Bibliothèque nationale, ms. franc
sont postés à Toulon pour observer les manœuvres de la flotte; bref, qui sont répartis dans toutes les régions où peuvent se dérouler des événements intéressants à connaître. Et cette correspondance abondante, venue des différents points de la France ou de l'étranger, se compose exclusivement d'un chapelet ininterrompu de nouvelles brèves, mais nourries et le plus piquantes possible, que le comte s'empressait ensuite d'aller répandre aux Tuileries, parmi les fidèles de son « cercle », comme il l'appelait.
Voici, pour en donner un exemple, les détails que Lionne reçoit sur le fameux sièi>e de Crémone :
A Crémone, ce 4 février 1T02.
ci Vous attendez sans doute de moi un détail de ce qui s'est passé ici le 1" février. Il est d'autant plus juste de vous le donner que, selon moi, les siècles passés ne nous ont encore offert aucun fait étonnant et plus digne de curiosité, ayant été jusqu'à présent plus inouï, qu'une armée ennemie ait entré dans une place de guerre, ait fait prisonnier un général d'armée et plusieurs autres officiers généraux, égorgé nombre de soldats, se soit emparée d'une tour, de la moitié des remparts, de toutes les places et de deux batteries de canons, tout cela, dis-je, sans que, dans le reste de la garnison, aucun officier ou soldat en fût encore informé; mais, chose encore plus incroyable, c'est qu'après tant d'avantages, une garnison toute dispersée, la plupart sans armes, et à qui il ne restait plus un seul officier général, ait pu reprendre tous les postes dont l'armée s'était déjà emparée et l'ait entièrement chassée de la ville. Voilà pourtant, Monsieur,
au vrai tel qu'il est et que je vais vous particulariser. »
De celte même armée d'Italie, le 21 mai 1702, on écrit à Lionne en fin de lettre : « Voilà toutes nos nouvelles. Nous sommes fatigués comme des chiens; mais cela va si bien et si glorieusement pour les armées du roi que cela nous console de toutes nos peines. »
Ce ne sont pas seulement des nouvelles, mais encore des considérations techniques sur la manière de faire la guerre partout où elle a été portée. Ceci pour les dissertations et les théories qui, comme des articles de journaux parlés, étaient développées parmi les « pelotons » des Tuileries. Du camp de Goïto, on mande à Lionne, le 1er juin 1702 :
■< Lorsque je vous ai dit, Monsieur, que vous n'êtes pas au fait sur la manière dont il fallait se comporter en ce pays-ci avec les ennemis, je n'ai pas eu tort. Vous avez regardé le secours de Mantoue comme le capital de la campagne et moi je l'ai regardé comme une avant-campagne. »
Ainsi qu'on le voit, Lionne a son correspondant particulier à la suite des armées, comme Font, de nos jours, en Mandchourie les grands journaux d'Europe et d'Amérique. Ce correspondant écrit :
« Je vous envoie, Monsieur, une petite dissertation sur la manière dont je crois qu'on se peut conduire dans une guerre plus difficile qu'on ne s'imagine à Paris. Vous en ferez possible plus de cas dans six mois qu'à l'heure qu'il est. Ne la lisez qu'une carte à la main et lisez plus d'une fois. <
Et Ton croit entendre Lionne, présidant son bureau auprès du bassin des Tuileries, commentant les nouvelles de la campagne d'Italie après les substantielles
informations qui lui sont venues du théâtre de la guerre, et qu'il a encore mûrement méditées, une carte sous les yeux, avant d'en faire part à ses confrères.
Puis ce sont des événements de Cour :
'■ Mme de Maintenon est toujours plus mal, elle vomit souvent. Et mercredi malin elle rejeta à huit heures un bouillon qu'elle avait pris un quart d'heure auparavant. Elle av;iit mal passé la nuit. La colique l'avait beaucoup tourmentée. On ne peut déraciner la fièvre lente qu'elle a, qui la consume. Le roi, après la messe du même jour mardi, fut la voir et n'y resta qu'un miserere. »
Quelques fois de simples billets :
« J'ai vu le comte de Sassenage qui arrivait de Versailles, qui m'a assuré qu'il était arrivé un valet de chambre de M. de Vendôme au roi qui lui mande qu'il a dégagé Mantoue. »
Et, au verso, non seulement l'adresse, mais l'itinéraire que devra suivre le porteur afin que le billet arrive promptement : « Vers la rue Gaillon, allant à la porte à gauche, en traversant la rue neuve des Petits- Champs de la rue Saint- Pioch ».
