‹ Les nouvellistesChapitre 18 sur 139 · MADAME CAQUET · texte numérisé non relu

MADAME CAQUET

Chronique scandaleuse, et, de plus, je m'en pique, Quatre fois la semaine on vient chez moi jouer.

On vous épluche là le voisin, la voisine, Et chacun à son tour passe par l'étamine : Ainsi quand je connais et les mœurs et le bien, Un mariage après ne me coûte plus rien '.

Le nombre des nouvellistes allait donc croissant et se multipliant. Tout le monde devenait nouvelliste. Les femmes s'en mêlaient. Si bien, conclut Donneau de Vizé, qu'on se demandera bientôt :

« — Quelle nouvelle? ne savez-vous rien de nouveau?» au lieu de :

« — Comment vous portez-vous? »

Et notre auteur, qui est cependant nouvelliste de profession, ne trouve à ce besoin de s'informer partout de ce qui se passe, d'autre explication — que dirait-il en voyant aujourd'hui tout le monde en France lire son journal? — qu'un texte de la Guerre des Gaules :

« Si César ne nous faisait voir que la France a été de tout temps remplie de nouvellistes, en accusant toute notre nation d'arrêter les passants sur les grands chemins et les marchands forains en plein marché pour leur faire dire des nouvelles, peut-être qu'on ne croirait pas ce que je viens de dire. »

1. « Los Nouvellistes ». Bibl. de V Arsenal, mis. 2T54, p. 191.

Des ruelles et des salons, le nouvellisme — le mot est de l'époque — ne devait pas tarder à gagner la rue. Ici les promenades publiques vont témoigner de leur importance. Au temps jadis, celles-ci tenaient dans la vie de société une place beaucoup plus grande qu'aujourd'hui. Le bourgeois du xxe siècle est comme muré dans son existence privée; il n'aime pas à se répandre en dehors du cercle étroit de ses relations personnelles ; mais autrefois on entrait facilement en rapports avec le premier venu, sans le connaître. Les pages qui suivent ne visent pas seulement Paris, mais les grandes villes de province, Lyon et Marseille entre autres. Les promenades publiques y étaient relativement beaucoup plus nombreuses et plus vastes que de nos jours. Elles étaient fréquentées par la meilleure société.

1. Donncau de Vizé, Mercure galant, 1673. — Du même, Nouvelles nou-

Le grand théâtre des nouvellistes, docteurs et historiens à la mode;

Anvers, 1689. Du Camp d'Orgas, Satires ou réflexions sur les ern

hommes et les nouvellistes du temps; Paris, L690. — Nouveau règlement

général pour les nouvellistes; Paris, 1703. L'abbé Pic, les Vouvellistes,

lettre à Mme lans Œuvres mêlées attribuées à Saint-Evremond ; Lon

dres, 1711. — Anonyme, les Nouvellistes, comédie représentée sur le théâtre de Villeneuve, le 25 juin 1711. liibl. de l Irsenal, tas. 2754. — D'Ardcno, le Nouvellisti . dans ses œuvres p istbumcs, t. IV : Marseille, 1767.

On s'abordait les uns les autres spontanément, avec grâce et bonne humeur, quand on se pressentait de semblable condition. Puis, après échange de gais propos, on se quittait de même. Les comédies du temps abondent en scènes que cette facilité de liaison a inspirées. Les étrangers s'en étonnent. « Les Français aiment à se lier et à vivre en société, écrivent-ils. Ils aiment particulièrement les étrangers. Ils sont curieux, ils s'informent de tout et ils donnent cent occasions de parler '. » Les dimanches et jours de fête, au Cours et dans les jardins, se pressait une foule de promeneurs qui venaient jouir du beau temps, tout prêts à faire salon en plein air dans les costumes les plus brillants. « Après dîner, quelque part qu'on aille, à Luxembourg, au Palais-Royal, à l'Arsenal, on voit les dames avec leurs éventails, la gorge à peine couverte de toile de soie. »

Mais que se passe-t-il? De ci de là, nos promeneurs s'arrêtent et se groupent autour d'une manière d'orateur qui devise avec animation. Celui-ci raconte, sur un ton tout à la fois important et aimable, des faits récents, que personne encore ne connaissait et qu'il lient, dit-il, de première source; un autre commente, d'un air réfléchi, le dernier traité que vient de conclure M. le Secrétaire du roi pour les Affaires étrangères. Ce sont les héros des promenades publiques; ce sont les nouvellistes. « Ils ont leurs rendez-vous en tous lieux où ils savent qu'il doit se rencontrer grand monde. » « Vous les y voyez présider au milieu de quantité d'auditeurs, parler d'action et se faire écouter. Là ils marient les rois et les princes,

1. Ncmcitz, Séjour de Paris é 1. Franklin. Paris, 189" . p. 58.

font la paix, déclarent la guerre. » « Le bon et le mauvais succès des affaires d'Etat, dit Donneau de Vizé, paraissent sur leur visage. Leur corps ne saurait demeurer en place, non plus que leur esprit. Ils quittent sans parler ceux avec qui ils sont, pour aller joindre d'autres qu'ils aperçoivent, puis ils les quittent encore après pour d'autres et reviennent ensuite à leur première compagnie '. »

Si grande fut la place occupée par ces nouvellistes de plein vent dans le milieu contemporain, qu'un nombre infini d'écrivains ont retenu leur personnalité pour peindre leurs postures dans les moments où on les voyait pérorer avec animation, ou bien, au contraire, écouter avec une attention béate ceux qui discouraient devant eux. « Ils ne regardent point ceux qui les saluent et ne saluent presque jamais personne, tant ils sont attentifs à écouter tout ce qui se dit en leur compagnie. Ceux de leurs amis qui sont nouvellistes se viennent mêler parmi eux. sans les saluer, s;ms dire bonjour et sans parler du tout, et c'est une coutume qu'ils observent afin de ne pas interrompre celui qui parle 2. »

Ils sont groupés en cercle, ceux de derrière montant sur les épaules de ceux qui sont devant eux, afin de mieux entendre ce qui se dit.

Tels étaient ccg amas d'avides nouvellistes

Qu'une nouvelle l'ait grossir, Et qu'une autre ]>his loin, dite par leurs <-o|pi-ir<,

Fait en un instant éclaircir.

Je m'imagine voir «1rs têtes avancées,

Sur île- épaules entassées...,

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