Année 1734. Prologue
A ces conciliabules de critiques littéraires, dont les discussions tumultueuses se déroulaient à l'ombre de son feuillage noir, le grand if du Luxembourg dut sa célébrité.
N'est-ce pas comme un écho des Femmes savantes que cet épisode du Grand théâtre des nouvellistes :
Ah! la belle êpigramme! ah! le joli rondeau: Benserade jamais n"a rien fait de si beau !
Le partenaire répond :
Voyez ce beau poème, où tout marche en bel ordre, Défier Despréaux d'y trouver rien à mordre.
Et le premier de répliquer :
Ah! de grâce, monsieur, piquez votre Pégase! Le moindre de vos vers nous ravit en extase.
Parmi ces nouvellistes de Parnasse quotidiennement réunis au Luxembourg, les « chenilles de théâtre » sont sans doute les personnages les plus importants.
Nos Aristarques, qui tiennent d'une main indépendante le sceptre de la critique, n'appartiennent pas tous à une condition sociale très relevée : car si Ton rencontre dans leurs rangs des clercs et des avocats, des libellistes et des poètes, on y voit aussi des savetiers et des maîtres tailleur-.
Un chétif rôtisseur qui vient de la Huchette.
Ce qui ne doit pas surprendre à une époque où les épiciers font paraître des pamphlets sur les affaires du temps. Aussi, groupés autour de l'if, s'écrient-ils tous en chœur :
Que ferais-tu sans nous. République des lettres ' ? 1. Grand théâtre de» nouvellistes, p. 173.
On les trouvait rassemblés en « pelotons » aux carrefours d*où rayonnaient les allées. Les ormes y formaient des quinconces et les nouvellistes y déambulaient. Chrisante se plaint de voir son frère,
Obsédé tous les jours de ces originaux,
De tous ces gens groupés, reconnus par le dos,
Qui, sous les ormes verts, gravement se promènent.
Chrisante ajoute :
L'autre jour j'en vis un qui fit en reculant Trois fois le Luxembourg, toujours gesticulant1.
Marchant face à face, sur deux rangs parallèles, ils arpentaient d'un pas égal les allées qui, de la terrasse jusqu'aux potagers de Notre-Dame des Champs, coupaient le jardin dans sa longueur : c'était, du côté des Chartreux, l'allée des Soupirs; au centre, la grande allée qui s'étendait du « rond d'eau » au boulingrin ; et l'allée des Carmes du côté de la rue de Vaugirard. Du Camp d'Orgas les y rencontre encore :
Les uns, à Luxembourg accourus de concert, Malgré le mauvais temps méprisent le couvert. Vous voyez, en hiver, la troupe désolée Courir avec fureur dans cette grande allée : Et vouloir surmonter, par ce burlesque effort, Le chagrin que leur cause un cruel vent du nord. Plus on le sent fâcheux, plus on se précipite ; Et plusieurs, sans manteaux, tout gelés et transis, De la moitié du corps paraissent rétrécis.
Néanmoins nos politiques n'aimaient généralement pas le mauvais temps. A la bise piquante leurs pelotons se clairsemaient. « Au surplus, lisons-nous dans
1. « Les Nouvellistes », Bibl. <!<■ l'Arsenal, ms. 2751. p. 146.
un rapport de police daté de novembre 1733, dès que le soleil commence à disparaître, les nouvellistes, qui sont fort mal habillés, s'en vont aussitôt »; mais aussi, comme dit Du Camp d'Orgas :
Dans le temps fortuné de la «oison nouvelle, Imitant le soleil, on voit croître leur zèle : Alors, se promenant sous les jeunes ormeaux, On les voit attentifs à cent projets nouveaux.
Par ces beaux jours, ils sont assis sur les chaises que, dans l'allée des Carmes, on a mises en cercle à leur intention; ou sur les bancs de pierre établis de divers côtés, ou, sans plus de façon, sur le gazon naissant.
De tous ces gens groupés, reconnus par le dos,
comme vient de dire Chrisante, l'artiste, qui s'est laissé choir, lui aussi, sur l'herbe de la pelouse, tire des croquis. Il a posé son grand carton sur ses genoux croisés. Ce sont des études de perruques; car les têtes, en se rapprochant dans le cercle, ont été obligées d'abandonner leurs chapeaux à cornes ou à retroussis. Couronne d'occiputs chevelus : les hommes âgés sont à l'ancienne mode, c'est-à-dire qu'ils ont encore les cheveux noués en cadenettes et le toupet à vergette posé à plat; les jeunes gens ont tous la perruque en bourse; on entendait par là que l'extrémité en était enfermée dans une manière de sac de soie noire. Le plus grand nombre de ces damoiseaux portent de hauts toupets, mais d'autres ont préféré le fer à cheval ou les ailes frisées sur les tempes.
