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Mercure galant, 107::. II

La conversation se fixa ensuite — et ce fut une vraie discussion — sur la genèse de la guerre de Hollande. On en découvrit les origines lointaines, on en précisa les causes immédiates. Faits, dates, noms propres, textes exacts des traités, tourbillonnaient dans la conversation.

L'un des assistants, qui avait voyagé, entreprit la description du pays. « Il n'y a là que des canaux et des prairies, disait-il, point de montagnes, et toutes les maisons y sont journellement lavées et frottées, au dedans comme au dehors. »

Un autre fournissait des renseignements sur les mœurs hollandaises :

« — En Hollande les maris n'ont pas le droit de battre leurs femmes. »

Doux pays ! Et chacun de rire. L'échange de réflexions et de nouvelles passe ensuite aux négociations, que M. Courtin vient de conduire en Suède et dont l'issue a été si favorable.

La matière était encore à l'ordre du jour, quand arriva un nouvelliste que chacun salua de ce nom « le Romain ». La plupart des membres de la société, qui le connaissaient d'ailleurs fort bien, auraient été embarrassés de l'appeler d'une manière différente. Le nouveau venu s'était fait connaître sous cette désignation, parce qu'il s'était donné la mission de communiquer à sa compagnie les lettres qu'il recevait régulièrement de Rome.

C'est déjà, comme on voit, l'usage des pseudonymes, qui, depuis, s'est tant répandu dans la presse.

Le « Romain » débuta par la description de l'entrée que venait de faire dans la Ville Éternelle le duc d'Estrées, ambassadeur de France auprès du pape. Il

dénombra les principaux carrosses du cortège, où plus d'une centaine étaient attelés de six chevaux.

Il parlait encore, quand un nouveau venu l'interrompit pour annoncer que le roi avait couché à Notre-Dame de Liesse.

« Cela n'est pas exact », répliquèrent quelques autres.

Le premier s'obstina. Les contradicteurs répliquèrent. Car c'était la dernière des injures pour un nouvelliste, que de voir mettre en doute son information. Déjà les propos tournaient à l'aigre, les mains étaient prêtes à se lever, quand un des membres de la réunion, homme posé et qui n'avait pas encore dit trois paroles, tira avec ostentation une lettre de sa poche. La rumeur se calma. Par cette lettre on mandait que le roi était arrivé le 29 à Laon, et que les officiers de Liesse, conduits par le sieur Maynou, bailli du lieu, y étaient venus complimenter Sa Majesté.

« Si le sieur Maynou a vu Sa Majesté, dit le nouvelliste obstiné, je crois que je dois me rendre. Ce n'est pas que je sois condamnable pour avoir soutenu la nouvelle que j'ai avancée, et en voici la raison! »

La suite est bonne à connaître, car elle montre comment un esprit consciencieux pouvait en arriver à propager une fausse nouvelle et comment les nouvellistes de promenades publiques parvenaient à en faire la critique.

« J'étais assuré, dit le nouvelliste, que le sieur Maynou avait harangué le roi, et le sieur Maynou étant de Liesse, j'avais lieu de croire que le roi y avait été.

— Vous concluez mal, lui répondit-on. Et les fausses nouvelles que l'on débite sans cesse ne

seraient pas si fréquentes, si les apparences ne faisaient pas trop tôt conclure ceux qui ont démangeaison de dire quelque chose de nouveau. Cependant chacun devrait savoir que les apparences sont souvent trompeuses.

La réplique fut coupée par « un ami de l'assemblée », qui venait du sacre de l'évêque de Dax et en rapportait d'intéressants détails.

Aussi bien les fausses nouvelles se répandaient beaucoup moins aisément et en moins grand nombre qu'on ne serait tenté de le croire aujourd'hui. Sans que personne en fût chargé à un titre quelconque, il s'était établi une manière de police et de contrôle. Le public même avait acquis en cette matière un doigté qui lui servait à faire, de sa propre initiative, le départ du bon grain et de l'ivraie. « Un nouvelliste se fait entendre de loin, il arrive presque essoufflé, débite avec feu sa nouvelle. La foule qui l'environne l'écoute avec avidité. L'histoire finie, chacun, par une prompte retraite, lui fait entendre qu'il masque la vérité '. »

(Juant aux nouvellistes, ils avaient des principes de critique qui leur permettaient de passer au crible toute espèce d'information. Ils s'étaient créé ainsi, lentement, mais sûrement, une vraie méthode, dont quelques-uns usaient avec une singulière perspicacité, pour étudier les faits du passé, les événements du jour, voire pour scruter l'avenir.

Ici, d'ailleurs, les contemporains raillent encore. Parlanl îles campagnes militaires, « les Nouvellistes, disent-ils. font voir, clair comme le jour, quels doivent être nos succès ; et si leurs prophéties

1. Entendons-nous, ouvrage posthume de M. Gobe-Mouches, H60, in-12, \<. 8.

se trouvent fausses, tant pis pour les événements. Il suffit que leurs conjectures soient selon les principes incontestables de la plus exacte politique ' >•.

Sans parler de la déconsidération s'attachant à l'homme qui avait lancé une nouvelle fausse parmi ses confrères, l'auteur du bruit erroné était tenu d'aller en personne le démentir auprès de tous ceux auxquels il l'avait communiqué. Et combien, en cette circonstance, il se trouvait « penaud », ainsi que nous l'apprend d'Ardène dans son Nouvellis le :

En coupable,

Il aimerait autant faire amende honorable, Que d'aller humblement — car enfin il le faut — Reprendre sa nouvelle et jusqu'au demi-mot, A mille et mille gens dire, changeant de note : Messieurs, je vous trompais2.

Les fausses nouvelles, en dépit des précautions prises pour leur fermer les avenues, parvenaient encore, comme bien on pense, à se glisser parmi nos compagnons. Les contemporains ne cessent d'en plaisanter, et parfois d'une manière divertissante. Dans la comédie, Arlequin Mercure galant3, notre personnage répond à Jupiter, soucieux d'être bien renseigné :

« — Des nouvelles? En voici :

« Des Antipodes : Ces gens-là souhaiteraient avec impatience de savoir si c'est eux ou si c'est

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