Inventaire général des larrons, livre II, p. 26-ê
2. La cille de Paris en vers burlesques, par Berttaaud dans le Paris ridicule et burlesque de P.-L. Lacroix p. 92.
Quoiqu'il soit entre dix et onze.
Donnons vers le cheval de bronze:
Tu verra- là mille beautés "...
« Le flux et le reflux des habitants et des étrangers, dit encore l'observateur Mercier, frappent tellement ce passage, que, pour rencontrer les personnes qu'on cherche, il suffit de s'y promener une heure chaque jour. » L'auteur du Tableau de Paris va jusqu'à affirmer, que « les mouchards se plantent là. Et quand, au bout de quelques jours, ils ne voient pas leur homme, ils affirment positivement qu'il n'est pas à Paris ».
De nos jours encore, le Pont-Xeuf se dresse audessus de la Seine tel qu'au temps de Henri IV, avec ses piles puissantes, supportant chacune une avance en demi-cercle, et son admirable rangée de mascarons, où la corniche est appuyée.
Mais, ce qui s'est considérablement modifié, c'est la vue qui, des deux quais, s'offrait alors aux curieux; car, en amont, elle était alors bornée par les maisons à deux étages construites sur la longueur du Pont- Saint-Michel et du Pont-au-Change, maisons en pierre, bâties sur les ponts, au ras des trottoirs, comme le long d'une rue; ce qui d'ailleurs donnait à la perspective un aspect pittoresque, les ménagères pendant aux fenêtres, sur la rivière, toute une gamme d'ustensiles de ménage et de literie, de tapis, de balais et de casseroles : des carottes et des radis, des boudins et des saucisses, des poulets et des lapins attachés par les pal tes, des gousses d'ail et des bottes d'ognons.
D'autre part, les oiseliers, qui demeuraient sur le
1. Tracas de Paris, par Collet et 1674 dans le Paris ridicule et burde P.-L. Lacroix . p. 250.
Pont-au-Change, accrochaient au lès des fenêtres, une infinité de cages, où sifflaient, quand brillait le soleil, merles et sansonnets, les chardonnerets coiffés de rouge, les bouvreuils capuchonnés de noir, les pinsons, les verdiers, les rossignols de muraille et les linottes.
Encombrant les deux bras du fleuve, les moulins à eau tournaient avec un tic-tac sec et monotone; sur les lourdes péniches s'amoncelaient les chargements de bois, de pommes ou de grains.
En aval, la vue était incomparable. Elle passait alors, au même litre que l'entrée du port de Constantinople et celle du port de Goa, pour un des plus merveilleux spectacles qu'il y eût au monde. Et les contemporains en avaient une impression très nette, comme suffirait à en témoigner cette honnête description de Germain Brice, si bien dans le ton de l'époque, description à laquelle nous nous ferions scrupule de rien changer :
« Cette vue s'étend à droite sur le Louvre, qui présente une longue suite d'édifices magnifiques sur le bord de la rivière: à gauche, sur l'hôtel de Conti, sur le Collège des Ouatre-Xations^ fort remarquable pour son dôme et ses deux pavillons quarrés, un peu trop avancés à la vérité; et enfin sur plusieurs grandes maisons qui s'étendent fort loin sur le bord de la rivière, avec le Cours de la reine, qui enrichit cette vue, en la bornant très agréablement, et le Mont-Valérien qui s'élève au-dessus. Toutes ces riches masses de formes différentes, pour parler en termes de paysagiste, — le bon Germain Brice est entraîné par son enthousiasme et il s'excuse de parler ainsi. — toutes ces riches masses produisent une excellente perspec-
tive dans l'éloignement, sans parler des objets qui se découvrent du côté de l'Ile du Palais, qui satisfont encore infiniment par leur variété sans confusion et par leur portée dans une dislance très commode, »
On voit que, pour notre classique du xvir siècle, c'est ici -- où se profilent le Palais de Philippe- Auguste, avec le pavillon carré de l'Horloge, à toiture sur mâchicoulis que construisit Philippe le-Bel; et la Conciergerie, ses lourdes tours au l'aîte pointu, à silhouette moyen-âgeuse — le côté fâcheux du beau coup d'œil: mais, comme son sens d'artiste ne l'en oblige pas moins d'en trouver l'effet admirable, il croit l'expliquer en faisant valoir « la variété sans confusion et la portée dans une distance très commode ». N'est-ce pas exquis?