Parmi ces gazetiers, l'art de l'interview, sinon le mol. est déjà fort en honneur. Retournons au « Grand
théâtre des nouvellistes ». La scène représente le Luxembourg. « N'est-ce pas dans ces lieux, » se demande l'auteur,
Que l'on sait se masquer du nom de confident,
pour « tirer les vers du nez » au naïf qui donne dans le panneau habilement tendu; que l'on sait
Pénétrer dans ses yeux, ses mœurs et ses pensées, Pour se faire un régal aux dépens de ce sot.
Ouelques-uns des « présidents de cercles », qui se sont succédé au Luxembourg, ont laissé leurs noms. Au xvne siècle, le plus fameux d'entre eux fut le maître des requêtes, Gaulmin de Montgeorges, qui mourut en 1662; au xvme siècle, un conseiller au Grand Conseil, du nom de Bréant, et le principal du Collège de Beauvais, nommé Coffin; puis le chevalier des Barrières, qui avait une jolie fortune et ne préférait aucune distraction au plaisir de disserter sur les affaires du temps, parmi les groupes de bourgeois, dans l'allée des Carmes ou dans l'allée des Soupirs. Il y joua un rôle analogue à celui que le comte de Lionne avait rempli aux Tuileries.
Dès l'année 1657, les frères de Yilliers, écrivant leur Voyage de deux jeunes Hollandais à Paris, signalent les groupes de nouvellistes du Luxembourg, réunis autour des bancs de pierre. Les compagnons sont de religion différente, qui huguenot, qui catholique; mais ils échangent leurs vues sans animosité : des avocats, des agents d'affaires, des négociants anglais, des hollandais, un horloger de Paris. « Si bien, disent les frères de Villiers, qu'on était en la barque de Delft, excepté que ceux-ci y parlaient
avec plus de jugement et de raison que ne font nos petits bourgeois. »
Un Anglais, nommé Muller, parut aux deux jeunes voyageurs le plus sensé de tous. Du moins c'était le mieux fourni en correspondances et chacun l'écoutait avec attention. Il donna des nouvelles de l'armée de Turenne, du Protecteur de Hollande, de la politique anglaise; puis les commentaires d'aller leur train.
Dans son rapport du 18 novembre 1725, Pommereuil, inspecteur de police, signale au Luxembourg une compagnie de femmes « se mêlant de nouvelles », quelque chose comme les devancières du journal la Fronde. Aussi bien ces dames sont frondeuses. C'est l'époque du renchérissement des grains. Aos gazetières estiment que, « si on laissait la liberté aux boulangers d'aller acheter du blé en province, on mangerait le pain à meilleur marché; qu'il leur était fort désagréable d'aller acheter à la Halle de mauvaises farines pour si peu qu'il leur en fallait pour leur ménage. » Au fait n'ont-elles pas raison?
L'une d'elles annonce que les musiciens de Paris doivent chanter, le jeudi suivant, un Te Deum aux Mathurins en actions de grâce du mariage du roi. Riais une autre dit que, si Sa Majesté faisait manger de bon pain et payer les denrées à prix raisonnable, on en chanterait d'autres Te Deum, et par tout Paris, et de bon cœur. « Et que si la reine, dit une troisième, faisait son entrée dans la ville, personne ne crierait, pas plus pour elle « Vive la reine », qu'on n'a jusqu'ici crié <» Vive le roi ».
« — Assurément, madame, appuya une petite blonde qui n'avait pas encore ouvert la bouche. On voit bien
que la reine n'a pas voix au chapitre et qu'elle se soucie peu de la nation française. »
— Bravo, mademoiselle ' !
Les gazetins de la police donnent ainsi un aperçu des conversations qui se tenaient dans ces clubs en plein vent. Nos « raisonneurs », comme les appellent les agents du gouvernement, ont leur franc parler; mais parfois on les entend détonner sur la note moyenne, modérée généralement, dont les nouvellistes du Luxembourg sont coutumiers. Sous le ministère du cardinal de Fleury, le commissaire de police Dubois déclare à qui veut l'entendre, dans les allées du jardin, « que le royaume est mal gouverné, qu'il est surprenant que personne ne fasse entendre au roi que Son Éminence est non seulement l'ennemi de Sa Majesté, mais encore de ses sujets ».
Le chevalier de Galobie, un des auditeurs, applaudit des deux mains :
« — Vous avez raison, monsieur le commissaire. M. le cardinal n'est qu'une bète et ne fait que suivre aveuglement le conseil des Jésuites, attendu que, par lui-môme, il n'est capable de rien2. »
Dans un autre groupe, où l'on remarque parmi de nombreux causeurs les comtes de Clisson et de la Baume, l'abbé Tollet, Mme d'Antrague et son fils, on s'entretient de la maladie de la reine. La scène se passe, le 16 septembre 1728. à six heures du soir. D'aucuns parlent de la jaunisse; d'autres d'une lièvre lente. Survient l'abbé Bouchard qui déclare tenir de bonne source qu'on veut se défaire de la reine petit à petit, et comme l'on pourra.