Sauvai. III
y tirait des oiseaux à l'arquebuse, y chassait à courre le chevreuil et le renard ; avec ses chiens bassets, il y forçait un sanglier à se jeter dans l'étang de l'Orangerie.
Survint Le Nôtre. Son génie régulier ordonna les Tuileries à peu près comme nous les voyons aujourd'hui : de cette époque y brillèrent en marbre blanc les Hamadryades, les Flores et les Faunes créés par Coustou et par Le Pautre, et, des deux côtés du pont tournant qui, depuis 1716, faisait communiquer les Tuileries avec les Champs-Elysées, les chevaux ailés de Coysevox. Les parterres s'émaillaient de fleurs comparties en arabesques; et les plates-bandes de buis en broderie étaient toute Tannée entretenues soigneusement :
Parterres enrichis d'éternelle peinture, Où les grâces de l'art ont fardé la nature,
dit encore Colletel.
Les dessins en étaient de Le Nôtre et parurent d'un goût si achevé, qu'ils furent gravés comme modèles.
Puis les bosquets et les boulingrins, les pelouses de toutes formes, rondes, carrées ou ovales, bordées de marronniers et d'ifs plantés alternativement.
Au xviii' siècle, le charme cl la beauté du jardin des Tuileries lui viennent surtout de ses grands arbres, de ses hauts marronniers, parmi lesquels celui du 20 mars a déjà sa gloire précoce. Leurs ramures se rejoignent au-dessus des promeneurs. Et, de ce même Colletet encore, les vers classiques que P>ichelieu trouvait les plus beaux du monde et qu'il « honorait » d'un
170 LtS NOUVELLISTES.
si haut prix, nous rappelleront le bassin, où l'on voit
La cane barboter dans la bourbe de l'eau, D'une voix enrouée et d'un battement d'aile Animer le canard qui languit auprès d'elle, Pour apaiser le l'eu qu'ils sentent nuit et jour.
C'était autour des bassins que les bourgeois se groupaient de préférence, après la promenade dans les allées de tilleuls et de marronniers.
Sur la terrasse de l'Orangerie, deux rangées d'ormes et l'admirable point de vue qu'offraient les larges méandres de la Seine, le dôme des Invalides, dont For neuf flamboyait sur le ciel bleu, puis la nappe de verdure que formaient le Cours-la-Reine planté d'ormeaux, les Champs-Elysées et la vaste et plate campagne jusqu'à Meudon et Saint-Cloud, où l'horizon se ferme de collines transparentes dans la clarté du temps". C'est là que « philosophes et naturalistes » venaient tous les soirs examiner « les signes (jue le soleil donne du temps à venir par la couleur du lit où il se couche », pour fournir aux nouvellistes empressés autour d'eux les éléments de leur bulletin météorologique. Et, de la terrasse dans l'intérieur du jardin, le coup d'oeil, pour être plus restreint, n'en était pas moins attrayant : un flot ininterrompu de promeneurs, la houle mouvante des plumes multicolores qui parent les tètes des femmes et garnissent en panaches à la mousquetaire les chapeaux de feutre des jeunes seigneurs.
Les Suisses ont multiplié les guinguettes sur cette terrasse du bord de l'eau, où le beau monde vient se rafraîchir. Localelli y passe en 1665. Des dames « fort belles » mangent et boivent gaîment à des
tables de marbre placées sous les tonnelles. Elles portent la santé du roi :
« — Si vous n'êtes Espagnols, faites-nous raison, ou bien nous vous croirons ennemis de Sa Majesté ! >
■ Nous fûmes sur le point de nous laisser prendre, dit le prestolet Bolonais; mais si elles nous invitaient à nous rafraîchir, leurs beaux yeux menaçaient d'incendier notre cœur et il fallut fuir le danger. »
Six portes donnaient accès dans les Tuileries : Tune était celle du château, gardée par des Suisses. Les cinq autres, celle du pont tournant conduisant aux Champs-Elysées, celle de la cour du Manège, celle de l'Orangerie, celle des Feuillants, enfin la porte s'ouvrant en face du Pont-Royal, étaient sous la surveillance de jardiniers qui en occupaient les pavillons : pavillons de gardes qu'on avait transformés en joyeuses maisons de bouteille ouvertes aux galants rendez-vous. Les Dorante, les Damon et les Damis y venaient offrir aux dames de suggestives collations. Les religieuses de l'Assomption se plaignaient même du voisinage de ces « bouchons ». On jetait dans leur clos les bouteilles vides et les verres brisés; et, par-dessus le mur, des refrains de chansons égrillardes venaient froisser, sous les cornettes blanches, les oreilles délicates des bonnes sœurs.
La plus fréquentée de ces portes d'entrée était celle du Palais-Royal. Là, jusqu'à dix heures du soir, c'està-dire jusqu'au moment où les invalides, par des roulements de tambour, donnaient le signal de la clôture, on voyait s'allonger des files de carrosses et de fiacres et de chaises à porteurs. Une multitude de cochers, de jockeys, de laquais s'y groupaient, souvent pour se prendre de querelle et même se livrer de
vraies batailles, en attendant leurs maîtres qui se promenaient dans le jardin. Attente très longue parfois : « D'habiles dames, qui étaient entrées par la porte du Pont-Royal, où elles avaient laissé leur équipage et leur suite et qui sont sorties par la porte du Manège, pour ne pas manquer à des rendez-vous, reviennent après leurs parties finies comme si elles n'avaient pas eu d'autre affaire que celle de se promener aux Tuileries1 ».
En 1760, le gouverneur du château, Bontemps, afferma quatre mille chaises au profit de la demoiselle Allard, étoile de l'Opéra, sa maîtresse2. Jusqu'à cette époque on s'était contenté des bancs de bois ou du tapis moelleux qu'offrait un vert gazon. « Trois dames fort belles étaient assises sur l'herbe près d'un bassin, dit Locatelli en 1605. Elles avaient des cartes dans les mains :
« — Holà! Messieurs, cria l'une d'elles, invitez une dame au jeu de la bassette et vous verrez si je saurai vous la faire avoir. >>
Plus loin, des jeunes filles jouent aux boules, aux quilles, aux volants. Elles ont des gestes gracieux et vils; et les spectateurs applaudissent à leurs coups d'adresse. Et cette animation se prolonge jusqu'au soir, jusqu'à l'heure où les bourgeois s'arrêtent encore dans le jardin, en revenant du Cours. « Alors, disent les frères de Villiers, jusque bien avant dans la nuit, il y a souvent assemblée ou bal, qui est d'autant plus agréable qu'on y est avec toute sorte de liberté. » « Dans ce lieu si charmant, écrit en 1692 un Sicilien, on raille, on badine, on parle d'amour, de