Revenons sur le Pont-Xeuf. Au pied de la Samaritaine, aujourd'hui disparue, vivante alors, avec sa fontaine représentant auprès du puits de Jacob la scène légendaire de Jésus et de la Samaritaine, avec son horloge où le Jacquemart provoquait de son marteau l'envolée des joyeux carillons : — quel tapage assourdissant! Tout le monde crie, mais on s'entend. ('.'est Mondor et c'est Tabarin ; ce sont les « crocheteux » apostrophant les gens qui passent; c'est l'Orviétan qui vend des drogues; c'est Cailly qui distribue ses vers; c'est Gratelard « à la trogne mauvaise » :
Ma mine n'esl belle ni bonne, Et je vous jure sur ma foi, Qu'on peut bien se fier à moi, Car je ne me fie à personne.
Voici le marchand de tisane, nous dirions aujourd'hui de coco; puis Philippol, l'aveugle-poète, qui se compare justement à Homère et l'ait résonner ses
chansons nouvelles d'une voix si formidable, que, « pour peu, dit-il lui-même, que j'aie pris seulement deux doigts d'eau-de-vie, en chantant sur le quai des Augustins, le roi m'entendrait des 'fenêtres de son
Louvre ». Tabarin porte le costume du Gilles de la foire, l'ample blouse blanche, aux larges manches tombantes, à la mode de Pierrot, serrée à la taille d'une ceinture de cuir, les jambes perdues dans de vastes pantalons descendant jusqu'aux chevilles. Sa blancheur l'ait tache parmi les charlatans qui s'agitent autour de lui, sur leurs tréteaux, dans leurs costumes éclatants, vestes d'écarlate, scarlalani, d'où précisément leur nom.
Écoutons leurs discours, qu'un poète résume :
J'ai, Monsieur, de fort bon?; remèdes, Vous dit l'un; jamais Dieu ne m'aide!
Pour ce mal-là que vous savez.
Croyez-moi, monsieur, vous pouvez Vous en servir, sans tenir chambre.
Voyez, il sent le musc et l'ambre!
C'est du mercure préparé, Et jamais Ambroise Paré Xe bailla remède semblable.
— Cette chanson est agréable,
Dit l'autre, monsieur, pour un sou !
— Là, bé! mon manteau, ah! filou!
Au voleur! au tireur de laine!
— Eh! mon Dieu, la Samaritaine, Voyez, comme elle verse l'eau!
Et cet horloge, qu'il est beau!
Écoute, écoute, comme il sonne, Dirait-on pas qu'on carillonne1.
Cependant, voici qu'apparaissent nos nouvellistes. Ils se glissent partout, ouvrant les yeux, ouvrant les oreilles, ouvrant la bouche. Ils forment des groupes,
1. La Ville de Paris en vers burlesques, par Derthaud (dans le Paris ridicule et burlesque de P.-L. Lacroix), p. '.»:;.
LE PONT-NEUF. Ht
discutent et disputent; autour d'eux on se culbute :
L'un ne saurai) marcher trois pas, Dans le Palais, ici, là-bas, Le Pont-Neuf au cheval de bronze, Que de douze, n'en trouviez onze !.
Ils parlent des affaires du temps, et inculquent les principes de la politique aux artisans qui les entourent, aux badauds qui les admirent. Nous sommes en temps de Fronde, et le Parisien, toujours de l'opposition, combat l'Italianissime Mazarin :
Ils diront que Machiavel, A fait un livre bien cruel; Que les maximes de Florence Sont bien funestes à la France.
Nos nouvellistes se sont empressés autour d'un marchand de gazettes, jeté par la cohue dans un embarras de voilures au moment où il s'égosillait à crier son papier :
Un vendeur de gazettes.
S'est trouvé pris dans les charrettes.
Qui l'ont pressé jusqu'à tel point.
Qu'elles ont rompu son pourpoint,
Déchiré toute sa chemise
Et fait tomber sa marchandise-.
Puis ils s'arrêtent devant les chanteurs de chansons :
chansons nouvelles, chansons politiques, chansons du
Pont-Neuf. Ici encore souffle un vent de Fronde :
Les lestes chansons du Pont-Neuf Épousent pamphlets et libelles.
On les ouït entre1 huit, et neuf.
Les lestes chansons du Pont-Neuf.
Leur papier est, moins blanc qu'un œuf; Mais mon laquais les trouve belles :
Les lestes chansons du Pont-Neuf, Épousent pamphlets et libelles '.