‹ Les nouvellistesChapitre 45 sur 139 · Revue rétrospective, l^ss. I" semestre, p · texte numérisé non relu

Revue rétrospective, l^ss. I" semestre, p

son club des Tuileries paraît réellement avoir été très grande, jusqu'à sa mort qui se place en 171(i. Nous en avons pour témoignage l'amusante lettre que Montesquieu met sous la plume d'un nouvelliste dans ses Lettres persanes.

• • Autrefois, lui fait-il écrire, nous ne connaissions pas aux Tuileries l'usage des paris, et feu M. le comte de Lionne ne les souffrait guère: mais, depuis qu'une troupe de petits-maîtres s'est glissée parmi nous, nous ne savons plus où nous en sommes. A peine ouvrons-nous la bouche pour dire une nouvelle, qu'un de ces jeunes gens propose de parier contre.

« L'autre jour, comme j'ouvrais mon manuscrit et accommodais mes lu net les sur mon nez, un de ces fanfarons, saisissant justement l'intervalle du premier mot au second, me dit : « Je parie cent pistoles « que non ». Je fis semblant de n'avoir pas fait d'attention à cette extravagance, et, reprenant la parole d'une voix plus forte, je dis :

« — M. le maréchal de... ayant appris....

« — Cela est faux, me dit-il, vous avez toujours des « nouvelles extravagantes; il n'y a pas de sens com- « mun à tout cela. »

Et le nouvelliste, mis en scène par Montesquieu, termine ainsi :

« Je vous prie, monsieur, de me faire le plaisir de me prêter I rente pistoles, car je vous avoue que ces paris m'ont fort dérangé '. »

Montesquieu revient sur le même sujet une seconde fois. Il suppose une supplique adressée au ministre

]. Montesquieu. Lettres persanes, éd. de 1769, lottro CXXX.

par l'un des vieux nouvellistes des Tuileries. On est en 1719 :

« Monseigneur,

« Depuis la perte que nous avons faite de M. le comte de Lionne, nous vous supplions d'avoir la bonté de nous permettre d'élire un président : le désordre se met dans nos conférences et les affaires d'État n'y sont pas traitées avec la même discussion que par le passé. Nos jeunes gens vivent absolument sans égards pour les anciens et, entre eux, sans discipline. C'est le véritable conseil de Roboam, où les jeunes imposent aux vieillards. Nous avons beau leur représenter que nous étions paisibles possesseurs des Tuileries vingt ans avant qu'ils ne fussent au monde; je crois qu'ils nous en chasseront à la fin ; et, qu'obligés de quitter ces lieux, où nous avons tant de fois évoqué les ombres de nos héros français, il faudra que nous allions tenir nos conférences au Jardin du roi ou dans quelque lieu plus écarté -. »

De sa plume agile et mordante, l'auteur des Lettres persanes revient à la charge pour faire de nos héros le portrait qui suit :

« Je parlerai dans cette lettre d'une certaine nation qu'on appelle les Nouvellistes, qui s'assemblent dans un jardin magnifique où leur oisiveté est toujours occupée. Ils sont très inutiles à l'État et leurs discours de cinquante ans n'ont pas un effet différent

l. Montesquieu, Lettres persanes, éd. <!<■ L769, lettre t'XXX.

iOO LES NOUVELLISTES.

de celui qu'aurait pu produire un silence aussi long- : cependant ils se croient considérables parce qu'ils s'entretiennent de projets magnifiques el traitent de grands intérêts.

<■ La hase de leurs conversations est une curiosité frivole et ridicule. Il n'y a point de cabinet si mystérieux qu'ils ne prétendent pénétrer. Ils ne sauraient consentir à ignorer quelque chose. Ils savent combien notre auguste sultan a de femmes et combien il fait d'enfants toutes les années. Et, quoiqu'ils ne fassent aucune dépense en espions, ils sont instruits des mesures qu'il prend pour humilier l'empereur des Turcs et celui des Mogols.

« A peine ont-ils épuisé le présent qu'ils se précipitent dans l'avenir et marchent au-devant de la Providence. Ils conduisent un général par la main, et, après l'avoir loué de mille sottises qu'il n'a pas faites, ils lui en préparent mille autres qu'il ne fera pas.

c< Ils font voler les armées comme les grues et tomber les murailles comme des cartons : ils ont des ponts sur toutes les rivières, des routes secrètes dans toutes les montagnes, des magasins immenses dans les sables brûlants : il ne leur manque que le bon sens. »

Montesquieu avait infiniment d'esprit, mais, comme il le fit souvent, ici encore n'a-t-il pas jugé que sur les apparences?

Donneau de Vizé, qui a connu les nouvellistes de près, les apprécie d'une manière plus équitable :

« Vous aurez d'abord de la peine à croire combien, parmi les fausses nouvelles qui se glissent parmi eux, on en débite de véritables et de choses curieuses

el spirituelles. J'ai eu longtemps de la peine à le croire, avant que d'être devenu membre de ces célèbres corps; mais enfin j'en ai découvert les raisons. Elles viennent de la diversité des personnes de mérite, d'esprit et de naissance qui s'y rendent de toute part; et vous devez aisément être persuadé que, parmi les nouvelles de tant de gens qui ont de différents commerces dans le monde, il y en peut avoir beaucoup de curieuses et de véritables. Les uns rapportent des lettres de leurs amis les autres de leurs parents. Les autres ont commerce avec quelques commis des ministres et les autres avec les gens attachés au service des princes et qui sont même quelquefois dans leur confidence. Il s'en trouve aussi qui ont des parents auprès des ambassadeurs que le roi a dans les pays étrangers; et il y en a même qui connaissent ceux des autres souverains qui sont auprès de Sa Majesté; et ceux-là apprennent d'eux beaucoup de choses qu'il serait difficile de savoir par d'autres voies. J'ai vu, pendant la campagne de 1673, des nouvellistes qui avaient toutes les semaines, deux fois, des lettres de banquiers de Hollande, qui apprenaient des choses fort curieuses et qui ne pouvaient venir de l'armée que longtemps après, parce que les courriers n'étaient pas obligés de se détourner comme ceux qui venaient des armées du roi, el les nouvellistes ont su par ces lettres le passage de Tolhuys trois ou quatre jours avant qu'il y eût à Paris aucune lettre de la cour qui parlât de cette belle action qui en contient tant d'autres mémorables.

« Il y a quantité de gens qui condamnent les nouvellistes sans les connaître; mais s'ils doivent être

blâmés de quelque chose, c'est plutôt à leur manière de débiter les nouvelles et à leur empressement pour en apprendre, qu*à leur esprit, qu'on doit trouver à redire l. »

A ces « bureaux », qui prenaient séance sur les bancs des promenades publiques, venaient s'approvisionner les Parisiens désireux de mander des nouvelles en province, à leurs parents et amis2; là encore se fournissaient les rédacteurs des « gazettes secrètes », aussi nommées « Nouvelles à la main » 3, qui prirent une si grande extension et dont il sera question ultérieurement; là enfin les gazettes imprimées, à commencer par le Mercure et par la Gazelle de France \ jusqu'aux différents courriers, trouvaient leur principal aliment.

Dessus nos bancs On fait les courriers allemands, Ceux qu'on appelle polonais, Et tous les courriers français 5;

disent les nouvellistes. Et l'on voit ainsi jusqu'où rayonnait leur influence, sur toute la France, au delà des frontières, sur toute l'Europe.

Page 1