Plusieurs de ces nouvelles de cour sont tracées au crayon, d'une main hâtive. Prestement, la lettre a été griffonnée sur un coin de console, ou bien le papier appuyé au mur. puis expédiée tout aussitôt, afin que le destinataire fût le premier à en répandre le contenu parmi ses entours.
On trouve, dans cette correspondance, des copies de lettres importantes, émanées de personnages en place; lettres qui ne sont pas adressées à Lionne, mais dont celui-ci avait pu se procurer la teneur, à dessein de
se documenter exactement. On y trouve des notes comme celle-ci :
« Ne pourrait-on avoir la lettre du roi d'Espagne pour la copier? »
En retour, comment Lionne témoignait-il sa gratitude à ceux qui faisaient de lui l'homme le mieux informé de France? Pour les subalternes, il est probable qu'il les rémunérait en espèces sonnantes; aux autres il rendait, par ses relations, ses démarches et son crédit, sous quelque forme que ce put être, tous les services imaginables, pour « reconnaître » ainsi leur précieuse documentation. La correspondance qu'il entretint avec Saint- Evremond nous renseigne sur ce dernier point. Le fameux libre-penseur vit en Hollande, exilé. Il y fréquente des hommes d'Etat; il y joue à l'hombre avec l'ambassadeur de Portugal, et y reçoit des lettres d'Angleterre dont quelquesunes sont signées « Buckingham ». Si bien qu'on croirait lire les bulletins d'une Agence Havas, nourris des événements dont les Provinces-Unies et l'Angleterre sont le théâtre, dans ces dépêches que Saint- Évremond rédige pour Joachim de Lionne. Celui-ci lui donne, en retour, l'espoir qu'il le fera rappeler d'exil par le canal de son oncle, le secrétaire d'Etat et, en attendant, lui envoie les nouveautés littéraires de Paris, les dernières pièces de Corneille et de Molière, la musique récemment jouée aux fêtes de Versailles; au point que Saint-Évremond, qui ignore sans doute quel prix Lionne attache à ses lettres, « s'étonne qu'une connaissance arrivée par hasard ait pu produire autant d'empressement ' .
1. Œuvres .le Saint-Évremond, éd. 'le Londres (1725), i. II. et i pondanee, éd-. Giraud, t. III.
Lionne a soin de se tenir au courant, avec un zèle égal, des nouvelles concernant la librairie. Il fait acheter les livres récemment parus, des cartes de géographie pour suivre les opérations militaires.
Rien d'ailleurs ne saurait l'éloigner des Tuileries. On voit jusqu'à son notaire obligé de l'y aller chercher pour l'entretenir d'une grave affaire de succession.
Cependant, en août 170:2. il tombe malade, ce qui nous vaut la lettre suivante de l'un des nouvellistes les plus assidus à son cercle, lequel ne nous est connu que par son pseudonyme : le Roi des barbets. Le Roi des barbets est, lui aussi, retenu dans sa chambre par un accident qui lui est survenu, et précisément aux Tuileries :
« Me voici, Monsieur, avec une jambe au crochet. Une fiche me l'a ruinée. Les Tuileries causent des maux aussi bien que des plaisirs. Au moins vous serez plus tôt sur pied que moi. J'envoie savoir l'état de votre santé, puisque je ne puis plus marcher ni me tenir debout. J'avais beau me promener doucement. J'ai donné l'os le plus délicat contre la fiche. Il m'a paru un coup de mousquet. J'ai voulu par-dessus me promener le lendemain. J'ai fait réflexion que vous êtes bien plus sage de vous soigner. On me menace de semaines, de mois au lit. Je vous supplie de vous divertir. Songez si cela m'accommode. Pour comble, en me pansant tout à l'heure, on craint la gangrène, qu'il faut encore vingt-quatre heures pour sortir de doute. Cela n'empêche de me donner l'honneur d'une visite en plume. »
Le Roi des barbets ajoute qu'on vient « le berner de nouvelles ». On veut savoir de lui si elles sont
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véritables et si Lionne juge à propos qu'en leur absence, « le Patriarche» — autre pseudonyme -les communique.
Suit la transcription de quinze nouvelles, auxquelles le Roi des barbets ajoute :
« Si vous jugez et ordonnez que je puisse être éclairci, je renverrai le présent feuillet avec autre en demande d'éclaircissement de ce qu'on me donne; et si vous avez aussi quelque chose pour justifier, on tachera de faire de son mieux. »
Le Roi des barbets termine par le vœu que Son Excellence, c'est-à-dire Lionne, se trouve de nouveau, avant un mois, « au grand bassin », présidant son cercle de nouvellistes, lesquels, en son absence, y semblent des canetons que leur cane aurait abandonnés.
