Gazette du 55 aoûl
LE PONT-NEUF. 10b
était rue de l'Arbre-Sec, puis il composait de ces bruits du jour sa gazette rimée à l'adresse de la toute gracieuse demoiselle de Longueville.
Hourvari de gens de toutes sortes, citadins, campagnards et courtisans : des chevaux qui s'ébrouent, des charrettes qu'on pousse. Sur les larges « banquettes » — trottoirs à demi-hauteur d'homme — se pressent les boutiques que leurs propriétaires montent et démontent chaque jour, et d'où parlent les clameurs qui s'efforcent d'accrocher les passants. Des chanteurs ambulants, habillés de plumes, pour bien marquer qu'ils chantent comme des oiseaux ; des chanteurs de cantiques; des crieurs de gazettes, îles crieurs de > fadaises », des crieurs de vieux chapeaux; des marchandes de légumes et de fruits; des fabricants de mort aux rats, qui vont avec un chapelet de rats morts suspendus par la queue à un bâton et se balançant au-dessus de leurs épaules; des bouquetières coquettes qui vendent des fleurs à Inventaire :
Jolis coquelicots, mesdames,
Jolis coquelicots nouveaux!
Mais leur voix grêle se perd dans les clameurs assourdissantes qui se confondent : « Balais, balais! — Huître à l'écaillé! — Achetez mes lardoires, mes cuillers à pot ! — ■ Cerneaux, les gros cerneaux! — De la belle faïence! — Ramonez la cheminée du haut en bas! — Pommes cuites au four! — Les billets gagnants de la loterie ! — Peaux de lapin ! »
De petits Savoyards font danser leur marmotte; des vinaigriers ambulants roulent leur brouette; des escamoteurs soufflent dans des trompettes à vous arracher les oreilles; dos sergents racolent; des
filles — les infantes du roi de cuivre — racolent aussi : des argousins arrêtent des voleurs, des voleurs arrêtent les passants. Les voleurs sont très fiers de leur profession; ils l'exercent hardiment, franchement, au grand jour, vêtus de costumes spéciaux — pour que nul n'en ignore — les uns tout de rouge habillés. et les autres tout de gris, car ils sont partagés en deux bandes rivales; mais ils ont tous de hauts panaches qui se ondulent superbement sur leurs toquets de velours noir '.
O! rendez-vous de charlatans,
De filous, de passe-volanls,
Pont-Neuf, ordinaire théâtre
De vendeurs d'onguents el d'emplâtre,
Séjour des arracheurs de dents,
De fripiers, libraires, pédants,
De chanteurs de chansons nouvelles,
D'entremetteurs, de demoiselles.
De coupe-bourse, d'argotiers.
De maîtres de sales métiers.
D'opérateurs et de chimiques,
Et de médecins spagiriques,
1 »c lins joueurs de gobelets,
De ceux qui rendent des poulets...-.
De tout enfin. Ce devait être un délicieux coup d'oeil et un exquis séjour. Et, le soir, plus joli encore, si nous en croyons Colletet, et pourquoi ne l'en croirions-nous pas? Au clair de la lune,
Voici l'heure que le bourgeois
El le plumet à belle voix
Mènent bourgeoise ou demoiselle
A la promenade assez belle,
En triomphe, en habit tout neuf.
Sur les vastes quais du Pont-Neuf.