. Il sait de plus, non seulement celles de son quartier, mais encore celles de toute la ville. En un mot, il ne se passe rien dans le monde dont il ne parle. »

Le nouvelliste d'État a le front chargé de nuages. Il porte en lui les destinées de la patrie.

Aux affaires d'État tout entier il s'applique,

Et d'être 1res grand politique

En tons lieux il a le renom.

Il pourrait gouverner lui seul mille provinces.

Et nous n'avons point aujourd'hui

De personne qui mieux que lui

Sache les intérêts des princes.

Tout autre est le nouvelliste de Parnasse, vif et pimpant.

« Ah! Messieurs, s'écrie Clorante en entrant, Ton vient de me donner la meilleure pièce que j'aie vue de ma vie! Elle est incomparable en son genre. Toute la cour Fa vue, l'a admirée. Il faut que vous ayez le plaisir de f'entendre1! »

Ceci dit, Clorante prit un siège et se mit à lire, sans se préoccuper autrement de savoir si l'on était disposé à 1 écouter.

A peine eut-il achevé qu'Ariste s'écria :

« — Ah! bons Dieux! à quoi ai-je songé, de ne vous avoir point encore montré quelques galanteries et quelques vers que j'ai exprès dessus moi? »

Car les nouvellistes de Parnasse s'en allaient, les poches gonflées d'une foule de productions en vers el

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