On vient donc relancer Lionne jusque dans la chambre où l'indisposition le retient, pour avoir la critique, ou la confirmation des nouvelles qui se répandent. Un autre de ses fidèles, qui signe Amoniox, lui écrit :
<( On m'a dit à l'Opéra la bonne nouvelle. Je vous remercie, mon cher patron, de me la confirmer. Les gens qui étaient avec Monseigneur m'ont assuré que le roi n'avait pas la nouvelle certaine que le partisan Lacroix ait pris Marlborough. M. de Boufflers seulement lui avait écrit que deux officiers généraux étaient pris, et que l'on croyait que c'était lui, mais pas de confirmation. »
Aussi tous les nouvellistes forment-ils des vœux ardents pour le prompt rétablissement du « patron ».
« Je suis très fâché, lui écrit l'un d'eux, de votre petite incommodité. Les œufs frais, ni les rôties au vin ne sont mauvais; mais en user modérément et les
dernières les faire tremper dans l'eau auparavant de les mettre dans le vin; mais des potages de viande blanche et du rôti de même qualité de viande sonl meilleurs et moins chauds. »
Touchante sollicitude!
Au reste ce n'étaient pas seulement les nouvellistes, hôtes des Tuileries, qui attachaient une grande importance aux informations, que le comte de Lionne récoltait de toutes parts, puis semait à pleines mains; les ambassadeurs étrangers rôdaient autour de lui, comme des renards autour d'une poule. « Le ministre d'Austrasie me persécute pour des nouvelles, écrit-il au comte de San Maiole. 11 faut que vous le serviez sur la politique en diable de Vauvert. Vous avez plus de loisir qu'il ne vous en faut, par malheur, pour reposer un de vos pieds de derrière. Voilà une lettre rachetée que je vous envoie. Lisez la relation de Louville et me la renvoyez. »
En fait, le Roi des barbets a prédit juste. Lionne peut reparaître, avant lui. à son cercle des Tuileries; et il s'occupe tout aussitôt de lui rendre son éclat :
« M. de Saint-Pré, écrit-il, s'est engagé, en conscience et en honneur, d'expliquer à la compagnie, mercredi prochain, le cérémonial qui s'observe à l'entrevue des rois de France et de leurs frères avec les ducs de Savoie.
Il n'oublie cependant pas son fidèle lieutenant. Il charge spécialement M. Scarron et le chevalier de Colonne de l'aller voir dans sa chambre, pour lui faire part des entretiens du « cercle », et il leur remet pour lui tout un paquet de nouvelles sur lesquelles il pourra jeter les yeux.
Ces leltres, si intéressantes el si suggestives, nous renseignent en outre, comme on voit, sur la personnalité des nouvellistes composant le « bureau ■, qui se réunissail près du grand jet d'eau des Tuileries, sous la présidence du comte de Lionne. Car, s'il est impossible de percer le secret de ces pseudonymes « le Roi des barbets, le Patriarche, le Major », on trouve du moins, cités par leur nom, le comte de San Maiole, M. de Saint-Pré, M. Scarron, le chevalier de Colonne, et autres gentilshommes fréquentant à la Cour.
A quelques années de là, sous la Régence, un cercle littéraire célèbre, nommé VEntresol, était présidé par l'abbé Alan, de l'Académie française. Il se composait d'académiciens, de maréchaux de France, d'ambassadeurs. Combien de fois ces illustres personnages gagnaient-ils les Tuileries, où ils entraient par la porte des Feuillants, pour y continuer leurs séances et parler des faits du jour, discuter les problèmes de la politique contemporaine, après avoir pris leur placer comme les premiers venus, dans les pelotons de nouvellistes? On voyait là Balleroy, premier écuyer du duc d'Orléans, le vice-amiral de Camilly, le maréchal de Coigny, le marquis d'Argenson, qui fut dans la suite ministre des Affaires étrangères, Saint-Contest, secrétaire des Affaires étrangères, l'abbé de Saint-Pierre et leurs collègues1. Et ce mouvement ira s'accentuant jusqu'à la fin du wui" siècle, où les plus renommés des philosophes et des encyclopédistes viendront se mêler à nos raisonneurs de plein vent.
L'autorité que le comte de Lionne exerçait sur